‹ PaysageChapitre 6 sur 30 · DE CLAUDE LORRAIN · texte numérisé non relu

DE CLAUDE LORRAIN

11 est difficile de parler de la manière de peindre du Claude, parce qu^'elle est cachée, mystérieuse ; s^il échappe à une dénomination de genre , il échappe encore à Tanalyse de son procédé; son faii^ est tellement parfait que Touvrier disparoît complètement.

Il semble créer avec de Fair ou de la lumière véritable; ses ombres sont si légères, si réelles qu^elles paraissent se déplacer, et Ton ne peut croire que ses colorations, si justes et si fines, sont obtenues par la palette.

Nous savons par la tradition, qu'il ne peignoit jamais d'après nature, mais qu'il regardoit assis des heures entières sur le rivage, les beautés qu'il vouloit reproduire ; là , s'inondant, s'imprégnant de nature, il la mettoit pour ainsi dire en lui-même, en faisoit sa chose, la portoit dans ses flancs, puis, le jour de Téclosion venu, il donnoit un chef-d'œuvre.

En effet , Claude ne pouvoit copier. Comprenant la nécessité de la transposition (1 ) pour arriver à l'impression donnée par la lumière, il sentoit que cet équilibre pittoresque ne pouvoit se trouver que dans le recueillement de l'atelier.

Il avoit l'amour du fugitif, et peut-être en avoit-il l'amour, parce qu'il sentoit en lui les facultés pour le fixer. Voyez ses eaux, voyez ses profondeurs de ciel,' ses vapeurs d'horizon, tout cela est impalpable, indéfini, tout cela est vrai; et cependant, si on vouloit échantillonner sur nature, on trouveroit difficilement la justification de ses colorations; tandis que beaucoup

(1) Sa transposition est si bien équilibrée qu'elle devient insaisissable comme son exécution.

de nos mauvais peintres, arrivent à Texactitude du ton sans produire de bons effets, et ne donnent que des tableaux criards qui n^ont jamais réclat de la lumière.

Ce que je cherche à faire sentir est si grave que je reviendrai sans cesse sur ce point subtil et difficile à expliquer; mais tenace sur cette vérité artistique, j'aime à croire que j^'arriverai à me faire comprendre.

Vous savez que bien souvent le peintre cherche à rendre Teffet de plein-air, ou la lumière du soleil, pour cela, Tartiste place son modèle dans les conditions voulues. Il copie avec une grande exactitude les tons donnés par la nature, qui, au soleil, sont éclatants dans les lumières, et bleutés dans les ombres, puisque ces ombres sont reflétés par le ciel. Notre peintre, content de sa sincérité, rapporte triomphant son étude au logis; j'en ai vu beaucoup qui, satisfaits de cet échantillonnage laborieux, pensoient qu'on ne pouvoit aller au delà de leur copie ; malheureusement pour eux les spectateurs restoient moins admirateurs et se trouvoient même cho-

qués de la crudité de leurs peintures, tandis qu'eux, fiers de leurs preuves, restoient paisibles et fort semblables à ce brave Picard qui, tranquille, lorsque sa maison brûle, est rassuré parée qu^il a la clef dans sa poche.

Si ces peintres avoient eu le sentiment artistique plus développé, ils auroient senti que rétude déplacée et mise dans les conditions d'un jour normal, c^est-à-dire éclairée par un jour d'intérieur, perdoit son éclat, parce que ses ombres devenoient insuffisantes pour faire valoir ses lumières, et que d'autre part, ses lumières trop colorées, trop entières, devenoient noires.

C'est alors que la transposition colorative devient nécessaire, c'est alors qu'il faut que l'art remplace la copie, c^est alors qu'il faut être doué.

C'est ce qui fait aussi naître cette guerre incessante de la plèbe artistique, qui, bornée, ne voit que comme le Picard dont je parle, et préfère accuser les artistes véritables de charlatanisme que d'avouer sa niaiserie.

Si dans cette transposition vous voulez donner plus de force aux tons bleutés des ombres, vous tombez de suite dans les tons noirs et plombés, parce que le gris est opaque de sa nature et devient affreux lorsqu^il dépasse un certain degré d'^intensité; alors comment faire? Eh bien, vous ferez comme le Claude, vous remplacerez vos bleus ou vos gris par des tons ambrés, et là, où le ton gris ne donne que deux notes vibrantes dans Toctave, le ton ambré lui, vous en donnera huit.

Nous reviendrons encore sur cette question en parlant de notre peintre Decamps, il me sera plus facile de me faire comprendre avec lui parce qu^étant violent dans son parti pris, il est plus explicable.

Tandis que Claude, qui nous occupe, est équilibré avec tant d^art, que le mensonge disparoit et que Yon peu.t croire qu^'il reste complètement sincère à la nature.

Ses intensités coloratives il les rend plus blondes et par conséquent plus claires; mais ce clair ne sera jamais décoloré; il trouve le point

OÙ il faut s^arrêter, et toujours contenu, il a, au plus haut degré le sentiment de la conséquence. Comme la nature même, sa fonction découle d^un principe, et le sien, nous le savons, c^'est la lumière du soleil d'où découlent toutes ses valeurs, toutes ses colorations (1); c'est cette lumière féconde qui dore ses tons comme de beaux épis mûrs, cette lumière qui pare, assainit et réchauffe tout, cette lumière qui fait des paysages du Claude des pays enchantés.

Comme je le dis, il est virgilien , il est racinien, il a comme ces deux génies le sentiment de V équilibre parfait.

Cet équilibre, ce joint, cette harmonie, lui donnent son charmant style. Il est euphonique comme les Bucoliques) il est scandé comme les vers de Britannicus,

(1) Page 225 du 1»' volume des Entretiens, je traite cette même question.

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