‹ Paysages d'ItalieChapitre 2 sur 12 · I / /:,' A /•• T II E H E EE H M Ê E · texte numérisé non relu

I / /:,' A /•• T II E H E EE H M Ê E

Cor ne ta.

JE ne regrette plus beaucoup les tombes de Chiusi. Ce que j'ai vu ici me suffit pleinement, et satisfera avec moi ceux (jui aiment à rêver autour des choses mortes qui ont emporté avec elles leur secret, à en imaginer librement, à l'aide des maigres traces qu'elles ont laissées dans leur malice, à en imaginer l'autrefois vivant. Cela, je l'eus rencontré sans doute à Chiusi ; je le trouve à Corneto plus abondamment encore, puisque, au lieu des cinq tombeaux de Clusium, en voici vingt, et dans un paysage mille fois plus riche, parmi une grandeur de nature et une vigueur de cité auxquelles Chiusi ne saurait prétendre.

Le chemin de fer a fait de nous des gens pressés. Quel est le voyageur qui, se rendant à Rome, s'est arrêté à Corneto? On a hâte d'arriver ; le train brûle la station quelquefois ; ou

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bien le convoi suivant vous mettrait trop tard à Rome ; et Corneto située, pourtant, sur la grande ligne de Rome à Gênes, sur la ligne où circulent les trains de luxe Corneto reste à peu près inconnue. Combien de fois moimême ai-je passé devant, me promettant de courir moins vite une autre fois! L'automobile remédie aujourd'hui quelque peu à notre hâte. Nous brûlons toujours les stations, mais du centre nous revenons, au moyen de notre mécanique particulière. On peut aller en automobile de Pise à Sienne dans la même journée, en passant par Volterra et San Gimignano ; l'excursion de Corneto peut se faire de Rome du matin au soir. Et voilà que renaissent peu à peu tant de lieux abandonnés aux savants ou aux enragés. Gaston Boissier qui a laissé des pages aussi captivantes que judicieuses sur la nécropole de Tarquinies-Corneto était des premiers. J'ai compté souvent parmi les seconds, en cette Italie si habile à décourager les zèles les plus méritoires, et par l'inaccessible de ses sites, et par l'inconfortable de tant de ses gîtes. Que l'on ne me croie pas, cependant, si dépourvu de courage : c'est bien de Rome que je suis venu à Corneto, mais j'ai fait le voyage en chemin de fer, et je rentrerai ce soir à Rome dans l'un de ces trains redoutables qui

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parfrn! et an-ivonf à Iriir fniitaisif^, cl ayant dîiK', Mil- la haïKiiicItr, (liifoiitcnu (i'iiii paiiior aclioté on passant à (]ivita-Vt'ccliia, v\ où, je le sais, le vonc à hoirc est de papier. Mon excursion esl donc héroïcpie encore à sa manière. Et voilà une raison de plus pour cpie j'en sois satisfait.

De quelque façon que l'on s'y rende, Corneto compte paimi les plus suggestives petites villes d'Italie, et ceux ([ui, jusqu'à ce jour, ont bien voulu visiter avec moi cette terre fertile en belles murailles, compiendront ce que je veux dire d'un seul mot : Corneto peut hardiment prendre place entre Volterra et San Gimignano, et ses tombeaux lui ajoutent un prestige inégalable. A six kilomètres à peine de la Méditerranée dont elle observait les pirates, Corneto trône comme Volterra, et ses tours multiples forment, comme à San Gimignano, les pointes de sa couronne murale. Elle commande à la mer et à la montai^ne dont elle surmonte les premiers contreforts. A ses pieds, d'une part la plaine liquide, de l'autre les vallons boisés et chargés de récolte qui montent vers Vetralla et Toscanella, jusqu'aux monts Cimini où le lac de Vico remplit un vieux cratère. Deux montagnes, deux longues arêtes parallèles, rocheuses, ouvrent entre elles une

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large gorge fermée au Sud, et que la rivière Marta borne au Nord ; et ces deux collines renferment et portent un inconnu merveilleux. La seconde, celle de l'est, ensevelit complètement sous sa végétation les murs rasés de l'étrusque Tarquinies ; la première, à l'ouest, recèle dans ses flancs les tombeaux sur lesquels la cité nouvelle, appelée Corneto, fut bâtie. Entre la mer et elle, Tarquinies interposait ses morts. Elle n'osait, dans sa mollesse, regarder le danger ni l'aventure. Un rempart de cadavres devait la protéger. Et ce fut de la montagne que les calamités descendirent. Rome s'empara de Tarquinies, mais sans la raser pourtant. Les Goths se montrèrent plus sévères, les Sarrasins enfin, ceux-ci du moins débarqués. La seconde colline, alors, fut définitivement abandonnée. Les habitants de Tarquinies se réfugièrent dans leur cimetière, sur la colline derrière laquelle ils se cachaient jusquelà, et Corneto, vers le sixième siècle, se fonda sur les ossements des ancêtres.

