BRETAGNE
— Femmes de Bretagne.
— La Patronne des marins.
— La Voyante de Locmaria
— La Possédée.
— Capitaine Mel.
— Le Pommier de 1893.
— Le Lièvre.
— Le dernier Royaliste.
— Abraham et Pilven.
— Les Crabes.
— Accueil de la mer.
— Tempête dans le port.
— Bblle-Ile-en-mer.
Je voudrais faire apparaître des visages lointains, qui sont de notre temps et de notre pays, et auxquels on ne songe guère habituellement. Les littérateurs, accaparés par le boulevard, par le monde, par le théâtre, à peine distraits par de rapides voyages ou par les villégiatures à la mode, ne se souviennent pas assez de leurscontrées d'origine, ou ne laissent pas suffisament rêver leur curiosité dans les régions où ils installent leurs vacances. La France est pourtant grande et diverse, et il est des existences de petites villes, de bourgs, et de pleine campagne, qu'il serait intéressant de faire passer, en silhouettes fugitives, dans les décors soudainement évoqués.
La Bretagne, de pierres si vieilles, de mœurs si anciennes, traversée par les chemins de fer, restée néanmoins originale, est propice à ces rencontres singulières, à ces surgissements d'êtres dont la bouche vivante profère le langage d'hier, dont les gestes et les expressions viennent du fond du passé. Les hommes, devant l'étranger, sont silencieux et indéchiffrables. Us parlent entre eux leur langue rude, où il y a comme un bruit de mer sur des cailloux, ils sont rocheux et soucieux. Les femmes sonténigmatiques avec plus de douceur, et leurs fuyantes physionomies ont de vagues sourires pour lueurs et pour explications. Voici quelquesunes de ces habitantes de la presqu'île, vues au hasard des rencontres d'un automne, sur la côte et dans l'intérieur des terres.
— Si vous voulez, monsieur, me dit le marin du Pouldu chez lequel je logeais, nous irons demain matin voir ce fameux port de Douélan.
Il y a toujours un peu d'ironie, une inten-
tion de tranquille moquerie dans les paroles des gens des côtes, quandils s'occupent du port voisin. S'il s'agit de la terre et des terriens,le mépris n'a plus de bornes. Le pilote, l'autre jour, ayant à désigner un paysan, montrait l'horizon des champs, de son pouce, derrière son dos, sans détourner la tête :
— Il est de là-bas, disait-il, du fond, dans les bouses.
Le fameux port de Douélan est, en somme, un port fort acceptable, bien creux, entre deux collines, bordé par un large quai. Notre barque y entra, après une traversée dans la brume, sur une mer livide, la voile pendante, les avirons sans cesse manœuvres :
— Une temoête de calme, disait en maugréant le patron.
A la même heure revenaient les bateaux de la pêche à la sardine. Ils furent bientôt tous amarrés, déchargés de leurs paniers de fins poissons bleu et argent, et le marchandage s'établit avec les usiniers, les commissionnaires, les marchandes de Quimperlé.
Les différences se précisaient pendant ces débats, les marins, hauts, épais, carrés, et si souples de mouvements, encore vêtus de leurs cirés ruisselants du brouillard et de l'eau du large, affectant parfois de ne pas entendre ni voir les discuteurs, les maigres et rapaces acheteurs aux yeux inquiets, les femmes à profils de poisson. Les règlements décomptes et les paiements devant les verres de cidre et les verres d'eau-de-vie durent longtemps, et je laissai à leurs affaires ceux qui m'avaient amené. Je marchai au versant de la falaise, coupé de maisons et de jardins. C'est là que j'aperçus une des femmes dont je voudrais essayer de marquer ici quelques traits.
