‹ Paysages d'ItalieChapitre 8 sur 12 · L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE BUISSONNIÈRE

que, vingt fois, je l'ai pris pour une île. Il est énorme, cloche colossale sous laquelle dorment les Homérides. Malgré les âges impitoyables, il a gardé le nom de l'enchanteresse que le subtil Ulysse put seul abuser. Et, le vers de Virgile, je puis le faire mien: Proxima Circese raduntur littora terrœ.

Moi aussi, j'ai frôlé les rivages de Circé, tout comme les héros de l'Odyssée et de l'Enéide. Rien à voir à Terracina? C'est tout un monde que Terracina étale à mes pieds. Un monde infini où je peux puiser sans fin. Depuis Ulysse jusqu'aux derniers jours de Rome, je n'ai que le choix. Tout se presse en moi, se bousculant comme font ces enfants impatients de me voir rêver ainsi. Et je regarde si avidement la montagne qui se dresse là-bas, ce Circeo si fertile, qu'ils m'offrent de m'y conduire. Qu'y ferais-je, dieux d'Ulysse et d'Énée ! Je l'aime ainsi mystérieux, celant toujours les cavernes et les bosquets enivrants, la petite rade où aborda la flotte troyenne, les bois où Ulysse coupa les arbres dont il construisit le bateau de sa fuite. La fille du Soleil parcourt toujours en chantant ses bois inaccessibles ; les plions, les ours, les loups rugissent dans leurs cages ; et déjà s'allument les torches de bois de cèdre qui éclairent le rouet

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(le I artloiite dôossc. Connut' l']iu''0, je suis j)roU''f,M'' |);ii' Ni'[)luii(' (|iii me rclictit loin du pôi'ilItMix rivage. Sans ciivic, je le contemple (lu liaul (le mon rocher respeclani son inconnu, sa légende — l'I mes rêves. Je les domine, j'en reste le maître, de môme que le Cii'ceo est le roi de ces bords.

Mes com|)agnons et moi, nous avons enfin débouK'. l']n \ingt minutes, nous avons regagné le forum d'Anxur où il a fallu nous quitter. Ce ne fut pas sans regret : nous étions déjà amis. Ce ne fut pas sans émeute, non plus. li fallait bien payer le zèle de mes guides, quoi qu'il se fût imposé. Ma munificence, un pacte tacite la réclamait. Elle s'exerça sans dérèglement, mais avec quelle tristesse de voir ces vifs regards, si joyeux tout à l'heure, devenir pj'esque féroces d'avidité 1 J'aurais voulu leur faire honte et leur apprendre autre chose encore, la dignité, le désintéressement... J'aurais alors développé la rancune et la haine, plus laides que le désir. Mais ce que je n'oublierai jamais c'est le regard de fierté et de joie de celui que j'avais choisi, qui, seul, ne s'était pas imposé, et en qui j'avais eu confiance lorsque je lui avais remis mon kodak. Tandis que je distribuais des sous aux autres, il se tenait en arrière, ne demandant rien, mais me

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regardant tristement, sans désespoir pourtant. Un peu de honte peut-être, le sentiment de son infériorité parce qu'il ne savait pas lire ; mais aussi une certaine foi en cet étranger qui l'avait élu et l'avait chargé d'une spéciale mission. Et ce fut un moment très doux lorsque je l'appelai, et que je vis ce visage douloureux s'illuminer d'un sourire de fierté et de joie bondissante. Il eut vers moi un élan de petite bête qui disait : « Ah 1 je savais bien I » Et je suis bien sûr que, pas un instant, cet enfant, qui n'avait sûrement jamais tenu de pièce blanche entre ses doigts, n'éprouva à prendre celle que je lui tendis d'autre sentiment que celui de la justice, du droit qui était le sien et que je reconnaissais. Une seconde, l'âme de ce petit mendiant fleurit de quelque noblesse. Cette minute-là, quel Circeo, encore moins quelle Circé m'en procureraient jamais la ■volupté ?

For mies, Gaële.

J'ai repris la voie appienne, des cendres de Germanicus au cadavre de Cicéron. Que de cohortes m'accompagnent ! Elles revenaient par ici de Pharsale et d'Actium, et les bouchers d'Antoine, envoyés pour venger les Philippiques, couraient ventre à terre sur ce pavé afin de ne pas manquer la noble victime. Franchi le défilé artificiel taillé dans le rocher pour livrer passage â la route, mon vetturino côtoie un instant la mer; bientôt nous montons vers l'ouest, laissant le rivage à notre droite, et la plage est un champ de fleurs. Là, en effet, où nous verrions sur nos plages les sables répandus, la terre végétale descend jusqu'aux flots et un horticulteur y plante ses roses et ses œillets. Voici, sur près de cinq cents mètres, un délicieux jardin jaillissant. Le printemps mouillé de cette année a fait ici

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des prodiges. Et lorsque la vague tombe un peu lourdement, elle jette des prismes sur d'innombrables corolles. Peu à peu, cependant, la route grimpe le long des rochers, laissant derrière elles le Circeo et le Sant'Angelo, laissant aussi la mer que je ne verrai plus jusqu'à Formies. L'a remplacée la glace vert tendre du lac de Fondi, entouré de bois qui s'y regardent. Le cécube mûrissait autrefois dans une plaine ; pour quelles naïades, s'il est perdu pour nous, jaillissent aujourd'hui les sources du vin mémorable ? Bientôt se présente une assez large étendue de campagne entre le lac et les monts. La route droite la traverse ample et brillante. Le village de Monte San Biaggio est assis, là-bas, au plus haut des pics, haillonneux et fier. La voie appienne y montait-elle autrefois pour redescendre ensuite ? Il y paraît au tracé du chemin que nous laissons à gauche pour continuer dans la plaine. Mais que le voyageur est égoïste 1 Dans l'étroit et si méritoirement incommode vetturino, je puis du moins, assis derrière le cocher et à sa gauche, le siège ne dépassant pas le niveau de mon cou, je puis contempler à mon aise l'horizon si large de Circeo à Gaëte. Je le puis, à condition que ce cocher n'ait pas de valet de pied â côté de lui. Et tout à coup,

