‹ PaysageChapitre 3 sur 30 · DU POUSSIN · texte numérisé non relu

DU POUSSIN

Avant de vous enseigner sur Texécution, j^ai voulu vous faire comprendre ce grand maître dans son pur esprit. Maintenant, nous pouvons nous livrer à une observation minutieuse de ses procédés. Heureusement pour nous, il nous reste des documents qui nous éclairent assez pour ne laisser aucun doute, sur sa manière de produire.

Voyons d^abord si ce maître est comme on le suppose un arrangeur, ou, un artiste d^un choix

difficile. Pour moi, c^est tout le contraire, parce que son organisation robuste, son appétit vivace pour la nature, lui font accepter tout ce qui se présente, et Ton est étonné lorsque Ton regarde avec soin ses œuvres, de la modestie de ses moyens. Ceux qui cherchent à Timiter, sont ambitieux dans leurs recherches, leurs montagnes ne sont jamais assez élevées, leurs arbres ne sont jamais trop magnifiques, et c^'est avec surprise que Ton voit, les plus beaux arbres, les plus beaux temples^ les plus beaux vallons donner un aspect misérable, tandis que le premier coin venu rendu par le Poussin devient grandiose sous son pinceau.

Ah ! c'est que ce maître comprend la nature dans ses bases, qu'il la réhabilite dans ses droits, et qu'ayant le sens du vrai, il écarte ce qui est mensonger, pour rendre l'objet qui lui apparoît, dans sa vérité, c'est-à-dire dans sa beauté.

Il aime la nature dans son action, dans sa vitalité; aussi pour la rendre il la surprend au vol, il l'observe et aide sa mémoire par ces cro-

quis rapides qui n'ont de signification que pour ceux qui les ont faits. Croquis notes, croquis point de repère, qui sont on ne peut plus précieux, et desquels le Poussin tiroit un merveilleux parti.

Avec sa science du corps humain, sa connoissance des beautés de l'antiquité, son savoir des règles architecturales, il créoit un monde de maquettes qu'il faisoit agir et qu'il drapoit non pas selon ses fantaisies, mais selon les renseignements qui lui avoiejit été donnés par l'abondante nature.

Ces croquis si rapides et presque informes^ se transformoient en maquettes précises qui, placées dans l'effet qu'indiquoit la nature d'une façon fugitive, restoient immobiles, pour donner au peintre tout le loisir nécessaire à une exécution parfaite.

De là naissent ces beaux dessins que nous admirons au Louvre, qui devenoient à leur tour, les matrices de ces merveilleux tableaux.

Ainsi, vous le voyez, ce dieu de l'art, part du

chaos, et sa puissance crée un monde que Ton nomme Poussinesque.

Cette façon de procéder me paroît surtout excellente pour le paysage, qui ne peut se copier sur place que par des croquis, ou des pochades très-rapidement faits, puisque le soleil se déplaçant incessamment, change incessamment Tohjet que Ton veut reproduire. Il n^y a de possible que les effets gris, qui beaucoup moins changeants peuvent se peindre. Mais Teffet gris n^est que la nature voilée, et nous savons tous, que la fête ou la beauté du spectacle ne commence qu'avec Tapparition du soleil ; c^'est donc cette lumière qu^ii faut rendre, sans elle tout est mort, c'est elle qui fait vivre, elle anime même le sombre, même le gris, et j'affirme que celui qui dans ses œuvres ne se montre pas amant de la lumière est indigne du nom d'artiste.

A cela, il faut ajouter une véritable interprétation pour éviter les détails infinis, et c'est en cela que le Poussin est un guide précieux.

Vous savez que Tarbre gigantesque lorsqu'il est vu par le petit bout de la lorgnette prend un

aspect mignon qui détruit sa majesté pour faire place à une espèce de jouet d^enfant. Ses feuilles deviennent des perles, ses branches des aiguilles, ses rusticités des gentillesses. Vous voyez que rimpression véritable est détruite, et cependant Tobjet n^a changé que de proportion.

Gomment faire?... Regardez le Poussin.