Elle était de l'autre côté de la haie, chantant, cueillant des mûres. Les paroles de ses chansons n'arrivaient pas clairement aux oreilles, la voix était doucereuse et molle, une voix de mélopée, de prières et de cantiques. La chanteuse allait et venait, se montra dans une éclaircie des ronces, une jeune fille encoiffe de paysanne, mais vêtue en ouvrière de ville, la robe grise bien ajustée, les man-
ches courtes. Un doux visage, un peu effacé, déjà fatigué, des yeux de langueur, une bouche boudeuse et sensuelle, de l'incertitude etde l'insouciance. Elle se tut, se rapprocha, continua de manger ses raûres, et puis, tout près, les chansons recommencèrent, d'une voix un peu plus tremblée et nerveuse. Les cantiques étaient des romances de Paris, de celles queroucoulent lesétoilessentimentales et les ténors pommadés de café-concert. Il y était question de rossignol et de fauvette, de brunes espagnoles, d'une montagne où l'on ira valser tous les soirs, et, mêlés à tout cela, les couplets de Rappelle-toi, d' Alfred de Musset. C'était touchant et triste, et longtemps j'écoutai les vaines paroles emportées dans la musique de la mer. Le soleil s'était levé, l'Océan se teintait de lilas et de rose.
La jeune fille s'en va à l'appel d'une cloche. C'est une sardinière, de celles que l'on voit dans les bourgades maritimes semblables, à Douarnenez, à Audierne, à Concarneau, à Port-Louis, au Palais. Ce sont les sœurs des
cigarières de Morlaiw Elles vivent tôt dans la promiscuité, sont tendres et faciles, de chair gourmande, rieuses et amères, se grisent de mots et de cris, chantent en chœur, à l'usine, des chansons hardies et grossières, sortent en bandes avec des allures équivoques. Elles voient passer ceux de leur pays, les pêcheurs velus, les lourds compagnons qui s'en retournent vers les noires masures. Mais elle songent à d'autres, à des employés, à des comptables, à des voyageurs de commerce, à des militaires, à des messieurs de Brest, de Lorient, de Nantes, de Paris. Parmi elles sont les proies promises aux grandes villes.
Les rivages quittés, après avoir marché par les champs, par les chemins creux, par les ravins où se cachent les hameaux, c'est une autre femme qui surgit, dans ce bourg proche la forêt de Glohars-Carnoët. Elle habite sur la place, sa maison touche à l'église et au cimetière. Elle est à la fois aubergiste, boulangère, mercière. Elle est propre, éco-
nome et respectée. Elle parle peu, on ne la voit pas souvent sourire. Elle est jeune, et sa jeune chair est rose et jaune comme la cire du cierge pascal. Ses vingt ans ontfleuri à l'ombre de l'église et dans les allées de jardin du cimetière. Il y a autour de sa rigide personne une atmosphère d'encens et de pain bénit. Sans cesse elle semble marcher sur les dalles des bas-côtés et passer devant l'autel.
Peu à peu, son origine et sa personnalité se révèlent, à ses pas, à ses gestes, aux quelques mots de ses réponses. Elle n'est pas de ce temps-ci : il faut remonter jusqu'au moyen-âge pour trouver ses pareilles. Plus on la regarde, plus on la trouve identique aux statues effilées qui s'incrustent aux porches des cathédrales et qui se dressent sur les calvaires. Gothique, elle est gothique des pieds à latête, sèche de corps, et de costume semi-monacal. La jupe longue, la poitrine plate, deux bandeaux de cheveux pâles aperçus au bord de la coiffe serrée, la tête petite, le visage inachevé comme les visages coupés
dans le granit, ses traits sont taillés dans le même sens, un peu courts, comme si la matière avait manqué au statuaire, et qu'il eût profité d'une veine du bloc. Le fron bombé et luisant, le nez à peine indiqué, les lèvres écrasées, usées et décolorées, les os des pommettes saillants, elle est hâve, non vivante, tombale. Elle est bien issue de la pierre, elle sort de la nuit de l'Histoire, elle vient lentement de très loin, à travers les siècles révolus.
En la voyant toucher aux choses de ses doigts fuselés, en la voyant marcher par la grande pièce froide, aux murailles blanches de cloître, on a l'impression d'un somnambulisme persistant, d'une survie inconsciente. Une telle femme est étrangère à tout ce qui s'agite, à tout ce qui vit en dehors du bourg où elle est née, où, très probablement, elle mourra. Du même regard, elle peut voir la maison où ont toujours habité les siens, et la place fleurie de fuschsias et de capucines où reposerontunjourses membres roides. Elle sait qu'il existe des chemins de
fer et des journaux, mais elle croit n'avoir qu'en faire, et s'il y a des révolutions et des péripéties dans le monde, elle en subit les contre-coups sans les connaître.
