LE PEINTRE PEUT ET DOIT ÉCRIRE
L^'homme s^instruit par les livres, par les inscriptions, par les signes, qui expriment des pensées ou des faits. Si le savant n^a pas la clef de certains caractères ils restent inexpliqués par lui ; il n'en sera pas de même pour le peintre qui, familier avec un langage plus universel ne sera jamais arrêté, il lui suffira de voir un fragment de sculpture ou le dessin d^une lettre pour rétablir les moeurs et les usages d-'un peuple, et là, où le signe est ténébreux pour le savant, l'artiste, lui, nage dans des flots de lumière.
Je ne prétends pas dire que la lettre n^enseigne pas, mais je veux avant tout faire comprendre que Ton apprend autant si ce n'est plus, .par Fimage.
Rien n'est plus simple que Tuniversel langage de Tart, il n'a pas comme notre langage français vingt-cinq lettres pour former ses mots, il se contente de deux lignes, Tune courbe, et Tautre droite; ces deux lignes incessamment variées , constituent un langage infini.
L'équilibre entre cette courbe et cette ligne droite dont je parle, ou l'abus de la courbe et de la droite, ou bien encore ces indécisions qui ne sont ni des courbes ni des droites, me feront dire à quel degré de civilisation étoit le peuple, ses mœurs, sa férocité ou sa luxure, sa mollesse ou son énergie, sa grandeur ou son infériorité, et je ne me tromperai jamais, et je ne puis pas me tromper.
Gela peut paroître étrange et même impossible, on nie volontiers ce qu'on ne comprend pas, mais moi, j'affirme que cela est, et que ce
qui est le plus exprimé par Tart est véritablement le plus écrit.
C'est ce qui me fait croire (mais en cela je suis partial) que Tartiste est le premier des écrivains et que Técrivain pur et simple comme nous le connoissons, n'est historien, philosophe, ou poète qu'à l'état secondaire; il n^a fait (en le supposant instruit) qu'une philosophie brutale, matérielle, qui ne devroit être qu^une préparation à la suprême philosophie de l'art.
Les plus grands écrivains sont ceux qui décrivent ou peignent le mieux, et peut-être ne sont-ils que des peintres déclassés qui, avec un degré de plus dans l'intelligence humaine auroient pris le divin' langage de Tart de peindre pour exprimer leurs pensées.
La création du poète est augmentée ou diminuée selon rintellig'ence Imaginative de Tauditeur, sa création est vassale, soumise, elle prend son charme de son assimilation avec l'être qui l'a nivelée à sa taille, création élastique, qui s'étend ou cède, création courtisane, qui plaît si elle est belle, mais que n^honore jamais entière-
ment celui qui la possède parce qu^en la possédant il en a fait son esclave.
Quelle différence avec la création du peintre ou du sculpteur qui, déterminée s^impose ; elle peut n^'être pas comprise, mais elle est, son silence poétique captive celui qui la contemple, et, loin d^'être assimilée, elle domine et trouble par sa puissance celui qu^elle enchaîne.
Homère dit, que Nausicaa est belle, tandis que Phidias réalise cette beauté, le divin sculpteur fait acte de Dieu, c^est le véritable créateur.
Homère, Virgile, Schakespeare sont bien grands, mais Phidias, Michel-Ange et Raphaël, leur sont supérieurs, et ce n^'est que la bourbeuse intelligence humaine qui peut les mettre au second rang.
Maintenant, voyons s'il est absolument nécessaire de faire les études universitaires consacrées, lorsque Ton possède déjà cette suprême philosophie donnée par Tétude de Tart.
Pour Tartiste, je crois que c'est complètement inutile, par la raison qu'on ne doit pas aller du plus au moins, et que ce plus étant Tapogée,
il entraîne avec lui le bagage universitaire, qu^il comprend, qu^il juge, et qu^il repousse comme incomplet.
Mais, comme il ne suffit pas d^avancer certaines vérités enfouies depuis des siècles dans le domaine intellectuel, et qui, comme des médailles frustes, ont perdu leur lustre, il faut les expliquer, les nettoyer des souillures du temps, pour qu^on veuille bien les entendre ou les regarder.
