CLAUDE LORRAIN
Voici Taube. le lever du soleil, la lumière; elle est printanière/ ses rayons bondissent dans la campagne, ils sont purs, il sont argentins, ils sont jeunes...
C'est Claude Lorrain, c^est lui-même.
C'est ce peintre enfant, ce peintre de la nature qui ne doit et ne veut rien de ce qu^on appelle la civilisation. Heureux de ses instincts qui sont admirables, il se plonge au sein de la nature sa mère, qu'il adore et qu'il célèbre en chants virgiliens.
Adorable poëtc, ta L'."nquiètes peu de Thomme et cependant tu sais lui dgnner sa vraie place. Poussin, lui, enseigne, châtie; toi, tout entier à ton amour de Tespace, de Tair, de Tinfini, tu regardes rimmanité de haut, elle te paroît bien petite, bien infime, quelquefois tu la pares pour la rendre plus possible dans tes magnificences, tu nous montres Gléopâtre et sa cour, Antoine ou César, mais que deviennent-ils dans tes immensités ! Que deviennent les pompes de Cleopâtre auprès des splendeurs du soleil ! Que devient la puissance de César à côté de la perception de rinfini ! Ils prennent leur véritable place, ils prennent leur véritable rang et se transforment en pucerons ridiculement parés. Le berger plus humble jure moins, mais cependant je suis comme toi, Thomme me gêne dans ces beautés, il m^indispose comme un intrus et je Técarto volontiers. C'est ce que tu fais aussi, tu Téloignes, où, si tu le laisses venir, tu en fais si peu de cas que tu le donnes pardessus le marché (1).
(1) Claude Lorrain disoit : « Je donne mes flgures par dessus le marché. »
Sublime-dédain, sublime satire....
D^'ou viens -tu, où t'es-tu formé ? Ta peinture n^'a pas de précédent, tu échappes aux écoles, aux genres, car tu n^'es pas paysagiste, tu n^es pas peintre de marine, tu n^'es ni peintre d^histoire ni peintre de fantaisies, tu n*es rien de tout, cela, tu es complètement à part, et si Ton me demandoit ce que tu es, je répondrois : Claude est le chaste amant de la lumière.
Comme Tamant tu es exclusif, jaloux des beautés de ta maîtresse, tu la veux seule, sans témoins; tun'aspas besoin comme dans les autres passions des applaudissements de tes semblables, non, au contraire, leur présence t^'inquiète, te trouble, la chère maîtresse n^'a besoin que des tendresses de ton cœur, et toi, tu ne veux que ton idole.
Encore comme Tamant tu prends ombrage de ceux qui veulent partager tes adulations, tu les "déclares faussaires, menteurs, et tu les démasques par ton livre de vérité (1).
(1) Claude Lorrain a fait un livre d'eaux-fortes qui représentent ses œuvres, pour qu'elles ne soient pas confondues avec des
contrefaçons qui le révoltoient.
Tu pouvois te dispenser de cette peine, parce qu^étaiit amoureux, tu ne t^'adresses qu^'à ceux qui le sont eux-mêmes, et que ceux-là ne se trompent pas sur les expressions de la passion.
Ta justification est inutile, tes belles pages suffisent, elles sont inimitables, et il faudroit être bien déshérité pour ne pas te reconnoître.
Cependant, je sais qu'il y a des esprits bien obtus. Je me rappelle un certain académicien qui étoit venu voir mon tableau des Romains de la décadence et qui fut étonné de ne pas trouver dans le tryclinium la trace d'un casque.
— Quoi, disoit-il, pas un casque! un Romain ne peut se passer de casque, il peut être nu, c^est vrai, mais il doit avoir un casque, c^'est le vêtement le plus commode, le plus chaud, le plus indispensable, et qui d'ailleurs fait voir qu'un homme est un Romain, car sans casque on ne sait à quoi s'en tenir.
J'eus beaucoup de peine à le calmer, mais
comme il me gardoit rancune de mon irrévérence des choses traditionnelles il me dit :
— Je devine ce que vous êtes et je suis certain de ne pas me tromper. Tenez, vous aimez Rubens, vous aimez . Rembrandt, vous aimez Watteau, n'est-ce pas?
