‹ Pays d'ouestChapitre 6 sur 13 · MERE BOL'DAN · texte numérisé non relu

MERE BOL'DAN

tout le soir, toute la nuit. Pas aimable, pas radoucie. Non. Silencieuse. Une simple accalmie. Le lendemain matin, elle filait vite, sur ses deux bâtons, s'en allait communier à la première messe, et elle n'était pas plutôt revenue, avec le goût de l'hostie encore dans la bouche, qu'elle recommençait à apostropher ses hôtes, à les harceler de ses réclamations entre-coupées d'injures.

Mère Maugé finit par dire à mère Boudan que si elle ne cessait pas ces manières, elle la mettrait à la porte et la ferait prendre par l'hospice. Elle crut la calmer par cette menace, mais elle l'exaspéra. Désormais, la centenaire alla clamer partout qu'après lui avoir volé son argent, on voulait la chasser, c Je ne veux point aller chez les bonnes sœu », criait-elle. Et même, sa colère devint telle qu'elle en arriva à des extrémités brutales, qu'elle essaya de battre les enfants, et qu'elle voulut se détruire. Une des fillettes la trouva, un jour, qui tentait de s'étrangler avec ses jarretières en lisière de drap. Un autre jour, on eut

grand mal à l'empêcher de se laisser glisser dans la mare. Elle ne dissimula pas qu'elle espérait envoyer ainsi mère Maugé en justice.

Celle-ci n'y tint plus, alla trouver une sœur de l'hospice, lui conta ses peines. Un matin, on vint chercher la terrible vieille, et toute récalcitrante qu'elle était, on parvint la faire monter dans une sorte de véhicule qui tenait de la civière et de la chaise à porteur.

Depuis, elle vécut à l'hospice, disputant, marmonnant, essayant de se sauver, lançant de ses yeux presque éteints des regards encore éclairés par une lueur de haine. On la regardait comme tombée en enfance, on la laissait s'encolérer dans le vide, on n'était inquiet d'elle que lorsqu'elle avait réussi à se cacher dans quelque recoin pendant des heures.

C'est ainsi qu'un soir on la trouva blottie dans l'escalier du clocher de la chapelle . On la ramena, un peu exaltée. Pendant la nuit, on fut réveillé par le feu. La chapelle brû-

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lait, puis le bâtiment de l'hospice. Il fallut faire sortir les malades, les vieux. Ce fut un affreux drame nocturne, tout le pays illuminé jusqu'au matin. Mère Boudan, sauvée comme les autres, riait d'un mauvais rire. On resta persuadé que c'était elle qui avait allumé l'incendie. Comment ? on ne le sut jamais. « Ce n'est point moi, ma bonne sœu » , dit-elle sans cesse à la religieuse qui l'interrogeait. Il fallut bien en rester là, se contenter de surveiller les pas sournois et l'immobilité épieuse de la mauvaise vieille de cent un ans.

Il est bien difficile de dire si c'était son nom ou son surnom, et, si c'était son nom, de quelle manière l'orthographier? Comme le maréchal de l'Empire, Lannes? Ou bien, avec un seul n, Lanes, ou encore, Lasne, ou enfin, Ys remplacée par l'accent circonflexe, Lâne. Ici, il n'y avait plus que la séparation et l'apostrophe à trouver, et l'on obtenait Monsieur l'Ane, nom peut-être devenu surnom. Cette explication est acceptable, car, dans la petite ville, on ne prononçait jamais le nom de Monsieur l'Ane sans sourire, en le répétant deux fois, pour bien faire entendre la malice à l'interlocuteur.

— Monsieur l'Ane... Monsieur l'Ane !

Tout le monde comprenait, car tout le monde riait, et répétait : Monsieur l'Ane, avec des intentions.

De même, les gamins et aussi quelques gamines effrontées, à la sortie de l'école, s'en allaient dans la rue Saint-Gervais, devant l'échoppe de Monsieur l'Ane, et par des cris faisaient savoir au bonhomme que l'enfance le choisissait comme ennemi et victime.

Quant à expliquer pourquoi les grandes personnes manifestaient des intentions en prononçant le nom de l'humble personnage, et pourquoi les gamins et les gamines le poursuivaient de leurs chansons, de leurs cris, et de leurs railleries, il faut y renoncer.

C'était ainsi, sans que nul donnât la raison, songeât même à chercher une raison et l'ombre d'une raison. La malice exercée aux dépens de Monsieur l'Ane était fondée de la même manière que l'opinion sur l'ignorance et la sottise attribuées au baudet son homonyme.