Cest ce que je vais faire.
Qu^'est-ce que la philosophie ?
La philosophie est la connoissance de Tensemble et Fart de coordonner, c^est la science supérieure qui résume et donne Tordre en disciplinant toutes les facultés de Tesprit.
Les arts spéciaux, et les sciences peuvent se diviser, tandis que la philosophie est une et indivisible, et son indivision contient le monde.
Elle est riche et bienfaisante, elle est maternelle et protectrice, elle est essentiellement amie de Thomme.
Les sages de la Grèce, les légistes fameux,
les orateurs anciens, les Pères de TÉglise, nos philosophes modernes sont bons à connoître, tous, ont mûrement réfléchi et mènent à la réflexion, mais si grands que soient ces génies, ils sont hommes, et subissent les influences de leur milieu et les misères de leur condition humaine, et forment à leur insu une science de vivre qui leur est propre et qui n^'est nullement universelle, ils sont enfin entachés de personnalité.
Je sais que vous direz : étant hommes, ils
s'adressent à des hommes, et, plus sages que la moyenne, ils peuvent servir de tuteurs à ceux qui lés consultent; oui, c'est vrai, et comme vous j'admels leurs bienfaits, mais il est une sagesse universelle qui n'émane pas de l'homme et peut guider, c'est la sagesse de la nature; à cela vous allez me répondre que c'est justement cette connoissance de la nature que le philosophe enseigne et fait comprendre ; allons donc, voilà ou je vous attendois : . Votre sage, ditesvous, explique, transmet, c'est un interprète, un traducteur; eh bien, si je suis artiste, s
je reste clans une communion incessante avec rÉternel? Son souffle me guide et m^enflamme, et ce maître des maîtres me donne une unité que ne sauroient me donner les plus sages de mon espèce.
Voilà pourquoi Tartiste fait une philosophie supérieure à celle du lettré; Tun est enseigné par des hommes, l'autre est enseigné par son Dieu. ....
Parlons de la connoissance du langage et de sa direction.
Pour bien écrire, il faut avant tout, avoir le sentiment de la conséquence, c'est ce qui donne ce qu'on appelle la logique, et c'est aussi ce même sentiment qui fait écrire en bon français, parce que des pensées découlent d'une idée mère, comme des mots bien placés découlent d'un principe.
La science recommande une grande netteté dans l'exposition du sujet, puis, un développement complet de la chose exposée, et un résumé ferme et concis pour péroraison; c'est bien, mais cette recommandation est futile, car
il me semble entendre un pédagogue engager son disciple à se servir de ses pieds pour marcher.
L^esprit a ses lois d^'équilibre comme la matière, et vous n^avez pas plus besoin d'enseigner l'homme à prendre son centre de gravité intellectuel, que vous n'avez à le diriger pour qu'il trouve son équilibre corporel.
Parlons aussi de la mesure, de l'euphonie cela me paroît plus impossible encore à professer, on a, ou on n'a pas l'oreille juste, on a, ou on n'a pas le sentiment musical.
Pour ne pas m'égarer, je reviendrai toujours à mon peintre, qui comprendra sans peine la nécessité de l'ordre dans la production littéraire, parce qu'il sait que la nature procède avec ordre, qu'elle se déroule lentement et.avec suite ; il prendra mieux qu'un lettré son discours par la racine; il le fortifiera par sa culture, et saura mieux qu'un autre nous éblouir par sa floraison.
Quant à la mesure, l'euphonie, le geste si important chez l'orateur, et cette musique de la
parole qui donne tant de charme à la pensée ; soyez certain que le véritable artiste sera toujours maître dans ces dernières qualités.
Nous pouvons donc conclure, que Tartiste est plus universellement instruit que le lettré universitaire, et que, par cette raison ce n^'est pas chez lui une audace d^écrire, mais bien un devoir qui le met à son véritable rang.
Ce premier point établi, je passe à un ordre d'idées qui naissent tout naturellement de celles que je viens d'exposer.
