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Paysages d'Italie

Lorsque, chaque année et depuis ta plus tendre enfance, je regagnais le foyer familial où tes soins filiaux s'efforçaient de faire oublier mon abandon, je te promettais, ma chère Yseult, de te promener bientôt da?is cette Italie que Je te racontais. Tu grandis ; l'heure avait sonné de renouveler les joies de la Venise que je mis, un jour de tes douze ans, sous tes yeux qui ne l'oublieront jamais. Apparut alors le loup ravissant qui réclame aujourd'hui son droit légitime. Emportez du moins avec vous cet itinéraire que je dressais, pas à pa , en pensant au plaisir de te le faire accomijiir. Ma promesse, tu la tiendras pour moi : mets ce petit livre dans votre sac, et par ainsi, en Italie, voyagera tout de même avec toi ton père

Volterra.

LA bienfaisante contradiction, source de tant de joies, et qui préside aux actions des hommes, constitue le plus impérieux des guides pour le voyageur. M'étant mis en route, voici plus de douze ans, vers l'Italie, sans autre dessein que de promenade, non seulement j'ai goûté le plaisir de systématiser bientôt mes étapes annuelles, mais encore j'ai connu la joie de ramener chacune à une formule personnelle. Et quand j'eus terminé, lorsque je crus avoir terminé mon périple, lorsque j'eus bouclé ma boucle, je m'aperçus qu'il manquait à ma connaissance — heureux prétexte de retour ! — bien des « petites villes » aussi éloquentes que celles d'abord choisies.

Je suis donc reparti, et voici qu'au bord de

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ma clescentc vers Naples, voici (juo j(î suis encore précipité dans une contradiction nouvelle. Venu pour jouir exclusivement des paysages, c'est-à-dire du décoi* extérieur des choses, villes et campagnes, venu, avant tout, pour rendre à Sienne, à l'ardente et farouche Sienne, un hommage que je lui ai trop longtemps ménagé, je me sens, dès ce premier pas, saisi par un souci dont l'exigence m'importune. Ce n'est pas vainement, en effet, et j'étais bien léger de ne pas réfléchir à cet obscur instinct qui m'a conduit cette année, ce n'est pas en vain que, depuis cinq ans, depuis mon premier voyage à Rome, je me suis grisé de l'antiquité. Rome, Naples, Grande-Grèce et Sicile pèsent sur mon esprit d'un poids jaloux. Combien j'ai senti cela à Florence, toujours magnifique, généreuse et grisante, mais à son rang : quelle place élégante reprend la coupole de Brunellesco, lorsqu'on s'est assis à l'ombre des frontons de Paîstum, de Ségeste et d'Agrigentel

Je ne verrai plus rien de la beauté, si grande et exaltante qu'elle soit, et elle l'est, de la beauté moderne, sans la mesurer à l'étalon antique. Le point de vue est changé. Est-il plus raisonnable ? Je ne suis pas ici pour juger, pas même mon propre cœur, mais pour

sentir. Et cela, je le sens vivement. Si je consens à admirer dévotement les merveilles de la Renaissance, je ne puis plus le faire sans penser aux quatre années passées à étudier notre premier âge. Je m'imaginais que cette course à Volterra, enfin accomplie, n'avait d'autre raison que le dépit de l'avoir manquée lors de ma première visite à sa voisine San Gimignano. A peine ai-je mis le pied sur ses remparts qu'une autre réalité encore s'impose. Et ce voyage, tracé sur la carte selon ce que je croyais uniquement ma curiosité et mon équité, ce voyage, je m'aperçois tout à coup qu'il va se relier tout naturellement et nécessairement à mes derniers.

Résolu de descendre à Naples le long de la côte tyrrhénienne, sans autre projet que de voir ce que je ne connaissais pas encore, pour le seul plaisir de mes yeux, du haut du rocher de Volterra, derrière les vieux murs si muets, et si parlants pourtant, j'embrasse ma route enfin. Et cette route, quelle est-elle? Elle ne traverse rien moins que les vieilles terres légendaires de l'Étrurie et du Latium. Et ces terres sont si vieilles que nous ne savons autant dire rien sur elles, rien que ce que leur maigre sein veut bien nous livrer. Seuls les fantômes d'Enée et d'Ulysse les peuplent.

li i'.ivsA(,i:s n-iTM.ii-:

Si vieilles tiuelles n Dut |»:is d'Iiisloii'e ! Ici abordèrent et jjrospérèrenl les premiers colons :isia(i(|iies et européens de l'Italie, lisse civilisèrent, et c'est tout ce que le sol gratté nous permet de dire. Nous voyons les résultats, mais nous ne savons rien des causes ni des moyens. iVous ne savons pas sous(|uel i-éyinic politicpic et social ces peuples vivaient. Nous ne pouvons supposer que par analogie avec Rome, la Grèce et l'Asie, llien autre de direct que des tombes et des ustensiles de ménage. Mais cela, c'est, à n'en pas douter, la poussière de la civilisation grecque, c'est l'argile dont Rome s'est pétrie. De Volterra, pour tout dire, à Gaëte, je vais parcourir les lieux où la Grèce aborda pour les féconder de l'empire romain.

Me voilà bien loin de mon premier dessein vagabond et simplement curieux! Je veux, du moins, en conserver quelque chose, si je le puis ; je prendrai garde d'éviter toute rigueur; je ne craindrai pas de baguenauder un peu — Sienne et les paysages romains m'y autoriseront amplement. Lorsque j'arriverai à Gaëte, j'aurai assez satisfait à tous mes soucis pour n'en contenter aucun... Et la dernière contradiction sera la plus savoureuse de me maudire moimême pour ma négligence à travailler avec suite et logique, tout en me félicitant de telle

fugue qui me valut un tel plaisir. Volterra n'est-elle pas, d'ailleurs, la première à encourager mes intentions musardes? Ses murs à côté de sa forteresse, son musée auprès de ses palais, me dictent ma conduite. La préhistoire, le moyen âge et la Renaissance se sont accommodés, s'y gîtant et y florissant, des noires pierres des âges inconnus; je ferai comme eux, mêlant à mon tour le moderne à l'antique, butinant le miel de toutes les fleurs sans chercher si elles font partie de la même famille. Graminées ou rosacées, on les nomme toujours fleurs. Nous les cueillerons toutes pour en faire un bouquet champêtre, où jusque les chardons ne manqueront pas.

Sans doute, il est bien dommage d'arriver à Volterra au moyen d'un chemin de fer à crémaillère. Et si je m'étais pressé davantage, la vieille calèche de nos pères m'eût traîné sur le serpent de la route. Depuis huit jours à peine, la crémaillère fonctionne. Volterra en attend beaucoup de prospérité. Mais, aprèb tout, la calèche est-elle plus étrusque que le chemin de fer? Il faudrait ici le cheval ou le le char à bœufs — et il manquerait toujours le costume. Résignons-nous donc à la locomotion quelle qu'elle soit. La voie ferrée suit la route à peu près, et, traîné par le cheval-vapeur ou

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j»ar leclit'val foiif oniirl, voici loujoui's la moine nionlai,Mii' (|nc nous ^l'ilU|)(>Ils Ions les doux.

Y)v la plaiuo de Ccciiia, suc la lif^Mio de Pise à Uonio, où s'ombranclie la crriiiaillère, Volterra apj)araU déjà couronnant les cimes, cherchant de ses yeux bi'a([ués l'horizon de la mer et des îles. Ce mur des montagnes, que la ville couronne, cache derrière lui la Toscane mouvante de plantureuses moissons sur ses monts ondulés. Et Volterra, commandant ainsi à la plaine et à la montagne, est déjà bien fière. Elle tire sa longue ligne, au-dessus des plans que la route coupe en terrasses, depuis la pointe de sa forteresse jusqu'au tournant de ses murailles étrusques couvertes de lierre et de fleurs sauvages. Des tours piquent l'azur, des portes avares trouent la nmraille de petits yeux noirs. Et plus on avance, plus la ville se hausse, se dresse plus hautaine à mesure qu'on l'approche, repoussant la familiarité d'un contact. Déjà, je vis des villes haut perchées, Pérouse, San Gimignano, Sienne et tant d'autres, jamais aucune qui possédât un air aussi distant, non pas revêche, mais intimidant. Volterra respire la majesté. Elle a conscience d'être assise sur un trône. Vieille reine d'un petit royaume, elle vit de son imposant passé mystérieux. Et ce qu'on sait d'elle, de la sauvagerie

avec laquelle Florence la viola et littéralement égorgea, ne lui inspire qu'orgueil d'avoir pu, elle chétive, assez effrayer la grande Florence pour mériter tant de sévérité.

C'est la forteresse, dont le mur étendu en ligne sèche et infinie se voit depuis les premiers tours de roue, c'est la forteresse qu'il faut d'abord aborder. On la longe longtemps, et les monuments à Garibaldi et au grand-duc Léopold de Toscane, qui s'abritent sous ses bastions, ne la rendent guère plus avenante. Quelle prison ! Voilà six cents ans qu'elle est prison. Florence y envoyait ses coupables. Les Pazzi y expièrent la mort de Julien. Le dernier gonfalonier, Girolami, y finit ses jours. Un Acciaioli y pourrit pour des histoires de femme. Laurent se montra envers Volterra d'une sévérité implacable. Au point que, à son lit de mort, il ne put obtenir de Savonarole, qui excusa le reste, le pardon de sa rigueur cruelle envers Volterra. Au fond, ce que Laurent ne put admettre de Volterra, c'est d'être si hautaine. Quelle porte elle offre, après un mur si nu, sans fenêtre aucune, où les seules ombres sont projetées par des courtines I Porte étroite et profonde, d'un arc élancé, ramassé sur ses bases pour se hausser encore — pour mieux et plus vite serrer

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dansson élan, [xiit rli-o. l'^t los imirs, les vieux murs si solides (iiiOii ircii sait |tas riiisloire, de continuer aussi loi, assis sur le rocher à pic. Rocher? C'est un prodige : le inui- reste plus ferme que le roc. lîicii d<> |>his instable que ce sol. De calcaire iViahIe, il glisse incessamment, et des précipices tout taillés de larges fendasses restent béants. Au wu"' siècle, trois églises et un monastère s'écroulèrent d'un coup. En 189o encore, la vieille Badia tomba. Volterra tient bon cependant. Nous savons, par la Cloaca maxima de Rome, que les ouvrages étrusques détient le temps. Il y paraît ici davantage. Ces murs, en effet, ne conservent pas qu'eux-mêmes. Ils semblent avoir ralTermi le calcaire aussi, l'avoir agrégé et rendu indissoluble. Ils le retiennent positivement : les écroulements d'églises se sont produits en dehors de l'enceinte. Enlevez la ville, et la montagne croulera. Elle en est laclef. Ville etmontagne ainsi unies émanent le même parfum puissant. Cette ville est la montagne même, sa fleur la plus brillante et la plus violente. De la montagne elle prend tout son caractère massif et fort, son aspect altier, sombre et farouche ; et la ville du moyen âge, bâtie sur les fondations étrusques, s'est bien gardée de changer quoi que ce soit à l'allure qui lui était transmise.

Aussi, avant de voir la ville, en ai-je fait le tour, et suis-je entré au musée. Ces murailles indestructibles et tutélaires, leurs blocs énormes posés les uns sur les autres sans souci de se joindre, dont l'équilibre n'est dû qu'à la masse et non à la cohésion, que parle-t-on, auprès d'eux, de murs cyclopéens? Polyphème dut jeter sur le vaisseau d'Ulysse des blocs de cette taille. Ceux qui surent les rouler jusqu'ici, à six cents mètres au-dessus de la plaine, comme si ce perchoir ne les garantissait pas assez encore, quels hommes ils devaient être 1 En vain j'interroge, tandis que je marche sous l'ombre des beaux rameaux qui semblent les fleurs naturelles de l'enceinte, en vain j'interroge l'histoire. Elle n'en sait guère plus que je n'en puis apprendre tout à l'heure. Elle ne voit que Hérodote qui la renseigne ; et Hérodote, n'indiquant pas ses références, reste fort suspect... Rareté des textes? c'est à peine si M. Jules Martha vient de déchiffrer enfin cette écriture-là !

Vers le x* siècle avant Jésus-Christ, sans doute, des peuplades arrivèrent d'Asie en Italie, bien que certains prétendent qu'elles étaient autochtones. Les Etrusques cultivèrent la Maremme alors fertile, la mer étant plus basse en ce temps-là qu'elle n'est aujourd'hui,

et grimpèrent, jK)ur s'y lop^er, sur les hauteurs. D'Asie, ils avaient af)po]"té leurs mœurs ; ))ientôt (les frères grecs, au vi'' siècle, renouvelèrent celles-ci, les retiempèrent. Et lorsque Tarquin se rendra, de Tarquinies, à Rome, ce sont des usages étrusques et grecs qu'il y introduira. Environ sept cents ans après leur débarquement, les Etrusques disparaissaient, anéantis par les Romains, leurs neveux si ce n'est leurs fds. Rome a supprimé toute ti'ace de son forfait. On ne sait rien de plus. Rien des origines réelles, fort peu du gouvernement, rien des vicissitudes, des guerres — sauf romaines... et par les Romains I — de la science, des idées, de la vie même. Les seules conjectures qu'il soit permis de faire, c'est au musée qu'elles peuvent prendre consistance. Là seulement, les Etrusques nous livreront les quelques secrets qu'ils croyaient bien avoir confiés à la tombe.

De cette tombe ont jailli à Volterra, au iviu*^ siècle, plus de six cents urnes funéraires, et tout l'appareil d'une mort qui voulait prolonger la vie, en disposant autour du cadavre les objets familiers, colliers, fibules, verres, vases, strigiles, monnaies, parures d'ivoire, harnais, etc. Sans doute les moins anciennes de ces urnes ne datent guère que du m'' siècle.

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Combien donc dut être fraternelle l'action des émigrés grecs du x" siècle, pour avoir été si bien suivie par les émigrés du vi* siècle ! Car ce qui saute aux yeux, c'est le caractère grec, purement grec de ces petits sarcophages. Tout de suite, alors qu'on croyait à une civilisation particulière, la vieille chanson homérique résonne, la divine histoire se déroule. Pas un seul de ces tombeaux qui ne raconte les fables charmantes dont les hommes latins se sont toujours bercés. La descente aux Enfers, le siège de Troie, la prise de Thèbes, Médée fuyant Corinthe, Dircé et le taureau, Hélène et les Dioscures, Oreste et Pylade, Paris etMénélas, Persée, Œdipe et le sphinx, Egiste et Glytemnestre, Iphigénie, Etéocle et Polynice, les Amazones, Circé, tout est là, répété cent fois, inlassablement, les morts honorés par les fables des vivants, celles qu'ils aimaient le plus, qui avaient nourri leur cœur. Si l'on veut donc former sur les Etrusques les hypothèses les plus vraisemblables, il faut penser à la Grèce, Mais les figures qui couronnent les urnes, les « portraits » du mort ne viennent-ils pas contredire cette conclusion ?

Stendhal avait remarqué, l'un des premiers, que les têtes des statues grecques étaient presque toujours inexpressives. Et à Rome,

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au\alic;iM, j ai tlicrclic la raison ilt; celle iiitlilTéiiMUT, appairnlt' tout au moins, de l'arlJsto grec (levant l<»Visage linm:iin ; les mœurs propices à la nudité, (|ui piTiin-tlail au sculpicur de ne pas concentrer son attention siii- la ligure, mais de saisir rex[)ression du sentiment sur le corps tout entier, ces mœurs me paraissaient justifier ce man(|ue d'intensité, tout au moins, dans l'expression du visage. Et voici que l'examen des urnes étrusques m'apporte un nouveau témoignage. Dans ces contrées nouvelles, aux altitudes où les Etrusques se perchent, sans doute pour se garantir contre les formidables invasions aryennes descendues de l'Europe centrale, plus tard contre les Gaulois, dans ces contrées il faut se couvrir. Le corps reste donc caché. On ne lit plus les pensées que sur les fronts. L'artiste alors, de porter son attention sur les yeux, sur la bouche, sur le visage seul, enfin. Il prend ce qu'on lui livre. Et le réalisme grec, si général, devient exclusif en terre italique. Le canon de Polyclète est retourné. Le prodige de ces petits monuments réside dans le contraste entre les reliefs de l'urne proprement dite et les figures qui la couronnent. Ceux-là — le simple décor — gardent la tradition. Toute leur beauté est grecque pure. Paris dévoilé, le siège

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de ïhèbes, Ulysse et les Sirènes, l'enlèvement d'Hélène sont des œuvres que signerait l'ouvrier de l'Acropole. Ses portraits, au contraire, on n'en trouve, dans tout l'art de la Grèce, aucun analogue. Même les plus poussés gardent une sérénité, un souffle idéal, jalousement écarté ici. Voyez, au-dessus de l'enlèvement d'Hélène, cette femme étendue.