Mais il faut, dans les petites villes, comme dans les grandes, des prétextes à échanges de propos, à médisances, à sourires. On ne peut s'aborder, au tournant des rues, ou stationner devant les maisons, sans avoir quelque impression à se communiquer sur le prochain, lorsque sont terminées les constatations et les redites sur la santé, la pluie et le beau temps. Monsieur l'Ane faisait donc partie des conversations du voisinage, figurait comme personnage comique dans les mille et mille scènes fugitives qui se jouent à l'aide des mots, entre commères se rencontrant au marché, ou buveurs traînant à un comptoir d'auberge.

Il n'était ni plus ni moins comique que les autres. Il était simplement plus en vue par son nom et par son existence installée à même la rue, visible pour tous. Monsieur l'Ane, dans son échoppe de la rue Saint- Gervais, était en vitrine, comme les pendules de l'horloger et les journaux à images du libraire. Cordonnier de son état, on le voyait du matin au soir, et parfois, bien avant dans

la soirée, éclairé par une petite lampe à abatjour vert, son carreau levé ou baissé selon la saison et la température, toujours occupé à taper sur le cuir, à enfoncer des clous, à tirer le fil.

Il ne paraissait jamais au seuil de sa porte comme les commerçants flâneurs, ses voisins, entre deux visites de clients, pour respirer avec majesté, regarder d'un air d'importance ce qui pouvait survenir dans la rue. Monsieur l'Ane n'était pas un commerçant, c'était un ouvrier perpétuellement pressé de besogne, et s'il quittait sa chaise pour venir sur le pas de la petite porte, son tire-pied à la main, c'était pour chasser les gamins qui, parfois, l'assourdissaient, et non pour s'épanouir en homme établi.

Il n'était pas seulement attentif à fabriquer des galoches et à raccommoder des souliers. Ceux qui le raillaient sans l'observer et le connaître auraient dû, tout de même, s'apercevoir qu'il se passait quelque chose dans cette caboche de cordonnier, et quelque chose de peu ordinaire, de singulièrement vivace, à

en juger par la profusion d'expressions bizarres qui se succédaient de minute en minute, de seconde en seconde, sur ce visage contracté. Monsieur l'Ane, sûrement, pensait continuellement à des sujets qui le tourmentaient, l'agitaient, le rendaient heureux ou malheureux, car sa physionomie exprimait tour à tour l'indécision, l'anxiété, le contentement, la sécurité, la tristesse, la colère.

Ses mouvements accompagnaient ses jeux de physionomie. Sans interrompre un instant son travail, tout son être apparaissait bercé par un rythme d'allégresse. Ou bien, une tempête emplissait la minuscule échoppe, le marteau se levait et retombait avec rage, et, souvent, le bonhomme se frappait sur les doigts. Le tout s'accompagnait de soliloques, lacérés, troués, effilochés, aplatis par tous les outils qui rognent, percent, cognent, pris et repris sans cesse aux mains fébriles.

Ce que disaient ces soliloques, nul ne le savait, car nul n'écoutait, mais les quelques mots entendus par hasard témoignaient gé-

néralement d'une mauvaise humeur du cordonnier contre les pouvoirs établis, officiels et non-officiels. L'état habituel de Monsieur l'Ane, qui ne sortait pas de chez lui, et ne levait guère les yeux de son travail, était de maugréer contre les défectuosités sociales qu'il devinait à travers sa vitre, et contre ceux qui, selon lui, administraient et perpétuaient le déplorable état de choses. Il en restait au monde de sa petite ville, mais le sous-préfet, le maire, les conseillers municipaux, le colonel, le curé, les religieux du collège, l'instituteur, la fabrique, les ponts et chaussées, les bourgeois, les industriels, etc., tous pêle-mêle, passaient de mauvais quarts d'heure dans l'échoppe où Monsieur l'Ane découpait, clouait, tapait, en un flux et un grommellement de paroles, qui ne s'arrêtait jamais, que l'on entendait encore, dans la nuit, lorsque le volet était clos, et que le bonhomme s'endormait, rêvait peut-être.

Ce métier, sédentaire et acharné, avait développé probablement chez Monsieur l'Ane cet état d'esprit mécontent, frondeur, révo-

lutionnaire. On n'avait pas, pourtant, très peur de lui. On lui croyait l'esprit un peude travers, et on s'amusait de sa presque permanente mauvaise humeur. Dans les accalmies, où il imaginait que les affaires s'arrangaient mieux, si l'on frappait au carreau, il regardait d'un œil point déplaisant, et son visage rougeaud, surmonté d'un crâne d'ivoire en forme de dôme, avait une expression de douceur fort rassurante.il retombait vite, toutefois, dans ses fâcheries coutumières, et les pauvres, pas plus que les autres, n'avaient le privilège de le dérider et de le rasséréner.