ji'.a PAYSAGICS hllH.lE

apivs (le cdiirls j>our|»arl(M's auxquels ou uo lu'iuvito pas, un l)iave coiiladino j^riuipe sur le siègt?, me barraut tout uiH la vue, niobligeant, poui- le uiuius, à dos conlorsious, si je veux regarder devant moi. VA me voilà, j)our de nond)reux kilomètres, avec la perspective d'un dos jaune ! En vain je m'excite à la pitié. Je suis frappé surtout de la jeunesse de ce dos. Quel gaillard ! le beau malheur s'il se fatiguait un peu! Il faut être compatissant, je le sais. Mais enfin, j'ai payé pour voir le paysage! Gela est bien honteux, et voici ma confession. Tout de même, je n'ai pas pu: la mauvaise humeur l'a emporté, et j'ai ordonné au cocher de faire descendre le bonhomme. Hélas ! à peine est-il à terre, obséquieux, que je regrette ma brutalité. Mais la vue de Fondi, au loin, m'a bientôt, et lâchement, consolé. Le voyageur est égoïste : pardonnons-nous, lecteurs, mutuellement.

Fondi, le Fundi d'Horace: Fioidos... libenter linquimm, Fondi est un grand village assis sur la voie appienne, aux vieilles rues et aux antiques maisons. Aujourd'hui dimanche un peuple bigarré se presse sur les marches de l'église, les hommes en manches de chemise, les femmes en fichu jaune cachant les cheveux, collier de corail sur la gorge découverte. Je

fais halte à la poste au milieu d'un peuple pressé et qui ne se dérange pas ; et, la porte de la ville franchie, j'aperçois, tenant aux remparts dont il est le bastion, le vieux château qu'illustra la belle Julie de Gonzague- Golonna.

La principauté de Fondi ne se trouvait dans les mains des Colonna que depuis 1504. Ferdinand le Catholique, en prenant possession du royaume de Naples, donnait Fondi à Prospero Colonna, dont l'épée l'avait aidé dans sa conquête. Onorato Caetano, seigneur de Fondi, recevait en compensation Altamura et le titre de prince.

Prospero Colonna, disent les historiens du duché de Fondi, MM. Bruto Amante et Romolo Bianchi, avait été un des plus valeureux capitaines de son temps. Son nom s'auréolait de gloire et sa vie de légende. Sa famille était connue pour sa rivalité avec celle des Orsini soutiens du Saint-Siège. Il était cousin germain de Fabrice Colonna, le père de Tamie de Michel Ange, Vittoria. Ayant été obligé de quitter Rome à la suite d'un meurtre, il rejoignit l'armée de ses cousins qui combattaient en ce moment-là contre les Riarii, les neveux de Sixte IV. Lors de la descente de Charles VIII, il prend parti pour celui-ci et s'empare

aO'i l'A) SM;t:s 1) ITALII-:

d'Ostio. Envoyé à Rom»' par lo roi de France pours'enhMidic avec le Papr, il csl jclé par coliii-ri dans les cacliols du cliàleau Saint Ange. Dt'livi'é après mille engagements dont il ne tient aiicuM, il n-nli-e à Uome aux côtés de Cliarles NUI, (jui lui donne, déjà, Fondi dont il est dépossédé lors de la retraite des Français — qu'il contribue à chasser, d'ailleurs, en passant au service de Gonzalve de Cordoue. LesAragonnais revenus, il se tourne vers eux et il est nommé grand connétable ; et lorsque LouisXII s'entend avec Le Catholique, il retourne aux Espagnols, qui lui assurent définitivement Fondi, et pour le compte desquels il remporte la victoire de Cerignola. C'est lui qui est chargé de conduire en Espagne César Borgia. Et l'on vante sa conduite chevaleresque envers celui-ci qu'il ne regarda jamais en face pour ne pas l'humilier. Il rentre bientôt en Italie, et combat désormais dans l'Italie du Nord contre Louis XII et François I". Léon X et Charles-Quint le chargent de remettre les Sforza en possession du duché de Milan, et il remporte la victoire de la Bicoque, qu'il dirigea, infirme, de sa chaise. Il mourut à Milan en Io23. Il fut enterré à Fondi.

Prospero s'était marié deux fois. Du pre-

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mier mariage, il eut un fils, Vespasiano, dont la marâtre fut une Garafa. Vespasiano guerroie aux côtés de son père ; et, à la mort de celui-ci, il est envoyé dans le royaume de Naples contre les Français. Marié à Béatrice Appiani, il en a une fille Isabella, dont la mère meurt en 1S25. L'annéo suivante, Vespasiano épouse, à Rome, une Gonzague, la belle Julie, fille du duc de Sabbioneta. Deux ans après, Vespasiano mourut, laissant le comté de Fondi à Julie sa veuve, et à Isabella sa fille de son premier mariage. Voilà Fondi passé en quenouille. Un homme est nécessaire pour la défendre ; car les convoitises sont ardentes. Julie marie donc sa belle-fille Isabella à son frère Luigi Gonzaga, valeureux capitaine à qui l'on a donné le surnom de Rodomont. Les noces, célébrées secrètement en 1328, sont rendues publiques en 1531 ; et, la même année, un fils naît aux jeunes époux, et qui reçoit le nom de son grand-père, Vespasiano. Luigi Gonzaga se met au service du Pape, tandis que lesOrsini abandonnent celuici : c'est le jeu habituel auquel les Guelfes et les Gibelins nous ont accoutumés. Les Orsini et les Colonna se retrouvent en face les uns des autres, s'ils ont changé de camp. Luigi, un beau matin de 1532, est blessé mortellement.

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II :i le ItMiips co|)(Mi(liinl <!(> t:iir<' son fpstament, par l('(jii('l il insliluc ses excniilcm-s Icstainentaires ses père et frères de Mîiiitoiic, et recommande à sa sœur Julie et à sa leniine Isahella de vivre toujours en honne entente pour le plus gi-and hien du petit Vesj)asiano, âgé d'un an. Julie, coinnie veuve de Vespasiano 1'% comme belle-mère d'Isabelle et tante de Vespasiano II, passait au pi-emier plan. Voyons-la maintenant.