— En effet, j'adore ces grands maîtres.
— Ah ! nous y voilà ; mais mon pauvre enfant, vous êtes dans le faux jusqu'aux oreilles, car moi qui vous parle, je ne voudrois pas peindre comme votre Rubens qui emploie les tons tout crus sans les mélanger. Quant à votre Rembrandt, j'en sais de belles sur son compte; tenez, nous avions parmi nos confrères un homme qui ne manquoit pas de talent, mais qui cependant n'étoit pas de l'Académie, parce qu'il n'a voit jamais su bien peindre un casque, eh bien, ce peintre prenoit toutes ses têtes peintes manquées, il mettait du brun tout autour, ne laissoit du clair que sur le bout du nez, signoit Rembrandt et vendoit pour tel : et vous comme bien d'autres, vous auriez pris ses toiles pour des originaux.
— Oh non! vous sans doute, mais pas moi.
Cette petite anecdote qui sort un peu de mon cadre, montre qae la précaution du Claude a son utilité, car ces académiciens sont si terribles
Encore une digression, cher et charmant peintre, car je te vois, je te sens vivre et je ne puis m'empêcher de m^épancher en toi. "
Dernièrement on conduisoit un de tes frères à sa dernière demeure terrestre. Des lettrés prononcèrent des discours qui étoient tous semblables et ne varioient que par la prononciation : un ré toit du nez, Tautre de la gorge, celui-là étoit craché, cet autre étoit déclamé. Mais tous, avoient oublié de parler de ce qui intéressoit le peuple venu à ces belles funérailles. Le poëte lyrique si regretté avoit célébré la liberté comprimée, il avoit su réveiller toutes les nobles fibres populaires, aussi étoit-il aimé. Si ce peuple avoit pu parler, il auroit su prouver sa reconnoissance, mais de notre temps comme de tous les temps, le peuple ne parle pas; il y a pour cela des académiciens qui dans cette cir-
constance ont parlé de croches et de doublescroches. Uue diable venoient-ils faire là, je vous le demande ; si encore on avoit enterré une grammaire, j^'aurois compris leur présence.
Le génie n^'a rien à faire avec les académies, il est simple et ses perceptions sont subtiles, il est maternel et ses châtiments sont terribles, il est humble et ses fiertés sont sans limites, il a des naïvetés enfantines et il possède des facultés , prophétiques, enfin le génie est bien l'âme dégagée de mensonge, le génie est de Féternité, il est toujours frais, nouveau, parce qu'ail échappe à notre analyse; cependant on le comprend, on Fadmire, mais il est si grand qu'on ne peut le contenir; il tient de Tinfini....'
Cher génie, aimable Claude, oh î tu es aussi Tenfant chéri du soleil, tu es son ambassadeur, son interprète, c^est sa lumière même, tu vis d'elle, Qu'est ton élément, tu bats des ailes dans ses rayons d'or, tu en es pénétré et tu chantes ton bonheur comme le rossignol célèbre le printemps en fanfares éblouissantes. Tu montes, montes à des hauteurs infinies dans le domaine
du lumineux, tu ignores Tombre, tes transparentes demi-teintes sont reflétées^ imbibées de lumière. Comme Toiseau il te faut Tespace, tu ne vois que le ciel et la mer^ la terre paroit à peine/ tout au plus la branche agitée par Tair ou le mât qui se balance dans les douceurs du vent en inondant sa tête d^azur.... Je devine bien que Tespace et le temps sont possédés par toi, ton esprit plonge dans le passé comme tes yeux plongent dans retendue ; dans ton prisme tu vois plus que nous ne saurions voir, et cependant tu nous fais voir ce que nous ne pourrions voir sans toi... Hélas! je voudrois te suivre et je ne le puis, comme toi il me faudroit des ailes et je sens ma lourde enveloppe qui m^enchaîne
au rivage.
Chante, chante, enveloppe-nous d^harmonie et de lumière
ENSEIGNEMENT
SUR LA MANIÈRE DE PEINDRE