Son existence est vague, elle ilotte dans l'ensemble universel sans chercher des explications en sa tranquille cervelle. Mais cette existence vague est en même temps, par un phénomène compréhensible, très concentrée et très profonde. Les petites choses de son innocente vie, elle les sait bien, elle les a profondément empreintes en elle, sous son front bombé, dans son âme ancienne. Ces choses reviennent dans sa vie monotone comme les heures que sonne inexorablement l'horloge dans sa boîte de chêne, et elle leur trouve chaque fois la même importance, et elle accomplit les mêmes travaux, avec le même calme minutieux, sans fatigue et sans impatience. La récolte des pommes, le cidre, le pain, le beurre, l'achat du poisson, l'école des enfants, l'occupent sans que son enfantin et vieillot visage tressaille. La messe, chaque dimanche, est encore et toujours le grand
événement pour elle, l'église reste le dramatique théâtre, la distraction suprême, et le paroissien la perpétuelle lecture.
Ainsi, elle peut paraître, et bien d'autres comme elle en Bretagne, attentive, exacte, constante, avec l'apparence éloignée, détachée des choses, ses yeux verts, absents par moments, éclairés en dedans d'une lueur de rêverie mystique, ses doigts pétrifiés et distraits. Mais elle a des allures de candeur et de vétusté. Elle est lente et indifférente. Elle et ses pareilles semblent savoir qu'il n'y a de sérieux que d'attendre la mort.
On lit encore assez clairement en son espritjCommedans l'esprit de l'ouvrière d'usine. Il est plus difficile, il est impossible de définir cette autre, petite fille de dix ans, qui vint nous guider à la cascade et à l'église de Saint- Herbot, aux ruines du Rusquec, dansle centre montagneux et broussailleux de la Bretagne. Celle-ci sortit de sa chaumière en nouant un haillon autour d'elle. Elle ne savait pas le français, et n'essaya pas de dire
un mot pendant tout le temps que dura la promenade.
Elle marchait en avant, ou plutôt elle bondissait de pierre en pierre comme une chèvre sauvage, elle se retournait pour voir si elle était suivie, et avec quel sourire, avec quels regards bleus ! Ce sourire naissant, ces regards de la nuance des petits lis qui croissent à ras de terre, c'est tout ce qu'on pouvait savoir d'elle. Elle faisait partie du paysage, elle était de la couleur des rochers, des mousses, des feuilles, des nuages, de l'eau, et quand elle s'arrêta, tout en haut, auprès de la vasque restée seule intacte, auprès des murailles écroulées du Rusquec, on eût dit qu'elle savait le secret de ce lieu désolé, de ces ruines, de cette vasque, pourquoi cette coupe sculptée subsistait et recevait les larmes du ciel. Mais elle gardait cette science inutile pour elle, et elle disparut dans le crépuscule comme disparait un feu follet dans les marécages.
Après cela, letroubleetlemystèresontpar-
tout, quand on s'arrête pour regarder les passantes de l'existence, à la ville comme aux solitudes. Dans toute la Bretagne et ailleurs, y eut-il plus singulières etplus indéchiffrables figures que ces deux sœurs, blondes, vêtues de noir, aperçues àlapromenadedeQuimper, pendant la musique? Leurs fines beautés jumelles traçaient un sillage. Tous les yeux les voyaient sansavoir l'air delesvoir,etleurs yeux, à elles, demi-clos, observaient et savaient tout sans rien regarder. Leur diplomatie était en apprentissage au milieu des politesses bavardes, des comparaisons jalouses,des doucereuses embûches. Leur avenir se préparait, le dimanche, sur les cinq heures du soir, au son des fanfares.
Oui, certes, ellesétaient plus impénétrables que la sardinière des romances, que la boulangère gothiqueetque la petitefille deSaint- Herbot, ces deux demoiselles à marier qui voguaient comme deux cygnes sur l'eau plate et à travers les méandres compliqués de la vie provinciale.
