LA VALSE
Un après-midi de dimanche au bord du canal. La ligne d'eau pâle, toute droite, file entre deux rangées d'ormeaux sans feuilles; la plaine en contre-bas, les jeunes blés, les labours, sont noyés dans les fumées violettes de décembre. Tout près, sous la levée, une maison se carre, maison et ferme, la façade orientée vers le canal. Le par-
terre, en avant, est fermé d'une grille à fers de lance; et, dans l'architecture de la maison, dans l'ornement du portail solennisé d'urnes en terre cuite, dans la décoration de l'attique, se révèle le mauvais goût bourgeois du temps de Louis- Philippe.
Concordance inattendue : un piano joue une valse de Marcailhou, Indiana ou le Torrent, et le piano lui-même est contemporain des valses et des piliers et des urnes en terre cuite. Les cordes ont le son grêle, un peu macabre et faux délicieusement des vieux clavecins.
Si l'on pouvait voir la pianiste? Une sexagénaire, peut-être, qui remplit de ce bruit d'autrefois le vide de cet après-midi de dimanche? Non : ce que j'entends est souple, nuancé, abondant. Une âme de jeune fille anime les touches. La maison est pauvre, la musique trop chère pour le budget du ménage. La jeune fille joue les valses jouées autrefois par sa mère. Et la mère est là, sans doute, qui tourne les pages.
Le piano roule ses ondes passionnées, s'exalte ou s'alanguit, exténué comme en des fatigues d'amour.
Le piano chante, et, dehors, sur un tas de
fumier, des dindons font la roue et gloussent, énervés par la musique.