GOUVERNEMENT. — INSTITUTIONS CIVILES. — COMMERCE, REVENU
La constitution politique du royaume de Siam est le despotisme pur. Il n’existe ni aristocratie héréditaire, ni assemblée législative d’aucune espèce pour circonscrire l’autorité ni contrôler les actes du monarque. Il y a bien une noblesse ; mais , à part quelques excep -
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lions dans les provinces éloignées , cette noblesse ne résulte que de certaines charges dans les plaisirs du roi , et elle expire avec l’emploi auquel elle est attachée. Il y a aussi des lois ; mais ce sont les lois du roi, et non pas celles du pays. Il arrive même souvent qu’un nouveau souverain , à son avènement au trône, donne une nouvelle édition du code avec tous les changements arbitraires qu’il juge convenable d’y introduire. La monarchie n’existe pas pour le peuple, c’est le peuple qui existe pour la monarchie. Le roi est le maître absolu des biens, de la liberté, et même de la vie de ses sujets. L’inévitable résultat de ceci, c’est la compression et la mort de toute espèce de progrès ; car quel homme songerait à donner l’essor à son industrie ou à son génie , quand il sait qu’un gouvernement rapace en peut confisquer les résultats, et qu’il sera, lui-même, la victime de ses peines ? Plus un individu est obscur et moins il est connu de son souverain, plus il a de chance de liberté et de richesse.
Un des traits les plus odieux du gouvernement siamois, c’est la fréquente application des châtiments corporels. Le bâton est le grand redresseur de tous les maux moraux , sociaux ou politiques. Les plus grands officiers du royaume sont justiciables du bâton, comme des enfants, sur l’ordre du monarque, et chaque officier supérieur a semblable pouvoir sur ses subordonnés. L’opinion publique est tellement accoutumée à ce genre de justice distributive, qu’elle n’attache aucune infamie à la peine une fois subie, et un dignitaire de l’Etat reprend ses fondions après un châtiment pareil, comme si de rien n’était.
La personne du roi de Siam est spécialement sacrée. On sait qu’il est des dévots fervents qui ne prononcent
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jamais le nom de la. Divinité sans s’incliner. Eh bien ! les mœurs siamoises vont plus loin, et l’on commande un tel re.'pect pour la majesté terrestre, qu’il est interdit de prononcer jamais le nom du prince. Il ne faut pas non plus s’informer de sa santé ; cela laisserait supposer que les infirmités physiques lui sont communes avec le reste des hommes. Durant sa vie, la qualité d’héritier du trône n’existe pas, car « imaginer la mort du roi , » même dans le sens propre du mot, serait un crime de haute trahison. On se prosterne en sa présence , et les discours qu’on lui adresse sont toujours précédés d’un préambule dans le genre de celui-ci : « Très-haut seigneur, souverain des princes, que le maître des existences marche sur la tête de son esclave qui , ici prosterné pour recevoir la poussière dorée de ses pieds divins, lui fait humblement savoir qu’il a quelque chose à lui soumettre. »
Le trait le plus important du gouvernement, c’est la conscription qui pèse sur l’universalité des individus, conscription d’après laquelle tout homme au-dessus de vingt ans est personnellement astreint, pendant quatre mois de l’année, à servir le roi soit comme soldat, soit comme employé civil. On peut le forcer aux fonctions les plus serviles du palais, il n’y a pas de dispense possible. Les personnes exemptées du service sont les talapoins ou prêtres, la population chinoise qui, en revanche, paie à cet effet une capitation, les esclaves en général, et tout homme ayant trois fils en âge de servir. Anciennement, au lieu de quatre mois, ce service forcé était de six mois ; c’est ce dernier chiffre que donnent les auteurs français de la fin du XVII® siècle.
Toute la population , ainsi enrôlée au service de
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l’Etat, se divise en deux classes appelées l’une division de droite, l’autre division de gauche. Ces deux divisions principales sont , à leur tour , subdivisées en compagnies de mille, de cent et de dix hommes, commandées chacune par un officier qui prend son rang et son titre du nombre de personnes placées sous ses ordres.