Titien et Sebastiano del Piond^o l'ont peinte avec un petit nez écrasé et rond, au-dessus la plus ravissante petite bouche, et sous un front superbe. Est-ce bien la beauté chantée par Arioste et Tasse ? Ceux-ci étaient prodigues pour tout ce qui tenait aux Estes : Julie en était fdle aussi, par sa mère. Et j'imagine que son éclat de blonde devait contribuer beaucoup à son apparence. « Qui contemple ce front haut et serein, où se jouent les grâces et où s'apaisent les vents, heurte en vain le froid et bat la tempête, celui-là sent une chaîne entourer son cou dont il ne se délivrera jamais et sur laquelle l'Amour a écrit : Heureux qui pour moi pleure et soupire ». Elle avait du charme, sans doute, que son intelligence redoublait. Elle fut aimée, elle aima. Elle fut recherchée et se garda. Elle eut un salon lit-

téraire qu'elle tint avec habileté et beaucoup de grâce. Elle intrigua même politiquement, et l'on retrouve sa main dans le mouvement religieux du xai* siècle. Elle eut pour amis et amies enfin, les plus illustres et nobles personnes de son temps : Vittoria Colonna, c'est tout dire, la chérissait. Les historiens de Fondi ne veulent pas qu'elle ait aimé et je ne sais pourquoi. « Admirée et aimée par des hommes illustres dans les armes et dans les lettres, dans un siècle porté à la licence, elle savait imposer le respect par une conduite scrupuleusement chaste ». Jeune et belle, Julie eût donc été un phénomène. C'est peu vraisemblable. « Son esprit finement éduqué la portait à s'intéresser non seulement aux problèmes littéraires, mais encore à des problèmes intellectuels d'un ordre supérieur, qui imposent silence aux appétits physiques. Et Julie s'étant mise en relation avec les plus illustres de ses contemporains, fit de Fondi un petit centre artistique et littéraire où l'on se rendait exclusivement pour la voir. Les voyageurs qui allaient à Naples s'arrêtaient à Fondi pour la connaître ».

Quoi qu'il en soit de ses amours, qui nous intéressent parce que nous nous plaisons toujours à croire qu'une femme jeune, jolie, cul-

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tivée, aima v\ lui aiiiirf, .Iiilic rasscriiMc à Foiuli Irlito (les arls <'t des Ictlres. La mode ('tait d"all(M' passer (Hielcjues jours à Foiidi et d'en décrire les cliarmes. Et ce fut une stupeur, parmi tout ce peuple galant et curieux, lorsqu'on ajiprit (]ue .Iulie avait élé assaillie dans son cliàteau de l'ondi par des pirates barbai'esqucs, et qu'elle n'avait dû son salut qu'à une fuite précipitée.

De tous les bandits qui pillaient les bords de la Méditerranée, le plus célèbre était alors Ariadeno Barberousse. Après avoir travaillé pour son propre compte, ce brigand s'était mis au service de différents princes africains. Un jour, il avait conquis Alger ; grosse proie. Atin de la garder, il en offre la suzeraineté au sultan qui l'aide à s'y fortifier. Et, de là, il se lance sur l'Espagne et l'Italie, vers lesquelles il se dirige avec une flotte de quatre-vingts galères. On dit qu'il mit le cap sur Fondi, en promettant au sultan de lui ramener pour son sérail la belle Julie. Il est probable, d'abord, que Soliman et Barberousse devaient avoir peu de goût pour le genre d'attraits de Julie ; en se dirigeant sur Fondi, Barberousse pensait ensuite et surtout aux richesses que devait contenir le château d'un de ses rivaux en batailles, Colonna, un château

dont on parlait beaucoup, et dont la maîtresse, si appréciée par tant de nobles italiens, devait valoir une belle rançon. A la fin de juillet 1534 — il y avait cinq ans que Julie était veuve, — Barberousse franchit le détroit de Messine, où il incendie quelques navires, pour s'entretenir. En Galabre, il descend à San Lucido, qu'il met à sac, passant le peuple au fil de l'épée. Il brûle un couvent et sept galères napolitaines, double Naples qu'il dédaigne ou ménage, débarque à Procida qu'il ruine, et arrive enfin à Sperlonga, où il met pied à terre, et gagne Fondi, de nuit, à travers bois. Au petit jour, il entre dans la ville, et y tue tout ce qu'il rencontre. Dans la cathédrale, il pille et jette auvent les cendres des Colonna. Julie, cependant, prévenue, ne tente pas une résistance inutile. Sans même prendre le temps de passer une chemise, elle saute de son lit dans le jardin et court encore. Barberousse, furieux d'avoir manqué la belle et riche prise, livre à ses hommes un couvent de jeunes moinesses que l'on égorge après. De là, il se répand dans le pays, semant la ruine et la mort. Alors, paraît le bel Hippolyte, cardinal de Medici, radieux comme Apollon, brave comme Hercule, tendre comme Eros. Irrésistible, il n'a qu'à paraître pour mettre le pirate

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v\\ luilc. l)arl)eroiissti se r('uil):ii(|iu' cl Ilippo- Ijte, le goiK)u l\ h'rrc, olVi<' ;i .lulic la clef de son cliàtcau : tout porU' à croire (jii'clli; la lui laissa.

Le bel lli|i|i()lvlr, (Iniil Titit'ii a laissé, au Pitti, un inoubliahlo portiail, nuMiait à ce rnoment l'existence la plus hrillante, et la plus suspecte à son cousin le duc de l'Ioicnce, Alexandre, l.a naissance illégitime d'ilippolyte ne cédait rien à rillégilimité d'Alexandre, et si celui-ci était arrière-petit-fils, branche aînée, du Magnifique, Ilippolyte, branche cadette, en était le petit-fils. Il avait, de plus que son cousin, l'intelligence, la culture, le respect de soi et la séduction. 11 avait été élevé en vrai Medici : toutes les sciences, tous les arts, tous les sports. Clément VII le chérissait. Il le charge, à (juatorze ans, en 1525, du gouvernement de Florence, concurremment avec Alexandre qui ne devait pas oublier cette « part à deux » où Ilippolyte s'était montrés! supérieur. En 1527, les deux jeunes gens sont chassés ; Alexandre ne reviendra qu'en se vendant, et Florence avec lui, à Charles-Quint. Mais Alexandre reste inquiet de son cousin que Clément VII favorise d'un chapeau de cardinal, dès 1529, pour ses dix-huit ans, qu'il pourvoit d'abbayes et d'évêchés qui le

