‹ Pays d'ouestChapitre 13 sur 13 · LA PLAINE · texte numérisé non relu

LA PLAINE

vagues, vers le lointain horizon. Gomme en mer, on a la sensation immédiate de la rondeur du globe. Le paysage, enfermé dans un cercle rigide, vient doucement vers vous, surgit graduellement devant vos yeux. La terre s'étale comme une nappe d'eau, s'enfle et s'arrondit, s'élève, va au-devant des baisers du soleil, qui la mordent et qui la brûlent, boit avidement la pluie qui tombe des nuées crevées. Elle apparaît dans sa nudité, avec toute sa puissance, toute sa pesanteur. Son odeur règne en maîtresse, imprègne les souffles qui la frôlent, qui rampent sur elle, les vents qui la balayent. Elle parle à voix haute sous le ciel immense, livre tous ses secrets à celui qui est venu la contempler sans voiles, dépouillée de ses verdures. Elle laisse voir la perdrix qui court dans le guéret, elle dresse dans la lumière l'homme qui la déchire et l'ensemence, elle ne dissimule pas, dans un repli, la maison écrasée sur le champ. Le maigre ormeau qui sort d'elle apparaît dessiné nettement. Mais rien ne la surcharge.

rien ne modifie sa simplicité tranquille, rien ne la domine, ne la tache d'une ombre, tout fait corps avec elle.

Le ciel a la même unité. Aucun feuillage, aucun dessin de branches ne peut le morceler. A peine est-il rayé par le départ d'une caille, la montée d'une alouette, le passage d'une volée d'outardes. Mais la succession des heures, les jeux de la lumière, les caprices des nuages qui se heurtent, s'amoncellent, se trouent, s'effrangent, se séparent et s'éparpillent, créent le tableau le plus nuancé et le plus changeant. Un grand paysagiste ne sera-t-il pas tenté un jour par les ciels de la Plaine, les ciels qui s'étendent audessus des blés et des colzas blonds et verts pendant des lieues, ciels bleus sans une tache, ciels roses, ciels dorés, ciels gris encombrés de nuages mouvementés comme une mer en furie ?

Sous ce ciel immense, sur cette terre nue, l'air circule, se répand, règne comme la lumière, la chair se dilate, s'épanouit dans cette saine fraîcheur, le vent fouette, cingle,

la plaine 3 1 :;

enveloppe et caresse. Et il est impossible à l'homme de la Plaine, au paysan qui a passé sa vie là, sur cette bande de sol comprise entre Sainte-Hermine, Luçon, Fontenay, et le Marais, de respirer et de vivre quelques pas plus loin, en face de sa maison, sous les couverts du Bocage .

On croirait entrer en forêt, quand on quitte la Plaine pour le Bocage. La terre se couvre subitement de la robuste végétation des arbres, se creuse en vallons, se soulève en collines. Le terrain se replie sans discontinuité, les sentiers descendent en serpentant dans les champs disposés en entonnoirs et couverts de feuillages, puis remontent la pente rapide sur laquelle ils semblent, de loin, appliqués comme des échelles. Les routes contournent les vallées profondes comme des lits de fleuves. Partout, aussi loin que la vue peut porter, le sol présente l'image de soubresauts et de chutes. Et tous ces

mouvements de terrains, ces différences de niveau, ont fait naître une décoration excessive, variant à l'infini les lignes et les couleurs.

Les arbres! c'est la parure exubérante, capricieuse, nuancée, du sol rugueux du Bocage, parure changeant ses formes et ses tons sous l'action de tous les souffles, de tous les rayons, de toutes les saisons. Troncs arrondis et massifs comme despiliers romans, troncs minces et élégants jaillissant en fusées de colonnettes gothiques, fortes branches au rude dessin noueux et irrégulier, branches minces au fin et flexible lacis, tiges droites comme des épées et lisses comme du bronze poli, branchages épineux et inextricables, tout cela est écrit nettement, sur le fond des prairies et des champs, en lignes rigides, arrondies et brisées, en lignes gris sombre, argentées ou bleuâtres.

Pas un talus sur lequel ne se dresse une file d'arbres serrés comme des soldats à l'alignement, pas une motte de terre sur laquelle ne se crispe une racine ondulée et enchevê-

trée comme un nœud de serpents. Et toutes les nuances du vert, vert sombre des pins, vert brillant des châtaigniers, vert pâle des bouleaux, apparaissent partout, se succédant les unes aux autres sans interruption, comme les exagérations, les dilutions, les dégradations de la même couleur, tour à tour avivée ou assombrie.

C'est le chêne qui règne en maître sur cette terre de schiste et de granit. Il couvre les flancs des collines, ombrage les routes, se dresse au milieu du champ, qu'il entoure parfois d'une rude clôture. Les frênes, les érables, les ormes, les châtaigniers, les noyers, les peupliers, les pommiers, les cerisiers se suivent en files ou se pressent autour de lui. Et ceux-ci, à leur tour, sont assaillis par la foule des arbustes grimpant les uns sur les autres, se haussant à qui mieux mieux pour absorber l'air, la pluie et le soleil.

Toute cette poussée d'arbres, d'arbrisseaux, de buissons, cherche à monter, cherche à s'étendre. Le paysan, pour disputer son champ à l'ombre qui l'envahit, doit

émonder l'arbre, raccourcir la haie en hauteur et en largeur. C'est une lutte perpétuelle entre l'homme et la végétation. La haie occupe déjà un mètre en largeur, et il faut, comme on fait la part du feu, lui concéder un autre mètre de terrain: sous son ombre, la terre reste froide et improductrice, l'herbe seule devient drue et grasse au pied des aubépines et des houx.

Aussi la réduit-on à la portion congrue, cette haie obscure qui allonge en largeur ses bras armés de piquants, aussi décapite-t-on les arbres de clôture. Le tronc s'épaissit, s'enfle de toute la sève arrêtée dans son jet, ne se couronne que d'un feuillage léger sans cesse émondé, et ces arbres, dont le développement a été arrêté, ces têtards trapus et noueux, font songer, en plein Bocage vendéen, aux arbres arrondis en boules des parterres et des boulingrins de Versailles.

La médiocre qualité du sol et l'ombre du feuillage font, dans ces champs d'un ou deux hectares, entourés d'arbres, le travail de culture incessant et pénible. C'est à force d'en-

grais, chaux, phosphates, cendres du Marais, qu'on parvient à amender le sol et à le rendre productif. Sur certains points où le roc affleure la terre, la lutte a été abandonnée. Là, le genêt et la bruyère ont seuls pu se fixer, la lande mélancolique s'étend au loin, attestant l'impuissance ou l'ignorance de l'homme. Mais ailleurs, où l'effort a été plus grand, le résultat est superbe. Le champ de blé ou de sarrasin, aux épis lourds et serrés, ondule du même lent mouvement sous la brise. Le champ de choux déborde de dures et larges feuilles granulées, pleines comme des coupes de l'eau étincelante de la rosée.

Tel est le spectacle qui frappe le voyageur dès son entrée aux champs du Bocage. Mais s'il continue sa route, s'il pénètre dans le cœur du pays par les chemins profonds encaissés entre les fossés, le paysage tout à coup s'agrandit. En quittant la Plaine, en allant toujours vers le Nord, jusqu'à la Sèvre nantaise, on se rend vite compte de la constitution du sol, fait de roches primitives de granit, de gneiss et de schiste. On découvre

cet admirable cirque de collines du haut desquelles on a sous les yeux le Bocage tout entier, délimité et dessiné avec plus de précision que sur aucune carte géographique. Des rochers de Mouilleron, qui ne sont que la préface des collines de la Châtaigneraie, de Pouzauges, de Saint-Michel-Mont-Mercure, des Alouettes, on voit surgir dans le lointain bleuâtre ces petites montagnes violacées, à la dure arête rocheuse, couchées en travers de la Vendée comme des animaux gigantesques.'

Ces notes seraient trop incomplètes si elles n'essayaient d'animer le paysage par l'apparition de l'homme. Le champ, la vigne, le bois ne sont pas des solitudes. Il en sort d'autres bruits que ceux du vent dans les feuilles, des oiseaux qui crient, des animaux qui passent en cassant les branches et en frôlant les troncs d'arbres.

