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NICOLAS POUSSIN

La beauté vient du ciel, de la clarté. Le plus beau est le plus inondé de lumière.

Ce qui pour nous fait naître la beauté, c^est raccord de la sève terrestre avec la lumière, sève , qui à un certain degré de vitalité peut prendre la livrée du jour, de la clarté, de la lumière.

Ceux qui sont nés de la lumière vivent de la lumière.

Ceux qui sont nés de la lumière de Tesprit vivent de la lumière de Tesprit.

Les brillantes couleurs naissent du prisme.

Les grands génies sont nés des prismes de rame.

Ces élus de la lumière sont sains et saints, ils reçoivent des clartés de rinfini et rayonnent à leur tour des grâces qu'ils reçoivent.

Leurs beautés charment, leurs chants ravissent, devenus pour nous par cette élection nouvelle les interprètes de ce monde de lumière qui nous... éblouit, ils ont des échos qui nous sont perceptibles, ils nous aident à comprendre, ils nous aident à monter.

Tout se reflète dans leurs beaux yeux limpides, agiles et forts, ils franchissent élégamment les plus grands obstacles.

Esprits lumineux, diamants de Tâme, électricité de rinconnu que ne franchissez- vous pas; vos élans vers le ciel épouvantent les craintifs, les bourbeux qui s'unissent pour vous faire choir dans leur fange, mais vous, enfants de lumière, vous protégez encore ceux qui vous offensent

Les marais fangeux, les terrains arides, les

solitudes déshonorées, ce qui n^est, ni du joui% ni de la nuit, ce qui est privé d'air et de soleil, les monstres nés de Thumidité qui fuient à Taspect de la lumière, qui à son tour, disperse leur communauté du sombre, du gris, du douteux, du honteux. . . ce qui n^a pas encore les conditions de la viB avouable, ou ce qui a perdu les principes de la vie saine, la larve, ou le lépreux. La plante vénéneuse qui est funeste, parce qu^elle n'est pas encore formée, qui corrom'pt, parce qu'*elle n^est pas encore assainie, qui tue, parce qu'elle est encore du domaine de la mort... ou bien encore, Tinfirme qui maudit et veut entraîner dans son châtiment celui qui est mieux doué que lui, la laideur qui n'est que la convulsion de rêtre châtié mis à l'état latent, tout ce qui suinte, tout ce qui grouille, tout ce qui inspire un sentiment de dégoût, ont leurs échos, leurs interprètes, leurs similitudes.

Ces derniers rongent dans l'ombre, ils font mourir les plus beaux fruits, ils font mourir les plus belles fleurs, ils dessèchent les plus splendides ombrages.

Ils ont Tunion donnée par la rage rongeuse, et la brutalité de ceux qui fonctionnent et ne comprennent pas.

Êtres sans cervelles ils voient parfois avec de gros yeux glauques et marécageux, mais ils ne pensent jamais, ou, si ils veulent penser, ils éclatent sous les pieds du bœuf qui fait partie de leur idéal.

Je les tiens en tel mépris que je ne veux pas les nommer. Si toi qui me lis, tu les reconnois sans leurs noms et la désignation de Jeurs tableaux, c'est qu^alors je n'aurai pas été aveuglé par mon antipathie ou que cette antipathie sera justifiée.

Esprits de lumière je reviens à vous ;, voyants, parlez-moi, instruisez-moi^, guidez-moi.

Toi, le plus fier, le plus audacieux, aigle de Tart, emporte-moi dans les serres de ton esprit; fais-moi sentir les mâles saveurs des vastes solitudes, montre-moi les grandeurs d'une terre négligée par Thomme; montre-moi la nature saine et robuste; montre-moi ses torrents, ses

eaux limpides; entraîne-moi sous ces arbres, au feuillage sombre; remplis mon âme chétive de nobles terreurs; monte, monte encore, dépasse ces nuages ; là, sur ce sommet de rocher dénudé, laisse-moi frémir en écoutant les bruits du tonnerre... Mais je ne me trompe, pas, ce rocher, ce géant, c^'est Polyphème, il soupire et module un chant plein de larmes; pauvre colosse, emblème de la force, toi aussi tu ressens les profondes blessures de Tamour (1).