font riche et lui permettent la vie fastueuse, intelligente et d'où n'est pas exclue l'habileté politique. Vivant à Rome clans son palais du Champs de Mars, au milieu d'une véritable cour, Hippolyte fréquente l'élite du monde romain qui aime son esprit, sa grâce, sa culture, et compte peut-être sur lui pour un avenir florentin supérieur à la crapule d'Alexandre. Qu'Hippolyte ait prêté l'oreille aux adversaires d'Alexandre, cela ne fait aucun doute. Ses soins pour Julie sont d'un amant, n'en doutons pas; ils sont aussi d'un ambitieux qui se ménage, par Julie, des appuis. En 4535, enfin, Hippolyte sent que l'heure est venue. Et il décide de s'embarquer pour aller, dit-il, sous la bannière de Charles-Quint, châtier Barberousse, en réalité pour exposer à l'empereur l'état de Florence et lui demander la déchéance d'Alexandre. Il quitte Rome, suit la voie appienne et arrive à Fondi où il fait ses adieux à sa belle Julie, et arrive bientôt dans la petite ville d'Itri, perdue dans la montagne entre Fondi et Formies, bien cachée, discrète, et où les conciliabules sont plus faciles. Il y reçoit la visite de Florentins dont les noms : Strozzi, Ricasoli disent assez le sentiment. Ils furent bien accueillis, et sept d'entre ces bannis florentins sont priés d'accora-

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pagner Ilipptilvtc auprôs (l(> Charlcs-Quiiit. llippolvtc, piMidiiiit toiilt's CCS rirgociations, faisait la navclle cnlic l'dmli cl llii, (pic dix kilomètres seulement scparciil. Il ('tait facile à Alexandre de le faire f^ucltci- dans la montagne. I.c (hu- |)rcfcia une arme plus discrète, le poison. I^e o août, Ilippoiytc tombe malade. Il ne meurt pas tout de suite. Julie accourt, fait tout pour le sauver ; et c'est dans les bras de sa maîtresse qu'il meurt, le 10 août 1535. Deux ans plus tard, Lorenzaccio vengeait Hippolyte et Julie.

Désespérée, Julie se jeta dans un couvent franciscain de Naples, d'où elle ne sortit plus, gérant toujours son comté de Fondi que lui disputait sa belle-fille et belle-sœur Isabelle, mère du petit Vespasiano. On se rappelle que Vespasiano I", son mari, avait laissé à Julie sa terre de Fondi pour qu'elle la gérât au nom de sa fille Isabelle que Julie avait mariée à son propre frère Louis de Gonzague. Veuve de celui-ci et mère du petit Vespasiano, Isabelle revendiquait l'héritage. Le litige fut porté devant l'empereur qui donna raison à Julie. On devine les intrigues que celle-ci, du fond de son couvent, dût mener et suivre pour obtenir la reconnaissance de ses droits. Discrète autant qu'habile elle joua supérieure-

ment son rôle ; et si l'on songe que le grand arbitre, désigné par Charles-Quint, était Pierre de Tolède, vice-roi de Naples, on s'imagine facilement à quoi se ramenait la vie conventuelle de Julie. Quatre années de tranquillité passèrent, la veuve de Vespasien V^ - Colonna continuant de présider aux destinées de son comté, lorsque le marquis de Gonzague, son père, vint à mourir. Et, par son testament, il désignait, comme tutrice du petit Vespasiano, la tante de celui-ci : sa fille Julie. Isabelle, la mère, était encore une fois dépouillée de ses droits. Appuyée sur un mari qu'elle avait fini par trouver en Charles de Lannoy, prince de Sulmona, Isabelle attaqua le testament. En vain. Le petit Vespasiano est donné définitivement à sa tante et bellegrand'mère, qui lui consacre tous ses soins, et meurt en 1367, à Naples.

Vespasiano II était alors âgé de trente-six ans, et distingué déjà, comme ses ancêtres, parmi les hommes de guerre de son temps, mais artiste aussi, ainsi qu'il convenait au disciple de la belle Julie. Nous les retrouverons un jour à Sabbonieta. Fondi, en 1591, passa au prince Carafa de Stigliano qui avait épousé la fille de Vespasiano II, Isabelle. Fondi rentrait par cette succession dans le Napolitain

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d'où oIlt> lit' soi'lira |)liis. La l'amoiise Anna Carafa, foninit> du viro-roi do Mcdina, pour (]ui lui Itàti le jtalals, dit de noiiiia Anna, (jue l'on voit inachovô an llam du l':insili|)j)e, était la potite-lille de cette Isabelle, la descendante, par conséquent, des Colonna, et l'arrière-petite-nièce de l'innuortelle Julie.

La voie appienne reprend, toujours droite, se dirigeant maintenant vers la montagne, qu'elle va franchir à Itri. Ici est la partie la plus pénible du voyage. La gorge que nous suivons est étroite et longue. Le soleil y tondre d'aplomb, faisant ruisseler hommes et cheval. La route remonte la gauche du torrent, et nous contournons des roches calcaires qui renvoient des rayons implacables. Mais à droite, de l'autre côté du ruisseau, une autre route nous accompagne, suivant les mêmes méandres ; c'est la vieille route, la voie apj)ienne d'Horace et d'Âgrippine. Et il me semble que nous serions mieux sur son pavé. Pourquoi, puisqu'aucun avantage de raccourcis ne l'impose, pourquoi a-t-on tracé un nouveau chemin? Serait-ce par souci archéologique? Les ingénieurs ne connaissent pas ces scrupules

ordinairement. Et, pour me distraire, j'aligne sur la vieille chaussée des litières et des licteurs. Je dresse, sur ce petit pont en dos^ d'âne, le cortège d'Horace se rendant à Brindes, en compagnie du rhéteur Héliodore, et tout gaillard, intrépide, soutenu par l'espoir de rencontrer bientôt son cher Virgile. Je vois les toges que les mains agiles ramènent sur les tètes, je vois les sandales qui se déchirent aux cailloux brûlants, je vois les ânes et les chevaux qui tirent la langue et ruent sous les coups. Et je me plais à croire qu'une émulation bienfaisante nous soutient ; nous ne voulons, ni Horace, ni moi, nous céder en vaillance.