On entend aussi la voix du paysan excitant son attelage, le coup de hache du bûcheron. Dès l'aube, le champ est habité, celui qui travaille ne le quitte pas avant le soir, il y mange, il y dort, il ne regagne sa maison, d'un pas appesanti, qu'à l'heure cré-

pusculaire, quand ses yeux ne peuvent plus guider ses mains acharnées et tâtonnantes dans le sillon obscurci.

Que fait-il, que pense-t-il, ce paysan rentré chez lui, assis au coin de son feu d'ajoncs, son écuelle de soupe entre les mains? Que de fois, avec mes amis Clemenceau, en compagnie desquels je me promenais, chaque soir, sur la route, je me suis arrêté devant une basse maison, isolée au milieu des champs ! Que de fois nous avons essayé de définir l'état d'esprit de l'être qui habitait là !

La chaumine, faite d'un rez-de-chaussée, avec une seule porte, une seule fenêtre étroite comme l'ouverture d'un judas, paraît s'enfoncer dans la terre grasse ; le toit de chaume, noirci par les pluies, verdi par les mousses et les herbes, retombe pesamment sur les murailles, touche presque le sol. L'étable et la maison se serrent l'une contre l'autre, mêlant leurs chaleurs et leurs odeurs, confondues, se faisant petites et humbles, au milieu de la campagne immense. A travers les tissures du volet mal clos, de

la porte fermée au loquet, une obscure lumière filtre tristement, et bientôt, la nuit à peine commencée, le jour luttant encore à l'horizon, tout s'éteint : la maison n'est plus qu'une tache livide sur la noirceur envahissante. Après sa nourriture vite absorbée, l'homme, lassé par la marche et par le travail des bras, les yeux lourds, le corps trébuchant, s'est jeté, déjà dormant, sur la paillasse où jamais le rêve ne le visite. Durci par l'habitude, vaincu par la fatigue, il n'a pas éprouvé le besoin de réflexion qui assaille, à la fin de la journée, celui qui a donné tout son temps à l'action. La mélancolie de la nuit qui tombe n'a pas suscité chez lui une idée embryonnaire sur l'ensemble des choses où il vit et sur sa condition particulière. La curiosité du nouveau, le désir du changement, la recherche du mieux, qui partout excitent et agitent l'homme, n'ont pas hanté son cerveau inhabile à penser. Et de fait, peut-il en être autrement? L'homme est là bien seul, et jamais ne pourra connaître le tourment des foules. La grande

route passe devant chez lui : sait-il où elle va, sait-il qu'elle conduit partout, qu'elle est un moyen de communiquer avec tous les autres hommes ? Pour lui, elle ne mène qu'au marché de la ville voisine. Et de cette ville, il sait seulement que les maisons y sont plus rapprochées qu'aux champs, et que les hommes de loi y habitent. Il flaire là, derrière les panonceaux des notaires, les écussons des huissiers, derrière la porte de la mairie et de la justice de paix, des ennemis de son repos et de son argent; il vend sa bête et son beurre, et s'en retourne chez lui sans vouloir en connaître davantage.

Il ne sait pas lire, et quand un journal, un livre auraient pour lui une signification, serait -il plus avancé ? L'imprimé est rare dans les campagnes; le journal distribué au hasard en période de propagande électorale, l'almanach grossièrement fabriqué acheté au colporteur, sont pour le paysan des grimoires à peu près indéchiffrables. Le grand avantage de la lecture d'un journal ou d'un livre, c'est que cette lecture est instigatrice: après

un livre, il faut en lire un autre, puis un autre, et toujours ainsi, sans jamais un arrêt; un renseignement appelle un autre renseignement; une idée éveille une autre idée. Qui expliquera au paysan la page, la ligne, le mot incompréhensibles? Où l'instituteur? Où le dictionnaire ? Le mot devant lequel le lecteur sans savoir trébuche, emporte tout le reste avec lui ; un enfant qui s'essaye à marcher seul ne sort pas du trou dans lequel il tombe.

C'est donc aux champs qu'il faut observer le paysan pour le voir pensant et agissant? Peut-être. Sans doute il a une manière de sentir et de voir qui s'adapte aux choses de la terre. Mais là encore, en réalité, il apparaît inconscient et machinal. Ignorant des expériences faites, des progrès obtenus, peu chercheur d'améliorations, il creuse son sillon comme un bœuf, ne prévoit guère, et reste à peu près fermé aux leçons qui sortent des choses. Il est l'esclave de la terre plutôt que le maître.

Le paysan vendéen est marqué des mêmes

caractères généraux que lespaysans de toutes les latitudes. Sa vie se passe dans le même âpre et incessant combat contre cette terre qui se défend terriblement, qui échappe à l'homme s'il la quitte seulement du regard, qui lance ses armées de parasites à l'assaut de ce qu'il a semé. Aussi l'homme vit-il attaché, rivé à cette glèbe ennemie; il la crève, la retourne, la travaille sans cesse, il la chauffe, il la refroidit, jusqu'à ce qu'il l'ait rendue malléable et soumise. Aussi aime-t-il, comme un trésor qu'il aurait découvert, l'argent qu'il a arraché de ces dures entrailles dans lesquelles il lui faut fouiller à pleines mains. Riche, il ne change rien à son vêtement, à sa" nourriture, à l'ameublement de sa métairie, il ajoute le champ au champ, la vigne au bois, l'argent qui est venu de la terre retourne à la terre.

Ce sont là les traits communs. Sous cette uniformité campagnarde, il faut maintenant découvrir quelques traits particuliers à l'individu, au produit d'une race soumise à l'intluence persistante d'un milieu naturel et aux

contre-coups des influences sociales. Voici le paysan du Bocage qui sort de sa métairie : suivons-le dans ses lentes allées et venues à travers la campagne qu'il cultive.

L'homme est grand, bien charpenté, un peu courbé ; la figure est anguleuse, l'œil est triste, la bouche est mince. Il est vêtu de grosse bure et de laine délavées par les pluies, couleur de terre et couleur de ciel, brun roux et bleu passé. Il va, selon l'époque, vers le champ de blé ou le champ de colza, vers les choux ou les pommes de terre. Il fait routinièrement ce qu'il a vu faire à son père ; rebelle aux innovations, il n'a accepté l'emploi d'un outil, d'une machine, d'un engrais, qu'à son corps défendant; qu'un accident arrive à un appareil nouveau, il s'empressera de retourner à l'ancien. Si le propriétaire, qui lui a affermé ses champs, lui donne un avis, il écoutera respectueusement sans comprendre, avec des airs entendus, des hochements de tête, des grands gestes exprimant la stupéfaction. Ce qui reste en lui de l'ancienne servitude se révèle par chacune de

ses phrases, il répond : « Oui, notre Maître, » avec solennité, à chaque question qu'on lui adresse, à chaque observation qu'on lui fait. Mais, laissez-le rêvasser, laissez-le exprimer les vagues sensations qu'il éprouve, les idées que fait naître en lui le spectacle qu'il a sous les yeux depuis qu'il est né. Avec un tour de phrase patoisant, le métayer vous dira les choses les plus rares sur les fruits de la terre, sur les manifestations de la vie animale. Par un mot de vieux français, du français fleuri du xvie siècle, il mettra parfois une touche juste, lumineuse et colorée, sur l'objet ou l'acte qu'il évoquera ; il décrira extérieurement et intérieurement à la fois une poire par cette phrase bien ramassée qui nous est restée dans l'oreille : « Elle était rouge en dessus, molle dans le ventre ; elle avait un goût miellu; » il vous expliquera naïvement que pour prendre la taupe, le triste animal quasi aveugle, il se met en campagne, « sans avoir l'air de rien. » Il continue ainsi, devenu bavard, vantant cet arbre comme un

ami, dénonçant cet animal comme un traître. Et l'homme des champs, qui tout à l'heure opinait du bonnet et approuvait de la tête à toutes les recettes de civilisé que vous lui indiquiez, vous dévoile ses superstitions, ses faiblesses, ses peurs. Rentré chez lui, dans la chambre pleine d'armoires, de lits serrés les uns contre les autres, il vous montre les peaux de vipères qui pendent aux solives noires et vous confie mystérieusement que « grillées et mises dans un litre de vin blanc, il n'y a pas de meilleur remède à administrer à l'aube, — à l'aube, vous entendez bien, ni avant, ni après, — aux bœufs qui ont dé l'enflure ». Dans l'étable au plafond soutenu par une complication de poutres enchevêtrées, voilé par l'accumulation des toiles d'araignées, il vous montre, dans un coin, un bouc déplorablement vieux, extraordinairement poilu, dont la présence empuantit les alentours : c'est pour préserver les bestiaux de la « maladie. »

Le fils du vieux, un grand paysan de trente ans, doux et fort, est là qui écoute

sans mot dire. Pas plus que son père, il ne sait lire ; la fille seule a été envoyée à l'école. Quand la vieillesse sera venue, que le pas sera mal assuré, la tête branlante, les cheveux gris, le fils racontera les mêmes histoires que le père.