Tous les rois de Siam ont l’habitude de donner audience à leurs principaux officiers soir et matin à dix heures. Dans ces réceptions le prince fait à chacun d’eux quelques questions touchant leurs départements respectifs, et décide sur l’heure les quelques points simples et faciles qui lui sont soumis. Parfois il les examine sur leur science du livre appelé Pra-Tani-Ra où sont expliqués les devoirs de chacun, et il fait châtier ceux dont les réponses laissent à désirer. S’il arrive qu’il se tienne quelque chose comme un conseil, les ministres s’appliquent infiniment plus à découvrir le sentiment du roi qu’à exprimer le leur^ car ils courent le risque d'être punis en différant d’avis avec Sa Majesté.
Comme à tout officier public appartienne droit d’infliger une peine sommaire à tous ses subordonnés, en revanche on le rend souvent responsable de leurs fautes ; c’est ainsi que, fréquemment, les parents partagent le châtiment infligé à leurs enfants pour ne pas les avoir mieux élevés. La Loubère a vu un officier obligé de porter trois jours à son cou la tète d’un homme qui avait commis un crime capital : la faute de l’officier n’était autre que d’avoir eu le criminel sous sa juridiction et de ne pas l’avoir surveillé plus attentivement. Espérons que cette peine a disparu du code siamois.
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La délation, cet acte odieux, est imposée à tous sous les peines les plus sévères. Quiconque a vu commettre un crime est forcé, pour sa propre sûreté, d’aller dénoncer le coupable , parce que , si le fait arrive à la connaissance d’une autre personne qui le révèle, on punit le témoin qui a gardé le silence. Le roi entretient d’ailleurs un grand nombre d’espions, qui sont interrogés séparément sur tout ce qu’ils observent; ce qui n’empêche pas Sa Majesté d’être trompée, car le grand but des courtisans est de faire que le prince soit toujours content, et, à cette fin, toute vérité désagréable lui est soigneusement cachée tant qu’il y a chance de le faire avec impunité.
L’idée de grandeur dans un monarque siamois n’e.st pas d’être terrible pour ses ennemis , mais bien pour ses sujets, et comme un gouvernement aussi arbitraire et aussi injuste ne peut raisonnablement avoir confiance en ses administrés, on dirait qu’il existe en Siam une crainte perpétuelle d’insurrection et de révolution. Telle est la seule explication à donner de la terreur panique et de la défiance qu’a toujours causées la présence de visiteurs européens. Elle n’est pas sans raison , car il y a peu d’affection dans le peuple pour la personne du souverain. On le considère bien, il est vrai, comme le fils adoptif du Ciel , on lui accorde bien une âme céleste ; mais si, par hasard, quelques-uns de ses sujets tentent de secouer le joug et en appellent à la révolte, le reste peut croire aisément que la faveur céleste est passée du roi aux rebelles. L’autorité à laquelle tout le monde semble s’en rapporter, c’est celle qui repose dans le sceau royal, et l’on obéit à quiconque porte cette empreinte, sans s’inquiéter beaucoup de la personne qui la tient. Le
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monarque le comprend parfaitement, aussi ne laisset-il jamais un seul instant, en d’autres mains que les siennes, ce précieux instrument de puissance.
Le palais a trois enceintes extrêmement distantes les unes des autres. Aucune arme ne peut franchir la première , et telle est la défiance continuelle , que même les gardes-du-corps du souverain sont désarmés. Excepté les heures consacrées aux conseils dont nous avons parlé , le roi passe tout son temps dans son palais au milieu de ses femmes et de ses prêtres. Tous les officiers des appartements privés sont des femmes ; ce sont elles qui habillent et déshabillent le roi , qui apprêtent ses aliments et qui le servent, à table. Il y a nonobstant des fournisseurs qui apportent les provisions et les délivrent aux eunuques, lesquels, à leur tour, les transmettent aux femmes. Il y a aussi des officiers mâles de la garde-robn ; parmi eux, le plus haut gradé est celui qui touche le chapeau du roi.
Les revenus du gouvernement siamois viennent des différentes sources que voici : — impôt sur les spiritueux qu’on distille du riz dans tout le royaume, et qui se monte annuellement à 1,500,000 francs environ ; impôt sur les maisons de jeux, qui donne un total à peu près pareil ; impôt sur la pêche dans la rivière du Menam, qui rapporte environ 200,000 fr.; impôt sur les boutiques, mesure basée sur un arbitraire grossier, produisant environ 400,000 fr. Il y a en outre certains profits sur le commerce et les douanes, un impôt sur les arbres fruitiers, un impôt foncier, les corvées, une capitation sur les Chinois, et des tributs.