Elle étale un ventre maternel, que de nombreuses parturitions ont déformé. Cet homme, couché à demi, comme si, avant de s'endormir pour la dernière fois, il voulait jeter un dernier regard sur la vie, avance une tête énorme où l'on compte les cheveux et les rides. Cette femme, ramassée le long de son époux à gros nez et à favoris, cette vieille femme aux cheveux bouclés sur le front, le nez se prolongeant en gros sillons sur les joues, c'est la matrone fidèle et aimante des plus récents villages. Ajoutez à cela le parti pris de négliger totalement le corps, qui reste informe, raccourci, souvent à peine indiqué : le corps n'importe plus puisqu'on ne le voit plus. Jamais aucun art n'a donné cela.

L'elïet est étrange : ces hommes et ces femmes sont vivants au-dessus de leurs cendres ; ils ne veulent pas mourir. Et le soin de se parer de leurs bijoux, de tenir le rhyton ou

la palèrr, de birii l'crnicr les fibules, accentue encore la réalité. Peuph» réaliste, ce peuple étrus(jue : n'en doutons pas. Mais alors, comment a-t-il suc('OMd)é? Dans la halaillc des p(>uples c'est généralement l'idéaliste, le rêveur (pii succombe, s'il a sa revanche «n imposant ses conceptions au vaincu. L'I-itrurie disparut. Mais sous les coups de son enfant, plus pratique encore et terre à terre qu'elle-même qui gardait sans doute trop de Grèce ! A côté de cela, j'entrevois aussi... Attendons. Laissons la récolte s'achever ; nous conclurons après.

Que la nécessité de se protéger contre les invasions d'autres peuplades ait poussé le.s Étrusques à se réfugier sur ces hauteurs, au lieu de se tenir dans les plaines et sur les rivages, l'histoire chrétienne en est la preuve. Des catholiques, fuyant les Ariens d'Afrique, débarquèrent un jour devant Volterra et trouvèrent la ville assiégée par les « barbares ». A la tête des nouveau-venus marchait un certain Clément. Il offre son secours aux Volterrans, les aide à se délivrer et s'installe dans la ville avec ses compagnons. Saint Clément et saint Juste furent les fondateurs de la Volterra toscane, de la Volterra renaissante des cendres romaines. Et, par les enfants de Clément et de Juste, Volterra va devenir l'une des nombreu-

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ses cités que nous connaissons bien, de ces petites villes d'Italie à l'histoire toujours pareille de la commune, féodale d'abord, puis émancipée, puis retombant sous la main d'un maître, évêque d'abord, noble ensuite, finalement absorbée par une puissante voisine, Milan, Venise ou Florence. Tout ce que nous avons appris de la lutte de la ville contre le seigneur, contre l'évêque, contre le château, nous le retrouvons à Volterra. L'éternelle aventure des petites républiques en formation, éperdues de liberté et d'indépendance, se donnant tantôt aux guelfes, tantôt aux gibelins, Volterra passant de Manfred à Florence, et, pour se livrer mieux à celle-ci, jetant par la fenêtre du palais des prieurs les citoyens qui ne voulaient pas de cette servitude. Mais à peine est-elle florentine qu'elle se repent; et Laurent de Médici se résout à en finir. On sait avec quelle rigueur .

La Volterra où je me promène aujourd'hui est celle de ces derniers temps-là. De la Volterra du moyen âge, des temps entre les Etrusques et la paix de Constance, il ne reste aucune pierre ; on passe aussitôt du mur polygonal aux assises modernes. Et cependant, je crois bien retrouver dans celles-ci l'âme formidable des premiers enfants. Car, jamais.

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à aucune ville toscane ou Dinhiicnne (|ui ne soit pas étrus(|ue, je n'ai trouvi'* un air aussi revèche. San (iiniignano nionlie hien de la j,'râce dans ses tours. Sienne elle-même l'csle douce auprès de cette voisine-là. Vol terra, ce n'est pas une ville, c'est une place forte, une citadelle. Il faut venir ici pour se rendre compte jusqu'où pouvait atteindre la rage gibeline ou guelfe. Il faut circuler dans ces rues qui forment de véritables puits, passer sous ces ponts jetés par-dessus la rue et qui réunissent les tours d'un palais l'une à l'autre, et compter d'un seul coup d'œil les rares fenêtres, pour se rendre compte de la fureur des cités au temps de Dante et deMalalesta. Ce ne sont que couloirs, ce ne sont que murailles comme celles que décrit Aristote, aussi puissantes, aussi imprenables. La maison n'est pas une demeure, mais un refuge. Elle n'est pas faite pour le repos, mais pour l'abri. La tour CaflFerecci possède tout juste une ouverture, en bas. Les tours Buonparenti en perchent quatre à hauteur du troisième et du quatrième étage. Si vous suivez le vicolo aile p>igrioni, vous vous sentez déjà en prison. Torri Guarnacci. Blanchi, Minucci, Bonaguidi, Martinoli, du xiv^ siècle, et même les simples case, tout au long de ma promenade dans ces rues har-

gneuses, je les ai vues hautes, closes, muettes, repoussantes, ennemies. Et si quelque chose sort de ces murs, ce ne sont qu'anneaux et crochets — pour pendre sans doute.

Au XV* siècle pourtant, Volterra s'humanise un peu. La paix est venue; les maisons s'essayent à sourire. Des palais véritables s'élèvent alors ; ils comptent parmi les plus accomplis de l'art florentin. Volterra s'est donnée à Florence ; et Laurent, lorsqu'il rejette Volterra dans l'isolement qu'elle a voulu fuir, peut attester les maisons du xv" siècle qu'il y est bien chez lui. Case Borgiatti, Biondi, Campani, Cartugi, Incontri, ressemblent aux beaux palais des bords de l'Arno, base à bossages, fenêtres enjolivées de briques nombreuses et larges ; le toit proéminent a remplacé les créneaux, les anneaux et les crochets ne sortent plus des murs que pour porter les flambeaux et les étendards. San Gallo, dit-on, vint ici; Bramante aussi : c'est tout dire. Et ceci dit plus encore. Sous les grandes fenêtres, on en perce de petites — pour les enfants. Volterra est bien pacifiée.

La grande place, la piazza maggiore, résume intensément cet aspect. On a même eu le bon esprit, lorsqu'on a reconstruit deux des palais qui l'entourent, l'un d'eux, d'ailleurs, n'ayant

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fait (ju'iitiliser un plus vieux aux fenêtres ogivales, on a eu le bon espi'il de les bâtir dans le style des autres. De telle sorte que la place tout entière est le miroir où Volterra peut se contenij)liM' dans sa |>lus originale iloraison. Qu'il s'appelle palais des prieurs, maison commune ou Caisse d'Epargne, on voit le donjon même au centre du bastion. Longs murs pleins où les baies des boutiques craignent de s'ouvîir, où les rares fenêtres baissent discrètement les yeux, mais où les tours qui pi(|uent à tous les coins affichent éperdûmentun caractère agressif et soupçonneux. La belle pierre jaunâtre semble lavée de sang desséché. Elle a des reflets pourpres sous le soleil, qui sont cruels et magnifiques. On peut se plaire, si l'on aime la Renaissance, à des fenêtres jolies percées dans le mur fermé des Prieurs, autrefois demeure de l'évêque. On les oublie vite pour ne voir que le formidable appareil. Tout ce qui n'est pas muraille pleine est aboli, et l'harmonie est continue entre les palais du xiv* siècle et ceux du xv''. Cette place de Volterra, je l'ai vue cent fois, à Pistoia, à Sienne, à San Gimignano, à Vérone, à Bergame, partout enfin; je ne l'ai jamais vue aussi achevée, aussi puissante surtout. Et la seule analogie qu'elle puisse offrir, en plus rude, en plus

barbare si l'on veut, c'est avec la Grand'Place de Bruxelles.

La cathédrale est comme cachée derrière le palais des Prieurs qui la touche et écrase son abside. Les deux monuments font corps.

L'évêque-seigneur s'affirmait ainsi doublement. Mais quelle n'est pas ma surprise, lorsque, regardant la façade, il me semble la reconnaître pour l'avoir déjà vue en Italie méridionale, où elle abonde, inspirée de Saint-Nicolas de Bari I Je n'en crois pas mes yeux. Que viendrait faire ici cet art apporté par les Normands en Apulie? Je consulte le guide qui dit : église agrandie par Niccola Pisano en 12o4. Et je pense, tout de suite, à la thèse si curieuse de M. Emile Bertaux, sur la filiation de la Renaissance suscitée par le grand Pisano qui n'aurait fait, né et élevé en Apulie, que refondre au creuset de son génie les principes de l'art architectural normand que son père avait pratiqué. En témoignage de son opinion, M. Emile Bertaux invoque la porte du château de Prato, qui n'est, en effet, que la répétition des portes de Gastel del Monte. Etvoici que, à mon tour, je me demande si je ne pourrais pas apporter, à côté du témoin civil, le témoin religieux? Si Niccola Pisano est bien l'auteur de cette façade, la thèse de M. Emile Bertaux

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proncliail luic force singulière. Vasari, (|\ii nous dit la i-évrlalion miraculeuse du j^rnie de Pisano, l()rs(|u'il vil :i Pisc les sarcophages anlicjues, Vasai'i serait })ris une l'ois de plus en flagrant (h'Iil <rrrr<Mii'. Pisano serait donc venu en Toscane, dt'jà foinn' par son pore, (1(''jà mùr dans son art; et, au lien d'un phénomène pi'odigieux, cpii eût créé l'art toscan, nous possédons une chaîne solide et sans coupure qui donne à la Renaissance son lien dans l'histoire, en fait une fdie légitime, bien pourvue d'ancêtres, non plus un sauvageon. Les savants en discuteront longtemps : heureux serai-je de leur fournir un nouvel élément de discorde !

Sur la petite place déserte que regarde cette façade si troublante, le baptistère classique ^arrondit ses huit pans, dont l'un seulement est revêtu de marbre blanc et noir, les autres laissant voir leur pajichina, ce tuf jaune dont la ville est bâtie. Je suis entré pour admirer le ravissant tabernacle de Mino, l'un des plus charmants bijoux de marbre que ce gracieux génie se plaisait à ciseler. Et me sont alors revenues à l'esprit les œuvres dispersées çà et là dans la ville, dans quelques palais, au Dôme et dans les autres églises. Volterra, comme ses sœurs toscanes, eut sa vie propre, sa vie mu-

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nicipale. Elle prospéra et lutta en même temps que les autres. Et cependant elle n'a pas d'école. Aucun des artistes qui l'orna n'est sorti de son sein. Au musée, ne se voient que des Florentins et des Siennois. Au Dôme, une chaire qui pourrait être de Niccola ; les lions accusent son influence, en tout cas. Une crèche de terre cuite porte une petite fresque de Benozzo. A San Francesco, modernisé, sans caractère, des élèves d'Agnolo Gaddi ont orné les murs. A San Girolamo, enfin, la perle de la ville : une A7inonciation, d'un sentiment exquis, à la fois fort et charmant, où semble s'allier à la tendresse ombrienne la sévérité de l'école de Sienne. Benvenuto di Giovanni, Siennois, la signa. Un ou deux Signorelli, au petit musée de peinture; et c'est tout. D'artiste local, point. Et si quelques noms, comme celui de Daniel de Volterra, l'élève et l'imitateur de Michel-Ange, comme ceux de l'architecte Capriani, des sculpteurs Zacci, des peintres Nicolai, Incontri, viennent à la mémoire, c'est pour nous rappeler qu'ils partirent, à l'encontre des Moreto de Brescia, des Lotto de Bergame, des Corrège de Parme, des Luini de Milan, qu'ils partirent de leur patrie pour chercher fortune. Volterra, en effet, fut des premières à succomber sous la puissance floren-

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iine. A l'houri' du rrveil aiiisti(nit', on la tuait. Elle no pouvait plus nourrii* ses enfants. Et ce dut être nne bien ^'rande joie pour elle, lorsque Inghiranii y apporta son portrait, par Raphaël, que T Amérique, dernièrement, lui ravit. Mais put-elle sentir l'honneur qu'on lui faisait ? Depuis le xvi" siècle, Volterra s'est mise humblement à tourner ses petits vases d'albâtre et d'agathe, dont elle fournit encore les étalages. Certains sont d'un galbe paifait, urnes d'une belle tenue, et d'une matière si chatoyante et délicate ! Le Volterran, éternellement coitïé de son chapeau de feutre gris à ruban noir, après quelques années passées à l'école industrielle, loue boutique et extrait, de la pierre blanche ou jaune striée de vert, les petits oiseaux bécoteurs, les tireurs d'épine, les Vierge Marie, et tous les bibelots des auvents, mais aussi les beaux vases à la panse efïilée, élancés comme les tours des palais, solides et massifs comme les murs de la cité. La voilà bien loin, la vieille ville, de son passé mystérieux. Encore plus loin peut-être des temps héroïques où elle expia si durement de s'être souvenue, en face de Florence, qu'elle fut l'une des sources d'où coula le sang latin. Et c'est encore aux temps inconnus qu'elle se rattache le plus, par ses objets d'al-

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bâtre, puisqu'elle les fabrique de la même matière que se fabriquaient les innombrables urnes funéraires arrachées à son sein. Depuis près de vingt siècles, Volterra n'a pas cessé de tailler les pierres. Du haut de ses murailles étrusques et de sa citadelle, elle peut regarder autour d'elle'épandus, les monts Pisans, l'Apennin, la plaine de Cecina, lamer, les îles d'Elbe, de Corse et deCaprera, jusqu'au promontoire de la Spezzia, jusqu'au Morello et à la banlieue florentine. Tout un peuple issu de sa puissance sans histoire s'ofi're à sa contemplation ; et, rabaissant son nez sur ses petits joujoux d'albâtre et d'agathe, elle continue.

Sienne.

J'ai voulu revoir San Gimignano. De là, je partis, il y a plus de douze ans, pour un long voyage. Là je pris conscience de la petite ville d'Italie. Tant d'années écoulées, tant d'autres cités aussi émouvantes ont passé devant mes yeux, que j'ai peur un peu de trouver celle-ci moins surprenante. Mais un secret instinct me di-t que je puis lui faire confiance. Et la route qui conduit de Vol terra jusqu'à elle suffirait déjà à justifier l'imprudente entreprise.Trente kilomètres seulement séparent les deux villes, et le vetturino met près de cinq heures pour les couvrir ; trente kilomètres à travers le pays le plus accidenté et le plus généreux qu'on puisse voir. Cette campagne toscane, que j'apercevais autrefois en vagues mouvantes du haut des tours de San Gimignano, je la possède aujourd'hui que la route

en épouse toutes les crêtes et tous les fonds. Une mer de coteaux désordonnés et pressés ; des abîmes débordant de bois et de maisons ; le caprice des ruisseaux et des gorges ; la hardiesse des bœufs labourant au bord des précipices ; l'ingéniosité des hommes découvrant l'humus là où nous ne verrions que le roc, et leur placidité devant la merveille incessante de la terre féconde sans qu'ils peinent dessus ; la variété des arbres sauvages et des arbres civilisés se mêlant et s'entr'aidant pour la gloire de la nature ; la vigne et l'olivier, le chêne et le hêtre, le cyprès surtout, solitaire au point culminant de la montagne, exclamation des forces cachées après la tâche, ou point posé par les hommes pour finir la phrase de leur hardi labeur ; çà et là, quelque ferme, quelque château, cette tour de Montemiciolli surtout, que l'on voit des remparts des deux villes, et qui les relie, les rend plus fraternelles ; tout cela je m'en suis grisé sur la route tantôt taillée dans le roc, tantôt plongée au fond de la gorge, sautant le torrent, contournant la vallée, à l'assaut d'un pic, se laissant glisser le long des précipices. Il y aune heure à peine que j'ai quitté Volterra, et déjà San Gimignano montre les perles de ses tours sur le socle de sa couronne.

a6 PAYSAGES hITM.lh:

Quel contraste avec Vollcna ! C.cllp-ci est un bastion, colle-là !<• palais sei^'iieurial. L'unii veille, l'autre rc^pose. L'une la sentinelle, l'autre le roi. San Giniignano trône au milieu des campagnes que Vollcira |)rotège. Si haute parmi lesmoutoniiements des champs qui chevauchent la croupe des monts, elle est calme, gaie, et ses tours jouent les aigrettes sur les cimiers, panaches pour cérémonies pacifiques. Comme Volterra, San Gimignano voit tout, mais pour en jouir seulement, sous la garde d'un chien fidèle et vigilant. Je l'ai retrouvée, ô miracle I plus belle que je l'avais quittée ; plus ouverte m'a-t-il semblé. Devant la porte, une esplanade en jardin que je ne me souviens pas avoir vue ; à San Agostino où seul le saint Augustin de Benozzo m'avait tant frappé, des fresques nouvelles ont été découvertes sous le badigeon des murs; d'autres sont en train d'être mises au jour ; au palais communal, Lippo Memmi, uniquement, s'offrait au regard, aujourd'hui tout un musée est installé, musée qui contient trois tableaux de premier ordre, deux Filippino Lippi et un Pinturicchio lumineux comme les fresques de Sienne, et d'un élan que ce peintre, souvent un peu froid, a rarement pris; à la Collégiale enfin, les fresques de Santa Fina par Ghir-

landajo dont je continue à croire qu'elles sont le chef-d'œuvre, et les fresques de Bartolo di Fredi et de Taddeo di Bartolo que je regarde mieux, cette fois, puisque je me rends à Sienne pour y étudier leur école ; bref, une petite ville qui, avant mon passage, semblait dormir insouciante de ses trésors, et qui, depuis, s'est réveillée et sait se faire valoir. Moins innocente, elle devrait moins plaire ; elle est peut-être moins touchante, mais elle est plus belle. Cendrillon, au coin de l'âtre, possédait ses charmes ; ce ne fut pourtant qu'à la cour qu'on les aperçut. Et les tours, perles de la couronne, sont plus brillantes, plus joyeuses ; elles se dressent avec plus d'allégresse ; les signes qu'elles font au passant ne sont plus vains ; San Gimignano connaît la gloire — je l'ai bien vu à la gare de Poggibonzi où je dus, autrefois, courir après un vetturino, et où, maintenant, vingt cochers brandissent des pancartes à tarif, et chuchotent leurs discours engageants ainsi qu'on fait des propositions honteuses.

