PROMENADE DU SOIR
Huit heures du -soir, au cours Foucault.
La grande promenade déserte avec ses vieux ormeaux espacés, cernés delà rougeur du crépuscule. Les frondaisons en paquets lourds festonnent sur le ciel, donnant à chaque arbre avec sa silhouette, nettement découpée, comme une figure, une vie personnelle.
Encore un reflet sur la rivière, et de l'autre côté, des champs, des sillons, des bordures vertes, des maisons où des vitres s'allument, et encore des champs, encore des îlots d'arbres de moins en moins distincts , jusqu'à la simplification extrême de l'horizon où les choses s'élémentarisent peu à peu , se fondent dans seulement un peu de couleur. La promenade toujours
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vide, le bassin au milieu sans jet d'eau, immobile.
Des enfants courent autour de la margelle de pierre, se poursuivent avec ces cris de la gorge qui strident longuement en l'air, comme les cris des martinets. C'est la première soirée de beau temps après une longue saison de pluies. Il y a des odeurs d'acacias en l'air, et des bruits qui traînent; du grand séminaire, dont les fenêtres brillent au bord du quai, des voix montent, chantant un cantique à la Vierge, des voix fortes, un peu rudes de jeunes paysans, et les paroles du cantique très douces, vaguement sentimentales.
Près de nous, deux promeneurs, arrivés au bout du cours, exhibent des cors de chasse qui luisent hors du fourreau de lustrine. C'est la première fois de l'année sans doute; les soirées jusqu'ici ont été si froides! Il leur tarde. Un premier coup d'embouchure pour dérouiller l'outil, et puis vivement, on attaque la fanfare. C'est sur le chemin qui descend au moulin ; les deux cornistes se sont postés chacun à un bout de la haie, et les fanfares alternent, se répondent, envoyant aux passants attardés, aux flâneurs, assis sur le quai, jambes pendantes, comme un écho, une illusion de vie forestière.
Les séminaristes chantent encore un moment ; puis, la cérémonie accomplie, le monument éteint ses feux; la chapelle, puis le dortoir rentrent dans l'ombre. Et les fenêtres des maisons, çà et là, s'éteignent aussi, comme des paupières qui se ferment; les cornistes font silence. Les promeneurs rentrent.
Plus rien que les grenouilles qui coassent au bord de l'eau rembrunie.
Montauban, 7 mai.