LE FAUBOURG
Il traîne, il s'allonge, le faubourg. Les bâtisses s'espacent, cependant; il y a des intervalles de campagne; un jardin maraîcher, une corderie dans une allée de vigne, une laiterie avec des odeurs
de ferme, et des caquets de poules sur le fumier.
C'est la fin.
Pas encore. Brusquement les maisons recommencent. L'église est déjà loin et la filature, et la caserne; le faubourg ne veut pas finir.
Voici des cafés maintenant, de tout petits cafés avec de grandes enseignes, des enseignes patriotiques : Café de Belfort, Café de la Revanche ; et des auberges à l'ancienne mode : le Cygne, le Chevalblanc. La porte de l'écurie, grande ouverte, laisse voir dans les profondeurs, sous les toiles d'araignée lourdes de poussière, un enchevêtrement de jardinières et de chariots et parmi, insolite, avec ses lanternes dorées et ses tentures de velours écarlate, une voiture de charlatan.
Encore une ou deux interruptions de campagne. Après ce ne sont plus que des maisons à un étage, puis des rez-de-chaussée, et ces rez-dechaussée sont tous pareils : le corridor au milieu et, au bout du corridor, la gaieté d'un jardinet, une treille, une cage à grillons accrochée au mur blanc, des linges d'enfants qui sèchent, tendus au soleil sur des ficelles.
Un couvent ; un couvent neuf ; des murs blancs, des fenêtres à grillages; et, sortant des
fenêtres, un bruit de leçons récitées, paisible comme un bourdonnement de ruche.
Une boutique de barbier se réclame d'une enseigne compliquée : le nom de l'artisan peint en lettres animées représentant chacune .un des outils professionnels... un chef-d'œuvre.
Autre enseigne, pour archéologue celle-là : un trophée de fers dessinant la forme d'un énorme fer à cheval; au sommet, monseigneur Saint Éloi en tôle forgée, entre deux Renommées sonnant de la trompette.
Le Café de la Marine annonce le voisinage du canal. Voici le port et l'écluse, la chambre d'eau tiède où plongent les portes peintes en vert et la maisonnette de l'éclusier avec son jardinet de tournesols et de balsamines. Une lessive est étendue sur l'herbe du talus. Des élèves tambours étudient, par deux, par trois, sur le franc-bord du canal, réveillant le peuple silencieux des pêcheurs à la ligne .
Et cette fois, c'est la fin.
Coupé par le canal, étranglé entre la rivière et le chemin de fer, le faubourg meurt de mort violente. Encore une ou deux maisonnettes de jardiniers, encore la haute cheminée et la toiture basse, au ras du sol, d'une briqueterie.
Au delà, c'est, délivrée des maisons, affranchie des clôtures, la plaine rase, les champs de blé ou d'avoine étalés largement sous le ciel.
Montauban, 23 mai.