Cette intervention policière au bénéfice des voyageurs en dit long sur la vogue de San Gimignano, depuis mon passage. Ce doit être, pour une ville oubliée et qui s'oublie, une fine volupté d'être rappelée ainsi à la conscience

a8 PAYSAGES DIT A LIE

de ses charmes, telle une l'eimiic (|iii, sa jeu-T nesse évanoun-, a rcnoiK T' aux hoininages, et (jiii, tout à couj), un soir de hal, se voit entourée, courtisée, son carnet tout à coup rempli. Sienne n'a pas connu Tahandon ; son haut rang la toujours fait rechei'cher. La vieille rivale de Florence a gardé, de son rôle hardi et infortuné, un prestige qui dure encore. Voici deux jours entiers que je la visite dans ses recoins, revoyant pour la quatrième fois ses trésors les plus célèbres, recherchant aussi les moins connus pour y trouver un signe, un indice quelconque qui me fourniront ce dont j'ai besoin aujourd'hui, puisque je veux, enfin, écouter ce que Sienne me dit, ce qu'elle chante depuis huit cents ans aux oreilles des hommes extasiés.

Que signifient tous ces chefs-d'œuvre? Par quoi Sienne occupe-t-elle un rang spécial dans l'histoire de l'art, quelle personnalité marquet-elle? Pourquoi, en un mot qui semble tout d'abord étranger à ces deux questions, mais qui, au fond, les résume, pourquoi, il y a douze ans, me suis-je éloigné de Sienne dans le trouble et la peur, et y suis-je revenu deux fois déjà sans jamais oser y toucher — ne l'ayant pas comprise, je le sentais, si cependant elle m'émerveillait? Je crois bien que, cette an-

née, j'ai compris. Du moins ai-je trouvé une explication. Est-elle bonne? La vérité, dit Stendhal, c'est ce qu'on aime à croire. Je possède donc aujourd'hui la vérité. D'autres la détiendront aussi, peut-être contraire à la mienne?... Il faut l'espérer; car le monde, lorsqu'il sera d'accord, s'ennuiera éperdûment.

L'un des plus grands périls que puisse courir un peuple, c'est d'être victorieux. Il se grise de son succès ; l'ivresse lui fait perdre le sentiment de la réalité ; l'orgueil annule son jugement. Monte-Aperto fut de ces victoires-là. Il y a bien, certes, dans le développement souverain de Florence, des raisons naturelles, géographiques entre autres, qui rendaient la fille de Fiesole, et non Sienne, au moment où le commerce devient le maître du monde, la reine de la Toscane, et même, par l'esprit, celle de l'Italie. Mais Sienne, si sa situation était moins bonne, y avait depuis longtemps remédié par un labeur effectif. Cette situation présentait, d'ailleurs, à l'heure où les villes d'Italie se font ce quelles resteront, certains avantages. Au centre même de la Toscane, commandant la riche vallée de l'Eisa, puis celles, moins heureuses mais si essentielles aux armées, de l'Ombrone et de l'Arbia,

3o l'AYSACES niTAUH

Sienne s'appuvait (Micorc sur une histoire el une Irgondc |)kMnos tio piesti^n'.

Son nom lui vinl-il <l(^s Gaulois Sononais de Brennus (]ui auiaicnl ahandonnr là, comme Enée à Sôgesto, les vieillards vi les iulii-mes? Ou bien fut-elle fondée j)ar Sénus, Dis de Hémus, fuyant llon)ulus? Sienne préfère encore cette dernière origine à laquelle elle doit la louve de son blason et ses couleurs, le blanc et le noir, qui répètent la robe des chevaux de Sénus et de son frère. 11 est possible, d'ailleurs, que les Gaulois aient peuplé une ville déjà existante, et c'est la thèse de Yillari, qui, à Brennus, substitue Charles Martel. Sénus devrait être alors renq^lacé, puisque la science n'admet pas les légendes sans preuves, par les Étrusques? Il serait, d'ailleurs, bien naturel de songer à ceux-ci sur cette terre d'Étrurie. La prétention romaine fit, en tout cas, bien accueillir les Romains de la République sur ces trois rochers qui composent la ville, les beaux rochers rouges allongés au-dessus des précipices qui les séparent, les fiers rochers ardents qui cherchent toujours à joindre leurs bras chargés de bijoux, et tendent leurs mains baguées l'une vers l'autre, tragiquement; la prétention d'être romaine, fit aussi que Sienne ne souffrit pas de la guerre implacable menée

LES FIANCÉS DE SAINTE CATHERINE 3i

par Rome contre les Etrusques; elle fut épargnée. Et Sienne se développa encore grâce à la colonie qu'Auguste lui envoya. Aucun souvenir n'est resté de ces temps antiques, aucun autre que celui d'un temple de Minerve placé là où siège aujourd'hui la cathédrale.

Ce n'est qu'au \m^ siècle que Sienne commence à faire parler d'elle, lors d'une lutte cruelle avec Arezzo. Y gouvernait alors un certain Warnfried Castaldius — ce qui indique au moins des relations septentrionales, quelque obscur lien de la ville avec les peuples d'au delà des Alpes, lien auquel est dû, ne l'oublions pas, la première assise gothique posée à Sienne, l'abbaye de Saint Eugène élevée dans la plaine au-dessous de la ville, tout près d'une des portes.

Lors de la descente de Barberousse, Sienne se déclare pour celui-ci, et déjà sa rivalité s'indique avec Florence. Sienne devient insensiblement le boulevard gibelin en Toscane. Warnfried et Barberousse continuent à conduire sa destinée. Lorsque Farinata dei Uberti est chassé de Florence, c'est à Sienne qu'il se réfugie. La bataille de Monte Aperto, en 1260, fera perdre la raison à Sienne qui jalouse tant sa voisinemoins vieille, moins riche encore de gloire, de prestige et peut-être aussi

33 PAYSAGES niTAUl-:

ilo civilisation. Maiiticd ompoi-ta '.woc lui toute os|)(M'aiic(' i^ilx'liuc, vi Sit'nn<î dut, j)our vivre, passiM' aux j^uelfes. Non sans peine, sans cléoliirenienls intérii'urs (|ui se Icrminèrent à la bataille de Colle di val d'Eisa, clianléo un peu trop alléj^i'ement par Dante : « Corne fa il nierK» [)er [xtca honaecia ».

Désormais entrée dans le mouvement fçuelfe, c'est-à-dire dans l'émancipation communale des cités, Sienne se développe comme les autres villes, comptant comme elles des factions rivales, mais toujours avec une certaine amertume qui fait voir que, au fond, elle désirait autre chose; et cette autre chose, c'était, par la grâce impériale, la suprématie sur Florence. Les factions amenèrent au pouvoir Pandoifo Petrucci, qui se hausse d'autant plus facilement que la ville ne s'intéresse pas beaucoup à des vicissitudes qui lui semblent secondaires, Petrucci, « le modèle des usurpateurs » et son ministre Venafro, « le modèle des ministres de l'usurpateur », au dire de Machiavel. L'arrivée de Charles VIII, en 1494, donna quelque espoir à Sienne qui retomba bientôt dans ses regrets, de plus en plus hypnotisée sur ceux-ci. En lo30, Charles-Quint prit Florence; Sienne a gagné ! Hélas, elle est trop faible pour mériter:

et Charles-Quint la trouve trop forte encore I Il l'occupe. Elle résiste, reçoit, comme autrefois elle recevait Farinata, des bannis florentins, appelle notre Montluc à son secours. Et c'est Cosme P', ô honte pour Sienne autant que pour lui-même, qui vient l'assiéger pour le compte de Charles-Quint : la gibeline Sienne combat l'empereur que la guelfe Florence sert fidèlement. Sienne dut capituler. Deux cent quarante familles nobles et trois cent quarante-cinq familles populaires sortirent de la ville, attestant que, dans son sein, il y avait encore assez d'hommes véritables pour comprendre que gibeline ou guelfe sont vains adjectifs, si le mot liberté ne les précède pas.

Voilà les faits. Et voici l'idée qui s'en dégage, la vérité que j'aime à croire. Que ce soient Warnfried, Barberousse, Manfred, Farinata, Charles VIII ou Montluc, Sienne est inlassablement gibeline, c'est-à-dire: Sienne prétend appuyer son existence sur un pouvoir étranger à l'Italie que Florence et la papauté fédèrent à cette époque. Cette conception, elle l'a dans le sang, et les Gaulois de Brennus ou de Charles Martel répondent beaucoup plus que Sénus à son développement subséquent. Voyons maintenant si nous trou-

Si rAYSAGES D'ITMJE

vons cette conce|)li()Ji aussi manifeste dans les arts que clans la |)()Iiti(|ue.

Au j^lus haut point de la colline aux trois pointes, la cathédrale fait, depuis six cents ans, l'admiration de tous les voyageurs. Extérieurement et intérieurement, elle s'offre achevée, complète, hai'inonieusc, d'une richesse incomparable. Le dôme d'Orvieto, plus brillant extérieurement, lui reste inférieur; ses nefs ne répondent pas à la façade. Les seuls modèles que possédât Sienne pour s'inspirer étaient le Saint Eugène de Warnfried et l'église de San Galgano dont on peut encore voir les ruines aux environs de la ville. Sienne ne songea nullement à s'affranchir de ce style importé. Maitani, l'architecte siennois, resta sur la route tracée. Sans doute, Taine a bien raison de dire que ce gothique-là ressemble au gothique français « comme les poèmes de Dante et de Pétrarque ressemblent aux poèmes des trouvères ». Mais enfin, c'est toujours du gothique, adapté seulement au climat, c'est-à-dire au soleil et aux ressources de la terre fertile en marbre. Et lorsque, vers 1350, les Siennois, désireux d'agrandir leur église au point de vouloir faire de la nef actuelle l'un des transepts, appellent au secours des architectes florentins, c'est encore le plan

gothique qui est suivi : on voit aujourd'hui, au sud, les restes de cette tentative. Imprudemment, les Florentins conseillent de tout recommencer ; Florence construisait alors Santa Maria del Fiore qu'ils voulaient la plus belle église du monde : celle de Sienne devient menaçante, commençons par la détruire ! Les Siennois comprennent et en restent là. Telle qu'elle est, la cathédrale apparaît admirable sous sa robe noire et blanche, couverte de dentelles sur la poitrine, ornée de toutes parts des plus admirables bijoux. Mais à quel moment Sienne entreprenait-elle ce monument incomparable, unique s'il n'y avait Orvieto, modèle en tout cas? Au moment de son plus légitime orgueil, au lendemain de Monte- Aperto — la façade est de 1284. Alors Sienne peut croire tout gagné, Florence éliminée; la suprématie toscane appartient à sa louve. Si une individualité doit se dégager de son élan, c'est bien à cette heure-là. Et tout ce qu'elle peut, c'est adopter l'art gibelin, l'art gothique. On objectera la coupole, au dessin si curieux, incompréhensible encore aujourd'hui, d'un hexagone passant au décagone, ce qui obligera à espacer irrégulièrement les piliers de soutien. Cette coupole symbolise, sans doute, assez bien l'originalité de Pétrarque

auprès dos trouvères poui' parler comme Taine ; mais ell(^ ne constitue pas une pai'ticularité foncière. Un détail particulier n'infirme pas le plan général.

Voyez, derrière la cathédrale, le baptistère San Giovanni. Lui, du moins, ne cherche pas à s'émanciper. 11 est franchement gothique, sans tricherie. Et voilà donc le gothique roi. On dira : quel modèle existait ailleurs qui pût indiquer une autre voie? Florence n'avait pas de modèles, et elle créa Santa Maria del Fiore. Mais il y a mieux. Vienne la Renaissance. L'Italie se couvre de monuments nouveaux. Sienne se cramponne au gothique.

Ses fontaines, Branda :

Per Fonte Branda non darei la vlsta,

ainsi que chantait Dante, Nuova, Ovile, d'autres encore, sont gothiques aussi, et les palais vont chercher leurs modèles en Lombardie, le palais public tout le premier.

En aucune ville d'Italie, il n'existe une place publi(]ue qui impressionne, étonne, émerveille autant que l'antique Campo de Sienne, elliptique et descendant vers le mur droit qu'est le palais. Tout autour de l'ellipse, les palais sont d'ordre semblable, l'ordre du palais, rouges, aux fenêtres à arcs triforés, aux

créneaux rectangulaires, le créneau gibelin, et là, au fond, regardant les pentes de l'hémicycle, le beau palais à la tour que Léonard aimait, à la loggia fleurie, aux créneaux imposants, tout rouge aussi, ses fenêtres trif orées aussi, ensemble merveilleux de puissance et de majesté que Fonte Gaia, que nous retrouverons, vient égayer d'un blanc sourire. Or ce palais est gothique; les autres de même. Un édit, sans doute, avait ordonné de les élever semblables au premier; mais dans la ville, loin delà seigneurie, ils demeurent pareils. Sauf le Piccolomini et le Spannochi, et encore ceux-ci le sont-ils dans leurs bases, ils sont tous gothiques, le Tolomei comme le Saracini, comme le Buonsignori, d'un gothique qui va chercher sa beauté dans le fini du décor bien plus que dans les lignes. Si dissimulé qu'il soit sous les fantaisies particulières, il reparaît toujours, il domine. En vain Brunellesco a passé. Sienne ne le connaît pas. Et lorsqu'elle veut posséder une loggia publique, elle aussi, c'est aux Lanzi qu'elle demande une inspiration.

San Francesco et San Domenico sont du même style. M. Rusconi voit dans cette ténacité l'originalité de la Renaissance siennoise. Ne devons-nous pas y voir plutôt un manque

trorigiiialilô? Mais (juo diroiis-iious si nous passons à la sculpluro ! Le pivinier maître qui vient travailler à Sienne est Niccola Pisano, et il V iaisx' un clicl-dd'uvro, la chaire de la cathédrale, <|ui est à celle de IMse ce (jue le Moïse est à la l'ivtà de Michel-Ange, Tceuvre achevée auprès de celle qui se cherche encore. Et le gothique de Niccola, n'est-ce pas ce qui enthousiasma les Siennois? A côté de Niccola se range son fils Giovanni, puis ses disciples I^apo Donato, Goro, (|ui, d'ailleurs, ne travaillent pas à Sienne. Cent années vont passer; et Sienne ne donnera le jour à aucun sculpteur jusqu'à Jacopo délia Quercia que sa Fonte Gaia fera justement appeler: délia Fonte.

Celui-là, c'est un maître, un très grand maître. Les pauvres restes de sa fontaine, exposés aujourd'hui dans la loggia du palais public, sont encore admirables de puissance. On dit que Michel-Ange prit de Jacopo ce souci d'accorder au corps plus d'importance qu'au visage, et par là Jacopo est un grand renaissant; il rejoint l'antique d'un bond vigoureux. Yoyez-le, intact cette fois, dans les fonts de San Giovanni. 11 en a sculpté le saint Jean, les quatre prophètes, un des reliefs : l.acharïe chassé, dit temple. Rien n'est plus solide ni plus noble. Et pourtant,

je ne sais, mais il me semble que l'atmosphère siennoise pèse sur Jacopo. Une certaine lourdeur, le prestige du gothique et du grand Niecola paraissent retenir son ciseau. Voyez, dans ces fonts, à côté de lui, Donatello. Peut-être voulut-il différer de celui-ci? En tout cas, la vie, le mouvement sont plus vifs, plus surpris, plus réels chez Donatello. Jacopo reste toujours idéaliste, peu soucieux de la nature, s'il est éloquent au suprême. VHérode de Donatello à côté du Zac/iarie permet d'apprécier la distance. Et il n'est pas jusqu'à Ghiberti, auteur d'un autre relief, qui ne donne la même leçon. Que dut dire Jacopo, lorsqu'il vit, à la cathédrale, le Saint Jean de Donatello, aussi tragique, aussi effroyablement humain que la Madeleine du Baptistère de Florence?