11 y a pourtant chez certains de la finesse, du bon sens qui ne trouvent pas à s'exercer dans le vide. Ceux-là deviennent des façons de philosophes concentrés, rusés et narquois: s'ils s'établissent au milieu des hommes, fût-ce dans un bourg de cent maisons, leur astuce native se développe, des doubles-fonds se creusent dans leur nature primitive, et il se joue alors parfois des scènes de haute comédie, celle-ci par exemple qui aurait tenté Molière passant aux champs : un paysan, en désaccord d'intérêts avec son beau-père aveugle, imaginant de prendre les allures et la voix papelardes du curé et confessant le vieux pour savoir son dernier mot, et lui sonnant une sonnette dans l'oreille, et lui jetant de l'eau bénite sur le nez.

Ainsi éclate, au milieu de la campagne silencieuse, un trait bruyant, compliqué et cynique, gai comme une scène de l'Avare ou du Malade imaginaire.

Le vieux homme, tout seul chez lui, sa femme morte, ses fils mariés et établis, l'un dans un village de la Plaine, l'autre, dans un hameau du Bocage, supportait difficilement ce silence de solitude si despotique et si inquiétant dans les maisons autrefois bruyantes. Jour par jour, heure par heure presque, il se sentait s'affaiblir, il se ridait, se cassait, marchait plus lentement. Le paysan tenace, si ardent autrefois au labeur, si désireux de gain, ne pouvait plus travailler. Il lui avait fallu, peu à peu, circonscrire son activité. Impossible, aujourd'hui, de s'en aller au loin dans les champs, à la première blancheur de l'aube, pour s'en revenir aux

ombres du crépuscule. Les jambes se fatiguent et se dérobent, la main qui tâtonne ne peut plus pousser la charrue.

Il avait dû vendre un pré, un bout de champ, un coin de bois. Pour le peu qui restait, trop distant de la maison, il employait des manœuvres, des hommes qui défrichent, des femmes qui récoltent. Le père Budé ne pouvait plus même surveiller ces gens qui se souciaient peu d'abîmer la terre.

L'espace parcouru par ses pas hésitants s'était peu à peu rétréci. Un par un, il avait abandonné les carrés et les rectangles de terre, étendus comme des tapis bruns et verts, au versant de la molle colline. Son meilleur champ, là-bas, il ne le reverrait plus. Le cercle de sa promenade diminuait avec une rapidité visible.

Voici qu'il ne pouvait plus marcher péniblement qu'à travers les allées de son jardin, un jardin utilitaire de cultivateur, attenant à la maison, tout en fruits et en légumes. Là, il s'obstinait toujours au travail, maniant les outils devenus lourds pour ses mains

percluses. Il faisait encore les gestes des occupations de toute sa vie, il bêchait, plantait, déplantait. Mais il ne pouvait qu'effleurer la terre, devenue impassible et dure. Il se contenta bientôt de sarcler les carrés envahis par les mauvaises herbes, de fouiller le sol de ses gros doigts ankylosés pour en arracher les pommes de terre, de cueillir les fraises, de ramer les pois.

A. l'automne suivant, il essaya vainement de se hausser pour cueillir les fruits dans les arbres, ceux du plein champ, trapus et tordus, et ceux de la muraille, crucifiés en espaliers. Il ne pouvait pas non plus se baisser pour chercher à ras de terre les graines précieuses et les graminées parasites. Un jour, il tomba sur le flanc, comme une bête fatiguée, et ne put se relever tout seul. Sa vue baissa. Il lui fut impossible de bien observer ce qui se passait autour de lui. Il dut renoncer, tant ses mains obstinées tremblaient, et tant ses yeux se brouillaient d'une vapeur, à éplucher ses légumes et à faire ses comptes lui-même.

Ses fils enrageaient de voir leur bien, sous une tutelle si débile, s'émietter et se perdre. Ils prouvaient à leur père, clair comme le jour, qu'on l'exploitait, qu'on le volait en nature et en argent. Le vieux le savait et soupirait. Mais les deux garçons habitaient loin. L'un avait épousé une femme aisée et dirigeait une ferme à la Féorthe, sous les premiers couverts du Bocage. L'autre, besogneux, habitait à Pigeole une basse maison au bord de la route, s'employait à des travaux de journalier, cultivateur, bûcheron, éleveur de volailles. Il était encombré d'enfants et avait du mal à vivre. Ces deux frères se surveillaient, pour ce qui concernait leur père. Ils n'allaient le voir que le dimanche, l'un, faraud, à l'aise dans son drap et ses souliers, des anneaux d'or reluisant aux oreilles; l'autre, se tenant coi, en sabots, le nez baissé, les mains sous sa blouse bleue. Tous deux marchaient de long en large, inspectaient, désapprouvaient, méprisaient.

Ils conseillaient l'abandon, la vente, en paroles tantôt traînantes et évasives, tantôt

dures et précises. Ou bien, ils arrondissaient des dos colères, avaient des haussements d'épaules, gardaient de longs silences accusateurs.

Le père Budé finit par se rendre à l'évidence. Il fit ce que font beaucoup de vieux paysans : il consentit à la vente et au partage.

Les formalités furent rigoureusement accomplies. Les deux fils étaient aussi bien renseignés et méticuleux que le notaire chargé de dresser l'acle. La maison et les lopins de terre furent mis aux enchères, convertis en argent, des parts exactes furent allouées aux héritiers en avance. Les deux hommes empochèrent les quelques billets bleus et les quelques pistoles qui leur étaient adjugés, à charge de loger, de vêtir et de nourrir leur père jusqu'à la fin de ses jours.

( l'était, en somme, chose facile. A la ferme de La Féorthe, il fut possible d'installer un lit dans la pièce commune. Dans la maison de Pigeole, une couchette fut placée sous l'escalier qui conduisait à la soupente. Le

vêtement était tout trouvé. Le père était sorti de sa maison vendue habillé pour longtemps, pour toujours même. Les ménagères se chargeraient de repriser, de rapiécer, de tricoter, de faire durer la veste de drap, le gilet de laine et la blouse de toile. Les vieux, ça use peu. Et celui-ci mangeait peu aussi. Depuis qu'il avait quitté son chaume et son jardin de légumes, il était indifférent et atone. Il accepta les conditions d'un signe de tête. Il fut convenu qu'il habiterait à tour de rôle chez chacun de ses enfants, un mois chez Tun, un mois chez l'autre.

Chez celui-ci ou chez celui-là, ici ou là, ou ailleurs, qu'importe. Il n'avait qu'à se laisser déplacer, sans souci d'amasser et de prévoir le lendemain. C'était au tour des jeunes. Il n'avait plus rien à lui.

Si fait, pourtant. La coutume, pour lui, comme pour les autres dans sa situation, fut rigoureusement observée. Quand tout fut dispersé, lors de la vente aux enchères publiques: les meubles, les ustensiles de cuisine, les vêtements de la défunte, les

outils, tout, jusqu'au chandelier de fer et jusqu'à la boîte à sel, un seul objet fut excepté de cette dispersion. Un drap de lit fut soigneusement mis de côté, et le vieux s'en alla, appuyé sur sa canne et emportant la pièce de toile pliée sur son bras. C'est le linceul des vieux qui est ainsi réservé, la berne, comme il est dit en ce pays de Vendée, le pavillon suprême des appels de secours et des manifestations de deuil.

Cette berne a été cousue dans un lambeau d'étoffe, pour n'avoir pas à la laver trop souvent, et placée au chevet du vieux Budé. Quand il s'en va, au bout d'un mois, de chez l'un de ses fils, pour passer un mois chez l'autre, il emporte avec lui son linceul.

Le sous-seing privé passé entre les deux fils et qui règle la manière dont chacun d'eux doit participe!' à l'entretien du père, ce sous-seing privé est rigoureusement observé.