Ville du moyen âge, Corneto est encore telle à peu près qu'elle fut bâtie, sans que les temps aient changé beaucoup à ses aspects. Quelques monuments modernes, sans doute, rappellent la succession des siècles, dont l'un admirable, le palais Vitelleschi, que nous ver-

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rons loul à I liiMi I c. Le (.'MiMcItTr de |»l;i('(.' i;il(M'iitMT lostc iiilati, n('';uini()iiis, (l.ins rcnscmhic. A la pdiiitr 0("ci(l(Milal(', (loiniiiaiit la mer, la plaine et la Maria, la citadelle de la ((imlosse- Malhilde si^qie la ville eiitièi-e de ce féodal, saint et liéroïquo nom. Sur le soi étrusque, la médiévale Corneto se développa, au point d'avoir abrité plus de trente mille habitants. Et jusqu'au quinzième siècle elle resta libi-e de toute sujétion, lioniface IX peut la réunir au Saint-Siège ; elle demeure en fait indépendante, avec un gouvernement communal qu'administrent un capitaine du peuple, un gonfalonier et des consuls. Puis, sur elle comme sur tant d'autres, le gouvernement papal fit son œuvre d'appauvrissement et de décfiéance. Aujourd'hui Corneto est devenue une cité .de moyenne grandeur, prospère par la campagne grasse qui l'entoure, et à qui elle sert de marché.

Elle se présente au voyageur allongeant ses murs sur la colline aux pentes ombragées, et la route bordée d'arbres grimpe à travers des champs d'oliviers sous lesquels ondulent les blés verts. La porte franchie, la route continue droite entre les maisons, mais le palais Vitelleschi, à gauche, vous arrête au premier pas. Ce Vitelleschi était cardinal, mais dans le genre d'Albornoz. En réalité condottiere, excellent

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militaire, et qui, ayant pris Palestrina, en emporta des portes de marbre pour orner son palais de Gorneto, alors, en 1436, en construction, ou plutôt en restauration. Deux styles très nets, en effet, se partagent sa beauté : le style gothique et le renaissant. Le gothique est trop rare en Italie pour ne pas nous charmer, à peine aperçu. L'efïet de ce palais est des plus plaisants. La partie droite montre des fenêtres ajourées, dentelle de pierre en arc aigu, qui rappellent les plus pures fenêtres vénitiennes. La partie gauche, au contraire, inscrit des arcs surbaissés dans des ouvertures carrées, avec une porte très classique, et se surmonte d'une loggia florentine. A qui la palme? Il faut toujours éviter de distribuer des prix, si le goût peut se prononcer en toute légitimité. Et moi qui, pour des raisons déjà dites tant de fois, ne puis accepter la formule gothique en Italie, je me sens porté, dans Gorneto, à la préférer. Les fenêtres seules ici en sont tributaires, et les roses multiples serrées dans les arcs composent un décor ravissant. En plus de leur grâce personnelle, j'y retrouve ce que je cherche toujours avant tout, l'harmonie. Ge monument somptueux est celui qui convient à cette citadelle de Mathilde qu'était Gorneto. Il forme l'aboutissant d'un âge inscrit sur ces remparts

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et dans la fdrici-osso. ApiH^s s'ôtrc l)i«'ii l)allii p( ajM'rs ;ivi)li' coiHiiiis riii(l(''|)(Mi(laiic(>, on a voulu jouir (II' la vie, et la ville s'est lleuric à SCS propres couleurs.

