PERE BOUL>AN
Les gens se ressemblaient par la conversation, par les préoccupations, comme par la vieillesse. Ils ne se doutaient pas, évidemment, de ce que pouvait être le reste du monde, ne parlaient jamais des étoiles, qu'ils ne regardaient pas, ne voyaient que leur sol, les ornières, les flaques, leur manger, le manger de leurs bêtes, la paillasse et la litière. Ils vivaient comme vit la mousse, moins inventifs que les fourmis associées, moins diligents que les cafards, moins réfléchis que les cloportes.
Un seul couple^ autrefois, faisait exception : mère Boudan et père Boudan. Un bizarre assemblage.
Mère Boudan était l'âme des veillées. Elle parlait sans cesse. De quoi? de qui? puisqu'il ne se passait aucun événement, et qu'on ne voyait personne?
Elle ne parlait peut-être de rien, mais elle avait trouvé le moyen de faire quelque chose avec ce rien, de créer, dans cette solitude et celte mort, l'apparence de la vie par les paroles. Elle pariait des gens 'qui n'étaient
pas là, de leur maison, de leurs meubles, de leurs bêtes, de leurs pas, de leurs gestes, de leur argent, de leurs défauts, de leurs vices, de leurs crimes. Car sa conversation était enragée, débineuse, mauvaise. Elle suspectait tout, inventait des péripéties dans ce lieu morne, déployait une imagination terrible, disait que celui-ci volait des légumes la nuit, qu'elle l'avait entendu marcher, — que cet autre volait le lait des vaches, — que cette vieille avait été, était encore, une bête de luxure, — que ce vieux avait brûlé son père dans son lit pour hériter plus vite. C'était sur tous, sans fin.
Quand elle en avait fini avec les gens du hameau, ou quand ils étaient tous réunis à l'écouter, vieille fée qui tenait la quenouille et tirait sur l'écheveau, elle passait aux gens du bourg, et le flux de paroles grossissait comme l'eau d'un ruisseau qui s'augmente et clapote d'une eau nouvelle.
Car la vie locale du hameau avait cet agrandissement : la vie du bourg. La seule manière,, pour cette réunion de cases, de se
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rattacher à l'ensemble des choses, c'était le chemin, frayé à travers les pierres, qui conduisait au prochain village.
Le trajet élait long. Le bourg, de l'autre côté de la hauteur, ne s'apercevait que par le sommet de son triste clocher d'ardoises, tout de travers, où le chemin semblait aboutir. C'est vers cette toiture, percée d'une lucarne, posée en éteignoir sur la crête, que les vieilles et les vieux du hameau partaient, le dimanche matin, mère Boudan toujours en tête, plus vile que les autres. C'est elle qui arrivait la première, qu'on voyait monter, toute noire sous sa mante, et qui tout à coup disparaissait, entrait dans le clocher, ailes au vent, pour y continuer son claquement de bec, son croassement de vieille dévote enragée.
Les autres arrivaient bien après elle, ne trouvaient pas de place dans l'église, restaient à la porte, tombés à genoux sur les dalles, ou sur les pierres du cimetière. Après la messe, mère Boudan faisait le tour du bourg, entrait partout, arrêtait tout le monde,
finissait sa tournée au presbytère, puis dévalait la pente, chargée de paroles, et il y avait des contes pour toute la semaine, près de l'âtre, ou sur un seuil.
Père Boudan n'était pas fait de la même façon.
Il parlait peu à ceux qu'il rencontrait, leur disait poliment le nécessaire, mais il ne parlait pas du tout à mère Boudan, sortait généralement quand elle rentrait, mangeait en face d'elle sans la regarder, restait à la maison lorsqu'elle partait pour la veillée.
Jamais il n'avait fait de mal à personne, jamais il n'avait parlé méchamment de personne. C'était de lui pourtant qu'on se méfiait,c'était lui qu'on n'aimait pas. La terrible mère Boudan, elle, était recherchée, respectée, c'était à qui lui offrirait une prise pour son nez déjà bourré de tabac. En parlant d'elle, de sa dévotion, de ses médisances, on observait bien qu' « elle passait sa vie à dire du mal de son prochain », mais on n'objectait rien, on écoutait, bouche ouverte, et les mauvaises paroles étaient à peu prè*
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seules à ranimer les yeux ordinairement vides de regards.