Mon regard plonge dans cette immense vallée, des forêts se déroulent à ma vue et font moutonner au loin les crêtes de leurs arbres ; les nuages à leur tour répètent en flocons argentés ces caprices de verdure. Je voudrais me plonger dans ces richesses. ; . . . Quel est ce nuage noir qui s'avance, il apporte une note fatale et semble mettre sur ces splendeurs terrestres le paraphe de la tempête... Le tonnerre gronde au loin, le vent mugit et menace, et toi,

(1) Composition de Polyphènie.

grand esprit, tu murmures à mes oreilles des avertissements terribles comme ceux de la foudre.

Un grand cri a retenti : Jes échos Tout apporté jusqu'à nous, descendons la montagne pour connoître. Les hommes fuient, les femmes entraînent leurs enfants ; il est inutile de les interroger, ils ne répondroient pas et fuient toujours... Les regards qu'ils jettent en arrière nous guident. Un serpent monstrueux disparoît, il laisse une victime : un homme jeune encore revenoit d'un petit voyage, il étoit content de son résultat, et, au moment d'être heureux en retrouvant sa femme et ses enfants, il revoit à leur surprise, à leur joie, tout en rafraîchissant ses pieds dans Teau limpide de ce charmant ruisseau. Mais le monstre est là, jl surgit; au tendre sourire né de l'heureux rêve succède la morsure empoisonnée (1)

Fuyons aussi, courrons vers cette ville, si

(1) Composition où l'on voit un homme étouffé par un serpent. "

splendide, des chariots sillonnent les routes, des courriers vont et viennent, des hommes se baignent dans les eaux du fleuve, des êtres jeunes se promettent un amour éternel; plus loin, sur Tautre rive, des prêtres encensent leurs dieux... Ah! on respii'e ici, nous sommes sauvés; non, médit mon guide, le danger est plus grand, celui qui t^a tant effrayé n^'a perdu que la vie, ici, tu perdrois ton âme. Fuis cette ville, crois-moi, tout ce que tu vois est duplicité, mensonges ; ces êtres que tu regardes ont en eux le venin qui tue Famé; ces chariots transportent des produits frelatés, ces courriers vont porter la trahison, et cette femme, que tu vois si gracieusement sourire à celui qui . l'aime, complote sa mort. Et là, ces hommes qui affichent tant de joie et de* luxe masquent leur ruine, tandis que ces prêtres que tu supposes croyants, dépouillent des dupes... Détourne-toi, vois cette pauvre femme, qui, en ramassant ces ossements, inonde ses mains de larmes, c'est une vieille nourrice, elle recueille la dépouille de Phocion qui voulut le bien de ses semblables et

qui pour ce fait fut jeté aux gémonies (1). — Esprit, tu m^'épouvantes. — Rassure-toi, car je ne veux que te mettre en garde contre la fausseté de ce monde et te rappeler incessamment que notre vie terrestre n^est qu'une épreuve qu'ail faut subir, et que le seul soin de Thomme doit être de garder son âme et de Taider à son rapprochement vers son Dieu.

D'ici, je vois une cité qui se reflète dans les eaux do ce fleuve, ces murs fragiles disparoîtront, dis-tu, lorsque la nature reprendra ses •droits, et ces eaux, toujours aussi belles, aussi calmes, serviront de miroir à d'autres rivages.

Tu me fais voir Diogène, oui, ce doit être lui, ce n'est, pas cet être ignoble, ce cynique composé par de vulgaires traditions, c'est un vrai sage qui repousse une futile invention humaine, c'est bien l'homme de la nature, il en a toute la majesté, et je comprends bien, devant cette figure auguste, la passion de Laïs pour ce philosophe, qui luttoit de magnificence avec les élégants de la Grèce, en opposant à leurs oripeaux

(1) Composition de Phocion.

mondains les sublimes parures d'une grande âme(l).

Orphée chante, il s'abandonne et se berce aux douces poésies de son coeur. Le temps est tiède, Tair est embaumé. Sa tête est couronnée de lauriers en fleurs ; près de lui, ses amis couchés sur des terrains moussus jouissent du charme de ses chants. Tout est bonheur, tout est douce quiétude ; la compagne aimée est là, de ses belles mains elle compose un bouquet qui deviendra le compagnon de leur intimité... Chante... chante, poëte, exalte-toi dans ton bonheur, enveloppe-toi des illusions de ta pensée, crois à la possibilité de la félicité sur terre et ne doute pas qu'elle est le fruit d'une aimable

raison. Chante, chante Un râle sinistre fait

pâlir les visages. Tous ont ressenti cette commotion qui bouleverse les entrailles. . . Orphée, guidé

par son cœur, s'élance Morte ! . . . morte ! . . .