Le roi est à la fois monopoleur et trafiquant. Sur
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certains produits , comme l’étain , l’ivoire , le cardamone, le bois d’aigle, le bois de sapan, la gommegutte , les nids de salangane et les œufs de tortue verte, il prélève un droit exclusif ; sur d’autres denrées, comme le sucre et le poivre, il exerce une influence arbitraire pour en obtenir autant qu’il veut au prix qu’il lui plaît ; sur plusieurs autres, il se contente d’un impôt en argent ou d’une contribution en nature.
Quant aux importations, chaque fois qu’il arrive un navire, les ofîiciers du gouvernement choisissent dans la cargaison un lot considérable des articles de l’écoulement le plus facile, et ils les taxent ensuite aux prix qu’ils en veulent obtenir. Il est défendu à tout marchand, sous peine d’une lourde amende ou d’un châtimeut corporel, de faire des offres pour les marchandises jusqu’à ce que les agents de la couronne aient ce qu’ils désirent. La réciproque a également lieu pour le marchand étranger, quand il s’agit d’exportation. Les ofîiciers du gouvernement achètent les marchandises à bas prix et les vendent à l’exportateur à des conditions arbitraires (1). Seuls, les résidents chinois, grâce à leur nombre et à leur influence , se sont affranchis de cette difîiculté , et naturellement leur commerce s’en est accru et prospère.
Les indigènes ont aussi peur de la mer que les anciens Persans, et dussent-ils y trouver de l’avantage, il est peu probable qu’ils voulussent se hasarder dans des spéculations à l’étranger. Toujours est-il que cette intervention arbitraire du gouvernement dans les
(1) Le monarque actuel a, paraît-il, refusé de continuer ce genre de spéculation.
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affaires commerciales, a été le grand et le seul obstacle au commerce européen dans le Siam , car les droits ne sont pas lourds, le pays abonde en productions favorables au commerce étranger, et la propriété y est suffisamment sûre.
La conscription et les corvées sont, non-seulement les impôts les plus durs pour le peuple , mais elles forment encore la branche la plus considérable du revenu royal. Estimé en argent, même à une moyenne très-faible, ce genre d’impôt peut aller à 30 millions de francs ; mais ce chiffre est plutôt une preuve du tort immense que cause l’emploi de moyens pareils, que de la valeur réalisée. La composition payée par les Chinois est estimée à plus de 625,000 fr. Le total des revenus publics s’élève à quelque chose comme 75,000,000 fr. sur lesquels 1,375,000 fr. se paient en argent ou en produits facilement conversibles en argent, somme insignifiante pour un pays si heureusement doué sous le rapport des facilités commerciales intérieures et extérieures.
En supposant que ces calculs , qui sont ceux de l’ambassadeur anglais dp l’ambassade de 1823, et qu’ont trouvés exacts les voyageurs subséquents , soient aussi près que possible de la vérité , ils prouvent cependant un grand accroissemeut dans la richesse publique depuis l’ambassade de La Loubère, qui estime le revenu royal en argent à deux millions de livres tournois. Il faut attribuer cette amélioration à la loQgue tranquillité dont a joui ce pays depuis l’expulsion des Birmans, et à l’émigration considérable des industrieux et intelligents enfants de la Chine, en conséquence des privilèges qui leur ont été accordés.
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Le gouvernement siamois n’a pas, en général, d’administration fiscale distincte. Le département du commerce et celui des douanes et des monopoles, est confié à un ministre appelé le Phra-Klang ; mais les agens, ses subordonnés, sont les mêmes qui dirigent toutes les parties de l’administration. Dans les provinces éloignées, les vice -rois paraissent agir en cette matière sous leur propre responsabilité, se contentant d’envoyer dans la métropole le revenu par eux perçu. Gomme rémunération de leur peine, ils reçoivent un dixième du total et jouissent du service d’un certain nombre de conscrits.
Les recettes et les dépenses de l’Etat se balancent à peu près, paraît-il, de sorte que le trésor public renferme rarement plus de 750,000 francs en monnaie indigène, quelques dollars espagnols et un certain nombre de lingots chinois tout prêts à être frappés.
Il y a trois sceaux royaux et à ces trois sceaux s’attache une grande importance. Celui qui sert à la correspondance avec les puissances étrangères a pour empreinte un lion ; le second, employé dans les affaires de moindre gravité, porte une figure humaine tenant une fleur de lotus ; le troisième affecté aux affaires courantes quotidiennes, ne porte qu’une fleur de lotus seule. La bannière du royaume est un éléphant blanc en champ cramoisi.