Père Boudan semblait plus dangereux. Ne travaillait-il pas tout le temps sans rien dire, le dos cassé, les mains tremblantes, dans son enclos, tournant, retournant la terre, émondant les arbres, arrachant les herbes, s'efforçant de détruire les insectes innombrables, et ne s'avisait-il pas, après la semaine passée ainsi, de travailler encore le dimanche? Non plus dans son enclos, mais chez lui. Alors, toute Ja journée, il tapait sur des planches, enfonçait des clous, rafistolait des meubles, consolidait sa masure, le râtelier de la vache, l'auge du porc. Et le soir, ceux qui passaient, ne le voyaient-ils pas derrière sa vitre, dans la lueur de sa chandelle, ses besicles sur le nez, s'essayant à lire dans un vieux livre, le seul qu'il possédât, un almanach de colporteur, voulant trouver là-dedans on ne savait quoi, s'obstinant à chercher, le front plissé d'inquiétude?
Il travaillait comme quatre, n'avait jamais été nuisible, mais il n'allait pas à l'église,
n'accompagnait jamais mère Boudan aux veillées et lisait dans un livre. Toutes raisons pour que le monde fût fort en méfiance.
Il arriva ce qui pouvait arriver. Père Boudan, si vieux, si cassé, mourut un jour, le nez sur son almanach. Mère Boudan le trouva ainsi, en revenant de chez une voisine, les bras sur la table, les mains ouvertes, les lunettes sur les yeux, la chandelle brûlant toujours. On le coucha, on alla prévenir le fossoyeur pour l'enterrer le surlendemain. La veillée, qu'il n'avait jamais voulue chez lui, vivant, eut lieu autour de lui, mort. Les petites bonnes femmes passèrent le soir et la nuit à écouter mère Boudan, parlanttoujours.
A un moment de la nuit, on s'aperçut que toutes les cavités du père Boudan étaient remplies de fourmis, très remuantes, très agitées. C'est depuis ce temps que l'on sait, pour l'avoir vu, dans le hameau, et que le fait s'est répandu aux alentours, — c que ceux qui travaillent le dimanche sont mangés par les fourmis ».
MÈRE BOUDAN
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Lorsque père Boudan fut mort, mère Boudan ne cessa pas de fureter tout le jour parles maisons du hameau, et de jacasser, le soir, aux veillées, sur le pas des portes, ou autour del'âtre. Elle était déjà bien vieille, le jour où elle perdit son bonhomme, et depuis, plus de vingt années ont passé, elle est devenue octogénaire, nonagénaire, centenaire.
Elle a mis sa mante noire pour suivre nombre d'enterrements, et elle est toujours rentrée chez elle, alerte et guillerette, avec mille histoires à raconter sur les morts et sur les vivants.
Vieille d'un siècle, elle était encore à ra-
bâcher et à médire, car l'âge ne l'avait pas bonifiée. La poche à fiel sécrétait toujours, dans sa carcasse usée, la méfiance hargneuse, la conjecture outrageante, la méchanceté noire. Tout le monde l'écoutait bouche bée, aux jours anciens, dans la stupéfaction des propos extraordinaires qu'elle tenait sur tous, tirant parti du moindre indice, l'imagination épouvantablement fertile en suppositions. Et puis, on prit l'habitude de ses bavardages, comme du jacassement de la pie, du croassement du corbeau. Souvent même, maintenant qu'elle avait cent ans, ceux qu'elle interpellait ne s'arrêtaient que pendant uninstant, laquittaientau milieu de ses divagations, la plantaient là, au milieu du chemin ou sur le seuil de la maison, et elle, courbée de plus en plus sur ses deux bâtons, continuait son interminable litanie injurieuse, sans voir la disparition de- son interlocuteur.
Cette cassure du corps, cette tête penchée, c'était là surtout l'atteinte de l'âge. Les mains noueuses tenaient bien les bâtons, la
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marche, un peu pénible, était continuelle, les yeux y voyaient suffisammeut pouréviter les heurts et les chutes, et la parole était infatigable dans la bouche sans dents. La première debout et la dernière couchée, on ne voyait que mère Boudan entre les quelques chaumines du hameau et sur la route du bourg.
