DES PEINTRES QUE JE N'AIME PAS
On sera, j'en suis certain, très-surpris dans un siècle ou deux, de Timmense différence de nos artistes actuels avec les peintres de la révolution française, de la grandeur de ces derniers comparés à la petitesse de ceux de nos jours. On sera, dis-je, étonné des résultats donnés par des appétits de gloire, par ces désirs de doter le pays de grandes œuvres, par cet amour de l'art avant tout> auquel succède l'amour du gain et un art purement mercantil où Témulation, pour mieux faire^ est remplacée par la rage de mieux vendre, où la solidarité du mérite est remplacée par la solidarité commerciale.
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j^ai dit qii^il y avoit des réputations surfaites par des gens de métier, qui se servent de mauvais peintres, comme les courtisanes s^'encadrent de laidrons pour faire valoir leurs charmes équivoques.
C'est le même motif qui fait que ces artistes choisissent toujours deux ou trois prétendus talents, qui servent de repoussoirs pour faire valoir leurs infimes productions.
Vous entendez parfois des exclamations comme celles-ci : Oh ! adorable Ignace ! oh ! sublime Nicodème ! oh ! divin Pancrace ! parce que ces fervents admirateurs sont bien persuadés qu'Ignace est imbécile, que Nicodème est fou, et que Pancrace est stupide; mais que, vantés par eux, Pacheteur, c'est-à-dire le dieu de ces messieurs, établira, grâce à leur stratagème, une comparaison entre Ignace et Croutasson, et que ce parallèle sera tout à l'avantage de Groutasson.
Vous remarquerez encore, que jamais vous n'entendez ces mêmes éclats admiratifs pour des talents incontestables. Decamps et bien d'autres disparoissent du tapis, pourquoi! Ah! c'est que
Decamps met de suite Groutasson à son plan, et que Groutasson n'aime pas la place qu''il mérite.
Revenons maintenant à cette ligne de séparation qui marque, selon moi, les dernières lueurs de Tart français, art éminemment intelligent et poétique; art causeur, art éloquent qui entraîne dans le domaine de la pensée; art lettré qui, tout en restant français, s^'augmente des échos des beautés traditionnelles; art de salon, qui recevoit Taristocratie de Tintelligence; art proscrit aujourd'hui par la plèbe qui a tout envahi et qui repousse violemment, brutalement la noblesse artistique.
Decamps, ce vrai maître moderne, fut, et est encore très-combattu par une multitude qui vit des miettes de sa table. Gabat, si naïf et si poëte à ses débuts, fut très-trouble; Marilhat, comme le daim blessé, devoit mourir. Au reste, c'est Hiistoire de tous les temps. Léonard de Vinci est expatrié par Tenvie; Michel- Ange et Raphaël ne peuvent résister que défendus, qu'ils sont, par la puissance des papes ; Poussin fuit la ja-
lousie des peintres médiocres; Lesueur, pour les mêmes causes, se retire chez les Chartreux; Molière, autre grand peintre à sa façon, n^'auroit jamais pu résister à ses détracteurs sans Tappui que lui donnoit Louis XIV.
Tous ces grands esprits producteurs succombent sous les intrigues des impuissants lorsqu'ils ne sont pas défendus par des forces redoutables.
Je voulois ne parler que de ce que j'aime, mais Tenvie a donné une si grande importance à certains noms , que je ne puis me dispenser d'en parler.
Je n'admets pas la critique dans l'art, parce que les véritables artistes. donnent toujours ce qu'ils peuvent donner ; il est donc inutile de leur demander plus qu'ils ne donnent, il est donc cruel de frapper ceux qui font tout pour nous plaire.
Oui, la critique est odieuse, il faudroit la rayer du bagage artistique, et j'avoue qu'il m'est bien pénible de descendre jusqu'à elle; si
je le fais, ce n^'est pas pour blâmer tel ou tel peintre, mais bien pour dévoiler telles ou telles manœuvres. Si la honteuse spéculation, unie à Tenvie, n''avoient pas exalté des talents infimes, je serois bienveillant là où je suis sévère; mais cette indulgence n'est plus possible aujourd'hui que Tart est sérieusement compromis ; il faut , lorsque Tédifice est menacé, prendre des moyens francs, énergiques, pour trancher, pour séparer; attendre plus longtemps, c'est vouloir tout perdre, ou rester avec le remords de n^'avoir rien fait pour sauver.
Croyez qu'il est peu agréable de manger d^un plat que Ton déteste, ou de regarder ce qui vous fait horreur. Vous qui me lisez, vous n^avez pas été sans rencontrer de ces malheureux mutilés qui étalent leurs plaies; vous regardez, puis, vous détournez votre vue ; mais votre impression a été si pénible, que vous croyez qu^'une seconde inspection diminuera votre dégoût et, de regard en regard, entraîné par le vertige de rhorrible, vous restez comme cloué devant votre épouvante.
Voilà comme certaines peintures m^'affectent, vous voyez que pour en parler il faut que je me fasse violence; aussi j'espère que ma bonne volonté plaidera en ma faveur et me fera pardonner mes colères.
Je ne sais pas être tiède en fait d^'art. Je m^'enflamme à la vue de ce qui me paroît beau et cherche à rendre à celui qui a su me charmer une par lie du bonheur que j^'en ai reçu; et, par une disposition singulière, dont je m^applaudis, je ne vois pas ce qui me sembleroit laid; j'en ai comme le flair ; un coin de toile, une signature mise d'une certaine façon, encore moins, car je crois avoir l'instinct d'un chien pour la mauvaise peinture, elle m'indispose et me fait hurler avant de paroître , et si , comme dans cette circonstance, je suis forcé de regarder ce qui m'est antipathique, tout ce que j'ai en moi se hérisse, et je n'ai plus que la volonté de fuir.
Aussi n'ai-je qu'un désir, c'est d'en finir de suite.