Au contraire, lorsque des malheureux de la ville lui apportaient leurs lamentables chaussures à remettre à neuf, il était agité par une recrudescence de colère. Jamais il ne jurait davantage, n'avait de mouvements si brusques. Pourtant il était littéralement assiégé, malgré ce mauvais accueil, malgré ces façons hargneuses par lesquelles il semblait indiquer vouloir battre et mordre quelqu'un.

La clientèle ne s'effrayait guère, et pour cause, car Monsieur l'Ane, avec ses manières rudes, n'était pas exigeant, accordait des dédits qui n'en finissaient pas. « C'est bon, c'est bon, disait-il à ceux qui essayaient de lui dire leur impossibilité de payer pou" le moment, c'est bon, fichez-moi le camp », et ses yeux devenaient terribles. Les quémandeurs ne se le faisaient pas dire deux fois.

; Il y avait d'ailleurs un moyen infaillible d'obtenir des réparations, et même de lamarchandise neuve, sans argent, du farouche Monsieur l'Ane. C'était de lui envoyer des enfants en négociateurs. 11 entrait dans des fureurs inconcevables d'être forcé de travailler pour rien, mais les pieds nus s'en revenaient chaussés. Il n'était pas rare, le dimanche matin, de voir trois, quatre, cinq petites filles, autour du carreau, attendant leurs sabots et leurs souliers. « Attendez, leur avait dit Monsieur l'Ane de sa plus rude voix, vous avez bien le temps d'attendre, ils ne sont pas prêts, vos sacrés sabots, vos sacrés souliers!... » Et il lapait sur le

cuir, et il tapait sur ses doigts, et il grommelait, et il s'encolérait en regardant les petites filles, sans que Ton ait jamais pu savoir si ce Monsieur l'Ane farouche et charitable en avait contre les pauvres ou contre la pauvreté.

Caudebec-en-Coux, février 1882

Le spectacle qu'offre la Seine à Caudebec par le fait des grandes marées, et qu'elle offrira encore dans un mois, à l'époque des marées équinoxiales, mérite l'attention et le compte-rendu au moins autant que les calembours et les décors exhibés par les bons fai seurs parisiens. Pour moi, je me suis rendu à cette « reprise » du théâtre de la Nature qui se jouait entre Houen et le Havre, d'allure autrement allègre que je n'aurais été voir une première au théâtre des Désagréments-Parisiens, ou un déballage artistique opéré dans un cercle entre deux parties d'é- <-;irté.

Ici, la pièce réussit toujours; un truc mal compris n'a jamais fait manquer un effet; les flots qui arrivent en chantant ou les nuages qui glissent sur la toile de fond n'ont pas besoin qu'on règle leurs entrées ou qu'on leur balte la mesure; aucune erreur de mise en scène, aucune fausse note ; ces acteurs inconscients, les nuées, les eaux, les arbres, jouent admirablement des rôles qu'aucun Conservatoire ne leur a appris.

C'est du 17 au 23 févrierque, cette année, la barre d'eau appellée le «flot», par les gens du pays, et le * mascaret» par les savants, a remonté la Seine, deux fois par jour, depuis Quillebeuf, passant avec fracas à Caudebec, s'apaisant à Rouen, et expirant enfin à Pontde-l'Arche avec de molles ondulations. On sait le phénomène: la marée déferlant à l'embouchure de la Seine se heurte au courantdu fleuve; les deux masses d'eau ne pouvant se frayer passage se dressent comme une mon tagne,seconfondent,s'étreignent,luttenlpour ainsi dire corps à corps; le flux est le plus fort et s'avance comme une muraille mou-

vante frangée d'écume, refoulant devant lui le fleuve furieux.

C'est à Quillebeuf que la barre se forme; elle remonte le fleuve d'une course effrayante, jetant aux vallées paisibles sa clameur de marée montante; et c'est à Caudebec-en- Caux où la Seine se rétrécit, qu'elle atteint sa plus grande intensité; c'est là qu'il faut assister à son passage.

On part d'Yvetot en chars à bancs, en américaines, en dog-carts. Une route inégale, faite de montées, de descentes subites; des arbres droits et grêles aux lignes tristes, monotones, que coupent subitement de noirs vols de corbeaux ; puis une forêt au sol couvert de graminées, aux arbres pressés, rouilles par la moisissure et les mousses parasites, ou verdis par le lierre; enfin, une dernière descente, un clocher, un bout de rue qui laisse voir une vaste nappe d'eau à reflets métalliques : c'est le fleuve. Des souffles plus froids courent dans l'air: nous sommes à Caudebec. Le flot n'arrive que dans deux heures; je vais voir la ville.