Le problème de l'existence n'avait jamais été bien difficile à résoudre pour la vieille femme; mais pourtant, voici qu'il ne pouvait plus être résolu. Au temps du père Boudan, le jardin, le pré et l'étable donnaient de quoi vivre, et au-delà, par les légumes, par le lait et le beurre de la vache, par le lard du porc. A cela s'ajoutaient encore la menuiserie du vieux, les rafistolages de clous et de planches auxquels il passait les heures du dimanche. On croyait même à l'existence d'un petit magot, que la survivante avait peut-être écorné depuis.
Peut-être. On n'en était pas bien sûr. Elle avait, en effet, vécu comme par le passé, cultivant le jardin, menant la vache au
pré, vendant son cochon pour en racheter un autre. Jusqu'au jour où la possibilité de travailler s'amoindrit en elle. Elle conduisait encore la vache parle chemin, ou plutôt elle se figurait encore la conduire : elles étaient, la vieille et la vache, chacune à un bout de la corde, et bien fin aurait pu dire qui conduisait l'autre. Mais la vache mourut, mais il fallut renoncer à retourner la terre du jardin, à laver le linge, à faire le ménage, et la bonne volonté des voisins dut se manifester. Non sous forme d'argent, — les gens n'étaient pas riches, et, quand même, l'idée de sortir un sou de la poche n'aurait pu leur venir, — mais sous forme de travail. On balaya la chambre de la mère Boudan, on lui fit son lit, on lui récolta ses pommes de terre, on soigna son porc, on lui donna du lait, du beurre et du pain, en petite quantité, mais la bonne femme mangeait peu. Des vêtements, elle en avait pour jusqu'à la fin de sa vie, quand même elle aurait vécu un autre siècle.
Les jours pouvaient se succéder longtemps
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ainsi, mais la chaumine semblait devoir s'en aller avant l'habitante. Déjà une partie du toit s'était crevée : on avait dû boucher le trou par lequel il pleuvait, remettre des lattes, refaire le chaume. La maçonnerie, à son tour, se lézardait, l'abri n'était plus sûr, les voisins se lassaient : il fallut chercher un autre gîte.
Mère Boudan avisa mère Maugé qu'elle viendrait bien loger chez elle pour le temps qui lui restait à vivre, qu'elle lui laisserait son lit, son armoire, sa table, son banc, son linge, sa mante, et tout le reste, et qu'elle lui donnerait son argent tout de suite. Mère Maugé, la seule du pays chargée d'enfants, accepta. Le déménagement fut vite fait, et la centenaire installée dans une arrière-chambre déjà garnie de plusieurs couchettes. Il était temps. Le lendemain, la maison quittée s'écroula, ne fut plus qu'une ruine moisie sur le sol, un logis de cafards et de cloportes.
Les premiers jours, tout se passa à peu près bien. On avait casé les meubles ; mère Boudan avait donné son argent: quatre-
vingts francs en écus, en menues pièces blanches, en sous. En échange, on la servait, on écoutait d'une oreilleses bavardages.
Au bout d'un mois, toute la maison était d'une humeur enragée. La fureur croissante de mère Boudan était un mal contagieux qui se communiquait auxplus bénins. Mère Maugé, son homme, ses filles et ses fils, étaient des gens tranquilles, auraient fort bien laissé, selon les conventions, leur locataire achever d'user sa vie chez eux. Mais la violente vieille ne leur laissait pas un instant de repos, leur fatiguait la tête de ses doléances et de ses accusations contre tout le monde du hameau, du bourg, et enfin contre eux-mêmes.
Elle finit, le troisième mois, par trouver un grief dont elle les assassinait nuit et jour, elle réclama son argent. On eut beau lui expliquer comment la plus grande partie avait été déjà employée par l'achat d'une vache, et par ceci, et par cela, elle ne voulut plus en démordre. On n'avait de repos que le samedi soir, lorsqu'elle revenait de se confesser. Elle gardait alors le silence,