C'est ponctuel et inexorable. Tous les mois, le père change de fils. Tout a été prévu, la façon de procéder au transport, la

manière de régler le temps, l'heure et la minute de l'arrivée et du départ. Le père Budé ne doit passer de chez l'un chez l'autre « qu'à la tombée de la nuit ». Pas à midi ou à deux heures. Non, le soir, après le souper.

Qu'il fasse froid ou chaud, le bonhomme ne voyagera pas à une autre heure.

Et cela, tantôt dans une charrette traînée par un àne quand c'est le frère riche qui l'amène à Pigeole, tantôt traîné par un cheval quand le frère pauvre l'expédie à la Féorthe. Le fils riche a acheté une carriole que traîne un petit âne noir, mais il ne se dérangera pas pour venir chercher son père. L'autre, quand viendra son tour, devra payer la location d'un cheval.

Le vieux laisse faire, prend le temps comme il vient. Il arrive et s'en retourne, portant sa berne. Il reste où on le place, regarde les gens virer, sortir, rentrer, manger leur soupe, répond aux questions, accepte les après-midi de solitude, se couche aussitôt après le repas du soir.

A la ferme de la Féorthe, il est assis au

l'homme a la berne 349

coin de la cheminée, quand il pleut et qu'il gèle au dehors. Il regarde fumer les brindilles de bois, l'âtre s'engrisailler de cendres et s'éclairer des étincelles roses des tisons. Au beau temps, il est assis sur un banc, contre la porte, et de ses yeux bleu pâle il voit les pommiers fleurir, les fleurs tomber sous le vent, les chats monter à l'échelle du grenier. Il est de plus en plus vieux, il n'est pas maltraité, il n'a l'air ni heureux, ni malheureux, mais il lève parfois très vite un œil furtif, puis rentre dans son apathie. Il semble attendre patiemment quelque chose.

A Pigeole, les journées sont plus longues et la faction silencieuse du vieillard est plus monotone. La maison est sans jardin, enserrée entre deux autres habitations, au long du village échelonné sur la grande route. Pas de vigne vierge ni de roses montantes à la porte. On installe bizarrement le père Budé, assis sur une chaise, au dehors, le dos tourné à la roule, le visage contre le mur.

II ne peut se distraire au spectacle des pas-

sants, des maisons d'en face, des bestiaux qui s'en vont en troupes, harcelés par les chiens noirs. Il n'a devant lui que la muraille effritée, plâtreuse, verdie de mousse. Il la regarde fixement comme si ses yeux se perdaient dans un espace sans bornes. Il y revoit, en souvenirs vagues, sa lente vie de paysan. A mesure que les heures déclinent, quand les arbres du clos, de l'autre côté du chemin, se penchent et se relèvent sous la brise, des ombres passent sur ce mur rigide, et ce sont comme les défunts qui apparaissent, les anciens du vieux, sa femme, et tous les événements à jamais écoulés de sa vie médiocre, les jours et les jours de travail, quelques brusques émotions vite endormies, de rares fêtes...

C'est un inconscient philosophe, ce bonhomme. A force de regarder et de transporter sa berne, à force d'entendre parler de sa mort comme d'une chose proche et naturelle, par les fils, par les brus, par les enfants, par ceux qui passent et qui s'arrêtent, il ne parle plus que de cela, lui aussi, quand il ouvre la

L HOMME A LA BERNE 3ol

bouche pour répondre. 11 a annoncé plusieurs fois, d'une voix devenue mince et lointaine, « qu'il était sur son bout, qu'à son âge on n'avait comme qui dirait plus de force, mais qu'il n'y avait rien à faire, puisque tout le monde devait y passer ». Sur ce, sa bru a déclaré que, pour sûr, elle n'avait «jamais vu une vieillesse pareille », qu'il « ne pouvait plus se bouger », et, se tournant vers moi, à demi-voix :

— Enfin, c'est pas pour dire, mais ce sera une belle destruction.

Le vieux se croit seul, maintenant. Je suis resté adossé contre la porte, je le regarde, il est plus vieux, plus cassé, plus immobile et plus anéanti que jamais. Il se penche davantage vers la terre, comme s'il voulait y entrer, s'y enfouir pour toujours. Mais ses yeux, levés, regardent le mur, ses mains tressaillent, et il dit, avec lenteur, cette phrase, en son patois vendéen :

— Ho-l-est une pauvre affaire d'attendre sa chair à pourrir!

« C'est une pauvre affaire d'attendre sa

chair à pourrir! » Oui, bonhomme, et l'humanité ne fait que cela, qu'elle s'agite dans les villes, qu'elle peine dans les campagnes, qu'elle passe sur les routes, allant au hasard, ou qu'elle reste immobile devant un mur. Le père Budé continue à regarder ce mur. Tout à l'heure, il rentrera, il regagnera sa niche sous l'échelle, appuiera sa tête sur sa berne, dira son chapelet. 11 attend qu'on vienne le chercher, il se courbe davantage sous la brise qui fraîchit, il est environné des lueurs dernières du soleil qui s'en va. La route, le mur, les maisons, les arbres sont tout roses et tout en or. Le ciel déploie ses douces nuées du soir, longues, souples, tissées de soie, et qui vont s'effîlant et se perdant parmi les vapeurs et les splendeurs, de l'orient voilé de deuil jusqu'à l'occident tragique, éclatant de lumière et rouge de sang. Le vieux paysan est définitivement tombé dans la somnolence des fins de journées et des fins de vie. Il a prononcé sans efforts, comme une conclusion d'amertume de l'existence incompréhensible, une phrase que lui

L HOMME A LA BERNF. 353

auraient enviée Shakespeare pour ses drames frissonnants, et le Bossuet des sermons, qui ouvre les tombeaux, qui scrute la vie, qui célèbre la mort en une éloquence somptueuse et funèbre. Le vieux Rude ne sait pas qu'il a dit un mot définitif, qui passe sur toutes choses comme un arrêt, qui devrait changer le silence en stupeur et épouvanter les campagnes. « C'est une pauvre affaire d'attendre sa chair à pourrir! »

De loin, le clocher du village de la Plaine s'aperçoit comme une forme triangulaire de bateau sur l'étendue de la mer. Le village, tassé entre deux ondulations de terrain, presque enfoui sous le tapis des champs, découpé en carrés et en rectangles, n'apparaît qu'à une courte distance. Il surprend et repose le regard par son aspect inattendu de candeur et de sécurité. Il est là, posé au milieu des guérets comme un nid de cailles, droit éclairé par la limpide lumière du ciel, sans une ombre, sans un mystère.

A le voir, délimité par ses murs blancs, ses toits de chaume et d'ardoise, l'idée

qu'il fait venir à l'esprit est celle de la tranquillité monotone, du bonheur à jamais fixé dans le recommencement des jours et des saisons. Sans doute les bons rustres qui habitent ces humbles maisons tapies sur le sol ne connaissent que les drames de l'atmosphère, ne craignent que les mauvaises répartitions des sécheresses, des pluies, des flambées de soleil. Hantés seulement par cet inconnu de la récolte et de la moisson qui les préoccupe, ils sont des ingénus vivant la vie naïve parmi leurs légumes et leurs salades, les animaux de leurs étables et les volailles de leurs basses-cours. Ainsi à découvert dans la plaine et sous le ciel, ils ont, à n'en pas douter, la même libre existence, ignorante, innocente et naturelle, que tout ce qui les entoure.

Ce vieux paysan resté seul, assis au seuil d'une chaumine et qui somnole à l'ombre, pendant la chaleur de midi, alors que tout le village est aux champs et que les coups de l'Angelus s'égrènent, sonnant la nourriture et la sieste, apparaît bien comme la per-

sonnification sereine du hameau épanoui dans la lumière, si nettement visible sur la terre de la plaine. Il ne fait pas un mouvement, reste patiemment assisses deux mains appuyées sur son bâton. Son visage calme et rose est aussi immobile, les yeux clos, la respiration égale. Il ne sort vaguement de son heureuse torpeur qu'aux moments où une fillette allant et venant autour de la maison, passe auprès de lui, portant un seau d'eau ou un seau de lait, une musette d'avoine ou une botte de foin. Les paupières s'entrouvrent alors, un tendre regard éclaire sa physionomie prospère et béate, un sourire de bienveillance retrousse sa bouche lippue sous sa barbe blanche, — il a l'aspect riant et débonnaire de quelque dieu des jardins fixé au village.