. Les artistes n'ont pas toujours su garder leur rang ; et nous pouvons juger de l'infériorité de l'art par ce manque de dignité.
Les statuaires de l'antiquité représentent leurs dieux ou des sujets qu'ils créent; mais vous ne les voyez jamais cherchant à reproduire telle ou telle image inventée par un poète, ils se sentent trop forts, trop dignes, pour se faire les traducteurs de leurs égaux; suffisamment riches de leur butin, ils vivent d'eux-mêmes.
Le sublime moyen â^e prend la passion pour poëme. Peintres et poètes cherchent à retracer
les douleurs de leur Dieu et se garderoient bien de choir de Timitation divine à Timitation humaine.
Les grands peintres de la renaissance ont une poésie qui leur est personnelle et évitent de donner des contre-épreuves du Dante et de FArioste.
Cette déchéance dans les rôles est essentiellement moderne. Nos peintres déchus, pauvres d'organisation, vont demander aux poètes leurs ressources Imaginatives, et nous voyons sur nos livrets : sujet tiré de Byron, sujet tiré de Goethe, etc.
Un instant les arts se relèvent, un homme comme David paroît^ pour rendre à Timage sa sublime éloquence, hélas! cette lumière est de courte durée et nous voyons reparoître dans nos tableaux les créations de nos poètes anciens et modernes.
Ces languissants moyens poétiques s^'é teignent bientôt, pour faire place à la matière qui, à son tour, donne le réalisme, qui est plutôt un état qu^un art.
J^ai voulu par cet exposé vous mettre en garde contre cette ornière moderne dans laquelle beaucoup se laissent tomber, je veux vous faire fuir ces prétendues béquilles poétiques qui ne soutiennent pas, mais qui font tou-" jours tomber.
N^oubliez pas que les moyens d'un peintre sont différents de ceux d'un littérateur^ que ce dernier peut s'étendre et montrer son sujet sous mille faces, qu'il a le présent et le passé et même l'avenir pour lui venir en aide, tandis que le peintre n'a qu'un présent qui doit tout résumer, qu'il doit faire penser ce que l'écrivain explique ; il faut donc pour cela, qu'il ait une force de concentration énorme, c'est cette limite étroite et concentrative, qui donne aux poésies peintes un grand style.
Ce que j'explique me fait revenir aux pensées qui précèdent, et montre encore, que si l'artiste reverse sur l'écrit sa fonction pittoresque, il sera plus sobre de moyens que l'écrivain, et partant de là, moins verbeux.
J'engage le peintre à écrire, pour qu'il se
maintienne constamment dans des expressions de pensées, c'est un régime fortifiant qui le sauve des séductions d'un art trop riche, qui peut vivre de son côté matériel.
Aujourd'hui, nous subissons les effets de cette absence de pensée dans Fart de peindre, cela vient de la nécessité de produire rapidement pour suffire aux besoins commerciaux qui transforment malheureusement nos peintres en artisans.
Mais vous le savez déjà, je ne m'inquiète que de ce qui est Tart véritable et nullement de ce qui est métier.
J'engage encore ceux qui veulent bien me lire, à ne faire aucune concession vis-à-vis de leur conscience artistique, ils en seront récompensés par une véritable supériorité d'exécution, et la supériorité c'est le succès. Si d'une façon imitative, ils s'élèvent au style que donne la pensée, ils seront hautement récompensés par l'estime publique.
Voyez à quel degré d'honneur étoicnt arrivés nos grands artistes de la Révolution et de
TEmpire, qui, produisant pour le peuple entier, en avoient les acclamations, ils étoient populaires, ils étoient nos parures nationales.
C'est la gloire que vous devez ambitionner, non par orgueil, mais pour donner plus de valeur à votre production directrice.
Et je finis en disant :
Ne souffrez jamais qu^'un scribe touche à votre culte, c'est une profanation que vous ne devez pas tolérer.
Votre art, doit être défendu par vous ; pour cela, il faut écrire; et j^'ajoute, qu'il faut écrire encore, afin de rendre impossible ce honteux métier d,e nos ignorants critiques.