11 y a, dans la petite île bretonne, d'autres patronnes de marins que la Vierge de bois, à l'abri dans une niche, proche l'entrée du port, à l'angle d'une ruelle de la bourgade; Celle-ci est une bonne vieille statue vermoulue, de la même ancienneté que l'église, le cimetière et le calvaire. Elle a été autrefois peinte, et il reste encore, sur sa robe en loques, sur son manteau ruiné, des traces d'enluminures vertes et rouges, et des traces de dorure aussi. Son corps rachitique penche en avant, son allure est humble, elle frémit sous les coups de vent, et elle a les bras cassés comme la combative et
épanouie Vénus de Milo, de sorte que l'enfant qu'elle tenait autrefois en ses mains semble maintenant attaché à son ventre, et prêt à tomber sous une bourrasque.
Telle quelle est, pourtant, tournée vers la mer, penchée au-dessus des barques qui s'en vont, cette vieille patronne de marins, décolorée, dédorée, mangée aux vers, exprime encore, en son art naïf, une bonté, une commisération, et elle est agréable à revoir, aux retours de pêche, quand la lame a été méchante, et que le mât a craqué dans l'ouragan.
Ah! oui, il est d'autres patronnes moins douces. Cette autre, par exemple, vivante, en chair et en os, qui n'est aimable ni au départ ni au retour. Elle est, elle aussi, maigre de corps et triste de vêtements, maladive et bancale, et son anguleux et mélancolique visage a quelque ressemblance avec le visage de la Vierge Marie taillée dans une souche de chêne. Mais la ressemblance s'arrête là, n'existe que par le fait du primitif artiste qui a naïvement reproduit le
type de l'île, un peu de la manière d'être des jeunes et des vieilles du pays. Pour la vague expression de bonté qui passe, à certaines heures, sur la statue de la niche, elle est absente. Madame Grise, c'est le nom de la mauvaise bonne femme, n'est pas tendre, accueillante, miséricordieuse.
Ce n'est pas à elle, — les pêcheurs se le disaient parfois entre eux avec quelque gaieté, et quelque tristesse aussi, — que pourraient être récitées les prières des litanies inscrites au gros paroissien : « Mère aimable, Mère admirable, Vierge vénérable, Cause de notre joie, Ressource des infirmes, Consolatrice des affligés... »
Madame Grise possède trois bateaux, montés par vingt-un hommes. Elle est la patronne à laquelle il faut rendre des comptes. Et il y en a beaucoup d'autres comme elle, car ils sont rares, parmi les hommes de mer, ceux qui sont propriétaires de la barque sur laquelle se passe leur existence. La pêche devient ainsi une entreprise sans danger, sans dérangement, à la portée de tout ren-
tier désoeuvré et de tout courtaud de boutique. Le pêcheur accepte un traité, et tous les matins s'en va en journée comme un manœuvre qu'il est. Cette pauvre journée ne lui est même pas garantie. Son paiement ne sera jamais que le tiers du poisson péché! Les deux autres tiers sont la part du propriétaire du bateau. Le plus souvent, c'est chez ce propriétaire que le pêcheur logera. L'équipage couche ici et là dans des chambres étroites, dans des soupentes. Les repas se prennent dans une salle commune. Un compte de loyer — un compte de nourriture.
La patronne habite, au détour obscur d'un carrefour de la petite ville, une maison basse avec cave, grenier, boutique et arrière-cour. Les pêcheurs entrent par la porte de l'allée, longent le couloir, traversent l'arrière-cour sans air et sans lumière, montent trois marches. C'est là leur chez eux, à terre. Quand ils sont au complet, ils sont vingt-un hommes autour de la table.
Des vieux à cheveux gris, la peau cuite
par le soleil, noircie par le haie, — des jeunes, blonds, avec des yeux bleus.
La conversation est en phrases espacées, en mots brefs qui racontent la pêche d'hier, le temps de la nuit, qui présagent le temps du soir et du lendemain.
« Il a venté. »
« Il pleuvra. »
« La sardine n'a pas donné. >
Faits-divers dits d'une voix grave et douce, presque basse, pendant que la main velue, tachée de rousseurs, va et vient lentement, prenant la soupe de poisson à l'écuelle, piquant de la pointe du couteau le morceau de poisson ou de pomme de terre dans la terrine qui fume au milieu de la table, saisissant le pot de vin que doit fournir l'employeur. Faits-divers qui évoquent les espaces atmosphériques où tombent les pluies, où courent les vents, les profondeurs glauques où circulent, frétillent, se débattent, se chassent, se dévorent les espèces ennemies, où se manifeste, par la rapidité inouïe du mouvement, par le contraste des couleurs et l'infinie
décomposition des nuances, par la voracité sans repos servie par la subtilité des ruses, — l'extraordinaire vie animale des formes vivantes et muettes.