Le génie de Jacopo ne pouvait manquer de créer un courant. Après lui, on compte Turino di Sana et ses trois fils qui travaillent aussi aux fonts, Goro di Neroccio, Federighi, auteur des bénitiers de la cathédrale et de l'admirable pavement de celle-ci, l'une des plus surprenantes œuvres de la Renaissance, auteur aussi du riche et fin tabernacle de l'autel Sainte Catherine à San Domenico, Federighi, quelque peu émancipé de Jacopo par sa finesse et son élégance ; Vecchietta qui suit

/jo PAYSAGES lï ITALIE

les traces do Donalcllo s'il s'clîorco d'alfcin- (ire à la pi-ofondcur de .lacopo, Marrina le plus llorontlii des Sicniiois, l'rancosco di Giorgio cl Co/.zarolli, cidiii, (duv. cpii le haroqiir se pressent.

Ici, dii moins. Il y a suite; et, de Jacopo à Cozzar(>Ili, du |)uiss;inl au charniant, la fdiation se voil lu-ttenient, chacun cherchant visiblement à gai-der ce qu'il y a de bon chez ses prédécesseurs, et à ajouter ce qui leur manque. Mais à la lourdeur gothique de Jacopo qu'ajoutent-ils? Au plus juste, le réalisme de Donatello et la grâce des autres Toscans. Des qualités exclusives à Sienne, une école siennoise, je n'en vois pas. Sienne compte des sculpteurs nés chez elle, elle n'a pas d'école sculpturale, pas plus que d'architecturale.

Eut-elle, du moins, une école de peinture? Elle l'eut, féconde, continue, originale enfin — et d'une originalité qui nous fournira l'explication du problème tout entier.

Au moment même où Giotto, à Florence, et c'est peu de temps après Monte Aperto, crée véritablement l'art de peindre tel que nous l'entendons aujourd'hui, Sienne voit briller dans ses murs une œuvre aussi miraculeuse que celle de Giotto, l'œuvre de Duccio di Buoninsegna. Lequel précéda l'autre? On en

LES FIANCÉS DE SAINTE CATHERINE 4i

dispute encore. La grande œuvre de Duccio, la Vierge glorieuse de l'Œuvre de Dôme, fut commandée en 1302. Giotto avait alors quarante ans, et sa Navicella de Rome date de 1298. Duccio put produire en même temps que Giotto, mais certainement, dit-on à Florence, il ne l'a pas précédé. Sienne réplique, en faveur de sa priorité, par la Madone dite « aux gros yeux «, et qui fut commandée, prétendon, pour commémorer Monte-Aperto, en 1260. Mais, en 1260, Cimabue avait vingt ans, répond Florence. Et Sienne alors de lancer la Madone de Guido da Siena, celle du palais public, autrefois à San Domenico, et qui daterait de 1221. Il ne restait plus qu'à accuser les Siennois d'avoir mis la date après coup. On n'y a pas manqué, et c'est depuis ce temps que le conflit est ouvert, pour l'éternité. L'œuvre de Duccio, en tout cas, contemporaine de celle de Giotto, reste comme l'un des monuments les plus mémorables de la peinture. Et ce n'est pas tant la Maesta elle-même du tableau qui est le prodige, malgré les anges appuyés sur le trône, d'un réalisme surprenant ce sont avant tout les vingt-six petits tableaux qui formaient le revers de la Maesta : à eux doit aller l'étude et l'émotion. Ils racontent la vie du Christ, oui ; ils disent Sienne d'abord,

hi PAYSAGES D' ITALIE

ploint^ d'ospoir niai,MiirK|ii(\ (^ii'mi conlcmix)i-;im (le (liollo, inriiic >"il :i connu <"olui-ci, ait pu rôaliser ceci, coruprondre à ce point la vie et la rondro avec cctti^ audace, après Ciuido et Cinialiuo, voilà le prodifj^e. Et lorsipie la ville en procession conduisit le lahleau au Doinc après son aclièvenienl, (^lle saluait l'aurore de son pro[)re génie.

Ce génie de fleurir. Au palais public nous constatons sa pleine gloire. Au premier rang, ainsi que Giotto à Santa Croce de Florence, rayonne Simone Martini, dont la Maesta et le portrait de Riccio comptent parmi les fresques les plus hautes. Se voient exprimées dans les anges — l'un d'eux surtout, le premier à gauche, debout ! — de cette Maesta, une âme si noble, une idéale beauté si blonde et si chaste, que désormais l'homme, troublé devant l'irréel, se représentera toujours sous ces formeslà, du jour où il les aura vues, le mystère du monde et ses rêves inquiets. Hiccio est aussi grandiose, dans sa sphère contingente. Il jouit d'autant de noblesse que l'ange, et d'autant de vie intérieure. Il est encore plus puissant, superbe de décision et de placidité : il est beau comme le Gattamelata et le CoUeone.

De même que Quercia, plus tard, s'imposera à tous les sculpteurs siennois, de même

LES FIANCÉS DE SAINTE CATHERINE ttS

Simone Martini influera sur toute la peinture. Lippe Memmi, son élève, a laissé peu de traces à Sienne même ; une Madone aux Servi, quelques panneaux au musée ; ils suffisent pour montrer la maîtrise du maître, La fresque de San Gimignano est là pour nous la confirmer. Simone et Lippo fixent les caractères principaux de l'école de Sienne : l'élégance du dessin et l'éclat de la couleur. Il me semble bien découvrir une autre particularité encore. Je dois attendre et vérifier. Si je la trouve chez les successeurs de ces deux-là, quelle lumière finale!

A côté de la salle où Simone donne le signal, Ambrogio Lorenzetti, auprès duquel il faudrait mettre son frère Pietro s'il avait travaillé à Sienne, Ambrogio nous offre, depuis six cents ans, ses fresques illustres, où la figure immortelle de la Paix réunit en elle, comme un foyer, les flammes les plus ardentes delà vie siennoise. Quel poème que ces fresques ! Toute la mentalité de la ville s'y résume et s'y grandit autour de la figure de la paix d'une beauté vraiment antique. M. Rusconi voudrait qu'Ambrogio ait pris cette figure à une statue trouvée, dit Ghiberti dans ses Commentaires, au cours des fondations d'un palais, révérée par les Siennois, et brisée bientôt

&4 PAYSAGES ly ITALIE

parce qu'on lui nlli'ilniait — roci se passe en

1337 — li's iiKillii'ins (le l;i c'\\r. Ht'IciioMS ce fall, 11(111 pmir Ainhroj^io, iii;iis [loiir notre système. l']l,eii cet inslanl, conlonlons-nous d'être t'émus, (levant ccllt' Paix si exaltante, l'une des mervodles de la peinture de tous les âg(?s. N'est-il pas fi-appaiit, (railleurs, (jue, en la voyant, on ait songea i'anticpic? Elle en est digne tle tous points par ses draj)ories apaisées, d'une souplesse nonchalante et ferme qui proclame la sécurité de la puissance bien appuyée sur la force du cœur et des bras. Autour d'elle, se répandent toutes les manifestations de la vie en sécurité, du labeur bien protégé, dans tous leurs détails les plus intimes et les plus publics. « Ces figures, dit M. Rusconi, sont des pierres milliaires sur le chemin de l'art. Cette peinture est une épopée «. C'est la vérité même; Lorenzetti qui, avec son frère, jalonnera encore la route de l'art de la Chapelle des Espagnols à Florence, et du Campo Santo à Pise, Lorenzetti a écrit l'épopée siennoise avec tout son désir de travail et de rayonnement.

La chaîne est maintenant bien forgée. Au premier anneau courbé par Duccio, se lie le second de Simone, puis viennent ceux de Memmi et des Lorenzetti, ces derniers gardant la gravité de Duccio et son éclat, ajoutant à ses

conquêtes les leurs propres qui sont la profondeur et la richesse. La belle école, si bien partie ! Que ne va-t-elle pas produire I Et tout de suite, là, tout près de Simone, dans la chapelle antique, Taddeo di Bartolo remonte violemment à l'art plus sévère de Duccio, par son Assomption. Taddeo et son frère Bartolo di Fredi ont exécuté les fresques de San-Gimignano. Comme elles surprennent, après Lorenzetti, par leur raideur qui semble remonter encore plus haut que Duccio et rejoindre Cimabue ! Plus tard, se présente Sano di Pietro, qui fut appelé l'Angelico de Sienne, charmant donc ainsi, mais encore plus rétif à l'effort de Simone et de Lorenzetti. Puis Matteo di Giovanni rude « comme un peintre allemand », Sasseta, Vecchietta, Neroccio, Fungai, et toute cette poussière de Duccio et de Martini, qui repoussent loin d'eux la vigueur sereine et la profondeur de Lorenzetti, pour s'attacher à la tristesse de Duccio — et qui, lorsqu'ils veulent s'humaniser un peu, vont chercher, ainsi que fit l'adorable Benvenuto di Giovanni, dont Volterra détruisit le chef-d'œuvre, l'exquis émoi de l'école ombrienne.

Quelle est la part de Pinturicchio dans cette dernière influence ? C'esten 1506 que l'illustre peintre d'Ombrie vint à Sienne pour y glori-

fior, à la lihreria do la catlirclralo, le grand Sionnois .F.neas-Sylvius Piccoloinini-Pio H. Le dernier des Bartolo, Doinonico, Sano di Pietro, Sassotta sont morts depuis longtemps déjà. Mais ils ont connu Picro d(>ila Francesca, l'Alunno, Mrlozzo, Bonfigli, Fioron/o et Signortlli dans leur gloire. Pinluricchio est appelé à Sienne comme le représentant d'une école pleine de prestige, et que Pérugin n'a pas encore gâtée. Encore une fois, comme en architecture, comme en sculpture. Sienne-peintre va chercher sa vie en dehors de ses murs. Pinturicchio, par la Vie de Pie II, ces pages merveilleuses, flatte Sienne dans son goût primitif pour le décor et l'éclat. 11 faut voir ces fresques de la libreria pour comprendre à quelle magie décorative peut atteindre le pinceau, il faut voir leur gaieté, leur harmonie, leur vérité sans fadeur comme sans rudesse. Et Sienne-peintre, aussitôt, avec Betti Biagi, le tendre et charmant Benvenuto di Giovanni, Cozzarelli et Francesco di Giorgio, Sienne, encore une fois, d'oublier sa voie tracée, par Duccio, au temps de sa grandeur rivale de Florence, et de prendre, comme firent les architectes et les sculpteurs, hors d'elle-même une autre voie.

Nous pouvons conclure. Florence a conquis

Sienne et elle l'a pervertie. Et j'aimerais assez répéter de Sienne ce que je disais autrefois dePise, avec une nuance pourtant. Pise s'hypnotisa sur Florence et ne sut plus que l'imiter, espérant l'égaler. Sienne, opprimée aussi par Florence, bouda, au contraire, se replia sur elle-même, ne voulut rien connaître de sa rivale victorieuse, n'en prendre aucune leçon ; elle se recroquevilla et se dessécha. Qu'il y eût en elle une ressource, Duccio, Martini et les Lorenzetti sont là pour le dire. Elle possédait un fond de gravité, dû sans doute à l'influence gothique et à Niccola, et qui, cultivé à l'italienne, transformé comme le fut l'architecture aux mains de Giovanni Pisano, aurait suffi à donner à son école une originalité très marquée. On était ici, de tout temps, plus idéaliste qu'ailleurs. On y avait l'habitude d'une vie intérieure assez intense. En introduisant la vie extérieure dans cette méditation, en associant le corps à l'âme, l'école de Sienne se fût développée harmonieusement et eût doté l'art d'Italie d'une part d'idéal sévère qui lui manque souvent. Mais, Florence l'ayant étranglée, Sienne se refusa désormais à prendre sa part de la gloire commune. Et lorsque Quercia apparaît, on accepte le phénomène qu'il est sans le rendre normal, sans en tirer un ensei-

^?> PAYSAGES ir ITALIE

i;ii('mciit. On l'rniii' ohstiiit'iiiciil l(>s l"o nôtres à tout ;iir ilalicii, les yeux ;i Umle merveille italienne, lleplié sur soi-nièine, on ressasse son rêve stérileiiient. Los le(;(»ns de renaissance anli(jne (jiic flotiiic rn'imellesco, Si<'iiii(' ne les prend pas. Les leçons de joie (jur donne h; Quattrocenio, les successeurs de Lorenzelti les repoussent. Sienne enfante, mais dans la tristesse. Et c'est une bien mauvaise condition pour créer, que d'être triste. Sienne a fait un beau rêve de domination toscane. Après Monte Aperto, elle crut tout gagné. Tout était perdu, au contraire. Tout s'écroula, et elle s'obstina, lit un saut violent en arrière que Duccio et les Pisano excusent peut-être s'ils ne le légitiment pas. Lorsque son illustre enfant Piccolomini cria au monde sa passion latine et grecque, Sienne eut l'air de ne pas l'entendre. Et lorsque Sienne découvre dans son sol une statue antique, elle ne tarde pas à la briser avec rage, attribuant à la merveille, semblable aux cent merveilles que toute l'Italie découvre en même temps, et adore, tous ses malheurs : la Renaissance est l'ennemie naturelle de la gothique Sienne.

Si nous ne songeons pas au sort politique de Sienne, nous ne pouvons rien comprendre à son art. C'est à celui-là que nous devons cette

apparence toujours lasse et presque funèbre de ses œuvres, qui est le vrai caractère de son école picturale, qui constitue celle-ci. L'école ombrienne, avec sa langueur, est-il bien surprenant qu'elle ait tant séduit Sienne ? Et, de la langueur, elle repaît sa tristesse. Sienne, comme Pise, ne pardonna jamais à Florence sa victoire ; elle mourut de rancune. Tenant si passionnément à rester elle-même, elle ne comprit pas que la vie seule pouvait lui en fournir les ressources. Violemment elle se rejeta dans le passé, celui que le Dôme et la chaire de Niccola lui montraient plein de beauté et de prestige. Elle songea exclusivement aux temps de Warnfried, de ses palais gothiques ; elle resta gibeline dans l'âme, de ce gibelinisme qui, dans l'Italie guelfe, auprès de Florence si lucidement nationale, ne pouvait être qu'un regret. Sienne regretta toujours trop pour voir le monde et pour bien vivre. Elle se concentra, pleura ; et le jour où un génie sans égal vint l'enrichir, et dont elle comprit enfin la grandeur, ce furent les Espagnols qui le lui amenèrent : Antonio Bazzi, dit le Sodoma.

Ce Lombard est le grand peintre, le plus complet, le plus achevé de la triste Sienne. Nous le vîmes autrefois ensemble à Monte Oliveto et à Rome. C'est à Sienne cependant

:)o r \ysM;i-:s ditaluc

qu'il laiil rrliuliiM", au Palais public, à l'Acalicniie ot à Sau Douicnico, si l'on veut le bien pénétrer. Que sont lt)in la profondeur de Duccio, la gravité de Martini, la sérénité diî Loi-en- /etti, la tend<'esse do B(;nvcnuto et la grandeur de Sano I Celui-là trouva le chemin de tous les cœurs; il accomplit la vraie mission du peintre qui est de faire mouvoir les corps dans l'espace et dans la lumière. Il ajoute, par surcroît, sa passion de ces corps mêmes, pour leur beauté Intrinsèque, pour la joie qu'ils ont à palpiter et qu'ils lui communiquent. Le Christ à la colonne du musée est l'un des plus troublants et chaleureux morceaux de la peinture tout entière, et les fresques de la chapelle de sainte Catherine à SanDomenico restent parmi les plus voluptueuses merveilles. Sauf Signorelli, je ne connais aucun peintre qui ait tant aimé le corps humain. Reconnaissons, d'ailleurs, qu'il dut plaire à Sienne par cet amour-là ; il s'attachait davantage à l'impression qu'à l'expression, et ce fut toujours l'idéal môme, la particularité originale, avec la tristesse, de l'école siennoise, depuis Quercia jusqu'au dernier, de chercher l'elïet général plus que la vérité. Sodoraa apporte, en revanche, une connaissance plus parfaite des hommes, il apporte surtout une joie dont Sienne ne voulait pas. Il

LES FIANCÉS DE SAINTE CATHERINE 5i

apporte en un mot les leçons de ses maîtres lombards. Mais il est bien siennois par son indifférence des âmes, s'il l'est si peu par sa

volupté.

Au temps du grand-duc Cosme, Sienne s'amusait à instituer, à l'instar de Florence, des Académies que Cosme favorisait. Et parmi celles qu'il regardait avec bienveillance, il dispensait des faveurs spéciales à l'Académie des Intronati, des lourdauds. C'est bien ainsi, en efïet, que l'on se figure la décadence de Sienne, dans la lourdeur, dans l'hébétude ; Cosme était un cruel ironiste. A force de trop soupirer, on perd le souffle. A force de regretter, on ne fait plus qu'un avec ce qu'on pleure, on va le retrouver dans la tombe. Nous devons voir cela sans peur, si nous voulons embrasser Sienne dans son développement artistique, connaître les raisons de la gêne qui nous opprime lorsque nous la visitons, cette angoisse qui m'a toujours étreint à chaque visite que je lui ai faite. Nous devons le voir sans peur, et sans craindre qu'on nous reproche notre sévérité.

