‹ Paysage et sentimentsChapitre 7 sur 11 · COUPS D'ŒIL · texte numérisé non relu

COUPS D'ŒIL

.. . J'ai quitté la Grèce. Nous cinglons droit. Egine, Poros, Hydra et les côtes du Péloponèse s'évanouissent dans le déclin du jour.

La nuit est tombée. J'entends la mer qui gronde contre les promontoires.

J'écris dans la salle du paquebot, sous les lumières électriques.

... Depuis quelques années, mon émotion n'est plus qu'une pensée triste, âpre et souriante à la fois...

Sur la table, dans un vase grossier,— un bouquet. Ces fleurs parfumaient naguère encore la brise orientale ! Ce sont des fleurs de Smyrne qu'une main amie offrit, au départ, à cette vieille Anglaise en corsage rouge qui somnole là-bas.

Le matin nous éclaire dans le voisinage de Messine et de Reggio.

Les montagnes de la Calabre enchaînent leurs jolies courbes piquées çà et là d'un peu de verdure.

De l'autre côté, la noire Sicile se confond avec les nues. La mer est calme, ridée cependant parla brise qui prend de la force.

La ville de Reggio blanchit le rivage fort distinctement ; mais l'espace retient le tumulte des passions ordinaires qui la secouent sans doute.

Dans son cadre mat, Messine se presse et séparpille vaporeuse. Ici, la solide rotondité d'un phare : par delà, les arcs gracieux d'un aqueduc jeté d'un rocher à l'autre.

Des voiles de pêcheurs voguent et virent dans les ressacs entre Gharvbde et Scylla.

La mer est un miroir uni, plein de soleil. Dans le lointain, nous apercevons les îles Lipari, ombres bleuâtres.

... Le crépuscule va s'éteindre bientôt. Des nuages changeants courent

sur la ligne basse du ciel. Nous passons assez près du Stromboli, cône magnifiquement crevassé. Sur une des pentes, un blanc village couronné de vignes, sourit aux menaces du volcan, qui fume le jour et flamboie dans les ténèbres.

... Je quitte le pont du bateau pendant que le soir vient à grand pas. Je descends et je trouve dans la salle une enfant de douze ans qui travaille à un ouvrage délicat de dentelles. Ses frêles doigts vont et viennent, agiles, laissent et reprennent les tuseaux enroulés de fil de lin. Cette jeune fille, née à Sparte, a les traits de ces idoles primitives tirées il n'y a pas longtemps du sol helléniqne. Son ample chevelure se renfle au haut du front ; ses larges yeux sombres demeurent immobiles sous de longs cils recourbés. Son maintien fier, son air de mélancolie décente disposent tout de suite en sa faveur . J'apprends qu'elle s'appelle Aréti, comme dans les chansons klephtiques ou dans ce poème de VErotocrite^ monument du moyen âge grec. Elle est orpheline de père et de mère : elle émigré en Amérique avec sa sœur aînée et son petit frère, qui porte l'antique nom de Brasidas,

ce général vainqueur de Cléon à Amphipolis, qui mourut au milieu de la victoire...

Nous entrons dans le port de Naples, par une nuit sans lune.

Ce ne sont pas à présent ces palpi' talions d'un vivace soleil sur les collines surchargées d'odorants bocages, ni le miroitement de la mer bleue où glissent les barques des joueurs de mandoline et des chanteuses de seize ans : beautés drues, aux lourdes hanches, à la face animale, aux chignons épais. Mais c'est quelque chose comme une planche de grand caractère, tout exécutée à l'eau-forte:

là-bas, le froid éclat de l'électricité nous fait deviner les quais, les rues, les places et les façades des maisons , et, par-dessus, les hauteurs de la ville s'enguirlandent de becs de gaz.

Autour du bateau, dans lombre mouvante du remous se signale déjà, par son rude langage, la canaille des colporteurs. Ils ne tardent point à envahir le pont pour y étaler, à la lueur de lampes fumeuses, leurs brimborions en faux corail. Pendant cette scène, le Vésuve crache du feu.

