BRUITS DE RIVIERE
Je suis assis à terre dans l'étroite marge d'ombre que font les peupliers au bord de l'Aveyron.
Le soleil est déjà haut; les ombres sont courtes. Dans le grand silence où je baigne, les moindres bruits font événement; je les note à mesure...
Tout près, par passades, ce sont des musiques de mouches qui me frôlent au visage ; à mes pieds, dans l'herbe, des guêpes s'attardent aux fleurs déjà flétries, aux menthes, aux salicaires exténuées de soleil... Loin, du côté du pigeonnier , des moineaux pépient ; puis ce sont , discordants et criards, des appels de geais qui se poursuivent dans la vigne à travers les pêches mûres.
Puis un silence.
Un cri serré, prolongé, un cri de peur fuit au ras de l'eau, s'en va d'une vitesse folle. C'est un martin-pêcheur.
Silence encore.
Les feuilles remuent; un frisson léger, à peine un souffle; elles retombent. L'ombre s'accourcit encore, la chaleur augmente.
Maintenant c'est une pie qui parle.
Des cigales qui stridaient, quatre ou cinq ensemble, au haut des trembles, se sont tues tout à coup. Deux oiseaux, linottes ou pinsons, se mettent à causer d'un bord à l'autre, par-dessus la rivière. Ils répètent la même phrase à de courts intervalles; pas une phrase, une roulade, mais si finement gazouillée, d'un gosier si flexible, si frais, d'une âme si parfaitement heureuse !
Puis un des deux oiseaux traverse la rivière, et tous les deux cessent de chanter.
De petits cris bien grêles, bien humbles, me tirent en arrière vers la prairie. Ce sont des grimpereaux qui voltigent autour des branches basses des peupliers ; menues existences suspendues entre l'herbe et les feuilles.
Les cigales ont repris un moment et se sont arrêtées de nouveau.
J'écoute venir une bouffée de vent. Il souffle en face, de l'autre côté de l'eau; les feuilles remuent; les saules, les peupliers, frémissent
l'un après l'autre ; j'entends croître la musique imperceptible des verdures.
Mais avec quelle lenteur marche cette haleine ! Mourante, elle a peine à franchir la rivière. Je la vois aborder au-dessus de moi, prendre à revers la feuille argentée des trembles . Elle arrive , enfin, elle passe, je reçois sa caresse au visage; et la rumeur, en même temps , si légère ! Les frondaisons remuent, les herbes se pâment, chatouillées ; les menues branches des saules se soulèvent et retombent ; c'est fini...
Encore un large espace de silence. Et maintenant ce sont des bruits d'existences minuscules. L'herbe, à côté de moi, est habitée par de toutes jeunes libellules, minces comme des fils : rien que des ailes et des yeux. Parmi les libellules s'agitent par moments, flottent au-dessus de l'herbe, des essaims de papillons bruns, des vanesses ; avec des coups d'aile mous, hésitants, ils festonnent sur la prairie.
Dix heures. Les oiseaux n'ont plus la force de chanter, la lassitude du soleil les engourdit l'un après l'autre... Rien que les pépiements des moineaux, plus pressés, plus vifs, à mesure que la chaleur augmente.
La campagne sommeille. Les verdures au bord de l'eau fléchissent, accablées, immobiles, et dans la stupeur du soleil, dans l'immobilité des choses, il n'y a plus d'autre mouvement autour de moi que le reflet de l'eau comme une moire mouvante sur les écorces et les feuilles.
Capdeville, 7 juin.