C'est la ville normande, avec ses hôtels, ses cafés clos par des rideaux blancs, ses maisons à pignons; le chemin qui descend de la forêt l'enserre d'un côté, la Seine de l'autre ; quelques habitations modernes, entourées de jardinets, seules, se tiennent en dehors, s'échelonnent sur la berge. Caudebec n'est pas là : on le trouve sans doute en suivant n'importe laquelle de ces rues qui conduisent à l'église. Caudebec, c'est ce tas de maisons en bois ou en plaire rayé de poutres apparentes, aux toits d'ardoises, accroupies autour du haut clocher. De quelque côté que l'on se tourne, quelque rue que l'on prenne, toujours on aperçoit la flèche ouvragée, une porte sculptée, l'ogive d'une fenêtre, la couleur d'un vitrail, toujours on arrive à un centre qui est l'église. Rien ne rend une idée plus visible que les réalités de ce genre, rien ne fait mieux toucher, pour ainsi dire, la signification historique, l'influence étouffante du catholicisme, que ces pierres qui sont de l'histoire vivante.

Nous sommes loin de la ville des Flandres

où le beffroi sedresse sur la vaste place, égrenant sur tous le carillon qui chante la liberté. C'est ici le village catholique sur lequel l'angelus sonne comme un glas. Les maisons humbles «t noires se sont réfugiées à l'ombre mortelle de l'église, elles s'attachent à elle, s'aplatissent, s'écrasent aux pieds de ses murailles, elles voudraient se faire plus petites encore, elles s'enfoncent dans la terre humide,leur toit touchant presque le sol. Elles s'approchent le plus possible, se serrent comme un troupeau craintif.

Elle est belle, cette église de Caudebec; c'est une œuvre de transition entre le Moyen âge et laRenaissance; le clocher, très élevé, est un peu massif, mais le portail, les fenêtres, les portes latérales, sont d'une élégance et d'une richesse d'ornementation extrême ; les fines sculptures ajourées, jetées sur les lignes grêles de l'architecture gothique, semblent des dentelles supendues.

A «ôté, les rues sont sinistres; suivez ce boyau au pavé gras, où les toits cachent le ciel, la rue de la Boucherie que des maisons

de bois enjambent comme des ponts. D'un côte les murs sont baignés par un ruisseau vert, puant d'eau de javel. Encastrée dans une chambre de rez-de-chaussée, la roue d'un moulin à eau tourne. C'est alors que l'on voit réellement Caudebec. Que l'on entre dans ces cours obscures, dans ces allées poisseuses et étroites, partout on trouve l'eau: elle court sous les maisons, les murs y trempent, il y a des mares dans les cours, dans des couloirs larges de quelquescentimètres où de malheureuses femmes travaillent obscurément; il va de l'eau au pied des escaliers, des gouttes tombent des murs écaillés, partout l'on entend la fîltration, le bruissement d'un ruisseau qui circule comme un sang-froid dans les murs, dans les fondations de ces maisons sordides bâties dans un marais.

L'odeur du tan se mêle à celle de l'eau de javel; des eaux jaunes succèdent aux eaux vertes, coulant par les rues, ou stagnant comme le purin dans les cours des fermes; des peaux sèchent dans des salles sombres;

des mécaniques font un bruit monotone; des raclures jaunes s'amoncellent au fond des cours, des raresjardinets,Ie long des maisons Dans cette rue de la Boucherie, cette rue du treizième siècle, aussi curieuse que la rue du Jersual, à Dinan, une maison, entre toutes, m'arrête : une porte et des fenêtres immenses, d'un style ogival d'une rare pureté; c'est une ancienne chapelle; j'entre. Sous la porte, des mascarons d'une expression saisissante, qui terminent de fines colonnes, soutiennent la voûte. Un enfant blême aux yeux malades me mène dans la chambre où vit sa famille; là, un autre enfant aux yeux malades. La pièce aux grandes fenêtres, a été coupée en deux, est basse de plafond; l'air est asphyxiant; une haute cheminée, un grabat, des loques ; un poêle à la clarté rousse ne réussit pas à éclairer ces ténèbres ; à travers les carreaux encrassés, le jour rayonne à peine; on croirait une faible lumière derrière un papier huileux. On sort navré du spectacle de cette misère cachée dans ce chef-d'œuvre d'architecture gothique.

Au dehors, je retrouve la rue froide et boueuse, l'église hautaine. Pressé de sortir delà,je me hâte vers la Seine.

Elle s'étend au bas de Caudebec, large et grosse, roulant ses eaux d'une ampleur tranquille. A cette extension du fleuve, à l'air frais qui vous frappe au visage, à la bise d'ouest qui fait s'incliner les arbres grêles espacés sur la rive, on sent l'approche de la mer.