J'ai semé mon maître. Lorsque, franchie la passe, j'arrive au pied d'Itri, il y a longtemps qu'Horace a disparu. Et lui succède Fra Diavolo, bon ami de Ferdinand et de Caroline; brigand de grands chemins que le trône protégeait pour qu'il le soutînt. Autrefois, nous le vîmes dans ses exercices d'assassin subventionné et de pillard officiel, lorsque nous nous promenions à Naples. Itri est son nid, et c'est bien le nid d'un vautour. Un pic se dresse au milieu d'une vallée arrondie, et Itri s'est perchée dessus, comme un nid à la pointe du rocher. Itri affiche, de la retraite de l'oiseau

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(le pfoic, loiilc riuaci'cssiblc sauvaj^crio. Ses luaisons soi'tliclos, lnanlault's et crevassées, encrassées par des centaines d'années d'injnres atmosphériques, pendent coninie autant de bi'anclies sèches couvertes (]o tous h's détritus ramassés pour instaUer hi couvée. I<a roule, cependant, continue, se faisant plus ondjreuse, annoi:çant déjà la lai'gc vaUée qui descend, entre deux plus molles collines, vers la mer, la vallée où Formies enfin étend ses récoltes magniliques, son paysage de fraîche abondance, ses douceurs et ses grandeurs, et ses poignants souvenirs d'un homme aussi sincère et loyal dans ses faiblesses que dans ses vertus, qui couronna une vie contradictoire, par là si touchante, d'une mort où brilla la fermeté de son cœur et la hauteur foncière de son âme.

« Cicéron ne perdit pas entièrement dans l'affreuse politique de son époque cette conscience du bien et du mal qui, si elle ne met pas l'homme à l'abri des petites faiblesses, l'empêche du moins de commettre des crimes ». M. Ferrero, qui écrit cela, est encore trop sévère. Cicéron ne fût pas exempt des faiblesses communes ? S'il n'y avait que cela, il ne serait pas nécessaire d'en parler. C'est le sort commun, sous-entendu à tout

discours, banalité qu'on évite. Et donc faire cette réserve, c'est attribuer à Cicéron davantage. Or, nulle part, dans la vie de Cicéron, je ne vois rien qui puisse légitimer des restrictions autres que celles qu'on ne fait pas, puisqu'elles n'auraient pour base que la fragilité de la nature humaine, accordée d'avance. Cicéron fut un homme comme les autres, et, cela entendu, il fut un homme supérieur, à tous les points de vue, même du caractère, supérieur aux autres.

Voici, dans cette belle et riche vallée, un cône de vieilles briques et de pierres mêlées, ressemblant assez à un four à chaux. Au milieu d'un champ, il se dresse sombre et considérable. Ici, dit la tradition, périt Cicéron, égorgé par les émissaires d'Antoine. Je ne sais si la tradition a raison, et je ne vois pas non plus ce qu'on gagnerait à être sûr que Cicéron tendît la gorge aux assassins près de la borne 53, et non pas près de la borne 35. L'essentiel est la mémoire de ces lieux qui assistèrent tous, certainement, au spectacle, et qui nous le racontent encore. Ici, dans un coin du paysage que je traverse de onze heures quinze à onze heures vingt-cinq, puisqu'il faut être précis, ici expira une grande victime. Nous avons, dès notre âge tendre, ad-

37» PAYSAC.ES Lï ITALIE

mire nos pries dr la lU-voliil ion (|ili [x'i'iri'ul. sur ri'ohaiaud pour IcMirs ulri^s, discours ou libelles. Nous ne devons pas ouhlior que Gicéron est leur frère. Ce n'est pas le consul du temps de ('alilina, ce n'est pas le politique ondoyant du t»Miq)s de Césai-, (pii a été assassiné, mais bien et uni(|ueiuent l'auteur des Phi/i.p/jiquf's, discours et pamphlets, l'écrivain dont Antoine exigea le sacrifice de la lâcheté d'Octave. L'homme qui avait commencé sa carrière par les Catilinaires, la finissait sur les Philippiqites. Que, entre ces deux extrêmes, il y ait eu des affaissements momentanés, des vanités un peu mesquines, et parfois quelque pusillanimité, parbleu 1 Et c'est un homme. Mais personne ne doit oublier ces deux pôles que Cicéron arrosa, à Formies, de son sang.

Sa parole, encore plus qu'aux premiers jours maîtresse de Home, avait chassé Antoine de la ville, comme elle en avait autrefois fait partir Catilina. Et c'était, non pas à son profit que parlait Cicéron, c'était pour le jeune Octave, l'héritier de César. Il y mit trop d'ardeur, mais l'ardeur peut-être la plus désintéressée de sa vie. Car, à ses débuts, on pouvait encore le soupçonner de songer à sa fortune. A soixante ans passés, et travaillant pour

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Octave qu'il connaît, il n'espère vraiment plus rien pour lui-même que la satisfaction de bien faire. Il devient l'instrument d'Octave, il travaille les comices, où son autorité est si grande, en faveur du jeune homme — qui fait sa paix, en dehors de lui, avec Antoine et Lépide, et qui sacrifie son vieil ami. Pendant deux jours, dit Plutarque, Octave défendit Cicéron. Ce serait bien s'il n'avait pas cédé le troisième. Et les proscriptions furent décrétées.

Aux premières nouvelles qui lui parviennent dans sa maison de Tusculum, Cicéron prend peur et se sauve. Il est remarquable, dans la vie de cet homme, combien le premier mouvement est mauvais, donc humain. Sensible à l'extrême, il a besoin de réflexion pour peser son devoir, même envers soi. Et c'est peut-être dans ce manque d'immédiat, dans cette absence de jugement rapide, l'absence de ce secret instinct toujours prompt, et qui distingue les hommes vraiment supérieurs, c'est là peut-être que nous pouvons saisir ce qui manqua à Cicéron pour être tout à fait un grand caractère, de tout premier plan. En revanche, dès qu'il s'est repris, dès qu'il a pu réfléchir et juger, il est admirable de droiture et d'infrangibilité. Après la mort de César, il erre de parti en parti, ne sachant où est le bon chemin. Enfin il aperçoit

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l:i vt'r'iU'. Alors, ii fonce sur Antoine, de toutes ses lorces, nirprisaiil tous les dangers. Il va où sa conscience le mène, sans se soucier des conséquences personnelles. Donc, parti de Tusculuin, il se rend à Astura. Avait-il bien, d'ailleurs, le droit de ne pas essayer d'éi lia|)[)er au meurtre ? Le premier devoir de l'homme est de se défendre. S'al)an(lonn(M' soi-même avant que soit prouvée la nécessité, constitue une lâcheté. Tendre la gorge ou l'autre joue, c'est se trahir, se renier, donner enfin le plus pernicieux exemple. Barbey d'Aurevilly écrivait un jour : « Les plus grands hommes en politique sont ceux qui cajiitulent les derniers ». Cela est pi'ofondément vrai, non seulement en politi(}ue, mais en tout. Ne capitulons jamais I Nous étant résolu de notre mieux, ne quittons la place choisie qu'à l'heure où la résistance deviendrait une autre lâcheté, celle de ne pas se sacrifier soi-même.