Si nous enirons dans le |);dais, la Henaissanoe y domine au conti-aire. Le e.ai'dinal a rospcelé la façade ancienne, s'il l'a donl)lée, sans la copier ot, sans la heurtei- cependant; mais pour l'intiniitc, il a suivi le goût de son époque et obéi à ses aises plus exigeantes. Admirable souplesse de l'art de la Renaissance 1 Discrètement, à l'extérieur, il se juxtapose au gothique sans hurler à côté ; et, triomphant dans la cour, il sait cependant admettre, s'assimiler au point de les faire siens, les arc& gothiques qu'il enjolive de marbres de couleur, et il surmonte deux étages en loggias d'une troisième loggia où un entablement droit et une corniche proclament l'art nouveau. La Renaissance, aussi, veut respirer, voir les récoltes dont elle n'a plus qu'à jouir puisque ses pères les ont conquises ; et la cour se prolonge en une terrasse d'où la mer se découvrait autrefois. Salles magnifiques, chapelle aux fresques giottesques, cheminées où brûleraient des arbres, plafonds à poutres apparentes, grand désert encore, mais déjà prêt à recevoir le musée de la ville.

Derrière le palais Vitelleschi se trouve laça-

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thédrale, toute modernisée, hélas ! et dans laquelle pourraient briller des fresques de la Renaissance. Que nous fait qu'elles soient de 1450 ou de 1500, d'un élève de Masaccio ou d'Antonio da Viterbo, élève de Pinturrichio, puisqu'elles sont devenues, à la suite des travaux d'architecture, à peu près invisibles? C'est ce qu'on appelle restaurer, ordinairement. Et délaissant ces tristesses, je vais vers la vieille forteresse de Mathilde, véritable ville poussée sur la cité, avec ses murs propres, ses bastions et ses casernements, son église enfin, l'un des plus purs bijoux romano-gothiques de l'Italie.

Cette citadelle qui occupe l'extrémité de la colline où siège Corneto, cette citadelle forme tout un petit monde où l'on pouvait vivre sans souci de la ville proche, les hommes d'armes retenus là prudemment, par respect intéressé envers le bourgeois, retenus autour du brigand en chef dont la tête répondait de leur sagesse momentanée. Une porte à bastions ouvre sur une large esplanade, et les murs se déploient tout autour, à pic sur les vallées. La première de celles-ci nous la connaissons, c'est celle qui descend vers la mer. La seconde est celle où coule la Marta, fraîche et tendre, encaissée entre d'autres collines et montant peu à peu

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vers le l;ic de Ih)Is»mki dont l:i Maria est l'cxutoiro, vtMs K's liaulcurs de la l'oivl cimiiiicinie d aulivlois, où les récolU's ont î'cinpiacé les thènes. A celte abondance près, ce paysage me rappelle un peu la eiladrlle de laicera, dans la([uelle Frédéiic II ahrilail ses Sarrasins. La vue est la même, dans son dessin si ce n'est dans sa couleui-, iii verdoyante, tandis que, à Lucera, les cailloux des Pouilles luisent tout blancs. La même fuite de remparts à tours carrées, les mêmes abrupts rochers sur lesquels les murs reposent, et, là-bas, la ville reliée à l'enceinte du château, la ville au-dessus de laquelle pointent les tours de la commune. Les Sarrasins de Frédéric vivaient isolés à Lucera, avec toutes les facilités de l'existence, les jeux, les bains et les femmes. La vie des soldats européens différait-elle beaucoup de celle-là? 11 n'y paraît guère à voir la citadelle de Gorneto où, pour n'être pas aussi accessibles ni offerts selon un même mode peut-être, les divertissements nécessaires aux hommes devaient être pris dans le même retranchement discret.

On ne voit plus de mosquée à Lucera. Le château de Gorneto, lui, a conservé son église qui commande l'esplanade de la petite forteresse. Une haute tour, campanile-beffroi, domine la façade toute simple, sans décor autre que la

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porte aux chambranles incrustés de pierres multicolores. L'art des Cosmati, dont Rome nous a appris le charme et la caresse, cet art est venu jusqu'ici, dans cette campagne romaine où je vais en voir plus tard d'autres traces, par exemple à Toscanella. Il a chantourné ces colonnes, les a piquées de ses ors, de ses rouges, de ses verts, des mille débris tombés des parures monumentales de l'antiquité, et utilisés ainsi par les Gosmati, ingénieux ramasseurs de miettes. La Renaissance n'oubliera pas le procédé, et la chartreuse de Pavie le poussera à son excès. Ici, il est non pas timide, mais pur encore, modeste, à son plan, juste ce qu'il faut pour animer une façade un peu nue, pour inviter à entrer. Ne vais-je pas, d'ailleurs, le retrouver, cet art des Cosmati dont on voit à Cosmedin, à Rome, les chefs-d'œuvre, ne vais-je pas le retrouver à l'intérieur même de l'église, sur la chaire, sur l'ambon et sur la balustrade du chœur?