Il dessine son arbre dans sa silhouette, il en établit bien la physionomie de contojir et de constructivité, puis il évite la multiplicité et met trois ou la nature donne trente. Ce trois (nombre fictif) est la limite qui lui permet de rendre la nature dans ses lois constitutives, je veux dire, la lumière, la demi-teinte et Tombre^ les plans différents, et les différentes bases coloratrves.

Un feuillage innombrable sera représenté par quelques feuilles, qui, grandies dans leur proportion seront plus parfaites dans leur exécution, et, cessant d^étre des touches épinglées sans signification, deviendront de véritables feuilles. Les branches comme les rusticités

comprises de la même façon conserveront leur caractère.

Prenons exemple sur le tableau du Diogène. Les feuilles du chêne renversé sur le premier plan sont contenues dans une belle masse sombre, quelques-unes se dessinent dans ce doux mystère, elles sont certainement beaucoup plus grandes que la proportion relative ne le comporte ; mais étant rendues avec un soin extrême, nous vo/ons de véritables feuilles de chêne et notre impression devient très-semblable à celle que nous éprouvons devant Timposante nature.

Sa composition où Ton voit un homme étouffé par un serpent , nous dévoile une de ses bases d^exécution, qui n^étoit autre que Técho.

Il y a dans ses œuvres, écho de plans, écho de sentiments ou de drames, écho de facture, écho de lumière.

Il part d'une note vibrante qui se répète d'écho en écho jusqu'à Thorizon.

Tout s'accorde dans son tableau pour accompagner le sentiment principal.

Voyez l'homme qui fuit effrayé, il pousse un

grand cri, ce cri est entendu par une femme qui lave du linge au bord d^'un fleuve ; elle partage Teffroi d^un danger qu^'elle devine et crie elle-même ; son exclamation est déjà amoindrie, elle est de second plan comme celui qu^elle occupe, et, derrière elle, mais plus loin, des individus jouent à la more; ils ont entendu, se retournent;, et s^inquiètent; plus loin encore, d'autres regardent et prennent par leurs gestes rintérêt proportionnel du plan où ils sont placés. Son Ol*phée donne les mêmes échos. Le poëte est heureux, il est riche d'amour et de gloire; son bonheur semble assuré , rien ne paroît devoir le détruire, il est fortement établi, comme les murs de cet immense palais si splendidement construit et garanti par des murailles fortifiées; Hélas! la mort anéantit la félicité de Fhomme comme le feu dévore ce qu'il édifie (1J. . La passion, dévorée à son tour par sa force même, est représentée par Pyrame et Thysbé ; l'orage, comme celui des sens soulevés, brise

(1) Dans la composition dVrphée, un incendie se déclare.

tout sur son passage; l'amour, quoique généreux, est terrible, parce qu'il est aveugle, et ressemble parfois à ce lion qui déchire ce berger (1).

Sa facture est aussi très-admirable comme écho. Les premiers plans sont grands, larges, et de ce point de départ se succèdent des plans différents toujours observés comme perspective, non -seulement dans leurs proportions, mais encore dans leurs touches.

Il procède de même pour sa lumière, elle n'est pas, comme chez beaucoup de peintres, envahissante, presque exclusive, en ne prenant les oppositions foncées que comme parure; non, elle est plus modeste et se répète d'écho en écho par des gradations qui paroissent infinies. Enfin il semble bien choisir son modèle de ces astres plus ou moins brillants du firmament, et, une belle nuit étoilée, vous donnera les conditions d'harmonie d'un tableau du Poussin.

(1) Composition décrite par le Poussin dans ses Lettres à Stella, son ami ; ce tableau étoit destiné au chevalier del Pozzo.

Le style de ce divin maître est si grand, qu'il est élémentaire, il est affirmatif, vibrant, sonore comme Tairain ; sa coloration est de même, il n'aime ni les demi-moyens, ni les demi-tons; il n'est pas délicat, il est fort; il n'est pas sensible, il est juste; il n'est pas fleuri, il est austère. Enfin toutes ses qualités sont de premier ordre et en font un des plus grands peintres du monde.

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