Cette réunion autour de cette table, près de l'âtre où s'occupent les femmes, c'est la « coteriade ». Un bateau complet, avec les agrès, vaut trois mille francs — et peut rapporter trois mille francs, en une année. Cent pour cent de bénéfices.
Voici maintenant, là, dans la boutique à petites fenêtres, mal éclairée par le jour de la rue, derrière le comptoir, sous ces planches couleur de poussière, voici la vieille femme, maigre, jaune, le visage serré dans un tour de tête noir, la mercière, l'épicière, la droguiste, la marchande à la toilette qui vend de tout et qui pèse les écus, madame Grise, — la propriétaire des barques.
Elle est sans cesse à l'affût dans le coin obscur de cette pièce, comme une araignée tressaillante à l'angle de sa toile. Elle n'a jamais quitté la ténébreuse officine encombrée de piles de toiles, de mouchoirs de couleurs,
de llacons étiquetés. Elle vit là, dans le noir, la chandelle allumée, le plus souvent, en plein midi. Les barques sont à elle, et jamais elle n'a vu la proue creuser le sillage dans l'eau lumineuse, jamais elle n'a vu la voile blanche s'étendre comme une aile et s'enfler sous le vent, jamais elle n'a entendu le gouvernail grincer, le màt craquer sous la rafale.
Elleestnée dans l'île, jamais elle n'en sortit, jamais elle n'en sortira. C'est à peine si elle quitte la boutique, si elle se risque au seuil, si elle se hasarde à clopiner par la rue. Elle ignore tout de la mer, ses douceurs et ses colères. De sa vie, il ne lui est même arrivé d'aller, à pas cauteleux, jusqu'au bord du quai, voir un départ ou une arrivée. Son cœur n'a pas une seule fois battu, comme le cœur d'une femme de pêcheur quand, un jour de mauvais temps, le bateau apparaît au loin, dans le vent et dans les paquets d'eau, se battant avec les lames, cinglant vers le port, héroïque et volontaire comme un oiseau blessé qui veut rentrer au nid.
Cependant, c'est pour elle que le mousse hisse la toile, que les hommes se courbent sur les avirons, qu'ils passent la nuit dans le froid, qu'ils reçoivent les éclaboussures salées de la vague ; c'est pou r elle que le chalut racle le fond de la mer; c'est pour elle et devant elle, dans sa noire boutique, que ruisselle au retour, comme un inexplicable tribut, l'amas des poissons bleus, verts, rouges, jaunes, — coulée de pierreries, scintillements de saphirs, d'émeraudes, de rubis, d'escarboucles, — fusion de métaux précieux, ruissellements d'or et d'argent!
.... La saison avait été dure. Les vingt-un hommes vivaient avec peine, et les mioches avaient souvent faim. Madame Grise s'encolérait chaque jour davantage contre le mauvais temps, le vent, la pluie, ces pêcheurs qui ne pouvaient pas sortir, ces bateaux qui ne rapportaient plus d'argent. Gela durait depuis trop longtemps, on lui devait des quinzaines de loyer, et du pain, et des pommes de terre. Elle exigea du travail, coupa les maigres vivres. On lui objecta que les bateaux et les
LA PATRONNE DES MARINS lil
hommes pouvaient se perdre. Elle en cita, qui étaient partis et revenus. L'ne folie d'obstination faisait trembler ses mains, sa tête, tout son menu corps en perte d'équilibre. Les hommes, les bras croisés, regardaient gravement le baromètre.
On les vit errer, affamés, la physionomie sombre. Puis, un soir, une gaieté farouche passa sur leurs faces velues, fit s'animer leur dandinement de bons ours.