C'est, en réalité, un monstre, lascif et cynique, un Priape qui n'assiste pas, vieux bon dieu champêtre en retraite et désintéressé, aux jeux de la jeunesse, mais qui veut en prendre goulûment sa part. Le bonhomme, cultivateur non loin de là, a été forcé par

l'âge et par les rhumatismes de renoncer à la terre et de vendre son bien. Il l'a donc vendu, mais il n'a pas imité le père Budé ne gardant que sa berne, et il est venu manger ses rentes chez son neveu. Il a été reçu comme on peut le supposer, choyé, dorloté, installé dans la meilleure chambre qui est en même temps la chambre des fillettes, ses petites nièces : Alexandrine, onze ans, Augustine, huit ans.

La promiscuité animale de la pièce tiède et bien close a donné les résultats abominables. L'homme est un vieillard de près de soixante-dix ans, et celle qu'il guette joue encore à la poupée. Qu'importe, le vieux satyre de campagne prend bestialement cette enfant qui est à portée de ses mains qui tremblent. Les relations se nouent, deviennent régulières. L'autre, la toute petite, dort comme on dort à huit ans.

Ce qui n'avait été au début qu'un monstrueux caprice devient une passion d'habitude. Alexandrine s'en va travailler à la journée chezdes voisins. Al'époquedelamoisson,

elle quilte même pour quelque temps le logis de ses parents. Le vieux lui donne des rendezvous dans les champs. La petite fille lui raconte, naïvement, ou pour l'agacer, qu'elle est courtisée, poursuivie, que le paysan chez lequel elle habite veut la prendre avec lui dans sa chambre, comme lui, le grand -oncle, la prenait. La jalousie du vieux s'éveille.

Il exprime alors sa volonté, enjoint à son neveu et à sa nièce d'avoir à garder leur fille. Faute de quoi, il s'en ira, emportant son bien, et il en trouvera bien d'autres pour le manger avec lui ! Les parents acceptent, Alexandrine revient. Et dès lors, la manière dont elle est traitée est, de la part du bonhomme, un aveu de commerce sexuel, de la part du père et de la mère, un consentement tacite à l'abominable liaison contractée et perpétuée sous leur toit.

Aux champs comme à la ville, l'amour des roquentins se traduit de même façon, par l'abondance et le coûteux des cadeaux. La loi qui fixe le prix des complaisances et des roucoulements n'est pas enfreinte par le bon

3(j2 PAYS D OUEST

oncle qui se ruine en falbalas et en bijoux achetés aux boutiques de la ville voisine ou à Inventaire du colporteur. Alexandrine se fait à cette existence facile, et ses parents aussi.

Toutes ces farces génitales se passent en famille. Les parents laissent leur fille entre les pattes fébriles du vieux, pour ne pas perdre son argent. Us prennent leur gain où ils le trouvent, préparent la chambre et dressent le lit pour le coq de village septuagénaire. Pendant que le vieillard s'ébat au premier étage, l'homme et la femme comptent des écus au rez-de-chaussée.

Or, il arriva l'accident non. prévu. La fillette nubile de douze ans devint grosse. Le vieillard essaya bien de faire accuser un jeune homme du voisinage, mais il fut prouvé que celui-là était un amoureux à distance, et qu'il représentait l'amour platonique en face de l'accès de satyriasis. Le village candide, épanoui dans la lumière, fut défloré par une descente de justice, le grand-oncle fut empoigné et interrogé, le bon Priape, le dieu des

jardins épanoui au milieu des fleurs et des abeilles, fut emmené à la ville, mis en prison. L'homme et la femme, ou, si l'on veut, le père et la mère, ont été laissés tranquilles. C'est à peine s'ils ont empoché une expression un peu dure, un mot un peu cruel, du président des assises et de J'avocat général, au cours des interrogatoires et du réquisitoire. Ils perdent seulement le meilleur de leur revenu, et ce sont eux, sans doute, qui se trouvent le plus durement condamnés.

Mademoiselle Simone habitait, entre les deux villages vendéens à peu près distants d'une lieue l'un de l'autre, une maison qui faisait l'encoignure de la grande route et d'un chemin. Elle était là, à la fois très isolée au milieu des champs, — une seule ferme visible au loin, — bien placée pour connaître tout ce qui passait sur la large chaussée, les voitures rapides, les lentes charrettes, les piétons de tous genres, employés en tournées, conducteurs de troupeaux, paysans allant aux marchés voisins ou aux travaux de la terre.

Cette maison fut donc d'abord un observa-

toire pour la jeune fille, ennuyée des longues journées. Et puis, peu à peu, elle changea de signification. Tout en restant l'endroit d'où l'on regarde et d'où l'on épie, elle devint aussi l'endroit qui excite les curiosités et qui fait se débrider les convoitises. On ne tarda pas à savoir, dans un assez vaste rayon de pays, que mademoiselle Simone avait créé dans la région une fonction qui n'y existait pas, du moins ostensiblement, et qu'elle faisait très régulièrement, avec une activité et une sérénité de commerçante achalandée, le métier de fille. Son habitation, le modeste héritage qu'elle tenait des siens, restait d'apparence un débit de boissons auquel était annexé un champ. Mais en réalité, la branche de gui accrochée au-dessus de la porte signifiait une hospitalité excessivement complète, et la silhouette en robe de droguet bleu et en coiffe blanche qu'on voyait aller et venir dans la salle et dans le jardinet était celle d'une très exacte et très empressée servante d'amour.

Pour en arriver là et changer sa jeunesse

indécise en cette existence de femme pratique, mademoiselle Simone n'avait fait que prolonger son commerce, profiter des circonstances, faire valoir toutes les ressources qui étaient en elle. Tout en servant desbols de cidre et des petits verres d'eau-de-vie aux passants, elle écouta les galanteries de ceux qui s'attardaient autour de sa chair saine, et elle comprit vite, sans embarras, sans bégueulerie, quelle meilleure rançon que celle de la soif elle pouvait tirer des rustres habituels et des visiteurs de passage.

Elle devint la courtisane de campagne.

Toujours prête au client, égale de manières, ayant juste le mélange de jovialité et de bonne tenue qui pouvait la faire prendre au sérieux par les gens de toutes classes, très épanouie en fraîcheur, elle devint bientôt une personne considérable, d'une renommée discrète, et dont le capital et les revenus fructifièrent. Il y avait, dans le département, des fonctionnaires, le préfet, l'évêque, le trésorier-payeur. Il y avait, au village, le maire, les adjoints, le curé, le receveur. Là, à la li-

sière des champs, au bord de la longue route, sous le plein ciel arrondi en dôme, il y avait « Mademoiselle Simone », sans indication de profession, et c'était aussi une puissance réelle, un pouvoir établi.

Les paysans, malgré leur peu d'entrain à la dépense, lui payèrent leur tribut. Les jeunes qui revenaient des régiments et qui avaient connu les plaisirs des villes, s'empressèrent auprès d'elle, et, l'exemple aidant, des hommes mariés oublièrent leur devoir et entamèrent leur pécule, des vieux furent ragaillardis. Les jeunes gens mibourgeois des environs prirent l'habitude de venir en parties chez Simone. Souvent, à la tombée du jour, des cabriolets s'arrêtaient à la porte, stationnaient dans le chemin. Des chevaux d'officiers en promenade étaient parfois à l'écurie.

Les jours passaient, et les mois, et les années, et mademoiselle Simone s'affirmait de plus en plus commère avisée et prospère. Elle eut une vieille femme pour servante, un chien féroce dans une niche, et

tout le monde savait qu'il n'y avait pas d'argent chez elle.

Le notaire chargé de ses affaires eut tous ses gains en dépôt jusqu'au jour où elle décida du placement définitif. Une pièce de terre attenant à son jardinet, puis une seconde, puis une troisième, furent par elle successivement achetées, et une ferme bâtie et louée. Et depuis, du même côté de la route, à chaque occasion nouvelle, la terre vint s'ajoutera la terre.

