MONSIEUR
Il n^avoit rien de ce qui fait un maître, mais il avoit beaucoup de ce qui laisse un homme dans les rangs inférieurs, cependant il étoit loin d^'être médiocre.
Courageux comme la fourmi, il apportoit à ce qu^'il produisoit les ressources qu'il pouvoit percevoir de la nature et des anciens maîtres. Il avoit aussi grossi son butin des richesses coloratives empruntées à Decamps et demandoit encore au hasard, à Tinsistançe, ce que son intelligence ténébreuse lui refusoit. Mendiant intellectuel, il liardoit avec ses ressources et avoit
cette économie sordide, inséparable de la pauvreté de moyens, mais qui, avec le temps, donne un petit avoir.
Son succès, quoique illégitime, fut très-grand parmi ses nombreux confrères. Les élèves peintres, qui voyoient dans ses peintures la nature comme ils la voyoient eux-mêmes, Tacclamèrent. Les peintres qui jugèrent ses insuffisances le prônèrent volontiers. Les critiques, qui ne vivent que de discussions, tartinèrent à bouche que veux-tu; et de toutes ces pièces et morceaux on fabriqua un faux grand homme.
Le pauvre ou le riche diable se prit au sérieux; il crut ses indécisions inutiles, enhardi par les applaudissements, il voulut peindre d^'abondance et Ton vit alors des tartines peintes répondre à des tartines écrites; et Fon vit aussi que lorsque ce fétiche s'avouoit il n^'avouoit pas grand'chose.
Je puis écrire ce que je pense sans porter atteinte à la réputation de ce paysagiste. Aujourd'hui il est garanti par la spéculation, ses tableaux sont des valeurs cotées, les possesseurs
ont intérêt à les maintenir à leur prix ou à les augmenter, si cela leur est possible, et malheureusement rien ne leur est impossible.
Je sors d^une exposition qui précède une vente, et là, j'ai revu un tableau de ce trop fameux peintre; c'est, au dire de ses admirateurs, son chef-d'œuvre. Eh bien! j'affirme que ce qui devroit être le feuillage de ses arbres ressemble à une tige de botte de gendarme clouée sur une planche. Il me semble que lorsqu'on est paysagiste on doit, par état, aimer la verdure et non la noi7''dure; il n'y a vraiment, dans le tableau dont je parle, que des terrains à peu près bien et des figures détestables, ce qui n'empêchera pas cette toile (grâce aux raisons que j'explique plus haut) de monter à un prix élevé.
Toujours comme la fourmi, un coin lui safiît, tandis que l'étendue le trouble; il lui fkut un grès, quelques broussailles, et le voilà content. Il copie, il gratte, il recopie, et finit par faire une chose assez remarquable.
Il fut incohérent, ses chemins inextricables vous entraînent dans des cambouis désagréa-
bles, ses troncs d^arbres sont niaisement dessinés, ils sont bébêtes ; son feuillage, lorsqu^il ne s^afflrme pas, représente un amas de tessons de bouteilles, et, lorsqu'il est plus exprimé, il devient lourd et se perce de trous réguliers comme ceux de nos écumoirs. Pour ma part, je n'ai, pour me réjouir devant ces toiles, que des personnages et des animaux qui me rappellent mes joujoux enfantins.
Ses conceptions laissoient le spectateur, et parfois Fauteur, dans le doute; car, on raconte cette petite anecdote :
Un jour Tencadraur de ce peintre ne savoit comment placer le piton du cadre qui faisoit valoir une adorable étude composée d'un terrain et d'un ciel; mais le terrain étoit grisâtre, le ciel étoit verdâtre; qu'est-ce qui est le ciol, quest-ce qui est le terrain? Terrible embarras: il fît cependant son choix. Le maître arrive, qui fut pris d'un fou rire, car l'encadreur s'ctoit trompé ....
On alloit changer le piton, lorsqu'un amateur survint, qui fut, lui, émerveillé de la solidité des
terrains et de la transparence dn ciel; il fit des ofifres d'achat... devant la question de vente si importante, tout fléchit; le piton resta, et chacun
fut satisfait
Il y a dans ce talent beaucoup à dire, beaucoup à rire, et peu pour admirer, et Ton peut dire encore que des efforts inouïs de ce talent incomplet sont sorties quelques curieuses études 0).
(1) Je n'aime pas la stérilité dans l'art : elle m'indispose comme l'insuffisance de la voix chez le chanteur. Cela ne m'empêche pas de reconnoître dans ce portraitiste du paysage une grande honnêteté. Sa servitude me touche et me gêne en même temps, car s'identifier avec de pareilles œuvres, c'est partager l'esclavage de celui qui les produit.
L'art étant une délectation, ne doit rien comporter de pénible.