Le Tout-Caudebec est sur le quai ; beaucoup de gens des environs sont aussi venus. C'est que le « flot » est une affaire considérable. Tous les braves gens qui passent leur vie dans les maisons à auvents et à pignons, dans des rues étroites très peu éclairées, devant ce fleuve froid et gris, sont enchantés d'avoir pendant huit jours un sujet de conversation qui sorte de l'ordinaire. Aussi ils vont et viennent très occupés, s'interrogeant, commentant : « Avez-vous vu le flot hier matin? » « Et hier soir? » « Il sera fort aujourd'hui !» On serait mal venu à leur dire que le mascaret de Caudebec ne vaut pas

celui de la Dordogne,et qu'il n'est qu'un petit mascaret de province à côté de celui qui se produit dans la rivière des Amazones, et qui s'élève à quatre ou cinq mètres...

D'ailleurs, toutes les conversations s'arrêtent, tous les yeux se fixent sur le même point, on a entendu le bruit sourd des vagues qui s'approchent, une ondulation court la Seine, les eaux ont un frisson. Puis ce n'est qu'un cri : Le voilà !

En effet, là-bas, à Villequier, une frange d'argent s'enlève sur les eaux salies du fleuve; elle se dresse, elle s'étend. On aperçoit maintenant la lame qui va bientôt d'une rive à l'autre, faisant rebrousser chemin au courant. L'écume jaillit; la barre s'avance d'un galop furieux, se cabrant par moments au choc d'un obstacle, se reformant bientôt très haute, très droite. Il y a près de nous un éclaboussement terrible au tournant d'un jardin en terrasse qui s'avance au-dessus du fleuve; l'eau boueuse rejaillit en perles; la barre est devant nous, se heurte aux pierres du quai qu'elle inonde.

C'est vraiment très curieux à ce moment ; la nappe d'eau si paisible quelques instants auparavant est changée en un coin de mer furieuse ; j'admire une fois de plus quelle élégance de lignes, quels enroulements de volutes ont ces vagues qui s'élèvent, rampent, créent des remous, des tourbillons, prennent leur élan pour assaillir la rive, et retombent en écumant avec un bruit qui ressemble à un sanglot.

La barre a passé. Elle continue aussi impétueuse. Mais elle n'est plus au loin qu'un bourrelet sur la Seine. L'eau reconquiert bientôt sa quiétude; les bateaux reprennent leur service interrompu; les promeneurs remontent en voiture, et les habitants de Gaudebec, après avoir commenté avec animation les incidents de la lutte entre le fleuve et la mer, rentrent dans leurs rues silencieuses.

A ceux qui ne parlent pas

J'aimerais consoler ceux qui ne partent pas en leur donnant à lire le récit d'une excursion vantée, de renom classique, telle que peuvent l'accomplir des gens de classe moyenne, décidés à occuper un certain temps et à dépenser une certaine somme pour se promener dans le décor d'un site célèbre.

Je choisirai Jersey pour cette expérience.

Ce chapitre pourrait tout aussi bien s'écrire, j'imagine, à l'occasion d'une autre contrée aussi achalandée. Mais Jersey se trouve là à point pour exposer les pratiques de la pérégrination. Guernesey était le but de

ce voyage fait en compagnie de Rodin et de Carrière, et le voyage comportait une journée d'arrêt à Jersey. Va pour Jersey.

Pour la traversée de Saint-Malo àSaint- Hélier, je n'essaierai pas d'en celer le charme. Ces trois heures et demie de bateau sur la mer bleuie et dorée de l'été valent tous les désirs de villégiature. C'est une des rares occasions que l'on puisse connaître de respirer une atmosphère sans alliages, sans déversements d'usines, sans arômes de grandes villes. Là, tout est franc et pur, la grosse chaleur, même, garde un fond de fraîcheur et de salure. On passerait volontiers le temps en allers et retours, sans mettre le pied à terre. Et, tout en faisant cette réflexion, on débarque, on suit la foule.

Le mieux est de la suivre sans cesse, de savoir, puisque cette occasion se présente, quelles peuvent être, pendant une journée, les occupations et les plaisirs d'un touriste, d'un convaincu, qui est venu pour voir, et qui s'acharne à voir.

Nous pouvons affirmer, maintenant, mes

compagnons de route et moi, que ce touristelà ne perd pas son temps, que c'est un travailleur déterminé, infatigable, attentif aux heures, sachant d'avance les minutes précises de ses départs, de ses arrivées, de ses admirations, et qui accomplit exactement, avec un scrupule terrifiant, les moindres prescriptions édictées par les faiseurs de guides et d'itinéraires.

Immédiatement, à la sortie du bateau, celui qui accepte les ordonnances qui régissent ici les paysages et règlent les conditions de la villégiature, ne s'appartient plus. Il est la proie d'un mécanisme admirablement organisé qui le happe dès le premier pas pour ne le rendre à la liberté qu'à la dernière minute.