Arrivé à Astura, dans cette villa pontîne dont je regardais, l'autre jour, les restes sous les flots, Gicéron s'embarque sur un vaisseau et fait voile vers Circeo, vers la Grèce où Brutus espère encore. Au pied du Girceo, cependant, il mouille et descend à terre, se promenant avec agitation sur la plage. Que se disait-il? Il ne l'a pas écrit, et personne n'a

rapporté de confidence. Mais est-il si difficile de l'imaginer? D'un côté, Brutus révolté. De l'autre, l'ingrat Octave dont il restera désormais éloigné, de toute manière, soit qu'Octave se mette d'accord avec Antoine, soit qu'Octave restaure l'empire de César. Et, s'il regarde vers Brutus, il se rappelle qu'il a sacrifié celui-ci à Octave qui le renie. Où donc qu'il se tourne, il ne voit que ruine de ses rêves de liberté républicaine. Voyait-il aussi la ruine irrémédiable de cette aristocratie romaine dont il avait voulu le salut et qui s'abandonnait elle-même? C'est bien probable. Alors lui apparut la vanité de son dévouement de tant d'années. Il se rendit bien compte que l'heure était arrivée où il devait se préoccuper uniquement, ne pouvant plus rien sauver de son idéal, de mourir dignement, d'apporter au moins aux Romains une dernière leçon. Il comprit que son rôle était fini, que les Philippiques mettaient le point à la phrase de sa vie. Et il pensa alors, remonté sur son vaisseau, à s'égorger lui-même sur le seuil d'Octave.

Cette faiblesse ne dura pas. Résister à la mort, d'abord ; l'accepter ensuite. Se la donner, jamais. Et, sa maison de Formies étant près de là, il se fit débarquer pour y attendre

s8a PA VSA GKS D'I TA LIE

SOS assassins. On nu' l;i nmiilrt' ctMlc maison de Formios, sur la collino situiM' entre la vallée que je viens de quitter et (Jaëte. On m'en fait voir la ruine, des subslructions informes et sans accent. Que m'importe! Ce n'est pas elle, disent les archéologues; c'est ell(\ disent les lettrés. Et cela dépend df notre façon de la regarder. Pour moi, \o la vois, celle-ci ou une autre, telle qu'elle était, toujours trop petite pour une grande âme à contenir — ou trop grande, si l'on veut, ou encore confoime. Arrivé chez lui, Cicéron, tranquillement, se coucha et dormit, attendant le destin. Dès lors, il va se montrer magnifique d'indifférence à tout ce qui se passera et qui sera le dernier acte. Ses domestiques le réveillent, décidés à le sauver malgré lui. Ils le jettent en litière ; il se laisse emmener, sachant bien l'inutilité de tout effort désormais. Lui seul sait qu'il n'y a plus rien à faire qu'à mourir proprement. A peine la litière a-t-elle pris le chemin de la mer que le centurion Herennius et le tribun militaire Popilius arrivent, enfoncent les portes et se ruent à travers la maison. Où est-il? Pas de réponse. Peut-être va-t-il échapper ? Mais un affranchi de Cicéron, Philologus, trahit son maître, ancêtre de Judas. Il indique le chemin pris par la litière. Herennius et ses sbires s'y pré-

cipitent. Cicéron entend leurs pas. Le moment est venu. 11 lait arrêter ses porteurs, et, appuyant son menton sur la paume de sa main gauche, son geste familier, il regarde venir la bande écumante. Elle approche, elle est là. Alors, il laisse tomber sa main, et tend au glaive cette gorge qui retentit tant de fois pour la justice et la liberté.

Je pensais tout à l'heure à d'autres morts de héros politiques, héros par le verbe. Un certain théâtre leur donnait courage ; la guillotine haussait les âmes. Et Robespierre tenta du suicide. Cicéron mourut seul, sans tremplin, non pas en présence d'un peuple qui vous excite de sa cruauté ou de son attendrissement, mais en présence de serviteurs qui peuvent vous amollir par leur affection et leur dévouement. Il ne broncha pas, ne prononça aucune parole emphatique, ni même simple. Il mourait sous les coups de la haine et de l'ingratitude ; cela seul protestait en son nom devant les hommes. La leçon se dégageait d'elle-même — et ce n'est peut-être pas le moindre mérite de ce beau parleur, de cet homme d'esprit, que de s'être privé, à cette heure, d'un mot ou d'un trait, pudeur que Brutus n'aura pas, destiné à couronner sa mémoire. Il savait que les actes seuls importent,

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et que les paroles qui no sont pas dos actes, ce que les siennes ont toujours été, réquisitoires ou plaidoiries, toiuboiil stôrilos sur la postérité.

Lui aussi avait suivi ce jour-là ce rivage de Gaëte, Gaëte jetée dans la mer conriiue une digue. Abattez la citadelle et son socle de maisons, vous aurez Misène strictement, c'est-à-dire un beau cap arrondi, projeté au milieu des flots pour clore une rade molle. Gaëte n'est que citadelle. Trois enceintes la pressent et la grande rue est serrée entre les remparts et les pentes abruptes de la montagne. Serpentante, cette rue conduit à une place, puis à la cathédrale dont le charmant clocher domine tout le golfe. On grimpe ensuite vers une autre église, gothique celle-ci, mais moderne. Rien de mémorable dans cette ville que sa tenue générale de casemate, que son usage militaire, consacré par des siècles de résistance et d'attaque. Trois villes perpétuèrent en Italie la grécité : Naples, Amalfi et Gaëte. Celle-ci resta indépendante et grecque la dernière. Nous avons vu cela, lorsque nous nous promenions en Campanie. On connaît

COMMEDJANTE 285

l'origine de Gaëte. Virgile l'a fixée dans toutes les mémoires :

Tu quoque littoribus nostris, .Eneia nutrix, yEternam moriens faniani Caieta dedisti, Et nunc servat honos sedem tuus, ossaque nomen Hesperia in magna, si qua est ea gloria, signât.