Car, si nous ne cachons pas les tares, il faut aussi montrer les vertus. De toutes les villes italiennes, de toutes les petites villes, je n'en

fvi PAYSAGES DIT \l.li:

connais (|u iiiic (|iii possède une puissance d'atliaclion aussi vive, et c'est Pérouse. Elles sont aux deux pôles du cœur humain, l'une exprimant le lionlieufdc vivre et l'aulre le malheur. La promcMiadc dans Sienne laisse au fond de nous une li-acc inelVaçahlc. l'I (ju'on ne croie pas Sieiuic, par la faute de cette sévérité, revêche et déprimante. Au contraire. Sienne sait combien l'existence est pénible et dure, mais elle n'ignore rien de ce qui la rend supportable. Elle professe cette philosophie qui accepte la vie sans lui demander ce qu'elle ne peut donner. Ellea accompli sa tâche, imposée par les obscures lois du monde, avec une ténacité sans espérance, qui est magnifique. Le sillon ouvert par Brennus ou par Barberousse, elle l'a labouré avec un courage indéfectible. J'ai déjà dit la grandeur, que la Maesta de Duecio pourrait symboliser, de la place du palais public. J'ai dit l'éclat orgueilleux du Dôme et les merveilles d'art de toutes sortes que la ville possède, et qu'elle a réunies sur son sein comme si elle croyait à la joie. Mais ce que je n'ai pas dit, c'est tant d'autres témoins, San Agostino et ses tableaux, l'oratoire San Bernardino avec ses Sodoma, San Francesco et ses cloîtres, la maison de sainte Catherine, bijou charmant et peut-être trop serti.

Fontegiusta bibelot Renaissance qui enchâsse une perle éclatante, l'autel deMariano l'un des plus savoureux descendants de Quercia, le palazzo dei Diavoli, aux portes de la ville, le couvent de l'Osservanza d'une silhouette inoubliable sur son pic et où l'on peut étudier à loisir l'exquis Cozzarelli, San Domenico surtout, si pesant à la colline dont il occupe la pointe, si massif et si fier, si heureux du double trésor qu'il détient, l'œuvre de Sodoma et la tête même de sainte Catherine. Je ne l'ai pas dit et tous les guides le disent.

Mais ce qu'ils ne peuvent dire, c'est la grandeur magnifique de ces rues étroites aux palais solennels, de ces descentes ardues au fond des vallées qui séparent les trois collines, la douceur de Fonte Branda, l'imprévu des détours fertiles en surprises de force et de puissance, la beauté du roc tout rouge sous le soleil et qui se dresse dans la verdure des arbrisseaux. Ce qu'ils ne peuvent dire, ce sont les mille aspects qu'offrent les trois pointes de la colline, toujours divers dans leur harmonie, abîmes ouverts à vos pieds, sommets sur vos têtes, campagnes répandues devant vos yeux. Ils ne peuvent le dire, et je ne le puis guère à mon tour. Cela, c'est l'atmosphère même de la ville, ce qui émane de ses murs cahotés, ce que cha-

54 n.iYSAGES hITil.lE

(Miii r<>sst'Ml au loiul de soi cl (jui (;sl incxpriniable. .lainais ville, si rWc parle moins haut quo d'autres à la l'aison, si elle répond moins à ce que nous demandons aux cités de nous dire de logique, de sain et de raisonnable, jamais ville n'a pris et ne séduira, si ce n'est Pérouse pour des raisons opposées, au même degré (|ue celle-là, le coeur des honuTies.

Loin de moi le dessein de dédaigner ses trésors d'art. Des chefs-d'œuvre comme le Dôme, le Campo et les palais, comme les sculptures de Quercia, de Vecchietta, de Mariano, comme les fresques de Martini, de Lorenzetti, de Pinturicchio et de Sodoma, appellent à Sienne tous ceux qui sont avides de vibrer à la beauté. Et si s'ajoute la vibration des plus secrets instincts, ceux qui ennoblissent la misérable âme humaine, cette amère sérénité devant les rigueurs de la vie dont on doit, en toute connaissance et conscience, accomplir les rites sans faiblesse, cette sérénité patiente et hautaine sans espoir comme sans crainte, si s'ajoute, en un mot, le sentiment du devoir à accomplir dans l'indifférence des résultats, quelle pénétrante leçon Sienne ne nous donne-t-elle pas ! Voici une ville tôt désenchantée et qui ne crut tout de suite à rien. Et pourtant elle vécut, prospéra, grandit, et se

plaça au premier rang, parce qu'elle accepta. Sienne est la ville morale par excellence. Nous pouvons regretter son renoncement. Pour elle, mais non pour nous. Nous l'aimons pour le haut exemple qu'elle donne, en surcroît de ses œuvres. N'est-ce pas, de toutes les entreprises humaines, la plus belle que de fournir un grand exemple ? Aucun cœur bien placé, aucun cerveau bien équilibré ne pourra oublier que, de cette ville obstinée, partit un jour pour Avignon une petite femme résolue, Catherine. L'enfant de la gibeline Sienne allait chercher le pape. Devoir ! Sienne dit ce mot, de toutes ses pierres. Triste condition pour prospérer dans la société, des peuples comme des hommes, que d'obéir toujours à la voix du devoir. La conscience est souvent importune. Sienne eut la gloire de garder sa lucidité, son jugement, d'être honnête et de faire son devoir de la plus admirable façon, puisqu'elle le faisait sans attendre de récompense.

Le jour de l'octave de sainte Catherine, autrefois, les jeunes filles pauvres assistaient à la messe et, processionnellement, parcouraient la ville. Les jeunes gens enquête d'une femme se tenaient sur leur passage et ofïraient leur mouchoir à celle qu'ils avaient choisie. Si la jeune fille portait le mouchoir à ses le-

vres et le rendait au doiiatiMir, coliii-ci disparaissait. Si elle faisait un ncrud au niouclioir, !(' prétendant i''tail rlu, et personne ne potivait s'opposer au mariage consacré pai" sainte Catherine. Le sentiment siennois de la fatalité se retrouve dans cette coutume. Nous aussi, faisons un nœud au mouchoir. C'est en vain que la raison s'opposerait à l'amour. Elle met bas les armes devant le choix mystérieux de sainte Catherine : Sienne sait se faire aimer en dépit de nous-mème ; elle ne nous en possède que plus durablement.

Montepulciano.

CAîJDiDE soupant, à Venise, avec Paquette qui avait contaminé Pangloss dont la confiance ne fut pas ébranlée pour si peu, Candide savourait du vin de Montepulciano. Je suis seul. Aucun Pangloss ne me tient en joie. Aucune Paquette n'est assise auprès de moi pour m'engager à la continence. Je suis seul devant mon verre, et je me sens l'âme ravie de Candide; les fumées légères du vin délectable me font oublier l'impression de tristesse qui m'a saisi à mon arrivée ici, dans la nuit. Parmi les heures pénibles d'un voyage, il n'en est pas de plus difficile à passer que celle-là, lorsque, inconnu dans une ville qui vous est étrangère, on débarque au seuil d'une auberge à peine éclairée, où des visages curieux, au sourire professionnel, vous accueillent, où vos pas hésitent, vos regards cherchent, inspec-

68 /' 11.S-.U7/-.S- ir ITALIE

lent, lu''l)oU''s et jn'uivux. On sent tout à coup son i''l(>igii(MiitMil, sa solitude profonde, iiii'iné- (lial)le en cet instant. On est [Midii vraiment, l<;in (!<• Iitni. I>'li(iinme est nu pauvi'(î rire (1 liahilniles. Avec cpicllc^ joie il s(î raccroche, au bout (lequeUpies heures, à luir horlog*^ vue le malin, à un escalier gravi le soii! Il se crée, en deux h(mres, des familiarités qui le soutiennent. L'hôte prévenant et expert m'a préparé, cependant, un succulent repas qui a éveillé ma sympathie. Son vin, que Voltaii-c n'est pas seul à avoir chanté, m'a rendu l'ami de la ville entière. Et voici que ma langue est impatiente de se délier, moi qui aime tant mes voyages pour ce que j'appelle ma « cure de silence ». Par la fenêtre ouverte de la salle entre un air frais, mouillé, parfumé de senteurs sylvestres, un air de montagne, léger et pinçant. J'interroge mon hôte sur les environs, sur les possibilités que fournit Montepulciano de me conduire à Pienza. Et comme il me fixe, pour l'accomplissement de cette course, un nombre d'heures qui me paraît excessif, je proteste, et il me répond :

— Questo paese è buono per l'aria e per vino, ma non gia per gli cavalli !

Gagnée ma chambre sommaire tout en m'associant à l'éloge du vin, j'ai dormi béatement,

PBÈS DU SANG 59

ce qui me prouve, ce matin, l'excellence de l'air, et me voici disposé à vérifier le malheur des chevaux. Auparavant, visitons la ville, l'une des plus charmantes, des plus intimement élégantes, nettes et distinguées de la Toscane. La posture de Montepulciano, à six cents mètres, lui donne l'aspect d'une autre San Gimignano. Mais une San Gimignano plus accueillante et surtout mieux née. Si, en effet, Montepulciano domine, comme la première, les monts agités, ondulés de la Toscane, ce n'est que d'une part. De l'autre, elle regarde une large et riante vallée où paresse son lac, où brille, au loin, le Trasimène, où scintille, enfin, sur l'autre bord de la coupe, sa rivale Gortona. En ouvrant ma fenêtre, au réveil, j'ai aperçu ce paysage riant et large à mes pieds. En ce printemps pluvieux, la verdure est d'une tendresse vive. Les nuages qui courent mettent sur les récoltes de la plaine et des monts des ombres énergiques; le val di Chiana, qui est en train de devenir peu à peu l'une des plus fertiles vallées de l'Italie, se pare de toutes les fleurs et de tous les rameaux. Le Trasimène arrête longtemps mes yeux sur la délicatesse de ses reflets vert pâle, pâle comme le ciel à l'orient, à l'heure où le soleil se couche. Et les montagnes ombriennes, là-bas.

6o PAYSAGES lY ITALIE

sur raiilre l)oi'il de la vallrc, (•oiiiiiiciifcnl à dresser louis soninu'ls fcrlilfs. l'ii Ici paysage où se prt'lasso sans iiitiiHtiic iKnivclIr !•• Ira^i- (pio TrasinuMic ! Moiilcjnilciaiio i<>uil, il»' ma. foni^li'c (lu moins, (11111 grand |ii('slige.

l*]||p ne le pi'i'd |ias l(HS(jii On la paicourl ; un air noble el coinnu' il laiil vous l'iaj)|)(' aussitôt. Le coinmercc de vin est considérable ici; il nourrit bien son monde. Les rues sont balayées, les maisons brossées, les gens lavés ; tout sourit à tous. Et cette ville, ainsi lustrée, sans trous ni taches à ses vêtements, c'est une ville d'autrefois restée intacte, miraculeusement sauvée, dans son ensemble, du baroque ou du moderne, restée Renaissance comme San Gimignano est restée dantesque, une petite, toute petite, comme l'étoile à la lune, une petite Florence heureusement préservée de la civilisation dont elle a pris, pourtant, l'aisance et les goûts les plus aimables et les plus choisis.

De nobles remparts la ceinturent. Des portes sévères la ferment. Et derrière celles-ci des rues montent ou descendent, bordées des vieux palais conservés dans leur intégrité. Rien de plus charmant que la première place, où plusieurs palais regardent, sur sa colonne, le Marzocco à la gueule rageuse et à la patte

PRÈS DU SANG 6i

lourde. Lourde ? Elle ne semble pas l'avoir été pour Montepulciano que ses ressources faisaient ménager, et que sa discrétion sociale protégeait contre les excès. La rue monte, et c'est toujours la même que l'on suit, serpentant littéralement, puisqu'elle nous ramène bientôt au même point. Tout le long, on ne rencontre que palais de San Gallo ou à sa manière distinguée. La Renaissance, sur cette montagne, fleurit uniquement, de tenue impeccable, simple et d'un goût parfait. En la voyant ainsi perchée, cette Renaissance qui est la gloire de Florence où le monde entier vient prendre des leçons de bonnes manières, je me souviens de la page d'Eugène Mûntz, ce savant impeccable et ce mauvais raisonneur : « C'est une loi historique que la Renaissance est faite surtout pour les pays de plaine, et que, dans les pays de montagne, elle rencontre de sérieux obstacles ». On devine le développement : la dissymétrie du gothique, sa recherche du pittoresque, ses caprices et ses surprises se prêtent heureusement aux accidents du terrain ; tandis que la Renaissance demande de la régularité et de la netteté, ce qui exige de grandes surfaces planes. Et Miintz, cependant, était venu à Montepulciano! Il connaissait Montefalco, Orvieto, Pé-

6s /\il'.9 [CES D II. il. Il-:

roiisc, (!iil)l)i(i, Arozzo. l'icn/:! on j'iiiii l(»iil à riicui'c ! Hifii n'csl plus rdiliiuil (|ii(> ces lignes, rien n'appi-eiid iiiiciix I:i VMiiilt' cl le dan^^cr des systèmes.

Au milieu de Ions ces palais, un peu hautains, mais sans moi'i^ue, il est une petite maison, cependant, à (]ui void mes regards plus émus. Je viens d'v lire, en efl'el, celle insci'ij)tion : « Angelo Ambrogini vit le jour dans cette maison; il y traversa les périls de l'enfance; rendu orphelin par des ennemis cruels, il la quitta jeune et pauvre, pour la revoir alors qu'il s'était rendu illustre sous le nom de Politien, dont il fut salué comme le rénovateur de la poésie toscane, des études humanistes et de la culture universelle. Ses concitoyens l'honorent par cette solennelle commémoration en ce juillet de l'année 1873, 421* anniversaire de sa naissance ». Ici, en 1434, naquit Politien qui se signala, à quatorze ans, aux bonnes grâces de Laurent, par douze cents vers italiens composés pour un tournoi auquel le maître de Florence prenait part. Ce fut un coup de fortune. Laurent tira Politien du bouge de la via Saturno 01trarno où il traduisait V Iliade pour tromper sa faim, en fit son ami, lui donna un canonicat, l'employa comme ambassadeur et lui confia

des chaires de latin, de grec et de philosophie. Politien sut payer : Laurent lui dut la vie ; le jour des Pazzi, ce fut Politien qui ferma sur Laurent la porte de la sacristie où on le poursuivait. Politien fut le précepteur du futur Léon X. A l'Académie platonicienne, il siège au premier rang. Ses amis Marsile Ficin et Pic de la Mirandole s'inclinent devant son savoir et, par-dessus tout, devant son ingéniosité. Il n'est pas de bonne fête sans les vers de Politien, il n'est pas d'événement qu'il ne commente. De nos jours Politien composerait, à coup sûr, des cantates. Bien mieux encore, il écrirait des chroniques. Tout sert de prétexte à sa muse pleine d'une complaisance et d'une fertilité infinies. Tous les faits et gestes de Laurent, même les plus infimes, l'inspirent ; et même ce à quoi Laurent reste étranger : du moment qu'une action est belle ou plaît à Politien, elle ne peut émaner que de Laurent. Les hymnes, les élégies, les épigrammes, de tomber comme grêle. Chose admirable, tout cela est toujours très bien. L'âme est charmante de bonté, de gaieté, de droiture. Et la plume, d'un maître écrivain. Politien savait tout, avait tout lu, tout pénétré ; et, si un défaut peut lui être reproché, c'est d'être un peu trop féru de littérature. Son originalité

64 PAYSAGES DlTAI.Ili

est «'loufTi'o |);ii- rclK'-ci, (juclcjiu^fois, (Mitre aulros lorsqu'il comjiosc un Ht/sfic/is d'api'ès Pline c[ Varron, au lieu de rcgardtîr autour do lui. C:\v il <'l;iil cliaiiipôtrc. Il possédait uiu- villa à ImcsoIc où il aimait à S(i retirer, comme Horace à Tihur, au milieu de ses amis. Ses hos(|uels rivalisent avec ceux de Carej^'gi, et il ne craint pas d'en envoyer les fleurs à Laurent. Iniai;o parfaite de l'homme de lettres accompli, Polilien fut pour beaucoup dans la vogue humaniste à laquelle, les scories disparues, nous devons notre culture moderne. Il mit à la mode la poésie et la philosophie, Virgile et Platon, Horace et Lucrèce. Ses cours ont enseigné une postérité dont nous descendons.