Us se ruèrent dans une ribote où disparurent leurs derniers sous. Au matin, ils s'en iraient par n'importe quel temps. Le visage de la vieille Grise s'éclaira. Mais cette lueur de bonne humeur s'éteignit qnand les hommes, au milieu de la nuit, vinrent autour d'elle rire de toutes leurs dents :
— Nous partons, mais tu vas venir avec nous, la vieille!
Elle n'eut pas le temps de crier, d'appeler. Empoignée, empaquetée, chargée dans une manne, apportée à bord, — en un instant. Dans le port, les bateaux sautaient. La furie du vent et de l'eau était effroyable. Au-delà
du petit feu rouge clignotant, — un abîme noir, empli de voix hurlanles.
— Tu n'as jamais vu la mer, tu vas la voir. Ouvre le panier, Jean-Marie, dit le plus vieux de la bande.
Et les vingt-un compagnons défilèrent en leurs trois barques bondissantes, sans savoir s'ils reviendraient. Ils défilèrent, encore un peu ivres et toujours furieux, avec des chansons, des cris, des jurons, et ce jour-là surtout, ils furent frappés de la ressemblance de leur patronne avec l'autre patronne des marins, plus triste, plus branlante, plus penchée que jamais, — la Vierge en bois, la Vierge très prudente, Rose mystique, Tour d'ivoire, Porte du Ciel, Etoile du matin...
iu
C'est un de ces villages de Locmaria, fréquents au long des côtes et dans les îles bretonnes. L'agglomération de maisons basses est tassée en un creux du sable or et rose. L'aspect est nu, désolé, et lumineux. La triste pierraille des murs, l'humble chaume, plus fréquent que l'ardoise et la tuile, la pourriture du fumier de l'étable et du goémon des marées, les galettes de bouse qui sèchent, collées aux maisons, tout cela, dans la vue d'ensemble de ce Locmaria, se transfigure, se perd dans la clarté de l'espace, dans l'immense atmosphère qui encercle la rondeur du globe.
Quand le soleil resplendit en plein bleu de l'éther, il n'y a plus que des reflets, des scintillements, des illuminations. Le goémon se change en sanglantes escarboucles, les chaumes, les fumiers, les bouses, reluisent en paillettes de métaux précieux, le plâtre est aveuglant comme du vif-argent, les ardoises couvrent les toits de saphirs et d'améthystes.
Il y a un peu de verdure au-dessus des portes, dans les enclos restreints des jardinets, des vrilles de vignes, des larges feuilles luisantes de figuier, mais c'est à peine quelques taches de couleur, quelques minces et nettes lignes d'ombre. Aucune poussée de bel arbre, aucun dôme de feuilles. Le village est sec, plâtreux, pierreux, comme en un paysage d'Espagne ou d'Afrique. Il est tout entier la proie, à jamais prisonnière, des étendues, des éléments, des forces qui l'entourent, le sable, le ciel, le vent, la mer, et celte lumière dominatrice et incendiaire des beaux étés.
Aussi les habitants ont-ils, comme les choses, des reflets de tout ce qui les envi-
ronnesur leurs visages et sur leurs pensées, des cheveux blonds et pâles comme la grève, des yeux changeants à la façon de la mer et du ciel, une voix rythmée et chantante à l'unisson des vagues, un dialecte rocailleux où s'entend un retrait de mer sur des galets, et surtout une brusque gesticulation, une soudaine allure de caprice qui font irruption dans leur calme d'habitude, à croire qu'ils subissent tout à coup la violente ivresse que leur verse le soleil.
Il y a toujours eu, depuis les temps où se perd la mémoire, un fol ou une folle pour résumer cette manière d'être de Locmaria, cette nuance de race particulière du village cuit dans le sable, sous le ciel de feu. Les pluvieux automnes et les hivers plus doux, les saisons de grosses mers grises et de basses nuées n'y font rien. L'être prédestiné qui a commencé de pleurer, de rire et de délirer sous la brûlure de l'insolation, peut paraître se calmer dans la fraîcheur et le jour éteint de la brume, — il n'en recommence pas moins sa marche de folie et sa
parole divagante au premier retour de la saison chaude.