Léonard de Vinci — Poussin — Vasari - - Salvator Rosa — Reynolds — vous donnent ce bel exemple.
ysii choisi ma retraite sur le haut d^une colline de laquelle je découvre une grande étendue; mes années, comme ma montagne, me servent pour mieux voir, et je puis dire, que du point où je suis, mon esprit, comme ma vue, perçoivent ce que j'ai traversé.
Là-bas, à Fhorizon, la grande cité se déroule dans toute son étendue, ses dômes dorés font jaillir des étincelles, les bruits de ses bouches d^'airain viennent jusqu^à moi, ses joies, ses fanfares expirent à mes pieds, et les feux de ses fêtes publiques éclairent mon hermitage.
Tout cela vient à moi, comme tamisé, adouci par Tespace qui me permet de tout embrasser sans trouble.
N^est-ce pas là Timage des années, qui, nous éloignant de nos luttes, nous permettent en amoindrissant la sensation, de raconter ce que la passion n^'auroit su décrire.
Villes et campagnes, splendeurs et rusticités, forêts ombreuses composées d'arbres séculaires, terre fraîchement parée par le laboureur, sillons nés dliier qui faites surgir toutes les richesses du sol et les étalez sous les yeux de l'homme comme le marchand montre ses étoffes aux yeux ravis de la jeune fille, lacs, transparents miroirs de la coquette nature, pâturages aux reflets veloutés qui servent de tapis à nos troupeaux, qui plus tard, mettront sous nos pieds les richesses de leurs toisons, champs de blés affolés par le vent, satinés par la brise, bien-aimés du soleil qui les dore à son image,, demeures abritées par le fécond noyer et d'où s'échappent les mugissements de la vache nourricière, frais vergers parés de vos fruits qui rafraîchissez nos lèvres
et laissez butiner nos abeilles, ombre et lumière, brumes et clartés limpides, mystères et richesses palpables, orages et ciels radieux, tout se déroule à ma vue.
Nature immense, pleine de variété, tu me montres tes trésors, ils se déploient devant mes yeux et, chose étrange, comme dans une galerie, cette immense musée de Tair et de Tespace semble contenir toutes les œuvres de nos maîtres.
Ici, je vois les mâles fiertés du Poussin, là, les splendeurs du Claude ; ces forêts cachent la solitude de Huysmans, et ces eaux murmurent le nom de Ruisdaël; et là encore, ces rochers caverneux, ces désolations nées de la fureur des éléments et de la perversité humaine soupirent
le nom de Salvator Écoutez ces ébats
joyeux, entendez ces chants d^oiseaux et de femmes, voyez ce beau rayon de soleil qui fait éclore les tendresses du cœur, c^est le charmant Watteau.
Et toi, divin Raphaël, tu m^apparois lorsque la nature sort de son bain de rosée, rafraîchie.
réhabilitée pas son chaste repos de la nuit; mais cette nature reposée est forte, elle est ardente, elle a des étreintes d^amante, elle embrase, elle féconde, et je vois le Titien dans ce Relire de passion et d^'amour.
Bembrandt est là aussi, avec ses magies d^ombres et de lumières, ses rusticités poétiques, ses sites et ses hommes éprouvés par les tempêtes; il gémit comme le vent, il pleure comme Forage. . .
Enfin ils sont tous devant moi, l^illusion est complète, ce n'est plus seulement la nature, tout ce que j'admire et peint, il n'y a pas à s'y tromper, c'est bien la touche heurtée de Salvator Rosa ou le style écrit du Poussin, voilà bien les formes juvéniles de Raphaël , et là , là , ces riches demi-teintes enveloppées d'or sont peintes par Titien, n'est-ce pas? C'est la nature splendidement représentée, ou si c'est la nature, c'est elle splendidement expliquée par nos maîtres.
Eh bien, acceptons ce mélange des choses
et de leur célébration, cette communion de la nature avec ses interprètes et, fervants néophytes, interrogeons les grands -prêtres de rart.