Combien cet esprit classique devait se plaire à regarder la place du Dôme de sa patrie, où brille le génie toscan dans sa fleur la plus pure, d'une simplicité si élégante, d'une justesse de lignes que Florence, cédant fréquemment à l'ostentation qui est souvent le péril de la richesse, si grande soit l'instinctive modération, que Florence elle-même pourrait envier! J'ai déjà vu, en Toscane, à Pistola, à Lucques, à San Gimignano des places publiques aussi achevées, aussi parlantes que celles-ci. Aucune ne peut donner une telle impression de goût

absolu. Le palais communal, d'abord, du xiii* siècle, avec sa base à bossages, ses fenêtres en plein cintre, et sa tour gibeline à deux étages; à droite, la cathédrale, avec sa façade inachevée, où la brique attend toujours le marbre, comme à San Lorenzo de Florence ; en face, le palais Contucci, et, à gauche, le palais Nobili, tous deux d'une stricte élégance, empreints d'une mesure parfaite ; un puits à colonnes, dans un coin, pour la fantaisie, et voilà une place d'une tenue impeccable, sans flaflas, sans cris, sans rien qui aguiche, et où tout retient. La première Renaissance s'y montre plus que partout ailleurs dans sa fleur épanouie, sans tare, sans aucun excès. C'est net, et ce n'est pas sec. C'est sévère et ce n'est pas triste. C'est gai et ce n'est pas jovial. C'est juste, et voilà tout. Pouvoir cela, c'est pouvoir encore plus. Visiblement, on s'est retenu. Mais on ne veut pas davantage. On s'en tient là parce qu'on aime les choses pures, les choses nettes. Une âme populaire très haute et très fine conduit fermement la main de l'artiste inspiré également.

Montepulciano, pour tout dire du mot qui me brûle, respire un air aristocratique au premier chef. Voilà son caractère le plus évident. Elle a grand air dans sa petitesse.

60 l'AYSAGES DITMIR

On Y parle bas, on r\\\i' ilo nu!tlr(; sdm cliapcau (Ml arriôi'o, o\ lOii liro ses inanchclh's en rabordanl. On dit (jni* ses orifjfincs sont nobles, d'ailleurs. Chiiisi ayant, été envahie j)ar les Gaulois, les habitants durent s'expatrier. Mais peuple et noblesse ne s'entendiMit [)as sur le refuge à choisir. Et ils se sépar» ni, heureux peut-être du prétexte. Le premier se retire en un lieu situé au pied de Chiusi, castruni plobis: Citla délia Pieve, où naîtra Péi-ugin. La seconde monte, vers le nord, sur une montagne qui fut appelée mons politiciis ou polidanus : Montepulciano. Du temps de Rome, personne ne parle d'elle. Petit village, évidemment, sans aucun rôle politique ou social. Et ce n'est qu'au vin'' siècle qu'on voit apparaître son nom dans l'histoire. Peu à peu elle croît en importance, et Florence a besoin d'elle à cause du val de Chiana qu'elle commande, tandis que Sienne ne peut souffrir une alliée de Florence aussi près de soi. Quelle choisir pour protectrice contre l'avidité de l'autre? Sienne si proche paraît la plus dangereuse ; Montepulciano se donne à Florence. Mais Sienne, en 1202, n'en est pas réduite à accepter un tel affront. Elle marche sur Montepulciano qui appelle Florence à son secours. Florence, occupée d'autre part, conseille une alliance avec

la voisine du sud, Orvieto. Le conseil était bon, carde 1207 à 1232 Montepulciano résiste à Sienne qui l'emporte enfin et détruit le château. Deux ans après elle le rebâtit, et désormais Montepulciano va suivre toutes les vicissitudes classiques des petites villes italiennes, avec cette légère particularité que ses vicissitudes seront invariablement commandées par les hauts et les bas de Florence et de Sienne. L'intermède des frères del Pecora, deux frères se disputant le pouvoir, la ville les jetant tous deux dehors, l'un revenant avec une armée, l'autre s'offrant pour défenseur, tous deux bientôt réconciliés, tous deux renvoyés une seconde fois, et la cité se donnant à Sienne pour échapper à ces bandits, que de fois n'avons-nous pas vu celai Puis, lasse de Sienne, en 1388, Montepulciano s'offre à Florence qui fait la renchérie. Ses engagements avec Sienne lui interdisent d'accepter, dit-elle. On négocie, et, en 1404, Sienne abandonne à Florence Montepulciano. La paix, pour quatre-vingt-dix ans, de régner; et c'est pendant cette période que s'élèvent tous ces palais, la ville telle qu'elle nous est parvenue.

La tempête soulevée en Italie par la descente des Français ne pouvait pas ne pas at-

lonitli't> MiimIi'|)IiI(i;iiii) i|iii rcslr lidMc^ nnx ^'Uolfos laiil (|u Clic pi'iil ; en I 'i!l."i, crix'iHlaiit, UU pou troj) UM, elle se dc-cidc cl passe hi'USijuciiu'iil à Sicmii' an cri Ai' : « jj'horlà e lupa ! » l'Iorcnce ciinoic (juchjucs halailloiis (jui sont repousses. Florence, à ce niouient, a besoin (\i' loiilc son adi-esse. yVlta(]uée de tous côtés, elle court les plus grands périls. Klle i)lie, négocie, et, finalement, consent à reconnaître à Sienne le pouvoir de Petrucci si on lui laisse Montepulciano, fjui ne la quitte plus. Ceci n'est qu'un épilogue. Dès 1400, en somme, Montepulciano est florentine, et une Florentine restant en dehors des luttes, jouissant de la paix dans un pays riche, et n'alïicliant aucune ambition, l'allé traverse tout le Quattrocento avec toutes les ressources nécessaires pour en profiter, malgré sa modestie de petite ville. Elle garde son unité qui est le cachet non d'une époque mais d'un simple moment, et qu'on ne peut trouver ailleurs aussi pur de tout mélange.

Les œuvres d'art, du reste, y sont peu nombreuses. Trois noms brillent seuls, tous trois tlorentins. Robbia, Donatello et Michelozzo. On pouvait plus mal choisir. Taddeo di Bartolo, il est vrai, représente Sienne par un tableau d'autel : Mort, Assomption et Couron-

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nement de Marie, à la cathédrale ; l'œuvre est maîtresse. Mais Florence, à Monte pu Iciano, est trop souveraine pour que Taddeo y fasse son efifet. L'àme mélancolique, de vie intérieure concentrée, presque jalouse et soupçonneuse des Siennois, ne s'entend pas avec ces voisines fastueuses et réalistes que Donatello a rendus familières à ses contemporains. Et, dans cette cathédrale, dont ce Taddeo est l'un des trésors, Donatello et Michelozzo éclipsent tout ce qui n'est pas eux. Leur œuvre, pourtant, fut indignement traitée. Elle est divisée aujourd'hui en quatre morceaux dispersés aux quatre coins de l'église. Nous la recomposons dans notre esprit, en dépit des outrages; ses « membra disjecta » se rapprochent. Près de la porte, la figure tombale du cardinal Bartolommeo Aragazzi, secrétaire de Martin V. Grand humaniste, lui aussi, il aida Poggio à rechercher les manuscrits dans les couvents d'Allemagne et de France, lors du concile de Constance ; il édita Lactance, Vitruve et Priscien. Sa renommée était générale. Leonardo Bruni raconte que, voyageant du côté d'Arezzo, il rencontra un char embourbé que des bœufs s'eiïorçaient en vain d'arracher aux ornières, tandis que le charretier lançait, en guise de coups de fouet, des

7» PAYSAGi:s DIT \I.IE

iiii[)rt'c;ilit>iis coiilrc \v> poiMcs. — « A (jui eu as-tu (li)iu', I Miiil ? (liMiiaïula liruni. — J«* conduis, répondit l'Iioniinc, le l()nd)oaii d'mi i-idiculi» vaniteux (jui a ordonni' d'c-i-i^M'i- CQ nionunieiil dans sa ville nalale, Monlepulciano )>. \'.\ l>ruiii poussa à la mue. Ilc'lasl le mausolée arriva à destination, iruiis pour être bientôt moreclé. l'>l voici tout (•(; qui en reste: encastrés dans des piliers, deux reliefs d'une vigueur très rude, d'une énergie pi-imitive ; à droite de l'autel, un Ciirist bénissant; au-dessous de la table sacrée, un bandeau dangelots soutenant des guirlandes; de chaque côté de l'autel, entin, deux figures allégoriques portant des llambeaux.

Quelle est la part de Donatello, quelle est celle de Michelozzo dans ces morceaux? Nous |)ouvons sans crainte les attribuer tous à Donatello. S'ils ne sont pas de sa main, ils sont de son génie qui les inspira, les conçut et en dirigea l'exécution et la disposition. Où qu'il aille, quoi qu'il cisèle, ou simplement qu'il conseille, Donatello marque tous ses héros d'une telle empreinte qu'on ne peut plus s'imaginer les idées et les formes qu'il a rendues autrement que selon sa vision. Qui donc, sorti du Bargello à Florence, se représentera jamais saint Jean autre que sous les traits du fier,

souple et grave jeune homme de Donatello ? La Foi du monument Aragazzi, peut être de Michelozzo ; Donatello, ne fût-ce que par l'emprise du maître sur l'élève, en est l'auteur certain, et plus jamais, incorrigible optimiste, je ne songerai à la foi sans me la représenter ainsi, calme, tolérante, sans haine comme sans faiblesse.

Le petit musée du palais municipal contient trois Robbias qui comptent parmi les plus beaux, si heureux dans l'audace des couleurs qui s'opposent, si classiques dans le dessin. Ceux qui ont vu l'incomparable collection du Bargello trouveront encore de quoi s'émerveiller. Et, si je comprends le regret de M. Bargagli-Petrucci, qui a écrit une excellente monographie de Montepulciano, je ne puis y souscrire. « La chapelle de l'oratoire de la Miséricorde et la salle de la Préture ont dû se priver de leurs Robbias pour qu'un futur directeur de musée puisse les montrer, cimentés au stuc blanc, sur des murs froids d'une plus froide salle de musée. Il est même à craindre que, pour rendre parfaite la symétrie en quatre panneaux, on ne trouve moyen, un jour, de dépouiller l'église de la Madonna délie Grazie qui, parmi les pilastres des arceaux et la décoration élégante de Vignola,

73 /• \y SAGES niTMIE

gar(U> un (jualritMin' autel rohbicn, peut-être siipéricnir aux autres, el cci-tainenieDl plus respecté paireijuil lenfeiine une iiua^e Miiraculeiise (le la Vierge ; les lulèlesiie permettraient pas facileiueiit reiilèveinent ». .le suis peuiôtre injuste, mais il me semble trouver dans ces lignes la mauvaise humeur tl'un Siennois en présence de la beauté llorenlinc ayant prospéré sur cette terre (jui fut siennoise. Et même si M. Petrucci se justitie de sa patronymie, je ne puis regretter davantage la réunion des Kobbias dans « une prison d'art ». Je ne sais pas jusqu'à quel point une « décoration élégante » de Vignola peut convenir à un liobbia ; je ne sais en quoi le « mur froid » d'un musée est inférieur aux murailles froides d'une église. Et la Vierge miraculeuse m'efiPraie un peu, quand je songe à ce que sont devenues tant d'œuvres d'art chargées d'oripeaux et de bijoux sous prétexte de miracle, ainsi qu'on peut le voir — et ne pas les voir ! — entre autres à Naples dans Santa Chiaria, à Rome dans San Ignazio. Il faut consentir au destin des choses. Celui de la beauté est d'enseigner. Et le voyageur qui vient s'instruire, n'est pas, du moins, pipé dans le « froid musée », pipé ni déçu.

Ni l'un ni l'autre ne seront ceux qui, des-

cendant, par des chemins ombreux, la colline où trône Montepulciano, iront demander à l'église de San Biagio une dernière, et la plus haute de toutes celles que donne cette ville aristocratique, une dernière émotion. Il ne suffit pas d'accomplir une œuvre. En architecture surtout, il faut encore savoir la situer. Le génie des Florentins possédait au suprême cet art des convenances monumentales. Vingt fois on peut les surprendre qui, par un heureux choix de l'emplacement, par l'harmonie du paysage et de l'œuvre, ont fait de celleci, qui n'a rien en elle-même de prodigieux, quelque chose qui devient un prodige ; Antonio San Gallo fut de ces Florentins adroits et judicieux, pleins d'un goût averti. Et cela est de si bonne guerre ; il est si rare de voir un architecte savoir ainsi jouer du décor ! Au pied de la colline, sur une plate-forme elle-même colline, sur la première chute enfin de la cascade des montagnes, San Biagio mince, étroite, élancée, découpe les arêtes de sa croix grecque et tourne les rondeurs de son dôme. Un léger campanile lui met un plumet à la coiffe.

De quelque route que vous arriviez, sauf de celle de Chiana, vous voyez ainsi San Biagio, au pied de la ville, relais charmant, pro-

74 /' I y s \i;i:s DIT \i,iE

lof^iu» rlôganl, j)r('niiôr(' siropho de gnico liiic. Mais ces épithètes ni(»(l(''r(''(>s sdiil-clles sullisantos? Il \\\ a pas de siil)lliiic dans celle œuvre; ol pourtant II y en a par sa convonance et ses enlours si l)ien choisis. Et puis eïifin, il y a la houvailK' de San fJallo et qui vaut bien son prix, l'idc'e, 1(^ souvenir de 15rainanl(>, l'intention de réaliser ce à quoi Home n'arriva jamais, et (pi'il peut, lui, accomplir parce qu'il fait petit, de réaliser Saint-Pierre de Rome. Agrandissez San Biagio, et vous avez Saint Pierre tel que Bramante l'avait dessiné, tel que Michel Ange voulait le terminer. Qu'il eût été beau, aussi absolument parfait, proportionné dans tous ses membres, hardi dans ses lignes aisées, d'une grâce jaillissante de beau jeune homme, de la grâce de saint Georges enfin ! Donatello encore eût passé par là — et Michel Ange eût ajouté sa puissance surhumaine.

Si l'on veut savoir ce que contient de justesse et de perfection l'art de la première Renaissance, resté sévère malgré son charme, empreint du sentiment que nous appelons, lorsque nous l'appliquons aux hommes, la dignité, c'est à Montepulciano qu'il faut venir. Le voyage est à peu près exclusivement architectural ; mais il l'est totalement, complète-

PBÊS DU SANG 76

ment, c'est-à-dire que le paysage construit par les forces obscures se réunit à l'œuvre édifiée par les forces conscientes, pour nous donner une impression, non pas bouleversée, extatique et enivrée, mais calme, douce, pleine, l'impression enfin de l'idéal même, quelque chose d'analogue, dans l'art de bâtir, à ce que Raphaël suscite en nous par l'art de peindre. L'aristocratique Montepulciano, je la mettrais volontiers à côté du Parnasse : elle occupera une place égale dans mon souvenir.

Pie ma.

J'ai donc éprouvé l'infortune des chevaux « politiens ». Elle est grande, sans être excessive. Le pays est accidenté, mais on ne quitte guère les sommets. La route tourne beaucoup, mais va de dos en dos, descendant rarement dans les fonds, habile à rester sur les hauteurs. Ceux qui l'ont tracée sont fils de Montepulciano, de goût délicat, et qui savent la grâce des chemins en crête. La terre même des beaux chajiips plantureux ondule comme la vague, et la ville reste longtemps en vue, surveillant ses vignes ; çà et là, un cyprès lui fournit ses repères. Pienza, d'ailleurs, siège à une centaine de mètres plus bas que Montepulciano. Assise sur un large plateau, elle semblerait installée dans la plaine, si, de l'autre côté, elle ne regardait des fonds que San Quirico et Montalcino dominent à l'opposé, sur les

montagnes relevées brusquement. Tout est gras et fertile autour de Pienza, de verdure courte, mais non rase. Sauf par instants, lorsqu'apparaissent ce que Montaigne nomme des « fondasses », des amas d'argile crevassée, inculte, coulant en longues échines grises d'éléphant, la terre tragique que j'ai vue autrefois à Monte Oliveto, et où j'imaginais que Sienne avait dû venir chercher sa louve affamée. Ces aspects sont rares, d'ailleurs. Le gras humus reprend bien vite, l'emporte promptement ; et, oliviers dans les champs clos de haies de secouer élégamment leurs feuilles argentées, moissons de grandir, d'un vert tendre et frais à l'œil. Campagne aisée et joyeuse, d'un peuple prospère, où circulent les charrettes de vin traînées par de grands bœufs dont le joug s'emmanche à un long brancard recourbé et qui retombe entre les paires de cornes, en proue de navire rouge et blanche.