Les malles, les valises, se trouvent adjugées à un porteur qui les porte à la distance d'environ dix pas, de la passerelle du vapeur jusqu'à l'un des omnibus rangés sur le quai. On monte sur l'impériale, on attend, un coup de fouet enveloppe les chevaux, on part. On croit à une longue course, à une découverte

de Saint-Hélier du haut du véhicule. Du tout. Vous n'êtes pas parti que vous êtes arrivé. La voiture a roulé un instant sur le quai, frôlé la statue de l'impératrice et reine, tourné une rue. C'est là, c'est l'hôtel. Colis et voyageurs sont déchargés sur le seuil. Debout, le calepin et le crayon en mains, apparaît une sérieuse hôtesse qui a l'air de compter des moutons, et dont le visage s'assombrit et s'éclaire alternativement, comme si elle perdait et retrouvait des têtes de bétail. Fille inscrit, numérote, distribue des chambres, désigne les étages, envoie le trop plein en ville, donne aussi la sensation d'une directrice de prison qui s'ingénie à caser le produit d'une forte rafle. Enfin, chacun à son numéro, sa chambre, son lit. Que va-t-il se passer?

C'est l'heure du premier repas. Il y a deux déjeuners, deux escouades. Choisissez. Une certaine quantité de déjeuneurs est conduite dans la salle à manger. Des garçons sont placés en embuscade auprès d'un orifice qui donne sur les cuisines. D'autres, aussi atten-

tifs, sont tout prêts à faire la chaîne. Les plats paraissent, sont saisis, dislribués en un clin-d'œil, d'un bout delà salle à l'autre. Les services succèdent aux services. Il ne s'agit pas de s'attarder : laseconde escouade, affamée, rôde dans le vestibule, la cour et le jardin, attend son tour.

Voici, d'ailleurs, que des fonctionnaires surgissent qui vont activer la mastication et brusquer le dénouement. Ce sont les personnages préposés à l'excursion. Ils distribuent le programme, plan et tarif. Le moment est venu, les breaks attendent, les voyageurs sont pourchassés autour des tables du jardin où il essayent de s'attarder à la flânerie combinée par le café et le tabac. Allons, en route! On se résigne, on escalade le break comme si l'on entrait dans une voiture cellulaire.

Enfin, nous allons donc savoir quels agréments comportent ces organisations de caravanes. Tout le monde les a aperçues à Paris, et, certes, les Anglais qui les composent et que l'on voit descendre à Notre-Dame, au

Père-Lachaise, au Louvre, à la Madeleine, etc., n'ont pas souvent l'air de s'amuser. Mais tout de même, si ce roulement par les routes et ces arrêts aux endroits fixés comportent une volupté secrète, nous allons le savoir.

Pas tout de suite. La station se prolonge devant l'hôtel, les retardataires sont cernés, et enfin arrêtés et bouclés. Autre station devant un autre hôtel, puis devant un autre, sous les yeux moqueurs et les sourires sans mansuétude des jeunes personnes qui passent leur tête par la lunette des fenêtres à guillotine.

Les étapes sont abordées, néanmoins, et méthodiquement abattues. C'est un mardi.

Les réjouissances comportent, ce jour-là, la traversée de l'île, de Saint-Hélier à la grève de Lecq, des arrêts au Cimetière des proscrits,au Trou du Diable, au Lecq, et le retour par l'église Saint-Laurent et la baie de Saint- Aubin.

Le Cimetière des proscrits, avec son obélisque, son sol nu, est une première « attrac-

tion » assez mélancolique. — Les églises sous les porches desquelles on nous déverse sont datées, sur le programme, de 1320, de 1204, de 1 199, mais elles ont toutes été reconstruites vers 1854. Leur extérieur n'est pas éloquent, et leur intérieur de boutiques protestantes est aussitôt déserté qu'envahi. — Le Trou du Diable fait songer aux règles du Jeu de l'Oie par la manière dont il est indiqué : « On passe par une cabane où l'on paye vingt centimes pour descendre dans le Trou du Diable (DeviVs Hole)... » C'est, au surplus, un de ces creux habituels où l'on ne voit rien qu'un amas de galets et qui empestent les détritus et les charognes de mer, goémons pourris, crabes morts. La halte est surtout précieuse pour fumer une cigarette sur la falaise, loin du trou, en face d'une mer admirable, à l'ombre d'un verger. C'est là, d'ailleurs, qu'est le diable, un bouc noir qui se précipite, tète baissée, sur les passants, et qui culbute dans une mare une pauvre fillette qui sort de là, éplorée, méconnaissable, sa robe claire d'été changée en une Iamen-

table loque boueuse. On n'a pas le temps de s'attendrir : le guide tire sa montre, tout le monde en voiture, la fillette crottée comme les autres, tous ceux qui sortent éreintés, peu émerveillés, de leur villégiature au fond du gouffre.

