LA POSSÉDÉE
LA POSSEDEE
Le moulin tourne au milieu des champs et des landes. Ses ailes dépenaillées, qui font songer à de grands vols d'oiseaux et aux gonflements des voiles d'une barque, montent, oscillent et retombent, lentement, puis vile. Les ombres mouvantes passent sur le sol comme des frissons. Le moulin tourne tristement sous le ciel de décembre.
Il y a de l'hiver dans l'atmosphère, du froid, de la pluie, peut être de la neige. La terre est en deuil de toutes les verdures et de toutes les fleurs. 11 ne reste que quelques arbrisseaux de couleur sombre, hérissés d'épines, des ajoncs, des ronces. Les éclatantes fleurs
jaunes des genêts, les grappes roses de la bruyère sont rouillées et salies par l'eau boueuse, égrenées par le vent qui vient de la mer. Le sol défoncé est parsemé de flaques marécageuses, encombré de pierres. Les haies, toutes noires, sont vides d'oiseaux. Çà et là se dressent les solitaires pierres levées, rongées de mousses parasites, les grossiers menhirs qui font songer aux rudesses et aux ensanglantements des croyances anciennes.
Le moulin tourne toujours avec un sifflement et un grincement légers. En s'approchant, on entendrait le froissement des meules et l'écrasement du grain. 11 y a donc de la vie derrière ces murailles, sous ce toit pointu, dans cette tour ronde qui doit résonner des chansons d'un meunier. Les gens de ce village groupé là, tout près, autour de ces arbres dépouillés qui reverdiront demain, apportent ici une part du blé de leur récolte. Ils attachentleur bête,chevalouâne,à cet anneau rouillé. Ils entrent par cette porte, ils causent avec le farinier, des pas pesants font crier l'échelle, des sacs tombent entourés
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d'un fin nuage blanc. Il y a là, à n'en pas douter, une allée et venue de vivants autour de la masure, le paysage n'est pas toujours si désolé et si triste, il vient une saison où les fauvettes chantent sur les menhirs inutiles.
Le village est un village du Morbihan. Le moulin est le moulin des Jallu. La meunière est la mère Jallu, elle a quatre enfants, deux fils et deux filles.
Peut-être bien que les fils et une des filles ne chantent jamais. Ce sont des paysans au front soucieux, au regard mélancolique, qui marchent lourdement et observent décote.
Maisjamaisplusfine meunière qu'Esther Jallu n'a tourné et viré autour des froments, des blés noirs, des orges, des seigles et des avoines. La fillette est gaie parce qu'elle est jolie, et qu'elle sait allègrement porter les robes qu'elle a faites et ajustées elle même. Elle traverse comme un lutin les campagnes tristes en automne, si douces au printemps. En son inconscience d'enfant et de femme, elle installe une sorte de meunière d'opéracomique dans ce dur pays breton, de terre
rocheuse et de feuillage rude. Pour un peu, elle mettrait des bouffettes de rubans à ses sabots, elle échancrerait son corsage en carré ou en cœur. La légère poussière des farines versées aux huches jette comme un œil de poudre sur ses cheveux envolés hors des broderies de sa coiffe.
Elle a été à l'école plus longtemps et avec plus de goût que ses frères et sa sœur, et elle a retenu ce qui lui a été enseigné au tableau et par les livres. Le soir, avec les siens, réunis autour de la table où fume la soupe, elle parle le breton guttural où passent des bruits de vent, de vagues et de galets. Mais elle sait aussi, mieux que personne dans le pays, parler le français, établir un compte, écrire une lettre. Elle sera une ménagère ordonnée , une femme de tête, elle apportera du bonheur à celui qui l'épousera.
Les prétendants ne manquent pas, d'ailleurs, mais elle n'a garde de se prononcer. Elle attend. Quoi? C'est le secret de son cœur de brave fille qui bat sous la guimpe bien repassée. Le jour venu, elle saura choisir.
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Jusque-là, elle garde ses réflexions, elle répond avec une phrase de moquerie ou avec un rire de contentement à sa famille étonnée qui ne comprendpas,et fait peser surelle,sans cesse, l'obsession de regards soupçonneux.
Elle, elle continue à vivre sans souci, de jour en jour plus coquette, promenant sa fière puberté au milieu des assemblées où les galants viennent l'entourer, dans les repas des noces où l'on chante pour elle des chansons qui offrent des fiançailles etinvitent au mariage. Sans cesse elle se pare, cherche les plus coquets mouchoirs, les plus fins souliers. Elle se console des mauvaises humeurs qui montent autour d'elle et l'assaillent, en ajoutant une fleur au bouquet qui parfume son sein.
L'irritation et la colère emplissent la maison, une irritation qui gronde sourdement, une colère quiparle àpeine à travers les dents serrées. Il y a des mains qui se retirent et des corps qui s'effacent à l'approche d'Esther. La jeune fille voit, quand elle entre, une peur naître dans les yeux de sa mère et de sa
sœur, elle voit s'allumer une fureur de déments dans les yeux de ses frères. Elle est surveillée comme une malade, tenue à distance comme une pestiférée. Elle hausse les épaules et elle passe. Les deux hommes et les deux femmes se regardent, se frappent le front du doigt avec des airs entendus, se rapprochent, se consultent à voix basse.
Ils savent maintenant dans quelle situation est leur fille et leur sœur, ils savent la raison de ses fiertés, de ses gaietés, de ses rires et de ses chansons, ils savent quel ennemi s'acharne sur elle, ils savent le nom du Mal qui l'a frappée. Ce nom, c'est M. le recteur qui le leur a dit. Ils ont rencontré le bonhomme dans les champs, ils l'ont accompagné jusqu'à son presbytère, ils lui ont dit leurs craintes, leur chagrin, et le bonhomme a prononcé. S'arrêtant au milieu du sentier, et fermant son bréviaire, il leur a appris, avec une voix qui gémit, qu'Esther est « possédée du démon de l'orgueil! »
Puis, M. le curé est rentré chez lui. Il n'a pas été le bon conseilleur, l'homme sage qui