La porte de Pienza regarde d'un côté une esplanade, de l'autre une rue, celle-là égayée d'arbres et de villas coquettes, celle-ci sombre et étroite ainsi qu'il convient. Plus modeste toujours que Montepulciano, Pienza l'est restée, en dépit de sa prospérité assez cossue. Y circule le même peuple qu'à Montepulciano, industrieux, net en ses aspects, et qui ne consi-

78 /' I y s AGES D- ITALIE

(li'ic [i;is, comiiic ;iill(>iiis. rt'li'aiif^cr en pliéuoilRMic ou CM Itrlc l":mv(>. Lo mcmo |)(Mij)l<*, inaisàaucun |)oiiil(l<' viir la iiiriric ville. Sauf", en eilVt, sur la place aux cjualre nionuiiUMits. célèbres, Pienza n'est en ilcii Kenaissance, Elle ne s'est pas accrue ni embellie, à la suite du passage de Uossellino. Sa prospérité est restée agricole, et Pie II n'a pu augmenter la fertilité de la terre. On a laissé le pape doter la cité; on ne l'a pas suivi, faute d'argent, ou plutôt par bon sens. Il ne sutïit pas d'adopter un train, il faut le soutenir. Pienza, petite ville de trois mille habitants, ne pouvait s'offrir de luxe. Elle a compris son impuissance, et elle est demeurée la môme ville qu'au moyen âge, dans ses murs vieillis avec elle, avec ses maisons sans caractère comme sans art, simple, aux places nues, aux rues vides, aux églises modestes, la ville enfin que l'on verrait toujours de loin sur sa colline, sans y jamais entrer, dont on se contenterait d'admirer la silhouette dans le paysage et sur le ciel, si l'on n'y cherchait pas le chef-d'œuvre signalé — et pour lequel tout seul on est venu.

Un jour de 1405, dans une ville obscure, sans histoire comme sans ambition, et qui s'appelait alors Corsignano, naquit d'une famille et d'un père trop prolifique — il eut dix-

sept enfants, ce qui le ruina — un vif garçon qui se nommera un jour le pape Pie II. En attendant, il s'appelle /Eneas Sylvius des comtes Piccolomini. En dépit de sa pauvreté, le père envoie son fils étudier à Sienne. Il a deviné l'intelligence de l'enfant, et il espère que, avec un peu de chance et d'adresse, le gamin pourra couvrir une carrière enviable, et requinquera peut-être la famille. ^Eneas, s'il est studieux, ne semble pas, cependant et pour le moment, disposé à faire son chemin dans les ordres. Il prendrait le collet tout au plus, comme on dira plus tard, ce qui n'engage à rien. Bref, le jeune élève étudie joyeusement à Sienne, lorsque le cardinal Capranica, qui se rend au concile de Bâle, passe par la ville. Il rencontre yEneas Sylvius, le trouve intelligent, disert, et, comme il avait besoin d'un secrétaire éloquent, il l'emmène. vEneas Sylvius part, encore écolier ; il ne s'arrêtera plus que pontife, pour mourir, sur le rocher d'Ancône, l'une des morts les plus grandioses de tous les temps.

« C'est un joli roman d'aventures, semblable à quelque conte du siècle dernier, que l'existence de ce garçon, souple, désinvolte, rapide, agile, débrouillard et gracieux. Poète chanteur de filles, étudiant distingué, valet

ii»;idi'(\ stMct'hiii'c (r('vr(|U(', coiitcur polisson, orateur disi'rl, laliiiislc aimable, courtier (l'amour, al)l)('> d'occasion, il élait bon à tout faire, même uu pajx' : il fut pape. »

Philippe MonniiM-, dans son très remar(|uable ouvrage, d'une compilation vei-tigineuse. Le Quattrocento, trace ce vif crayon d'/Eneas Sylvius Piccolomini ; vif crayon qui me paraît sévère, le portrait du secrétaire de l'archevêque de Grenade, tout au plus. Il y avait mieux, sûrement, en la jeunesse de Pie II, qu'un simple Gil Blas. Qu'il se montrât adroit, docile aux tâches imposées par son maître, llatteui' aussi, intrigant encore et davantage, il le fallait bien. Mais il y a façon de faire ces besognes que la nécessité impose, les mains nues ou avec des gants, si ce n'est avec des pincettes. Pie II tenait son âme haute, s'il savait que la jeunesse doit se plier souvent, sans s'abaisser pour cela, et trouver, entre l'obséquiosité domestique et le dédain grossier, ce qu'on a appelé « ce degré d'honnêteté adroite » nécessaire, à tout âge d'ailleurs, dans toutes les sociétés. Gil Blas s'était avoué trop complaisant et trop dénué de sens moral, pour qu'il pût devenir pape jamais. Pie II le fut haut le pied, pour avoir fidèlement, honnêtement et courageusement servi ses maîtres divers. Il a passé pa-

LA LEÇON SVIi LA PLACE 8i

tron sans servilité aucune, jamais. Puis, sur le trône, il vécut huit années de véritable martyre, héroïque et sublime. Gil Blas, sur le siège pontifical, n'eût jamais songé à faire la guerre au Turc pour l'amour d'Homère ou de Virgile, mais à vivre grassement. Si peu que ce soit, on distinguait certainement dans le secrétaire de Capranica quelque chose de Pie II, et qui l'empêchait d'être secrétaire de l'archevêque de Grenade.

Voyez-le, fier et déluré garçon, dans la fresque de Pinturicchio, à la libreria de la cathédrale de Sienne. Bien planté sur son cheval blanc, le feutre aux bords relevés dégageant son visage allongé, plein d'espoir et de gravité. La vie, sous la forme de vaisseaux et d'un promontoire tout bâti, se dresse devant lui, la vie qu'il aimera tant et qu'il saura si bien conduire ! L'affaire de Bâle est d'importance, en effet. Capranica se rend au concile dans le but d'obliger le pape Eugène IV à lui reconnaître son titre de cardinal conféré par Martin V. Capranica compte sur son secrétaire Piccolomini pour plaider sa cause. Le jeune homme est éloquent; mais quelle tâche! ^neas Sylvius a du courage, de l'ambition. Il plaide, et chacun d'être gagné par cette verve, cette dialectique, et surtout, en ce mo-

Sj /' 1 ).s w;/;.s /)// i /,//•;

inoiil on I":iiili(|iiil<'' lill.i''r;iii'<' fi;i'isc toulos les (•»^r\clli's. |);ii' celle (''rudil idii, ce f^oùl, cette connaissiuice iiclievei- dv. tous les ailleurs dont on s'enivre. Il (l(>vieiil le H(Mij;iiniii du concile (jui rado])te el l'adjoinl aii\ diveises amhassatles envoyées vei's les c()wrs étrangèrc^s. Qu'il se trouve sous les ordres de l'évèque Scaligero, ou de l'évèque Visconti, ou du cardinal Albergati, il est la tète et la voix du clergé romain. Dans l't^urope entière il marque son passage, accaparant les hommages et les succès, succès de tout genre, môme de femmes : passant à Strasbourg, il est aimé d'une Anglaise qui lui donne un enfant.

Le coup de fortune lui arrive à la diète de Francfort, où l'empereur Frédéric III ne jure que par lui. Amédée de Savoie, pape éphémère, l'a pris pour secrétaire. Piccolomini ne se décourage pas lors du renoncement de ce maître à la tiare. Il est souple au possible, adroit au suprême, hardi et d'une ambition avisée. Se retournant vers l'empereur, qui l'a couronné poète, il prend service à la cour, et accepte, après avoir combattu déjà Eugène IV à Bàle, de venir à Rome, au nom de Frédéric, soutenir la cause de l'empire contre la papauté. Le moment était délicat pour lui. Il fallait prendre parti, se mettre d'un côté ou de

l'autre, c'est-à-dire comprendre où son avenir serait le plus brillant. Avec une sûreté de coup d'œil surprenante, il juge que le pape est le plus sûr. Et, feignant d'avoir été convaincu par Eugène, il repart pour l'Allemagne persuader son client de ses torts.

Sa résolution est prise : il entrera dans les ordres. Dès lors, aucune hésitation, aucun repentir, aucune demi-mesure. Ce brillant cavalier, mondain, viveur, féminin, païen par ses goûts et son éducation littéraire, auteur d'une comédie et d'un roman que Boccace pourrait envier, rompt violemment avec ce passé et devient un homme grave, sévère à soi-même et aux autres, impeccable ; et, à l'estime intellectuelle que l'on professe pour lui, il oblige à joindre l'estime morale. La conséquence ne se fait pas attendre. Le successeur d'Eugène, Nicolas V, le plus littéraire de tous les papes s'il n'y avait pas Pie II, le choisit comme secrétaire et le nomme évêque de Trieste, de Sienne bientôt, en 14S0. A quarante-cinq ans, il revient couronné d'une autorité non seulement fonctionnelle mais personnelle absolue, dans la ville d'où il était parti, vingt-sept ans auparavant, assez gueux. La belle carrière ! Et je ne puis croire à la vulgarité de la joie d'yEneas. Jeune ambitieux

8,', /'US- (<;/;.s' 1)1 TM.iic

avant tout, c'est cri-taiii. Piccoloinini n'en garde pas moins l)oauct)n|) dr noblesse. Adroit, il est encore* j)liis attentif sur soi-nièiiie. Jamais il ne perd de \ue, pour des satisfactions ordiuairesel (|ui pourraient toujoui's séduire un lionnue, ses desseins (jui sontélevés. Sa vie peut se comparer aux plus légitimement avides de gloire. Qui donc accuserait un Cromwell, un Napoléon de petits appétits parce qu'ils sont arrivés haut étant partis de bas? Pie II, sans avoirleurs génies, ne leur est pas intérieur en qualité morale. Son ambition n'a rien de mesquin. Et ce que nous appelons aujourd'hui dilettantisme, cette curiosité de toutes choses, ce désir de se frotter à tout, de tout aborder pour en tirer quelque richesse d'esprit, ce sentiment souvent stérile, lorsqu'il n'est pas soutenu par un caractère, s'appuie, chez lui, sur une volonté, une perspicacité, une élévation de cœur incomparables.

Voyons-le, encore, à la libreria, peint par Pinturicchio alors que, après avoir négocié le mariage, il amène à Frédéric III toujours son ami, sa fiancée l^léonore de Portugal. C'est aux portes de Sienne que la remise a lieu — et ce dut être un beau jour. Frédéric nourrit un désir cependant : être couronné empereur à Saint-Pierre. Piccolomini se charge d'enlever

l'affaire, et il l'enlève. Frédéric se dirige vers Rome ; arrivé aux portes de la ville, il aperçoit l'évêque de Sienne qui s'avance au-devant de lui. Il pique des deux, et, l'embrassant : « Voilà Rome! s'écrie-t-il, tu y seras pape. Montre-toi alors l'ami de celui qui te le prédit I ». ./Eneas Sylvius avait de la délicatesse. Il dut sentir affluer le rouge à ses joues et des éclairs piquer ses yeux ; il dut être choqué de ce mauvais goût de Germain. Il ne broncha pas; pas plus qu'il ne broncha le jour où Calixte III, en lui posant sur la tête le chapeau de cardinal, lui mettait à portée la tiare pontificale. Le J9 août 1458, ^Eneas Sylvius prenait le nom de Pie II. Elu pontife, il proclamait sa reconnaissance aux humanités qui l'avaient formé, par le choix de ce nom qui était celui donné par Virgile à Enée.

Assurément cette carrière est moins surprenante que celle d'un Sixte-Quint, gardeur de pourceaux. Elle est moins surprenante ; mais elle est plus belle. A une époque de corruption civile et religieuse, l'austérité du moine, par son exception, brille facilement. Mais à une époque littéraire, éperdue d'art et de culture, Piccolomini compte pour une unité parmi cent émules. Sortir de cette cohue et s'imposer à ses égaux, à des cardinaux comme

86 IWYS l(,7;,S DIT ALI F.

Bossarioii, l,aii(lii:iiii, Alhrryali, Orsini. c'est tout <lt' iiirinc plus dillicilo que de se tlislinguor par des macérations. VAvv clioisi parce (ju'on croit à votre vei'lii dont on a besoin, c'est bien. Mais être choisi parce qu'on a réussi à vaincre tous les camarades (jui vous valent, c'est mieux encoic. lit réussir enfin sans jamais rien renier, au coniraii'e, de son passé, alïicher hautenuMil cette culture (jui est celle de tous, par ainsi proclamei- que le pape reste l'étudiant de Sienne, revendiquer la fdiation virgiliennc, païenne, sur le trône de Pierre, cela est d'un cœur altier et d'une intelligence profonde. Jusqu'à la fin de ses jours, si tôt fauchés, à cinquante-neuf ans. Pie II restera l'humaniste qu'il fut à Corsii^nano ; et sa mort, que nous avons évoquée à Ancône, autrefois, couronnera cette vie magnifique par un symbole humaniste d'un prestige incomparable.

Pienza est là pour nous dire que Pie II n'oubliait pas. Du petit bourg de Corsignano il voulut faire une ville qui perpétuerait sa gloire. Il lui donna son nom, et y fit bâtir la fameuse place où je viens de rêver ainsi à sa grande âme si bien nourrie de poésie, et où le moins beau n'est pas de voir que Pie II fut un homme complet, à la vie mouvementée, di-

LA LEÇON SUh LA PLACE 87

verse, humaniste, mais bien humaine aussi. Rossellino fut chargé de construire la cathédrale et les palais; et cet élève d'Alberti se montra digne de son maître. La façade si légère, de temple sobre et gracieux, cache des nefs majestueuses à qui les colonnes surmontées de piliers carrés donnent une allure puissante. Des œuvres d'art intéressantes l'ornent, un Vecchietta chanté justement par M. Paul Bourget dans ses Sensations d'Italie, un Matteo di Giovanni et un Sano di Pietro que je préfère au Vecchietta, pour ce qu'ils ont, plus que celui-ci, gardé la tradition des Duccio et des Simone Martini. En face de la cathédrale se dresse le palais public, couvert de grafitti et couronné d'une tour. A gauche, la maison des chanoines et l'évêché ; à droite, enfin, le palais Piccolomini, superbe de force, semblable au Rucellaï de Florence, pour tout dire. C'est la première fois, il me semble, qu'une œuvre aussi complète est donnée à accomplir à un seul homme. Rossellino, en trois ans, éleva un monument, un seul, en quatre palais. On respire ici un air d'unité exceptionnel. On y lit l'âme tout entière du pontife, noble, élevée, au goût parfait, ami de la grandeur, ennemi du faste criard, une âme très haute, qui aime le beau pour lui-même et pour soi-

«8 PAYS A CES hiT il.ir:

mollir cl i|iii,,si les |)('lil> <'Sj)i-ils supposonl. (le la \aiiili', ne laisse voir aux clairvoyants quuii véiu''ral)l(> cl trcs pur oi'jj'ucil.

La place (le l*uMi/.a coniposc un (''dificc d'ai't ineomparaMc j)ai' sa incsuic, son harmonie et pai' son cnsciiililc (pu |)i()jclle u\)o lumière éclatante sur le cpiatti-ocenlo. l'aile projette aussi une lumière sur le cœur du grand pontife qui dut la revoir dans son dernier rêve, aloi's qu'il expirait sur le rocher d'Ancône, lace à ces terres barbares d'où l'humaniste de Gorsiijnano et de Sienne, arrivé au plus haut du monde, voulait chasser les profanateurs de la civilisation gréco-latine. La belle chute, devant la mer de Corfou et de Spalato, à la phrase commencée sur la place de Corsignano I

Avant de regagner Montepulciano, j'ai voulu pousser jusqu'à San Quirico, une Pienza qui a eu le malheur, ou la chance? de ne donner le jour à aucun pape de génie. Pienza est petite ville; San Quirico est grand village. Près de la collégiale, voici pourtant un palais Chigi, de la fin du xvi* siècle. Il y a longtemps que le pape de ce nom est mort ; encore plus longtemps que le Chigi de Raphaël a fait la fortune de la famille. San Quirico, en dehors de son palais, reste modeste et tranquille. Nous devons à ce manque d'ambition la vieille col-

légiale du xii* siècle au porche roman, avec ses lions lombards emmanchés de colonnes. Nous lui devons la petite collegiata avec ses deux porches égaux, et enfin le miracle d'un Sodoma dont le saint Sébastien n'est exactement que l'Héphestion de la fresque de la Farnesina à Rome. Par là du moins, nous pouvons rejoindre l'humanisme. Pie II introduit celui-ci dans la politique et dans la religion. Les artistes, les peintres, Sodoma si hardiment, le mêlent au culte populaire. De là, il pénètre dans les mœurs et dans les idées, il fait les hommes qui sont nos maîtres et nos pères, il nous fait — et il nous donne l'ardeur nécessaire à sa défense dans la croisade contre les Turcs d'aujourd'hui, les envieux et les sots, qui voudraient, en ruinant la culture latine, ravaler les hommes à leur bassesse.

LA FESÊTHE OUVERTE

ClùusL

J'avais bien raison, à Volterra, de réserver les di'oits du vagabondage. Vivement impressionné par l'art étrusque, je refaisais tout à coup, en pensée, mes plus récents voyages qui m'avaient si fortement empreint de grécité et de romanité ; et déjà je me voyais courant sans débrider vers les témoignages de l'antique civilisation qui avait uni Home à la Grèce, avant tout contact direct, ainsi que le Vatican nous initie aux merveilles d'Athènes, Virgile à Théocrite, et César à Alexandre. J'ai couru, mais le souffle m'a manqué. Bientôt Sienne m'a pris, puis la Renaissance m'a accaparé. Et me voici penaud devant moi-même, aujourd'hui que, m'arrêtant à Ghiusi, il me faut reprendre la voie abandonnée. J'ai vagabondé avec un plaisir qui n'est pas sans mélange de honte. Je reviens du moins — et j'espère

LA FENÉTBE OUVERTE 91

bien, tout de même, que je trahirai quelquefois encore mes desseins. Est-il si coupable qu'on le dit, d'être infidèle ? Les amants en disputent. En voyage, du moins, si ce n'est en d'autres affaires, l'oubli de ses serments présente un avantage : il permet le repos, et le classement, et la balance. Après avoir failli, si l'on est si vigoureusement repris, il y a chance pour que l'objet de ce retour ne vous ait pas abusé, le premier jour, sur ses charmes.