Je n'ai pas dit que la campagne ainsi parcourue est charmante, que Jersey est un délicieux jardin, un décor de chemins couverts, de vallons envahis de verdure, de routes montant sur de hardis promontoires, descendant vers des grèves lumineuses.

Oui, sans doute. Mais il ne s'agit pas de célébrer l'île charmante : le break n'est pas favorable à la contemplation de ces merveilles traversées au galop. Nous sommes trop d'amateurs entassés, serrés pour gagner des places, environnés d'une carapace d'ombrelles de femmes, et c'est surtout une impression d'exercice réglé et de travaux forcés qui subsiste après ce violent trimballage. A la halte du Lecq même, les bénévoles excursionnistes sont sommés de continuer leur labeur. On les distrait du bain, de lacollation

et du délicieuxv« ne rien faire », auxquels ils se laisseraient peut-être aller. Le guide les rassemble, les fait regrimper sur la voiture, les échelonne sur les marchepieds, les immobilise, suants et abattus, sous l'objectif du photographe. Il faut une certaine subtilité pour échapper à cette battue et à ce collodion.

Bref, on rentre en ville après sept heures ainsi employées. Je n'avais pas la moindre idée de cette discipline, et j'avoue ma stupéfaction en songeant que nos compagnons de break avaient fait la même chose la veille et qu'ils la recommenceraient encore le lendemain. Les mêmes gens, cela n'est pas douteux, se révolteraient s'ils étaient obligés à cette gymnastique inutile. La première idée qui viendrait à l'esprit serait celle d'une évasion, d'une fuite à toutes jambes hors de la terrible voiture, d'un arrêt au premier tournant, d'une journée passée sur une pente d'herbe ou dans un creux de falaise pendant que la voiture d'où l'on ne voit rien escaladerait les pentes et dégringolerait les descentes.

C'est donc à ceux qui ne partent pas que je dédie cette narration, c'est pour eux que nous avons expérimenté ce brutal voyage. Qu'ils méditent sur la signification de telles avanies, qu'ils se remémorent tant de circonstances où le Plaisir, signifié et obligatoire, décrété par la mode, leur aété surtout une occasion d'ennui et de courbature. Elles ne sont pas rares, ici, ailleurs, partout, les «Excursions à Jersey », et les naïfs voyageurs ne manquent pas pour accepter les programmes et grimper sur les fâcheuses guimbardes, alors qu'ils seraient si bien, à pied, le bàlon à la main — par les chemins de hasard, — au long des molles rivières, — au bord des flots rafraîchissants.

II est assez compliqué de s'en aller de Paris à Saint-Pierre-Port de Guernesey, par Saint-Malo. Le voyage ne se fait pas tout d'une traite. Arrêt du soir et de la nuit à Saint-Malo — arrêt de la journée du lendemain à Jersey. En tout trois étapes, une étape de terre, deux courses de mer. Mêmes arrêts par Gran ville, Port-Bail, Saint-Brieuc. Il y a une autre voie, qui est celle de Cherbourg. De Cherbourg, on va directement à Guernesey, mais une fois par semaine seulement. Ne pas se tromper de jour, et ne pas trop s'éloigner du bateau, à l'escale d'Auri-

gny. Toutes ces prévisions et toutes ces précautions rendent le déplacement difficile à ceux des Français qui sont peu géographiques, peu marins, peu pratiques loin de chez eux — et mal pourvus d'argent. Car il y aurait bien une manière assez expéditive, ce serait d'aller de Paris à Guernesey en passant par l'Angleterre: c'est le chemin que prennent les lettres pressées. Mais cette méthode, comme les autres, est assez dispendieuse. Malgré les prix auxquels sont montées les gibelottes et les fritures, Saint-Mandé, Asnières, et autres localités, sont tout de même plus facilement abordables.

C'est fâcheux, cette série d'obstacles pour beaucoup, et cet obstacle principal pour le plus grand nombre, car il y a dans l'île anglonormande de Guernesey, pour les gens de Paris, un attrait particuîier,un aimant spécial fait pour agir sur leur sensibilité :

Hauteville-House, la maison de Victor Hugo.

On y est déjà venu, on y vient chaque saison. Il y a sur la table, dans l'une des salles

du rez-de-chaussée, un gros registre qui sera bientôt couvert de signatures. Mais la foule n'est pas venue, la grande famille des lecteurs d'Hugo. C'est elle, après les Anglais en tournée, après les isolés de la politique, des arts, des lettres, c'est cette foule, cette masse anonyme, qui pourrait faire d'une telle habitation le but d'un pèlerinage.