C'est la terre qu'elle aimait, la fille de paysans, et c'est elle qu'elle annexa, sans cesse, à sa maison de rapport campée à l'encoignure. Toujours sa promenade de propriétaire s'allongea, et l'on put deviner pourquoi elle restait autrefois si souvent, les matins de solitude, allant et venant autour de chez elle, dans son enclos où poussaient quelques légumes entre les arbres fruitiers, et pourquoi aussi elle restait immobile, debout contre la haie, regardant l'étendue changeante sous l'action des saisons. A présent, elle s'en va dans tous les sens,

suivant les sentiers, enjambant les sillons, regardant sa terre, la touchant, la flairant, attentive à tout ce qui sort d'elle, expulsant les mauvaises herbes et les pierres.

Une telle affirmation de goût persistant, d'économie domestique, de mise en valeur de l'argent, devait forcément intéresser tous les paysans de la région, et en particulier le fermier dont les toits brillaient sur l'horizon de ce pays du Bocage, et qui était le plus proche voisin de Simone. Lui aussi, comme les autres, avait fait visite à cette jeunesse qu'il avait vu croître et qui avait su si bien mener ses affaires. I) aurait eu, même, un goût assez vif pour elle, s'il n'avait pas craint de déranger l'équilibre de son travail et de sa fortune. Veuf, parfois désœuvré le soir, ses enfants couchés, il avait, avant de se mettre au lit, lui aussi, par les longues soirées d'été, la velléité de s'en aller jusqu'au logis de la Simonette, et il y allait, en effet. Mais il en sortait, prudemment, après avoir pris sa mesure de cidre, se bornant aux plaisanteries et aux

attouchements permis, reconduit aimablement jusqu au seuil par la villageoise pervertie, très digne sous sa robe sévère et sa coiffe éblouissante.

Une manière d'être spéciale s'était établie entre eux depuis que mademoiselle Simone s'était haussée à la situation de propriétaire terrienne. L'âpreté d'ambition de la fille avait séduit le solide paysan, acharné de son côté à la conquête du sol. Il s'enquérait des achats réalisés, de l'avancée, pas à pas, champ par champ, de la fille en proie à l'idée fixe. D'ailleurs, cette avancée, il la constatait s'affirmant au soleil du matin, quand Simone s'en allait faire le tour de son bien, et que lui marchait aussi jusqu'à la limite de sa ferme. 11 voyait distinctement la fille, il commençait à apercevoir le brillant de ses yeux, la sinuosité de sa bouche serrée. Bientôt, ils pourraient se parler sans crier, et c'est ce qui arriva un jour. Ils n'étaient plus séparés que par quelques longues et étroites bandes de terrain, et leurs conversations des soirs, prolongées par les lentes

disparitions du soleil, eurent des continuations presque immédiates dans la fraîcheur des aurores.

Sans se rien expliquer, ils s'étaient compris.

— Gomment feras-tu, Simonette? avait plaisanté le madré cultivateur, après que tu seras arrivée à mes têtards. Quand nos champs se toucheront, nous serons forcés de nous marier, c'est-y pas vrai?

Elle y comptait bien, — et lui aussi. Elle y songeait depuis des années, — et lui aussi. Mais il l'avait laissée ramasser sa dot, et il n'aurait pas consenti aune concession d'une semaine. Il l'avait encouragée dans son labeur journalier, il avait suivi ses entreprises avec la fièvre de l'homme intéressé à la réussite. Quand le regard acéré de son petit œil brillant rencontrait le calme regard de l'œil bovin de Simone, il lui conseillait nettement la persistance, lui demandait un succroît de besogne, et toujours un effort nouveau.

Aujourd'hui, c'est presque fini. Un seul champ les sépare. Simone, bientôt, va entrer

dans la ferme, apportant toute cette terre qu'elle a gagnée, et cette petite maison merveilleuse du bord de la route, d'où elle a si bien guetté les liards, les écus et les sacoches.

BOISSELOTTE

BOISSELOTTE

On la nomme Boisselotte, la bonne femme Boisselotte, du nom de son défunt mari Boisselot. Elle habite la dernière maison du village vendéen bâti sur la grande route, une petite maison qui n'a qu'une chambre et qui est entourée d'un clos où l'on peut faire dix pas en long, dix pas en large. A l'angle du clos, il y a une cage à poules. Chaque matin, Boisselotte va ouvrir la porte à ses poules, les met hors de la cage et hors du clos, dont elle ferme soigneusement la barrière à clairevoie. Les volailles gratteraient le sol, détruiraient les quelques légumes qui sont le plus clair de la subsistance de la bonne femme.

Celle-ci les envoie donc passer la journée sur la route. Au soir, de très bonne heure, bien avant que le soleil soit couché, le coq ramène les poules, fatiguées d'avoir passé toute la journée sur leurs pattes, d'aller, de venir, de virer, le cou tendu, les yeux fixes, le bec prompt. La bonne femme ouvre la porte au petit troupeau emplumé, et toutes les bêtes ont vite suivi leur sentier, sont vite entrées en cage, vite huchées sur leurs perchoirs. Le loquet est mis. En voilà pour jusqu'au lendemain matin à l'aube. Mais la bonne femme est éveillée de bonne heure, et l'on peut bien dire d'elle, qu'hiver comme été, elle est levée et couchée avec les poules.

C'est une des grandes occupations de sa vie, de surveiller son clos, d'assurer les sorties et les rentrées de sa basse-cour. A ce prix, elle a des pommes de terre, des mogettes, des pois, des choux, elle a des œufs, et quelque bouillon de vieille poule aux jours de grandes fêtes.

Pour le reste du temps, elle frotte le carreau de sa chambre, ses meubles de chêne

BOISSELOTTE 381

dont les panneaux sont devenus clairs comme des miroirs, les plats, casseroles et bouillotes, de fer, de cuivre ou d'étain, qui sont accrochés au-dessus de sa cheminée. Puis, jusqu'au soir, une couture de raccomodages, une reprise de mailles de tricot, ce que peuvent mener à peu près à bien ses mains raides, ses pauvres doigts noueux enflés de goutte.

Grande, maigre, le visage jaune, toujours vêtue de noir, une coiffe blanche sur la tète, Boisselotte vit ainsi, toute seule, au bout du village, dans' sa petite maison, à peu près comme une béguine dans le réduit de son béguinage. Le travail lent, méthodique, régulier, toujours aux mêmes heures, qui est le sien, occupe suffisamment ses journées, et ce travail est entremêlé de la distraction continue qu'elle peut connaître.

Sa maison est la mieux placée pour voir et pour apprendre. Non en bordure droite de la route, la porte et la fenêtre simplement ouvertes sur la maison et sur le mur d'en face. On ne sait par quel caprice, la menue

habitation a été plantée de travers, les ouvertures sur l'espace des champs et sur la longue perspective de la route. Cette route, le regard peut la parcourir tout entière, jusqu'à l'horizon, etBoisselotte, par l'habitude, est devenue un peu comme les marins qui voient tant de choses sur la mer, à des distances si extraordinaires. Au plus loin, rien ne peut surgir sur cette route infinie, sans qu'elle sache immédiatement de quoi il s'agit. Assise dans son embrasure, le regard passant par-dessus ses lunettes, elle voit tout de suite, aussitôt qu'un point noir bouge sur la chaussée blanche, quel être se manifeste, si c'est un paysan qui marche vers son champ, ou le facteur qui abat sa tournée, ou le chemineux qui va devant lui. Elle devine, à la tache et à l'allure du cheval, si c'est la voiture du courrier, une charrette de paysan, le break ou la calèche de quelqu'un de la ville prochaine, le cabriolet du médecin ou celui du curé. Si quelque animal traverse, elle reconnaît la vache ou le veau, le mouton ou le chien, et même elle aperçoit à ras

BOISSELOTTE 3*3

de sol, pendant les minutes désertes, le sautillement de l'agasse noire et blanche.

Dans sa vitre s'inscrit vraiment toute l'existence des gens, des bêtes et des choses, par toutes les saisons, sous le grand ciel de la Plaine.

Il y a aussi les voisins, l'épicier, le sabotier, tous ceux des petites boutiques, le forgeron, les journaliers, les fermiers qui ont pignon sur route. Boisselotte a la station chez tous, et la conversation, en passant, de chacun. Elle prend des- nouvelles des gens et elle en donne à ceux qui viennent les lui demander. Elle est placée ainsi à un humble carrefour d'existence où tout ce qui surgit l'intéresse. C'est bien mesuré, bien rare, bien court, tous ces fragments d'événements et de sensations, mais cela suffît à remplir sa vie et à occuper sa tête, si légère et si enfantine. La vieille femme ne retournet-elle pas doucement à la vie des premières années, n'est-elle pas toute proche de l'enfance puérile et candide ?