J'ai quitté Montepulciano ce matin, sous une petite pluie que je connais assez pour la savoir de simple mise en train. Quand j'arrive à Chiusi, les cataractes du ciel se déversent généreusement. Je voulais voiries tombes étrusques. Il faut y renoncer. Les chemins qui mènent aux sépultures éparses dans la campagne ne sont que torrents. Et il faudra deux ou trois jours pour qu'ils redeviennent accessibles. Me voilà condamné à limiter mon exploration. La peinture étrusque, je ne la verrai pas aujourd'hui. Mais je la verrai demain. Gorneto, en effet, est sur ma route. Et la nécropole de Gorneto est la plus riche de toutes. Le cœur allègre, je monte donc dans le vetturino, assez content, d'ailleurs, de trouver un impérieux motif de poursuivre un peu plus

ga PAYSIGKS niTillh:

loin r()l)|«'t (le 111.1 passion iKuivclIc. Ilest morveilloiix (le voir coinhicii, en voyii^'c, les iircessités s'accumulent. /Vvec (iiicllc joif ou se dit : « .le ne |>uis pas no pas in'arrcter à cet (Mulroit 1 ». Souvent l'on serait bien en peine de dire pour(|uoi on doit s'arrêter. Et lorsque des phénomènes de la nature dictent ce devoir, on leur reste infiniment reconnaissant. Pourquoi me suis-je arrêté à Pérouse ? Eh ! parce qu'il pleuvait à Sienne ! L'argument est sans réplique, avouons-le. Et il deviendia plus admirable encore, si la pluie, toujours, m'empêche d'aller à Pérouse, ce qui m'obligera nécessairement à revenir en Italie l'année prochaine, où de nouveaux devoirs, contrariés par de nouvelles pluies, imposeront une autre visite, douze mois plus tard.

Cette Chiusi est vraiment d'une aimable discrétion d'avoir si peu de chose à me montrer: une cathédrale et un musée. Elle possède bien un lac aussi, dans la note du jour tout à fait. Mais ce lac, il est partout, jusque sur ma tête, et le cheval de naa voiture y nage courageusement. Nous grimpons donc à travers les champs ruisselants, vers la ville. Dans la rafale, j'aperçois des maisons, des murs, une porte, et, pendant que mon cocher va chercher le gardien du musée — sous un parapluie

LA FENÊTRE OUVERTE gS

qui est sûrement, de par son envergure, le célèbre parapluie de l'escouade, — je visite la cathédrale. C'est une noble basilique à trois nefs, que séparent dix-huit colonnes antiques. La particularité de ces colonnes consiste en ce que les arcs ne s'appuient pas directement sur elles. On a placé, en effet, entre les colonnes et les arcs, des cubes de pierre, des sortes de coussins qui me rappellent, en plus grosseir, les chapiteaux byzantins de Ravenne. L'abside ne dément pas cet aspect ravenat, le mur plein au-dessus des colonnes non plus : la première avec ses peintures qui imitent la mosaïque, le second avec ses décors qui rappellent les placages de marbre des édifices grecs de Palerme et de Monreale. Et déjà je m'apprête à vagabonder encore dans les champs de Byzance, dans les champs latins aussi où cette basilique voulait m'entraîner, lorsque le cocher vient me chercher. Le musée est ouvert à mon intention personnelle. La décence veut que je ne fasse pas attendre le gardien ; et voilà encore une bonne excuse pour le jour où je me dirai que, la cathédrale de Ghiusi, je l'ai bien légèrement traitée.

Si vous êtes sensible à l'humiliation de ne pouvoir entendre ni parler la langue du pays où vous voyagez, il faut ne pas manquer de

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visiter l:i viimIIc lllninc ; vous scrtv consolé. I.a langue «Mruscju^' a cela d'adMiiiahlo, en efVet, (|ur ne la coniprenaicnf, pas, hier (MJc'oro, ceux (|ul a\ai(Mil la |ii(''l('nlion de la lire. On lui avait conslitut' un alplialx't, mais on n'avait jamais pu (mi disposer les lettres de façon à Irur faire dire quelcjue chose qui correspondît à une idée quelconque. Ki j'admire vraiment ceux qui ont déclaré que la phonétique étrusque ne leur recelait aucun mystère, lis connaissent les signes, ils en fixent le son, l'ordre même ; mais le seul glouglou qu'ils en tirent ne les convainc pas qu'ils se trompent sans doute. La récente découverte de M. Jules Marlha nous fixera bientôt. Mais quelle supériorité nous reste de nous déclarer tout de suite impuissants ! En contemplation devant des mots écrits, nous voici tout de suite résignés à n'en admirer que le dessin, à les traiter comme des arabesques, des guirlandes et des festons. Les mots avaient déjà une valeur, les voici qui possèdent des lignes. Bientôt sans doute émaneront-ils des parfums. Nous n'avons pas besoin, d'ailleurs, de leur secours pour nous intéresser et, bientôt, nous réjouir.

Dans ce petit musée de Chiusi, presque aussi important, par la quantité et la qualité des objets exposés, que celui de Volterra, j'ai

retrouvé les ravissantes urnes funéraires où le réalisme le plus étroit s'oppose si curieusement à l'idéalisme le plus large. Deux civilisations se trouvent ainsi, au sens le plus strict du mot, superposées : la Grèce maternelle impose ses décors immuables, ses sujets décoratifs ancestraux, toute la mythologie et tous les poèmes; l'esprit matérialiste de l'Etrurie fournit les portraits qui forment le couvercle du sarcophage. Mais est-ce bien un esprit spécial à l'Etrurie? Y eut-il transformation locale d'une âme étrangère? Lorsqu'ils débarquèrent sur les côtes tyrrhéniennes, les Etrusques n'étaient-ils pas déjà positifs et pratiques ? On ne sait pas. Une antithèse artistique, voilà tout ce qu'on constate. Et lorsque le gardien, soulevant le couvercle d'une urne, puise dans celle-ci une poignée de petits morceaux de poussière humaine, et qui ressemblent aux charbons éteints que l'on trouve au fond du fourneau de la cuisine lorsque le fumiste le nettoie, je ne suis pas seulement ému de soupeser ainsi dans le creux de ma main des cendres paternelles. L'impatience me saisit d'interroger ces débris, de les écraser entre mes doigts pour en raviver quelque flamme qui m'enseignera ! — Toutes ces urnes, me dit le gardien, contiennent des cendres.

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Ce iiiuscc est un ciiii('tirr«*.

La Rcônt' (jiu' I'dii rctroiivi' li^niire le plus fr(''(|uominonl sur le sarcoplia^M». c'est le combat clMtÔDclc et (le Polynicf. Lr liMirIcidc abominable nie liaiilt' imi cet iiislani à r(''gal d'un crime personnel. Qu'avons-nous fait d'orTcnser ainsi ces débris sacrés, les réduisant à n'être plus que des objets de vitrine 1 Notre châtiment l'éside en ce qu'ils ne nous ont à peu près rien révélé. Je vais cependant, tournant autour des petits cercueils à images, tâchant de saisir au hasard quelque signification, de happer au passage un rayon de lumière. Et peu à peu, quelques bribes de notions élémentaires naissent en moi, que je voudrais au moins noter.

Et la première notion est la confirmation de l'indigence où l'on se trouve quand on veut étudier ce peuple mystérieux. De temps en temps, par l'accumulation des petits détails, on se fait illusion ; on s'imagine savoir beaucoup de choses. Puis quand on pose des questions précises, on s'aperçoit que la plupart restent sans réponse. Le principal document sur un peuple antique, par exemple, est le temple où toute lumière se concentre et d'où elle rayonne. Seul Vitruve nous a laissé une description du temple étrusque, description dont la fatale sécheresse reste stérile. Lorsque nous apprenons

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que le temple était en bois, cela nous renseigne sur la géographie physique de la région et bien peu sur les mœurs. Nous sommes, cependant, un peu plus avertis, lorsque Vitruve nous dit que le temple étrusque déformait le temple grec. Il y eut donc une transformation de la personnalité grecque, une originalité. Mais les urnes le disent mieux encore — ou pas davantage. Et les terres cuites du fronton n'accusent rien d'autre que les .figures-couvercles des sarcophages.

De maisons, on n'a retrouvé aucune ; par conséquent, rien de la vie quotidienne, rien de la civilisation. Que ne donnerait-on pour une Pompei étrusque, voire une Sélinunte ! Une seule indication nous est fournie par une urne fameuse du musée de Chiusi et qui représente, croit-on, une maison étrusque. Construction carrée, au toit proéminent, avec une ouverture au centre. On sait aussi que, lorsque la maison comportait plusieurs chambres, l'ouverture centrale devenait une cour, un atrium, et on croit pouvoir affirmer que, 50US le toit, courait une loggia. En fin de compte, si lumière il y a, elle est projetée sur les Romains et sur l'Italie. Le toit étrusque, nous le connaissons, en effet, c'est le toit avancé des palais florentins ; l'atrium, c'est la

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maison de Uoiiic cl de l'()iii|t('i ; l;i lof^'i^ia, c'est la inaisDii italienne en i^iMU'ial .

De senlphire autre (|nt' luneiaire, indus- Iriolle cIduc, piescjiu' rien. Cet arl, ijui reriseigno si l)ien sur l'état d(^ civilisation, sur les idées, N's religions, les coutumes, nous est poui' ainsi dire inconnu. Et cette Proserpine que je vois devant moi, guère plus fine qu'un xoanon, ne fait que s'opposer à certaines images de matrones dont la majesté ou la malice contredisent tant de grossièreté. Les vases de bucchero, si particulièrement étrusques, et de i'Étrurie toscane, troublent encore plus par le fantastique de leurs formes, leurs contournements inexplicables, leurs bizarreries déconcertantes; ils troublent sans renseigner, si, souvent, ils n'égarent pas. La céramique peinte est purement grecque. Et nous voilà ramenés au commencement. Les objets de bronze, de toilette pour la plupart, donnent le môme résultat. Seule la peinture pourrait nous édifier. Le ciel pleure toujours à grosses larmes. Je la remets à Corneto.

Et ce qui, aujourd'hui, apparaît à mes yeux, reparaît plutôt, c'est ce que j'avais déjà senti confusément à Volterra, tandis que je constatais l'origine grecque des Etrusques : la filiation de Rome. Elle éclate avec force en

cette ville de Porsenna. N'ai-je pas vu tout à l'heure la maison perpétuée jusqu'au jour de la moderne Florence? N'ai-je pas vu la maison pompéienne, celle de Jean et Paul au Gœlius, celle de Gicéron sur l'Aventin et celle de Livie ? Et voici maintenant que défilent sous mes yeux, par les objets du ménage, le domestique romain tout entier. Viennent ensuite les dieux, les trois grands dieux réunis dans le même temple, Jupiter, Junon et Minerve. Puis, les dieux secondaires auprès des grands. Les DU consentes du Forum sont partis d'ici. Aussi les mœurs cultuelles, l'inspection des viscères, le vol des oiseaux, l'importance de la foudre, jusqu'aux vestales. La voûte enfin du Cloaque Maxime, l'ouvrage romain le plus considérable et le plus caractéristique de la vieille Rome, c'est sur elle que Chiusi tout entière est bâtie. Avec quelle force je sens ici la légitimité de la passion que met M. Boni à fouiller le sol préhistorique du Forum, et son émoi lorsqu'il y retrouve des cabanes mortuaires semblables à celle, fameuse, de Chiusi !

Terminant les vingt pages qu'il consacre à Chiusi, M. Bargagli-Petrucci s'exprime ainsi : « Et vous, tristes lions qui gardez l'entrée du Musée, et vous colonnes renversées, et vous

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chevaux ailés, |>ni^(|ut' la lanlaisic du peuple vous a sculptés et a f^favi'- les imionihrahles iuscriplious doul sout reiiiplics l(\s rues, les églises ef l(»s palais, vous luiiies mystérieuses (l'une graiuleui" passée, dites, dites s'il est vrai que vous représentez ujk* philosophie, une religioii. une litli-i'aliirc, un ;irl (pie non seulement nous ne sommes pas capables d'imiter, mais pas même de comprendre ! »

Nous nous reconnaissons aussi désarmés, mais non pas pour forcer Rome à se révéler. Il me semble, maintenant que j'ai vu, que l'histoire prudente n'a pas fait assez forte, dans le développement de Rome, la part des Etrusques. Tite-Live, ses dédains et son orgueil ont dû nous abuser sur ce peuple. Tite- Live dit bien, sans doute, que Veies était puissante ; le mérite de Rome n'en est que plus considérable. Mais il se garde bien de nous dire tout ce que Rome devait à Veies. Et tant de petits faits qui troublent, Tarquin accepté si facilement par Rome, ServiusTullius, l'un des meilleurs Romains, et qui était étrusque. A chaque instant, quelque détail historique étonne, déroute ; puis le prestige romain le laisse oublier. Et on préfère ne pas s'arrêter davantage, puisque, en fin de compte, on ne serait pas longtemps à rencontrer le

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dernier obstacle : l'impuissance. Virgile, n'en doutons pas, embrouilla encore les choses ; et Énée aurait bien réellement fait figure parmi les bandes lydiennes qui fondèrent, dit-on, les villes étrusques dont Lavinium et Albe auraient fait partie, qu'il ne faudrait pas être trop surpris. Ainsi que cela se produira plus tard entre des villes de même sang comme Pise et Florence, par exemple, l'une des villes étrusques grandit plus que les autres et finalement l'emporta. Et son grand effort se dépensa à renier ses frères, à affirmer son origine miraculeuse au monde crédule et superstitieux, à se hausser d'autant plus extraordinairement que sa fortune sera plus prodigieuse. Nous ne savons des Étrusques que ce qu'il a plu aux Romains de nous faire connaître. Or, tout ce que l'on sait grâce aux fouilles modernes rectifie les assertions romaines. Dans ces musées de Chiusi et de Volterra, tout ce que je vois m'est connu. Il n'y a là que de la vie grecque et de la vie romaine. Et les figures elles-mêmes des sarcophages ne diffèrent guère des bustes commémoratifs du Vatican et du Capitole.

Les origines grecques de Rome aussitôt de se préciser; et, dès lors, s'expliquerait bien mieux le vertige de joie qui saisit les Ro-

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mains Ioimiu ils ahoitlcrciit aux livcs (rionic. Il leur arriva vc i|iii arriva plus lard aux Français de (iliarlcs \ III, qui ne (l(''cc)uvraiont pas ritalio, mais la nlrouvaiciil. Les Uomains avaient la (irècc dans le sang. Si nous faisons aux l"!trus(|ut's, dans la l'ormaLion |)iiiiiilive romaine, une place plus irnporlanto (juo celle qu'on lui donne ordinairement, la surprise joyeuse de Home découvrant la Grèce se change e^î phénomène normal et naturel. Les Romains ne furent pas éblouis par la beauté grecque. Ils furent heureux, simplement, de retrouver parfait ce qu'ils n'avaient jamais vu qu'ébauché. Tout ce que l'art des Etrusques leur avait appris, ils le rencontiaient enfin idéalisé. Et les Romains, qui avaient appris à regarder en l'^trurie, dans cette Etrurie dont ils sont les enfants beaucoup plus que nous le croyons, les Romains, qui avaient adopté un certain canon de la beauté, qui s'étaient nourris d'un idéal, qui ne concevaient, au bref, l'idéal et la beauté que sous telles conditions, ces Romains ne furent pas égarés lorsqu'ils trouvèrent ces conditions réunies et réalisées au sublime. L'enthousiasme et la facilité avec lesquels Rome se plia à la Grèce et à ses mœurs résultait d'atavisme. Lor.squ'eIle serra Athènes dans ses bras, ce fut d'un cœur bien préparé à cette étreinte.

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En 296 avant J.-C. seulement, Chiusi fut réunie à Rome par Fabius Maximus. Et Tite- Live dit bien : réunie. Chiusi avait résisté aux Gaulois ; Rome la remercia en l'épargnant. Il y eut donc mélange et non pas substitution d'une puissance à l'autre. On était cousin, si ce n'était frère. Du temps de Pline, on s'inclinait encore avec respect devant le labyrinthe qui cachait la tombe de Porsenna. Problèmes obscurs, où seule la raison, bien délicate à manier, peut nous guider. N'est-on pas toujours sûr de trouver au moins des hypothèses qui nous rappellent éternellement le mot profond, d'une psychologie magnifique, de Stendhal, et qu'il me plaît de redire : « La vérité, c'est ce qu'on aime à croire » ?

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