Ce pèlerinage aura lieu, on peut l'annoncer avec certitude. Les prix de transport, qui ont déjà diminué, diminueront encore. On s'en ira loin, pour pas cher, par terre et par eau. Un départ de bateau coïncidera avec une arrivée de train, et des troupes de promeneurs s'en iront passer une journée à Guernesey entre deux séances de bureau, d'atelier ou de boutique.

Seulement, il y aurait peut-être urgence à se hâter pour décider cette course vers la nature et la poésie, si l'on veut donner une occasion de joie à une fraction de l'humanité qui a bien mérité qu'on lui fasse cette invitation au voyage, qu'on lui offre ce festin de l'esprit. Je veux parler de la popu-

lation contemporaine d'Hugo, de tous ceux et de toutes celles qui ont pu entrevoir le vieux poète pendant les jours de sérénité et de respect qu'il vécut à Paris depuis l'année du siège.

Ce sont les fidèles obscurs, — ceux qui se hâtaient naïvement pour voir leur grand homme aux endroits où leur journal leur avait dit qu'il serait, ou qu'il passerait, — ceux qui l'ont peut-être vu entrer à l'Académie, ou au Sénat, ou au théâtre de la Gaîté, le jour du centenaire de Voltaire, ou à l'Hôtel de Ville, le jour du premier bal, — ceux qui l'ont aperçu, installéen bonhomme sur une impériale d'omnibus, ceux auxquels on a dit brusquement: «C'est Victor Hugo!» et qui en ont eu un coup au cœur.

Ce sont les acheteurs des livraisons à deux sous des Misérables, des Travailleurs de la Mer, des Châtiments, — ceux qui remplissaient les profonds élages en amphithéâtre des théâtres où l'on a joué Hernani, Ruy- Blas, Lucrèce Borgia, — tous ceux qui voulaient des belles phrases, des cris de poète,

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des idées simples et fortes. C'est à ceuxlà, qui ne s'expriment pas par l'écriture, qui s'expriment au petit bonheur de la parole, qui montrent, par leurs interjections, leur enthousiasme, leurs yeux brillants de fièvre, qu'ils ont compris et qu'ils sont émus, — c'est à ceux-là aussi qu'étaient destinés les livres d'Hugo, les mômes livres qui stupéfient les artistes, les rares, les méfiants et les dédaigneux. Ce sont les pèlerins attendus par la maison de Hauteville-House, dans l'île de Guernesey, au milieu des rochers formidables et des flots tumultueux.

Les passants de Paris, admis ainsi à défiler parles vestibules, les salles, les chambres, l'escalier du logis qu'habita le poète, connaîtraient au maximum l'impression particulière toujours éprouvée par la foule dans les endroits où il s'est passé quelque événement extraordinaire. Même là où elle ne saittrop le détail des faits, leurs causes, leurs conséquences, sur un champ de bataille dominé par une ruine, dans les galeries d'une abbaye ou d'un château, lorsqu'elle suit le

guide et qu'elle essaye de s'assimiler la monotone explication, on a la sensation d'une bonne volonté intinie, d'une attention concentrée, d'un désir de savoir. Au long des salles d'un musée, au cours d'une promenade trop prolongée parmi les statues brisées et les vieilles toiles, il, y a de l'ahurissement et de la fatigue. Mais le respect persiste, comme devant un mystère.

Dans la maison d'Hugo, les hommes et les femmes d'aujourd'hui auraient ce même recueillement qu'ils ont à Coucy et à Pierrefonds, au Louvre et à Gluny, mais l'inquiétude vague que l'on aperçoit dans les yeux errants, mais l'attitude d'ennui et de mélancolie disparaîtraient chez les visiteurs Sûrement, ils éprouveraient un intérêt passionné à pénétrer chez celui qu'ils ont vu, qu'ils ont frôlé, auquel ils ont serré la main, ou qu'ils ont su, tout au moins, vivant parmi eux, dont la mort les a touchés comme une catastrophe personnelle, qu'ils ont veillé dans sa demeure et sous l'Arc-de-Triomphe, qu'ils ont conduit au Panthéon.

Ils entreraient attristés par la rue triste, par les pauvres arbres du seuil, et immédiatement ils connaîtraient le réconfort et la beauté de l'intérieur, la sombre richesse, le bois massif, la lourdeur des tapisseries, la lumière des miroirs. Ils s'en iraient, curieux, avides, de la salle à manger aux faïences claires à la chambre à coucher où se dresse le lit de Garibaldi, où Garibaldi n'a pas couché. Ils monteraient vers les réduits capitonnés et le belvédère où Hugo a écrit ses livres. Ils respireraient les fleurs du jardin. Ils reviendraient à la chaire des ancêtres, à la cheminée en forme d'H, au groupe de faïence de la Vierge et du Christ enfant qui porte le globe, avec cette inscription :

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