Celui-là n'est ni détesté ni craint dans le village. Toujours le fou ou la folle de Locmaria mène la vie inoffensive. C'est la silhouette qui erre au bord de l'eau, qui monte et descend en courant les anfracluosités de rochers, qui reste pendant des heures entières à la même place, debout, le corps oscillant, la voix chantonnante, — l'innocent adopté par tous, caressé par de bonnes paroles, enfant comme les enfants qui le suivent.
Il meurt très âgé généralement, ne quittant plus la chaumine ou le pan de mur, vieil homme à la face mangée par la barbe, vieille femme frêle et tremblante ayant gardé dans ses rides l'eau pure de ses yeux bleus. Et toujours, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment, sans que l'on observe jamais un intervalle, aussitôt la pauvre tête folle disparue, une autre se met à osciller, on revoit la même silhouette, on entend le même rire et le même chant. Toujours le
milieu est disposé à produire le phénomène, et la succession immanquablement recueillie.
La dernière folle de Locmaria a pour nom Philomène, et depuis une trentaine d'années elle occupe la place. Elle penche vers la vieillesse, mais elle est solide encore, elle va, vient, marche et même travaille, pendant ses accalmies. Elle a une maison, un jardinet, un champ, une vache. Elle vit seule, fait son ménage, sa cuisine, ensemence, moissonne son blé, récolte ses pommes de terre, sans se tromper d'époques. Son existence apparaît semblable à toutes les autres.
Philomène est toujours en état de rêvasse» rie parlante ou muette, et l'on s'aperçoit de son mal au décousu de sa conversation, au délire de ses monologues, ou à la stupeur de sa physionomie pendant ses périodes de silence. Mais à travers tout cela, elle accomplit sa besogne de la même manière que les bonnes femmes raisonnables. Le dimanche, elle met une coiffe blanche, ne songe à aucun travail, s'en va, comme toutes les autres, à
l'église où M. le curé a donné l'ordre de la laisser entrer.
Toutefois, le temps ne passe pas toujours ainsi. Philomène, pendant des jours, déraisonne plus fort, ne quitte pas la route où elle gambade, danse et chante. Elle ne connaît plus la porte desa maison, ni son champ, ni sa vache. Il faut la guider, la forcer doucement à rentrer chez elle, lui donner à manger, faire sa besogne. Dans ces temps d'exaltation, elle ne se rend plus à la messe et aux vêpres. Terreuse, une coiffe sordide sur la tète, ses cheveux roux et gris épars sur son visage, elle rôde autour de l'église, déclamant comme sur la route.
On ne sait, pas plus qu'on ne l'a su pour les autres, comment la folie lui vint. Elle a eu dans sa vie les mêmes malheurs qu'il y a dans toutes les vies, des morts, de la misère, on l'a soupçonnée de boire, on Ta vue parfois endormie, ivre sans doute, étendue au soleil.
Jamais elle n'est sortie de Locmaria, elle n'a jamais rien appris, n'a pas su lire. Elle
n'a dit, en toute sa vie, saine ou folle, que les riens de tous les jours. On ne s'est pas enquis de savoir s'il y avait eu des cerveaux faibles chez ses ancêtres. La folie s'est jetée sur elle à travers l'espace, l'a choisie dans le tas humain comme un épervier saisit un oiseau au milieu du mouvement d'ailes et du bruit de ramage de toute la bande.
Or, une année, il arriva une étrange aventure, une saute d'humeur si brusque chez la folle de Locmaria, un changement si violent de son état desprit, que tout le monde en fut stupéfait.
De machinale et insignifiante qu'elle était toujours, même en ses périodes de bavardage excessif, elle devint subitement une terrible commère ricaneuse et insulteuse. Le regard de ses yeux vert-de mer, autrefois vague, se précisa et se durcit. Son ancienne voix tranquille de cantique et de mélopée devint rauque, retentissante et gouailleuse. Elle travailla son champ avec plus d'énergie et de ponctualité que jamais, et
refusa brutalement, désormais, tous les secours qui lui furent offerts.