Heureusement pour celle-ci, elle a cette

maison, ces poules, cette fenêtre en observatoire, ces voisins voisinant, ces parlottes coutumières. Elle serait bien seule sans cette frêle agitation qui est la sienne et qui lui donne encore l'illusion de vivre. ïl y a des vieilles semblables à elle dans le pays, mais qui vieillissent à côté de leur vieux. Il y en a d'autres qui ont perdu l'ancien compagnon de labour, de table et de couchette, mais celles-là ont par le monde un grand drôle de fils qui passe de temps à autre dans leur chaumine, ou une drôlesse de fille mariée dans le pays, chez laquelle on va, ou qui vient, ou qui envoie ses mioches.

La bonne femme Boisselotte est toute seule, n'a plus personne à elle, nulle part.

Elle a eu, comme les autres, un homme, des enfants, une fille, deux garçons. Elle a perdu l'homme tôt, et la fille, et l'un des garçons aussi. Tout cela est au cimetière, et le cimetière est encore une des occupations de sa journée. Presque tous les jours, elle va vers les tombes. Elle a entendu dire que tous les ancêtres étaient là, et elle s'en

BOISSELOTTE 385

va voir ses « pauv' p'tits ancêtres », confondant ingénument les nouveau-nés qu'elle a ensevelis avec les vieux de l'ancien temps.

Mais elle a un de ses « ancêtres » qui n'est pas là, qui est deux fois mort pour elle, perdu elle ne sait où, dans une catastrophe lointaine.

C'est son fils, mort à la guerre, son fils de vingt ans parti dans les armées de province après que des affiches blanches, signées Gambetta, furent mises sous le grillage de la mairie.

Elle a vu le départ, elle a embrassé l'enfant après avoir noué le mouchoir qu'il a mis au bout d'un bâton. Et puis, elle a vu, pendant tout un hiver, des têtes qui hochaient, elle a écouté, bouche bée, des nouvelles apportées par le facteur et que lisaient les vieux, ou qu'ils faisaient lire par les enfants instruits à l'école. Elle n'en comprenait pas grand'chose, sinon qu'il y avait des batailles, des masses d'hommes sur les routes, des bruits qui ressemblaient à des éboulements, une sorte de tonnerre grondant

à l'horizon, et toujours Gambetta dans la fumée et dans le bruit. Mais sa route de Vendée était sans cesse blanche, droite, tranquille, et Boisselotte avait beau écouler, le soir et la nuit, elle n'entendait rien de ce qu'elle avait cru entendre à la lecture des journaux et des lettres.

Un jour, la lettre vint pour elle, et celui qui l'écrivait faisait savoir à la mère que son fils était mort à l'armée de la Loire. Elle fut longtemps hébétée, sans comprendre, ne regardant comme morts que ceux qui étaient couchés au cimetière. Et puis, elle s'aperçut, à la rentrée des autres, au printemps nouveau, qu'elle était toute seule et toute pauvre, et qu'il lui faudrait vivre ainsi.

Vivre, cela lui fut possible. Un bourgeois misanthrope, retiré au village, lui fit une pension viagère sous le prétexte de la vente de sa maison, lui donna des poules, des graines, fit cultiver le clos par un de ses jardiniers, ajouta par surplus une part de lait et de pain et les vêtements nécessaires. De temps en temps il venait s'asseoir chez la bonne femme,

BOISSELOTTE 387

écoutait ses histoires de paysans, s'en allait, sa misanthropie renforcée par quelque affreux renseignement naïf de plus sur la nature humaine.

La bonne femme a pourtant encore un autre hôte. Un jour qu'un colporteur est venu étaler devant sa porte ses mouchoirs, ses miroirs, ses couteaux, ses écheveaux de laine et ses gravures multicolores, le cœur de Boisselotte a battu plus fort et ses yeux sontrestés fixes : le marchand lui montrait le portrait de Gambetta. Elle l'a pris de ses mains tremblantes, Ta longtemps regardé, l'a acheté, est rentrée chez elle, et ce jour là elle n'est pas sortie de sa chambre.

Le portrait encadré est accroché au mur du sa chaumière, auprès de son lit. C'est une chromolithographie violente, un homme rouge et noir, chevelu et barbu, ceinturé de tricolore, qui rejette la tête en arrière et qui étend le bras en signe de commandement. Autour de lui, dans des compartiments, ce ne sont que batailles, passages de troupes, campements sous la neige, pantalons rouges et ca-

potes noires, villes qui brûlent, bouches à feu qui tonnent, casques qui reluisent, drapeaux qui claquent. Il est devenu l'hôte de la chambre, tout seul sur le mur blanc.

Lorsque Boisselotte est seule, qu'elle a travaillé, qu'elle a regardé la route, et que l'instinct se lève en elle, qu'elle est envahie du flux obscur de la pensée, de la poésie inconnue, de la songerie, elle tourne la tête, regarde le portrait accroché à sa muraille. Elle le regarde avec une crainte respectueuse, une piété superstitieuse de croyante, et le Gambetta colorié, entouré de drapeaux, de canons, d'incendies et de fumées, lui apparaît comme un inexorable, farouche et mystérieux dieu de la guerre.

L'ancienne et haute demeure habitée par le vieillard solitaire se dresse dans la région de l'Ouest, au bas des pentes bocagères, à quelques heures de marche de l'Océan. C'est un solide château, cuirassé de fortes murailles grises et rousses comme du fer rouillé, casqué d'un toit tombant de fine ardoise bleue qui brille comme de l'acier. L'aspect n'est pas, toutefois, féodal et rébarbatif, la construction première de la Fresnaye ayant été continuée, soutenue, agrémentée par des ajoutages successifs. Il reste des contreforts et des bases de murailles du treizième siècle, mais tout a été rebâti deux cents ans plus tard, les tours rondes, les portails crénelés,

et de gracieux meneaux de la Renaissance montent et se divisent aux fenêtres en souples tiges de pierre.

La vie d'aujourd'hui apparaît dans ce décor d'hier. Il y a des rideaux derrière les vitres, des vases de fleurs à l'entrée dupontlevis, des vols depigeonss'élèvent et claquent au-dessus des tours seigneuriales devenues des colombiers.

De tout cet assemblage de château-fort massif du moyen âge, d'ornementation d'art du seizième siècle, de maison bourgeoise de maintenant, jl résulte un ensemble particulier, — une gentilhommière campagnarde, une métairie fortifiée.

Aux heures de la journée, par tous les temps, sous la dorure du soleil, ou dans l'atmosphère embrumée de pluie, c'est l'aspect de sérénité coutumière, d'activité tranquille, d'un placide village, réglementé par les heures et par les saisons. Les chevaux s'ébrouent à l'écurie, les vaches meuglent à la sortie de l'étable, les brebis bêlent d'impatience, massées aux claires-voies de la

bergerie. Des chiens gambadent dans l'aire, d'autres jappent dans le chenil, des chats maigres filent à pas de velours sur la crête des murs. Le coq sonne à plein gosier au milieu de son sérail de poules avides, empressées au picorement. Les canards tournent autour du château, «ur l'eau des fossés. En passant devant des portes basses, on entend le grognement à ras de terre de cochons invisibles.

Les gens qui circulent à travers cette existence animale sont d'apparence bénévole et régulière comme les bêtes qu'ils soignent. Pour eux, tous les jours se ressemblent, lis accomplissent les mêmes parcours, procèdent aux mêmes occupations, passent par les cours, entrent dans les bâtiments, d'une marche toujours lente et sûre, d'un pas toujours semblable. Les hommes vont lourdement, des sabots pesants aux pieds. Presque tous de corps robuste, de visage brique, de parler lent. Un seul, atteint par l'âge, ridé, cassé, le poil blanc, la chair grise, est affecté à de menus ouvrages, gardant les oies, ramassant

les branches mortes. Les femmes sont plus discrètes, moins bruyantes encore que ces hommes silencieux. Leur allure ouatée, leur marche molle et rythmée, leurs jupes de droguets bleus, de lainages sombres, leurs coiffes blanches, font d'elles des silhouettes de religieuses inattentives au spectacle du dehors, allant vers des parloirs et des chapelles. Lorsqu'elles surgissent ainsi à l'ombre des murs, au tournant de quelque bâtisse, le château et la métairie s'apaisent encore davantage dans une paix monacale, dans une morte atmosphère de couvent.