Je m'éveille pour jouir d'une agréable bonace où pétillent les rayons du matin.

La brise enfle les voiles triangulaires des tartanes qui prennent leur course sinueuse au travers de riants écueils. Les côtes blanchissantes de l'Italie vont disparaître...

Nous avons gagné le large. Debout à la poupe du navire, je suis des yeux le sillage qui laboure la mer à perte de vue. L eau murmure tout bas, l'écume crève et tournoie irisée sous le soleil. La pensée humaine est trop faible pour interpréter le sentiment qui ramène ce spectacle à une notion de la destinée. Des mouettes en grand nombre nous suivent ; elle^ rament de leurs longues ailes et poussent leur cri singulier.

. . . Mon cœur tressauta lorsque j'entrevis les belles ombres que faisaient dans le lointain les îles d'Hyères.

De douces rêveries le long des sables, pendant des jours d'espoir aveugle encore, revolèrent dans mon souvenir...

Nous passons maintenant tout près

de ces hauts rochers qui annoncent Marseille, ces rochers, muraille jaune et blanche où donne le soleil.

Il n'y a rien de plus gai qu'une brume matinale de décembre sur le Vieux-Port de Marseille.

La lydienne Arachné, ni la fille de Zeus elle-même, n'ont pu sans doute rien tisser de plus délicat que cette brume délicieuse : tamis fin d'où, l'autre jour, un clair soleil s'écoulait plus pur pour jouer parmi les mâts immobiles des navires amarrés, rajeunir les parois rongées des vieilles maisons, et, descendant sur les quais, rythmer les gestes des passants rapides.

Si vous vous trouvez à Marseille par une matinée vaporeuse, comme celle dont je parle, arrêtez-vous au bas de la Canebière, devant le Vieux- Port, et levez les yeux. Vous jouirez dune charmante surprise. Tout làhaut, la brume fait avec le clocher et la coupole de Notre-Dame de la Garde, un admirable dessin à l'estompe. Et les toits des maisons coupant la base de l'églisC; elle vous ap-

paraîtra comme suspendue dans le ciel...

Quelques-unes des ruelles escarpées de la vieille ville portent des noms gracieux de fleurs ou de fruits.

D'autres s'appellent de la Lune blanche, des Marquises, de la Vieille Monnaie, des Quatre Pâtissiers. . . Dans ce quartier tout suinte et chancelle, les murs et les pavés ; puis c'est une débauche de couleurs criardes et de lignes brisées. Mais rien n'y semble répugnant ou triste, ni la misère, ni la laideur...

Dans une échoppe, une brunette lève les plus beaux yeux du monde, en plumant un poulet. Des vieilles ratatinées qui trottinent vendent des pommes d'amour qui sont de bien jolies petites tomates. Garez-vous ! un âne nain arrive au galop, en traînant une charrette. Au fond de ce dédale, par-dessus un fouillis de pignons, un vieux clocher poreux dresse sa croix de fer. Des femmes passent, un panier sur la tête, en balançant les hanches. Des Italiennes, lourdes, les cheveux lissés sur les tempes, de gros anneaux aux oreilles, semblent,

avec leurs châles et leurs fichus, laisser en marchant comme une traînée bigarrée.

Je fais les cent pas sur une petite place surannée où il y a de la proportion. Des laveuses sont là groupées autour d'une sorte de bassin qu'alimente une fontaine couverte de mousse. De très vieux platanes, fort beaux, entourent la place ; ils ont le tronc marbré d'une infinité de veines et leur feuillage se teint en ce moment, d'un gris légèrement glauque...

Je songe à quelque belle image ancienne aux couleurs presque effacées.

Les kiosques de fleurs qui bordent le Cours Saint-Louis sont presque des pagodes et les marchandes qui y trônent hissées, semblent des idoles, en vérité de bon accueil.

Ces marchandes se tiennent là, avec leurs gros traits et leur peau de bistre, — sans impatience mais toujours prêtes à jacasser. Les roses de toute sorte, les violettes, les œillets vifs, les tendres chrysanthèmes composent le principal de l'étalage, couchés sur un lit de fougères noires et

vertes. Quelques lys aussi, hauts et frêles, émergent à côté, d'un vase étroit, tandis que le houx et le laurier nouent des guirlandes sévères, autour du rebord supérieur des kiosques.