Non, ce n'est pas possible ; quoi, l'aimée, l'amante, la lumière de son âme, le parfum de sa

(1) Composition du Diogène.

vie, celle pour laquelle il vouloit être acclamé, celle quil'inspiroit et aux pieds de laquelle il apportoit ses couronnes comme un tribut qui lui étoit dû, celle qui presque à Tinstant même étoit pleine de vie, éclatante de fraîcheur et de beauté, et dont le cœur palpitoit pour lui, est morte... morte !... Oh non, non ; il se révolte, il ne veut pas croire à cette atroce réalité. Eurydice! Euridice! entends-moi... Eurydyce ! mon adorée, réponds-moi. Hélas! ce n^est plu s Eurydice, et rimplacable mort ne répond rien... (1).

Maître, tu fouilles les entrailles du passé, chercheur infatigable tu reviens les mains pleines d^'exemples admirables. Tu les retraces sur tes sublimes toiles pour convaincre et ramener au bien. Tu mets à contribution la Grèce et ses sages, Rome et ses héros.

La Genèse te mène à ton Dieu, là, tu te reposes, tu te délectes en écoutant sa divine morale; devenu son apôtre, tu le suis depuis le Jourdain

(1) Composition ûVrp/iée.

jusqu'à la Scène. Tu nous retraces ses célestes paroles, ses adorables paraboles, ses tendresses et celles qu'il inspire, mais ton cœur et ta main se refusent à retracer sa Passion ; il y a bien je le sais une Passion signée de ton nom et gravée par Stella, mais cela me paroît apocryphe, je n'y reconnois pas ton style, et ce n'est qu'une lourde imitation de ton génie.

Tu es bien l'apôtre de ton divin maître ; comme lui, tu châties l'orgueilleux et relèves celui qui est humble ; tu aimes la vérité et démasques le mensonge, tu donnes beaucoup à la terre et ne prends rien à la terre. Comme la mère féconde tu nourris et protèges ceux qui te déchirent le sein. Mais un jour, et cela à la fin de ton existence, l'âme abreuvée des désespérances de la vie, tu retraces d'une main débile et testamentaire ton sublime Déluge pour t'associer au châtiment de l'Éternel.

Esprit vaste et pénétrant, ton long séjour icibas t'a bien fait connoître l'homme; tu l'as vu misérable et plein d'orgueil, lâche et fanfaron, prodigue par vanité, avare par stupidité, glo-

rieux de ses vices, honteux de ses bons instincts. Tu Tas vu fangeux et n'ainfiant que la fange, ta misanthropie tardive se révolte, et tu châties cette humanité trouble.

Tout succombe, mais Ta varice surnage encore, et là, sur ce rocher, ce reptile qui rampe, ce symbole de tous les crimes, cet infâme emblème de Tenvie, tu nous indiques que tout cela restera sur la terre

Ton oeuvre pleure, et nous qui Tadmirons nous pleurons aussi. La lumière est triplement voilée, tu nous rappelles par ce grand disque blafard ce soleil qui faisoit tout vivre, ce ciel, cette immensité, ces mondes lumineux qui nous donnoient Tespérance; car tu le sais, toi, le bonheur ne vient pas de nous; la clarté, la joie, la vie ne nous appartiennent pas, le soleil épure et fait vivre notre fange, ces belles étoiles qui scintillent semblent nous convier et attirer de nous ce qui n'est pas de ce globe; oui, tu nous montres ce que seroit notre monde sans la lumière, réduit à ses ressources ; je le vois maintenant, tout meurt sans elle; ces funèbres man-

teaux de nuages qui nous cachent les cieux nous ramènent à nos misères terrestres, et par cette image terrible de ton déluge, tu nous fais comprendre que ce globe' n^'est qu''un éclat de boue lancé dans rÉternité (1).

Esprit ailé, tu vas de la terre au ciel, tu vois tout, tu compares tout, tu enseignes pour convaincre, et si tu frappes, c^est par désespoir.

(1) Composition du Déluge.

ENSEIGNEMENT

SUR LA MANIÈRE DE PEINDRE

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