Celui à qui appartient la Fresnaye, le seul propriétaire, et le seul habitant en dehors des domestiques, ne trouble en rien cette habituelle quiétude. Le grand vieillard de quatre-vingts ans, d'une santé de fer, d'une agilité singulière, n'ayant aucun des signes delà caducité, — les mains un peu tremblantes seulement, — parcourt son domaine à pas précipités et infatigables, mais presque sans bruit, ne disant que le nécessaire, donnant les ordres indispensables d'une voix

LE SOUS-SOL 39o

brève qui supprime d'avance toute objection. II passe de sa maison dans sa cour plantée de frênes, de sa cour dans ses écuries, de ses écuries dans son jardin. Toujours occupé, toujours observant de son regard aigu, concentré et décuplé dans l'éclair de ses lunettes, la face sévère, la bouche close, il se délecte mystérieusement dans la vie en plein air, sans manifestation et sans confidence, il passe des heures dans la contemplation des plantes et des animaux. Les journées se suivent ainsi, à peu près pareilles, dans l'ordre et dans la quiétude.

Mais le soir, la Fresnaye vit une double vie, inattendue, étrange, ou, tout au moins, insoupçonnée.

Aussitôt que la terre s'est renversée devant le soleil, que les dernières traînées de flammes rouges du crépuscule ont été recouvertes et absorbées par la cendre bleue de la nuit — aussitôt que le repas du soir a été pris et desservi, que les portes ont été fermées, (mêles chiens au chenil se sont couchés en rond, — le vieillard monte son esca-

lier de pierre. Un étage, deux étages, tout emplis de l'inexorable battement d'une grosse horloge. Une grande pièce au sol dallé, au plafond de poutres. Une porte, un autre escalier, étroit et oblique, une autre porte.

C'est là que le vieillard entre, sa lampe à la main. Il est dans une longue galerie, sous le toit, — le grenier du château transformé en bibliothèque.

Il y entre tous les soirs, il s'y enferme, il y passe de longues heures de la nuit, jusqu'à l'heure tardive du sommeil. Personne ne vient là que lui, personne ne sait ce qu'il y fait. On s'est interrogé plus d'une fois, à voir sa lumière passer et rester fixe, on croit à un commerce obscur avec des esprits.

Ce qu'il fait ? Il lit. Des esprits ? Oui, ils sont là en foule, ils l'attendent, ils l'accueillent, ils sont ses interlocuteurs permanents, toujours prêts à la confidence et à l'éloquence, à la causerie à mi-voix et à l'ouragan de paroles. Quand l'octogénaire s'approche d'eux, va le long des rayons où ils

reposent, ilssemblentlrcssaillir sous l'attouchement doux comme une caresse de la lumière d'or de la lampe. Des noms surgissent des vieilles reliures, des titres significatifs sortent de la poussière. Il y a de la joie surces dos délivres fermés qui apparaissent subitement, et ils semblent exprimer le regret lorsqu'ils sont délaissés, rejetés à l'ombre. Subitement, le livre pris et ouvert s'éclaire. La page blanche resplendit. Dans le silence, des voix de silence aussi, entendues seulement par celui qui est en communication avec elles, bruissent et s'élèvent. Très distinctement, ces disparus viennent, s'affirment encore vivants. On perçoit le raisonnement, la poésie, l'ironie, la révolte, la suprême mélancolie. Tous, de tous les pays et de tous les temps, ils se réveillent et ils parlent, les Grecs, les Lalins, et ceux de l'ancienne France, et ceux d'hier tout proches, qui ont pu <Hre rencontrés par ce liseur, — Eschyle, Platon, Lucrèce, Tacite, Rabelais, .Montaigne, LaFontaine, Pascal, et les philosophes du dix-huitième siècle, et les savants

et les historiens du dix-neuvième, lafîèvre de Michelet,le verbesouverainement intelligent de Balzac, et d'autres, et d'autres toujours. L'octogénaire hautain, le misanthrope amer, le solitaire qui vit là volontairement, tous les siens partis, courant le monde, connaît pendant ces heures de ténèbres, dans cet espace restreint seul éclairé d'une lumière si vive, toutes les idées et toutes les passions de l'humanité. Il est assailli par les rires et les pleurs, il prend part aux révoltes et se laisse aller aux tendresses. Il dresse, dans cette chambre, pour lui, l'inventaire des siècles, le bilan de la pensée. Il écoute le chuchotement persistant de l'humanité audessus de la clameur de la nature, la pluie, le vent, qui battent le toit, la voix lointaine et profonde de la mer qui traverse l'espace.

Aux mêmes heures, dans le sous-sol de la maison où sont les cuisines, la brutale orgie des domestiques est installée. Les contrevents barrés, de minces lueurs seulement dansent sur l'eau des fossés. Mais il y a du

feu à pleines cheminées, et une illumination de lampes, de chandelles et de bougies. Les lents marcheurs des cours, des jardins et des champs ont disparu. Disparues aussi, les servantes qui passent pendant la journée comme des ombres avec des allures de béguines. Tout ce monde-là s'est transformé en ruffians et en filles, tous dépoitraillés, bras nus, dans l'atmosphère de feu, de boisson et de mangeaille. Ils sont tous là, les bergers, les bergères, les porchères, le cocher, la femme de chambre, et des gens qui ne sont pas de la maison. C'est la cuisinière de la Fresnaye qui mène la fête, une forte et lubrique femelle qui est toute à tous et qui envoie chercher ses préférés d'un soir dans les villages environnants, aussitôt que la nuit est tombée, et que le bonhomme a mis le pied sur la première marche de son escalier. Dans ce huis-clos, c'est la joie des fêtes en plein air, la saoùlerie des noces de campagne, et l'amoureuse bestialité des tas de foins pendant les saisons brûlantes, l'assemblée devant la porte du cabaret, et le rut

des ivresses de mauvais lieu. On mange le porc retiré du saloir, on va manger le mouton qui rôtit devant la cheminée, on fouille les miches de pain blanc, le vin et l'eau-devie coulent sur les tables, les bouches se joignent et les mains s'empoignent. Des couples montent en titubant l'escalier de bois qui conduit aux chambres des domestiques, d'autres couples roulent par terre, derrière les bancelles. La petite bergère de huit ans regarde de ses grands yeux clairs, et le vieux ramasseur de bois mort regarde aussi, amusé, souriant et bavant. Les gens se relèvent, les gens descendent des chambres, tous mangent et boivent encore, des farces grossières s'organisent, un gas solide fait le tour de la salle, portant à bras-lecorps la cuisinière, la tête en bas, les jupes retombées en corolle, l'ivrognerie devient frénétique, toutes ces brutes se donnent ce qu'ils appellent un « bal de peaux », nus, chantant et trépignant autour de la table et devant le rouge foyer.

Le maître finit par entendre quelque

éclat, par apercevoir quelque étincelle. Il descendit une nuit de la haute galerie où il vivait, il sortit dans la cour, pénétra dans le jardin, vint se pencher au-dessus du parapet et de l'eau noire, en face de la cuisine. Il entendit un bruit formidable, mais ne vit rien. Il vint alors de son pas habituel à la porte de la cuisine, l'entre-bàilla,et il vit. Il vit le festin, les faces rouges, la coulée de vin, la brutalité charnelle. Il vit, mais on ne le vit pas, lui, quoiqu'il restât quelque temps immobile, attentif et hésitant.

Il connut alors sa maison. Il sut que le haut étage où il se réfugiait n'était pas le jardin suspendu où pouvait se tenir à jamais l'intelligence. Les plantes les plus nobles, les fleurs épanouies en couleurs et en parfums, ont leur racine en terre, dans le fumier. La maison, lumineuse au sommet, avait de noires fondations, des caves malsaines, un sous-.-ol d'humanité fangeuse.

Ne savait-il pas tout cela, d'ailleurs? Sa philosophie et sa science ne lui avaient-elles pas dit les apparences et les dessous ?

Il ne dit rien, ne révéla pas s'il eut un dégoût de cette frénésie, une pitié devant l'inconscience des instincts, s'il lui vint une surprise ou une confirmation de voir que la Fresnaye était bâtie comme l'homme luimême, avec un cerveau et des parties basses. Il referma doucement la porte, — et il remonta.

Page 1