De même que Misène fut nommée du trompette d'Enée enterré au golfe de Baia, de même Gaëte tire son nom de la nourrice d'Enée, Caieta, morte là — voyez comme la science est une belle chose I — en 1183 avant Jésus-Christ. Nous consolerons-nous jamais de ne pas savoir le mois ni le quantième ? D'autres nous disent que Caieta n'était pas la nourrice d'Enée, mais d'Ascagne, ce qui rajeunirait un peu la ville : et ça serait bien grave. Aussi restons-en à Virgile. Et admirons cette Gaëte, bastion de la grécité répandue d'ici à Tarente, en passant par Cumes, Naples, Amalfi, Paestum, Svbaris et tant d'autres couronnes de la mer gréco-latine. Les Angevins, ces malfaiteurs, la réduisirent enfin. Alphonse d'Aragon, en 1440, bâtit la citadelle qui va devenir dès lors le boulevard de la monarchie napolitaine. C'est à elle que chacun demandera un abri lors des tourmentes. Notre connétable de Bourbon y fut enterré, ou plutôt placé dans une châsse, debout, habillé de velours vert à

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^'alons (1 cir, l'-p/'c au cAlr, l)()fl('*, sos armos auprèsdelui. Lo Bourbou-l-'arnose, Charles III, le fil entenvr en Ml\\), |);ir souvenir familial, par prudence aussi : il ne fallail pas cpi'un soldat révolté contre son roi riscpiàt de devenir un saint, une idole. De nos jours Masséna assiégea Gaëte six mois durant; en 1848, Pie IX s'y réfugia et y resta deux ans. Mais, en cette terre campanienne, si près de Naples où je serai demain, c'est à l'agonie de la monarchie des Bourbons que je songe avant tout. Ici se termina, en 1860, le dernier acte du drame commencé en 1794 lors de l'arrivée des Français. Un Napoléon avait entrepris de débarrasser Naples de ces rois exécrables, de cette « négation de Dieu », ainsi que disait Gladstone. Un Napoléon consomma, un peu malgré lui peut-être, cette justice.

Ferdinand H, digne successeur de son grandpère Ubu, était mort ; et l'avait remplacé son fils François II, aussi pleutre que ses ancêtres. Garibaldi venait de conquérir la Sicile. Il s'avançait vers Naples, ramassant sur son passage l'armée même envoyée contre lui, sans combat. 11 paraissait, et les bataillons se rangeaient derrière lui. François comprend que, s'il essaye de tenir dans Naples, il sera emporté par l'émeute, balayé, exécuté. Il

réunit donc un conseil de guerre, et demande à celui-ci son avis. Lorsqu'on consulte quelqu'un dans des cas de ce genre, c'est pour faire prendre aux autres la responsabilité de sa propre lâcheté. Les conseillers, qui ne tenaient pas plus que François à se perdre, déclarent que rien ne peut empêcher Garibaldi d'entrer à Naples. Ils se gardent bien d'ajouter qu'il reste la ressource de se défendre, et de ne mourir que l'heure venue, lorsqu'on aura prouvé, comme Gicéron, que le devoir suprême, bien mourir, vous est apparu à son plan et à son tour. Un seul, Garrascola, accomplit son devoir : « Si Votre Majesté quitte Naples, s'écrie-t-il. Elle n'y rentrera jamais». François, du moins, ne répliqua pas : « Mais si je ne quitte pas Naples, je serai tué ». Et, le 6 septembre, François s'en alla, en appelant au jugement des âges présents et futurs. Ce jugement est prononcé aujourd'hui, impitoyable.

Bien entendu, si François quitte Naples, ce n'est pas pour se préserver lui-même, mais pour le bien de ses sujets, à qui il veut épargner les horreurs de la guerre civile. Cela n'est-il pas touchant de la part de l'un de ces Bourbons qui ne cessaient de déchaîner les lazzaroni sur les citoyens? Rendons une

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justice à l'iiinrois, ot'pt'ii(l;iiil . Son prre, partant pdiir la Sicile, sous la [)r()loi"lion de Ladv liaMiiltoii, avait oniporti* avec lui tout Targont clos l)auques et les œuvres d'art du musco. rran(;ois partit sans rien prendre : le lui aurait-on, d'ailleurs, permis? Il voulut s'olTrir lies adieux solennels. Vingt personnes seulement se présentèrent pour les recevoir. Le soir venu, François s'embanjue sur le Messar^ero et cingle vers l'est, faisant signe aux vaisseaux en rade de le suivre; aucun n'obéit. François passa la nuit sur le pont. A six heures du matin, le 7 septembre, le Messagero mouillait devant Gaëte. A onze heures, le ministre de l'Intérieur télégraphiait, de Naples, à Garibaldi, qu'on l'attendait. Garibaldi était là, déjà, et, à midi, il faisait son entrée dans ÎVaples aux acclamations du peuple.

En s'enferjîiant dans Gaëte, François n'avait rien à perdre, puisque tout était perdu, mais tout à gagner au contraire. L'intérêt de Victor-Emmanuel est de se montrer magnanime, d'épargner le sang des frères italiens. D'autre part, l'Europe ne permettra pas un égorgement royal. On peut encore intéresser à la cause perdue les trônes divers, et regagner quelque chose. Aussi, j'avoue être peu touché par l'argument des historiens disant que François

voulait finir « en beauté » et qu'il y finit. François sait son rôle terminé ; il n'entend nullement mourir à Gaëte, et, en préservant ses jours par un geste noble, éveiller la sympathie de ses compères en monarchie et en hypocrisie qui lui feront peut-être restituer quelque lambeau de son pouvoir effondré sous le dégoût. Aussi ne puis-je admirer sa résistance dans Gaëte, ce qu'on appelle son héroïsme, pas même celui de sa femme Maria Sophia, la Bavaroise, la sœur de l'infortunée impératrice Elisabeth d'Autriche. Le geste de Gaëte n'avait rien du sacrifice, mais tout de la prudence.

