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MONSIEUR

On sollicitoit la voix d^un de nos célèbres compositeurs pour la réception de je ne sais quel musicien à TAcadémie , et aux qualités du candidat que Fon faisoit valoir on ajoutoit celle d'être un bon enfant. — Diable, diable ! répondit notre maestro; mais Cadet-Roussel aussi étoit un bon enfant, et je ne me rappelle pas qu''il ait jamais sollicité son admission à Tinstitut.

G^est ce qu^on dit du peintre dont je m^occupe*

Ceux qui le connoissent disent qu^il est bien

bon enfant. Si j^en juge par le même tableau

qu^il reproduit depuis trente ans, il est évident que cela dénote une grande égalité d^^humeur; mais aussi cette qualité de bon enfant vient, sans doute, d'une complète insensibilité. Comment, cet homme, pendant trente ans et plus^ badigeonne de sales éponges de cuisine qu'il nous donne pour des arbres, et cela sans sourciller, sans mouvements d'impatience;" pas le moindre coup de pied dans ses vilaines éponges. Quoi! pendant trente ans, toujours ce même fromage à la pie, qui, d'après les initiés, représente un radieux soleil levant, et cela sans se dégoûter du fromage à la pie. Est-il possible qu'un homme, ayant des yeux, ayant des nerfs, fabrique, pendant trente années, d'affreuses poupées, mal habillées à la grecque et célébrant avec leurs têtes de carton, leurs membres de carton, sur des harpes de carton toutes les toiles d'araignées de la nature et cela sans bondir, sans jeter ses toiles au feu Mais, direz-

vous, il est si bon enfant, qu'il ne se fàclie ja-

niais C'est possible, mais il fâche les autres,

et pour ma part je bondis pour lui.

Au reste, c'est bien un de nos supplices modernes d'entendre prôner des tartines qui vous exaspèrent.

Vous regardez tristement un barbouillage gris et lourd et vous entendez :

— Quelle profondeur! quelle finesse! quelle coloration 1 — Vous êtes scandalisé par de gros arbres qui semblent recouverts de housses formées de vieux et mauvais tapis de billard et vous entendez dire : — Comme les feuilles sont légères, comme l'air circule bien dans ces beaux

massifs de verdure — Verdure, ils disent

verdure; on regarde, on se frotte les yeux, on cherche de la verdure et l'on ne trouve qu'un gros drap gris de prisonnier pour toute parure

champêtre

Vous croyez peut-être que c'est fini, attendez, ou, pour mieux dire, entendez encore :

— Quel style poussinesque , comme c'est

maître, et les figures, les figures, oh! ah! on

ne peut rien voir de plus suave, c'est comme

Raphaël, c'est comme l'antique, c'est... c'est...

ce que c^est que d'être bon enfant et d'avoir, comme on dit, un fichu talent.

Pour moi, si je veux comparer ce que fait ce peintre aux grands artistes que j'aime, je trouve que ses œuvres jurent comme pourroit le faire Grasset (1), s'il étoit enchâssé dans l'Olympe.

Je ne puis souffrir, je l'avoue, ces artistes qui usent les défroques grecques, comme les concierges usent et abusent des habits de leurs maîtres.

Si vous êtes un brave homme , et si vous ne voyez pas beaucoup plus loin que votre nez, faites-nous de simples études; si vous êtes pauvre d'imagination, restez pauvre dans vos motifs, vous le faites parfois, et je vous applaudis dans ce rôle.

Mais quittez les lyres et les harpes d-'or; puisque vous êtes paysan , soyez franchement paysan, et cessez surtout de vous endimancher.

Ces idylles de contrebande m'agacent, quoi ! Ce monde de la boutique à cinq sous, qui a du

(1) Comique célèbre pour la grosbeur démesurée de son nez.

son pour sang et du carton pour chair, me représente les brûlantes ardeurs ! Ce peintre n'a donc jamais compris que Gorrége chantoit Tamour, que Titien exaltoit la volupté, que

Rubens rugissoit la passion Pourquoi, je

vous le demande, des bacchantes gelées ? Est-ce pour satisfaire des besoins commerciaux? Est-ce pour contenter les velléités libidineuses de certains amateurs?

Pourquoi tous ces enfants du Ruisseau déguisés à la grecque? Ils n^'en sont que plus laids. Je surmonte ma répulsion pour rinfirme, je subis, jusqu^à un certain degré, la crasse ignorance; mais si le déshérité se couronne de roses et me montre sa jovialité avec ses dents ébréchées, je cesse de le plaindre et je fuis sa laideur.

Après trente ou quarante ans de patience, il faut enfin dire à ce peintre :

Vous êtes un faux poète, vous êtes un faux classique , vous êtes un faux réaliste, vous êtes un faux coloriste, vous êtes un faux grand peintre,, et, à toutes vos faussetés, vous ajoutez

la comédie de la naïveté pour voiler votre vieille ruse.

Je voulois finir par cet artiste qui me paroît bien être ce que nous désignons du titre de paysagiste, c'est-à-dire l'impuissant à monter, qui se parque dans un rang modeste ; si celui dont je parle en sort, c'est par le fait d'applaudissements immérités. On lui donne une confiance de laquelle il abuse, et nous montre de combien de marionnettes ridicules seroit peuplée la terre .si les paysagistes s'étoient oubliés comme lui.

Je ne ferai cependant pas à ce talent l'honneur de lui être injuste.

Je veux le prendre comme le chirurgien prend le corps malade. Il devient mon sujet, et je poursuivrai en lui cette terrible maladie qui ronge notre art.

Les peintres emploient une expression pleine de force et de vérité en disant d'un talent qu'il EST, ou n'EST pas; rien n'est plus juste, car il faut un certain degré pour être dans le giron de l'art, lorsque le peintre y arrive il est véritablement artiste et prend sa place, place qui

sera plus ou moins élevée selon la beauté de son talent.

Celui dont je m-'occupe a ce degré qui le fait accepter parmi les vrais peintres. Voyons maintenant le rang qu'ail mérite.

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