On ne fut pas sans remarquer que cette transformation d'être se fit à la suite de la venue, pour la première fois, de quelques étrangers dans le pays. A quelque distance de Locmaria, une merveilleuse plage de sable ferme, en pente douce, avait été enfin découverte, et bientôt la station de bains de mer, avec hôtels et casinos, s'installait et fonctionnait. Les gens en villégiature s'essayaient à découvrir le pays, le village de Locmaria devenait, tout aride et farouche qu'il fût, une promenade d' « environs » qu'il fallut avoir faite, et bientôt les canots, les voitures amenèrent des visiteurs, des touristes apparurent sur la route, avec tous les voiles verts et toutes les ombrelles blanches qui pouvaient conjurer la chaleur de cet été particulièrement torride.
La folle regarda d'abord, sans mot dire, ces êtres nouveaux pour elle. Et puis un jour, tout à coup, elle éclata, et commença d'invectiver ces passants avec des clameurs
LA VOYANTE DE LOCMARlA 123
de voix et des rires féroces qui retentissaient par tout le village. Les gens la considéraient curieusement, les hommes assujettissaient leur monocle, les femmes prenaient leur face-à-main avec les minauderies d'habitude.
Philomène ne s'intimidait pas, dansait une danse de sauvage, enflait la voix, poursuivait les promeneurs un peu gênés, ou bien restait chez elle, accoudée à son petit mur, et parlant, parlant, avec une rapidité et un bruit extraordinaires.
— Pauvre femme! disaient les messieurs et les dames, c'est une folle !
S'ils avaient su de quels discours Philomène les accablait en son langage bas-breton !
Ces injures, mêlées aux rires, et à de perpétuels « ah! ah! » de bonne humeur féroce où elle montrait ses dents de loup, c'étaient des biographies instantanément fabriquées que Philomène jetait à la tête des passants. Traduites, elles se résumaient ainsi ou à peu près :
— Ah ! ah ! tu es belle, toi, madame ! Ah! ah! tu as une belle robe, madame, et des bijoux et ça ne le coûte rien, ah ! ah! je sais comment tu gagnes ta vie.., ah! ah !.., Et une profusion d'expressions ignobles.
Au monsieur qui passait, sérieux:
— Ah! ah! monsieur, tu promènes ta femelle et c'est toi qui paies. Ah! ah !...
Puis, elle s'en prenait à un autre, plus jeune .
— Et c'est à celui-là qu'elle donne ton argent. C'est bien fait ! Ah ! ah ! ah !.. .
Elle attaquait des groupes, dénonçant moqueusement des adultères, bavant sur l'amant de la femme, sur la maîtresse du mari, dévoilant des haines d'amis, des vices de femmes, et toujours faisant intervenir l'argent, envoyant se ruer des paroles de haine contre elle ne savait quelle ignominie humaine qu'elle devinait là bas à l'est, parlant d'une ville abominabled'où sortaient toutes les belles robes et toutes les pièces d'or. Elle passa ainsi sa vie, les mois d'été, guettant les passants, s'excitant jusqu'à la
frénésie, ne retrouvant un peu de tranquillité que le soir, au crépuscule, s'asseyant alors sur le pas de sa porte et chantonnant, comme autrefois, d'un air doux et las.
A la fin de la saison, les promeneurs partis, sa colère inlassable s'en prit aux gens du pays, elle se mit à dénoncer les avares, les durs, les luxurieux, elle se livra, avec des mots orduriers qu'elle semblait cracher, à des attaques frénétiques contre les saletés de la chair et les tares de l'argent. Un jour de fête où sonnaient toutes les cloches, elle entra dans l'église, et devant Locmaria rassemblé dans la nef,elle apostropha, de toute sa fureur ricanante, M. le curé pour son amour de la boisson et sa conduite avec les filles. On la poussa, on l'emporta, vociférant et riant aux éclats.
La stupéfaction et la peur sont maintenant à demeure au village, personne n'ose plus affronter la farouche mégère à laquelle est venue,décidément, la vraie folie ! cette absurde connaissance de la vie ! Quelques-uns, craintifs, l'appellent la Voyante. Mais comment,
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pourquoi, au cours de cet été brûlant, cette Philomène s'est-elle mise à déraisonner complètement et si violemment, comme si elle avait vu plus clair dans la lumière implacable du soleil, jusqu'à deviner des choses cachées ! Beaucoup, parmi les gens sérieux, commencent à se demander inquiètement s'il ne faut pas aviser à faire enfermer la Folle, — la Voyante de Locmaria.