Le crépuscule descend sur le Vieux-Port : ciel vaporeux, mer grise dont la surface bouge à peine. Les bateaux, grands et petits, les felouques, les tartanes, les barques sont là contre les quais, immobiles, avec leurs coques et leurs carènes peinturlurées, leurs iines mâtures, leurs cordages, leurs cheminées noires, blanches ou mi-parties.

Le jour cède peu à peu. Des lumières s'allument le long des maisons ; elles s'allument, éclatent, traînent et tremblent sur l'eau.

Le pavé est glissant, usé, disjoint.

Des marchands de poissons s'y installent, sous de petites lumières qui font de grandes ombres.

Des gars à forte encolure, de lourdes matrones aux nez écrasés, aux ventres énormes, président à la vente.

La nuit gagne la ville. Des gueuses vont et viennent dans les bars, avec

la souplesse de la vague. Des Maltais, des Italiens, des gens à face de négriers stationnent en fumant leur pipe à long tuyau de roseau.

Il pleut doucement.. .

Stendhal visita Marseille en 1837 .

Il y vint par la route d'Aix, en chaise de poste et dans un tourbillon de poussière .

« En été, dit-il, ce pays ne se compose que de coteaux calcinés et d'une poussière qui pénètre partout ; je puis toujours écrire avec le doigt sur les manches de ma redingote. »

Il ne faut pas se figurer que Stendhal déteste le midi. Il aime ce pays où l'ombre est un besoin ; il est fou du naturel de ses habitants, de leur sans façon, de leur manie, prétend-il, de dire ouvertement quelque chose qui peut être désagréable.

Il chante les louanges de Marseille et de ses environs, semés de bastides à la blancheur éblouissante.

Certes, par un temps ensoleillé, ces collines douces que couronnent, de distance à distance, les pins élancés, touffus à la cime, ces platanes four-

rés de lierre, au bord delà route, ces modestes maisons de plaisance d'où s'envole la fumée même &eY Odyssée^ — ce sont un régal non seulement pour les yeux mais en même temps pour l'àme éprise d'eurj'thmie.

Et quant à cette blancheur éblouissanté qui semble avoir frappé Stendhal, qui dira jamais tout son charme idéal et toute sa vertu philosophique ! Pourrais-je oublier ces deux petits cyprès que j'ai vus aux environs d'Aubagne ? Ils se tenaient à l'entrée d'une blanche clôture, avec l'air d'une résignation si gaie !

Stendhal sait goûter les grâces de la Méditerranée.

« Rien n'est propre, dit-il, et pur comme les côtes du golfe de Bandol, que j'apercevais à ma droite, en revenant ce matin à Marseille... »

Et il conclut :

« Un paysage qui reproduirait exactement cette vue passerait pour sec et hors de nature à Paris. »

Le railleur Stendhal ne s'y trompe point. Mais Paris n'est pas coupable.

Il doit savoir à quoi s'en tenir sur la beauté. Son ciel est un miracle de finesse ; la Seine coule avec la simplicité d'un hexamètre homérique, et les

bois de ses environs sont dignes de servir de sanctuaire aux Muses et à la déesse-vierge, Diane au manteau de pourpre, qui pare son épaule d'un carquois.

Moi aussi j'ai admiré le golfe de Bandol et toute cette côte aiguë. Je la préfère à la molle Rhiera, riche en jardins où pendent les citrons d'or.

Mais que voulez-vous ? Tenez : esthétiquement le paysage attique efface tout. Cependant, ils sont nombreux, même là-bas, ceux qui trouvent que l'Hymette manque d'arbres.

Un jour, une Athéniennemeleconfessa.

— Madame, lui dis-je, j'ai l'honneur de connaître un brasseur suisse lequel partage votre sentiment.

Ce brasseur et cette belle Athénienne avaient peut-être raison, à leur manière.

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