La chaire, principalement, peut lutter de pair avec ses sœurs romaines, et si le décor en est moins riche, moins fourni de sujets, elle jouit d'un galbe aussi pur que celle de Ravello et que celle de Salerne. Avec le baptistère, énorme masse de pierre toute basse et qui semble bien plutôt la margelle d'un puits,

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ils composent tous deux losouririMliaiinautdc l'église» tout «'iitiôi'c, au golhi(]uo siWèrc, tfois nefs et li'ois alisitics où traîne ('ncorc manifeste un souvenir des anticjues i)asili(ju(?s. Devant ces absides, les arcs des nefs s'élancent légers vers la voûte qui se courbe pesamment, écrasant l'ogive qui résiste, puis triomphe enfin. Nous sommes au moment où le gothique se libère du roman ; la lutte est serrée; on perçoit néanmoins de quel côté sera la victoire, tandis que l'autel au beau baldaquin de pierre porté par quatre colonnes, au-dessus de ses marches qui lui font piédestal, sourit de ses marbies joyeux à la noble froideur de tout l'édifice, à la riche puissance de cette église militaire où, si les soldats s'y apaisent, ils doivent néanmoins se garder en force et en terreur.

J'ai quitté l'enceinte guei-rière pour la ville bourgeoise, couiant à travers celle-ci, et descendant enfin sous terre. Une petite place m'a ému en passant, celle de l'antique municipe au bas duquel des échoppes sont installées à l'ombre de trois hautes tours. A côté, une église dont la façade gothique m'a fait chercher une clef que je regrette d'avoir trouvée puisqu'elle ne m'a ouvert de porte que sur une abomination baroque : tout de même, Vi-

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telleschi, lorsqu'il modernisa son palais gothique, sut ne pas le déshonorer. Cette petite église San Pancrazio est gothique, voire romane en certaines parties; et l'intérieur modernisé en est méconnaissable. Il me reste à l'oublier, pour ne garder dans mon souvenir que l'ensemble si mélancolique du vieux palais misérable, sans autre fierté que ses tours, et de la petite église au joli campanile, tous deux si recuits, si noirs que l'on pourrait y gratter les siècles. Dans notre esprit s'accumulent les images qui embellissent la vie de leur souvenir mélancolique et cher ; les murs respectés gardent la crasse du temps, et qui nous enchante.

Traversant alors une grande place où se presse un peuple bavard et flâneur, car c'est dimanche, j'ai gagné le musée étrusque puis les champs sous lesquels revivent les tombes. Le musée est riche à pléthore. Ses richesses sont entassées les unes sur les autres, débordant de partout, des vitrines comme des simples rayons où ils sont posés à la portée de toutes les mains, les unes sans valeur autre que leur ancienneté et leur provenance funéraire, les autres véritables petites merveilles de l'art grec exprimé par le génie étrusque — mais c'est le problème ! Un musée ne se décrit

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pas. Il so tlrnomhre, cl c'esl rallairo du calaloguo. .le iK" puis (ju'cn liicr la leçon grn»'rale. Le musée de Corncto ma paru plus fertile encore que ceux de Voltci ra (>l. de ('liiusi. Bien dislrihu»'-, à l'aise comme il le scM-a piochainement dans le palais Vilelleschi, il pourra rivaliser avec le musée de Pérouse, si ce n'est avec celui de Florence. J'y ai trouvé les mêmes leçons qu'à Volterra et à Chiusi, et la salle des sarcophages, lorsqu'elle sera trois fois j)lus grande, donnera à ceux-ci toute leur magnifique ampleur.

Ah ! combien j'étais heureux de trouver à Corneto la confirmation de mes rêves d'hier! Je me rappelle encore mon assurance. Etait-il possible que certains aient douté un instant des origines de ce peuple étrusque dont les produits artistiques accusaient si manifestement l'origine sacrée? Et je rejetais les doutes des savants prudents. Le ton dédaigneux de Mommsen repoussant les attaches phéniciennes, la circonspection de Gaston Boissier et de M. Jules Martha, les afïîrmationsde certains ethnographes mettant en avant une invasion aryenne descendue des Alpes — ou même la filiation, aussi séduisante que gratuite, des peuples de la magique Atlantide — la supposition que cet art grec aurait été adopté

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