La preuve que François ne tenait pas du tout à mourir dignement, c'est qu'il évita de se mettre à la tête de l'armée qui lui restait. Fuir à Gaëte c'était bien, à la condition d'en repartir aussitôt pour rejoindre le général Ritucci sur le front des troupes concentrées aux bords du Volturne et du Garigliano, quarante mille hommes environ. Il y eut une bataille du Volturne que gagna Garibaldi. Ferdinand n'y assistait pas ; il se tenait enfermé dans Gaëte, à l'abri des coups. Et il lançait une proclamation où il insultait ses sujets en parlant du « bon renom des Napolitains suflîsamment discrédité déjà ». Qui donc avait jeté sur

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Napli's tant do (liscrinlit devant loulo l'Eui'opo

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Api-('s la (Irfailc ilu Voltunic, Gai'tc seulo reste à prendre. Victor-EniiiKinurl envoie Cialdini en faire le siège, ('ialdini eoni|>tait, pour son attaijue, sur la coopération de la llottt' [)i('>niontaise, commandée par l'amiral Persano. Celui-ci resta inactif. Pourquoi donc?

Ainsi que Oudinot sauva le pape, l'amiral français Le Barbier de Tinan sauvait François. Il plaça son vaisseau entre Persano et Gaëte. Thouvenel a dit, depuis, que Tinan avait dépassé ses instructions qui étaient simplement de ménager à François une fuite possible. Mais Tinan était logique, et fin aussi. Il avait bien compris, outre que la première chose à faire pour ménager une fuite était d'empêcher que le fuyard ne sautât, car alors il n'y eût plus eu de fuyard, Tinan avait bien compris que Napoléon III, pressé par Pie IX, voulait défendre François. Mais Napoléon se trouva seul pour cette défense. L'Autriche elle-même abandonnait le roi ; il n'y avait vraiment plus rien à tirer de cette dynastie qui devait disparaître ; il fallait couper ce chancre, trop dangereux pour les autres parties à peu près saines encore du corps monarchique européen. Et Tinan reçut l'ordre de rester spectateur impartial.

Le 6 novembre 1860, les opérations du siège commencèrent simultanément sur terre et sur mer, la mer devant cependant, et d'un commun accord, rester libre pour les approvisionnements fournis par le pape.

Il ne fallait donc compter que sur le bombardement ; quel espoir pouvait-on nourrir, dès lors, de voir la fin? C'était clair. On allait jouer à la guerre afin de négocier une reddition. Le roi est installé au palais royal, luxueux, avec sa femme, la reine-mère et ses enfants, ses oncles et tous les fonctionnaires de la cour, plus quelques ambassadeurs étrangers, ceux de l'Autriche, du pape, de la Russie, de la Prusse et de l'Espagne. Quant à Napoléon, son ambassadeur résidait en rade ; Le Barbier de Tinan se chargeait de transmettre et de recevoir les propositions. Gela dura jusqu'au 21 novembre où la cour quitta le palais pour un abri plus sûr, une casemate blindée. Mais il devenait de plus en plus évident que les canons n'auraient pas raison de Gaëte qui en avait vu d'autres. Et tant que Tinan serait là, la place recevrait de quoi subsister. Victor- Emmanuel porte donc tous ses efforts sur les négociations avec la France. Il demande énergiquement le rappel de Tinan. Napoléon répond en conseillant à François de capituler.

sga PAYS ACES lY ITALIE

Et l'rançois im'ixukI mmc liaiil(Mir <'t inconscience : «Vous n'ignore/ j)as qn<' les rois qui sont descendus di- Itur li-ôm* n'v rrmontent que si liui- mallicur est racheté par la gloii*e. Si je suis encore un peu souverain, je suis soldat davantage ((pic f:iit-il donc derrière des murs?), puis(pu^ je ne i-ègne plus (pie sur un rocher au milieu de soldats. Puis-jc abandonner, parce que je suis personnellement en danger, mon armée fidèle et cette GaiHe rempart delà monarchie napolitaine depuis tant de siècles?... Je saurai mourir... ». Et, cependant, il se démenait auprès des puissances pour qu'elles empêchassent Napoléon de retirer sa flotte. Et Napoléon de conseiller : « Alors, concluez une armistice, prélude d'un traité. Mais je ne puis indéfiniment m'opposer aux événements nécessaires ».

Cialdini, las de ces pourparlers sans solution, pressa les opérations du siège. Le 7 janvier, un accord fut signé, aux termes duquel toute opération devait être suspendue du 9 au 19; ce jour-là, Tinan s'en irait, abandonnant Gaëte à son sort. Malheureusement, le 8, Cialdini tenta un efïort qui échoua. François en conçut un espoir un peu fou, et il repoussa les offres honorables de capitulation qui lui furent faites. Et, le 19 janvier, Tinan s'en

COMMEDIANTE agS

alla. François n'espérait plus, — il espérait en cela, le malheureux ! — que dans un nouveau Fra Diavolo qui viendrait le délivrer. Gaëte, en attendant les brigands, fut définitivement bloquée. La garnison comptait douze mille hommes, que le typhus décima bientôt. Alors ce fut la guerre en dentelles. Maria Sophia joua à l'infirmière ; et, quand elle quittait sa casemate blindée, on hissait le drapeau noir sur les maisons où elle s'arrêtait pour visiter les malades : les batteries évitaient de tirer dessus. Maria Sophia courait alors aux remparts pour s'offrir aux balles. Cialdini, d'ailleurs, envoyait ses médecins et ses médicaments, et laissait passer les convois de malades que Naples recevait aussitôt.

Cialdini comprend enfin qu'il faut en finir avec cette comédie. Le 22 commence le véritable et sérieux bombardement. Ce jour-là, Gaëte échangea avec la flotte plus de vingt mille projectiles qui firent peu de mal. Cialdini tire alors de terre ; les batteries sautent les unes après les autres. Un jour, cependant, François demande une trêve pour permettre, dit-il, de fouiller dans les décombres. Cialdini consent à la trêve, et François en profite pour réparer les brèches. Cialdini, pris de colère, redouble ses attaques ; et, le 11 février, à la

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