CHEZ LES TOUCHEURS DE BŒUFS
une fois défenseurs de la nationalité italienne, champions du plus incontestable des droits.
Ainsi lesté, et bien pourvu de soldats, Conradin, accompagné d'Henri de Castille et de son cousin Frédéric d'Autriche, s'avance, au devant de Charles d'Anjou, plein d'espoir et d'ardeur. Les deux armées se rencontrèrent à Tagliacozzo, l'armée angevine commandée par Erard, sire de Valéry, retour à point nommé de la croisade. L'armée de Conradin était la plus forte. Erard ne pouvait vaincre que par la ruse. Il fit revêtir un comparse de l'armure angevine et déployer la bannière, tandis que Charles d'Anjou se cachait avec huit cents hommes derrière une colline boisée.
Conradin, à la vue de ce qu'il croit être Charles, s'élance. Rien ne résiste. Les Angevins s'enfuient, laissant le pseudo-Charles parmi les morts. Et tandis que ses soldats poursuivent les fuyards, Conradin descend de cheval, dépose son casque, délace son armure et cherche quelque fraîcheur à l'ombre d'un saule, au bord du Salto. Il n'a pas eu le temps de boire que le cri de « Montjoie ! » retentit, comme à Bénévent ! Charles et ses huit cents cavaliers dévalent du bois. Henri de Castille a beau accourir ; les troupes fraîches restent les plus fortes. Conradin s'échappe avec Fré-
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diM'ir, (>f court so n'fiigior à Home. Mais laliouvclU' (le sa drlaitt' v est ariiv('M' avant lui. Les (îucllcs ln(>m|tlicul. (n)M radin .-n rsl rt'duil, à so caclici' daii^ Ir (^j()lis(''(M|ii'i! (|uilt<' au |)elit jour |Miwi- :^ai;M('i' Aslura. où il voulait demander à (iiovanni l^'rangipani de (|uoi [)asser en Sioilo. Il se jela dans une barque sous les murs mémos ilu chàloau dont le donjon subsiste encore, et du haul (hujuel je regarde cette côte si nue, peuplée de tant de fantômes. Le Frangipane, maîlie du lieu, bon pirate, lâche féal et aveugle Italien, lança ses felouques à la poursuite du petit bateau qui portait la fortune de l'Italie. Conradin appartiendrait maintenant au plus offi-ant. Va\ vain Conradin supplia Frangipane. Kn vain il lui j)romit de l'associer à sa puissance retrouvée et d'épouser sa fdle. l^'rangipane livra Conradin aux émissaires de l'Angevin, dont il attendait beaucoup ; et le dernier des Normands fut conduit à Naples pour y être décapité.
Il n'est rien, dans l'histoire, nous l'avons vu en Italie méridionale et en Sicile, de plus émouvant que l'aventure normande. Sauf celle de Manfred, peut-être, mort sur les bords du Volturne et dont les cendres furent bientôt dispersées, il n'est pas non plus de figure plu& pure que celle de Conradin. Personne n'a pu
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voir, dans l'église du Carminé, à Naples, la statue de Conradin par ïhorwaldsen, sans être bouleversé jusqu'au fond du cœur. C'est sur les remparts d'Astura que je dresse, ce soir, cette statue. Autour de lui, je rassemble toute la lignée, depuis les frères de Guiscard. La légende des Normands jaillit de ces marécages latins, et, avec le peuple napolitain, je pleure sur la fin lamentable de la seule race conquérante qui ait jamais su comprendre la terre qu'elle envahissait, s'y assimiler, et y faire fleurir, en quelques années, la civilisation composite qui lui convenait. Gregorovius s'émeut, lui aussi, comme chacun, de la fin de Conradin sur le rocher d'Astura. Mais Gregorovius nous dit naïvement que le nom de Hohenstaufen est la cause de son émotion. Et s'il maudit l'Angevin, c'est parce que celui-ci osa s'attaquer au descendant de Barberousse. Nous pouvons, nous Latins, manifester des regrets plus désintéressés. L'abominable lutte entre Anjou et Conradin se déroula comme entre des frères. Tous deux venaient de la vallée séquanienne, Guiscard cherchant fortune et non préméditant, Anjou bien résolu à s'emparer d'un royaume dont le seul tort était d'inquiéter la papauté. Le Saint Empire Germanique n'était plus en question après la mort de Fré-
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(léric 11. I^t'jà, sous i-clui-ri, la séparation se faisait «Milrc les toiTcs (ri']m|)ii'(^ et l'Italio. Maiifi'fd. (loiil ('onradin rtiiil l'iuMiticr (h^ fait et (11' pensée, avait renoncé à réunir à ses biens le domaine transalpin de son j)ére Conl'ad. Le royaume de saint Louis, en tout eas, n'avait rien à redouter d'une forte Italie méridionale. La plus vile cupidité de s'emparer d'un pays heureux, organisé par d'autres, attira le frère de Louis IX, et Conradin mourut victime de la jalousie de ses frères français. Nous avons vu, autrefois, en parcourant les Fouilles et la Campanie, et en visitant Naples, le beau résultat qu'obtint Charles d'Anjou : les Jeannes d'abord, puis Aragon, puis Bourbon, histoire sinistre d'une Italie méridionale partie pour l'éclat et la prospérité, et réduite à l'abandon le plus lamentable et à la misère la plus profonde. Le 29 octobre 1268, jour où Conradin fut décapité, peut être compté pour le plus fatal de toute sa vie, par le royaume napolitain.
Le soleil baissant déjà, j'ai quitté la tour d'Astura inondée de gloire. Combien sommesnous, chaque année, à venir ici en pèlerinage? Il n'est pas, pourtant, pour un Français, de lieu plus émouvant à visiter, et pour un amant de l'Italie. Toute âme poétique, enfin,
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y trouvera, en Conradin, de quoi satisfaire ses rêves. Le doux enfant blond aux longs cheveux bouclés, aux yeux si profonds et si tendres, si beau dans sa sveltesse et sa mélancolie, tel que Thorwaldsen l'a représenté, prête à ces bords un charme ineffable. Et dès lors, en nous éloignant d'Astura, à travers la lande, sinistre par moments, ne soyons plus sévères à Charles d'Anjou... Qui sait, en effet, ce que fût devenu Conradin ? Songez I II n'avait pas vingt ans. La nécessité de se défendre l'eût peut-être perverti. Ayant attendri Frangipane, il se fût souvenu du péril couru. Combien de Frangipanes eût-il craint? Contre combien d'autres eût-il voulu se prémunir I La lâche férocité de l'Angevin a gardé à Conradin toute son innocence et sa vertu. Mort enfant, Conradin n'a pas eu le temps de devenir un homme sanguinaire, parjure, hypocrite et dévergondé. Sur son front, nous pouvons rassembler toutes les fleurs de nos attendrissements et de nos plus vertueuses aspirations. Son infortune lui vaut une piété que sa fortune n'eût pas méritée. Grâce au trépas de Conradin, le royaume normand pourra être éternellement pleuré, puisque aucune des fatales bassesses, où la puissance affermie se complaît, ne l'a souillé. Avec Conradin, se termine
«•n lienuti' o\ on ôniolion, ravonliiif dt's llau- Icxillf, l:i |tr()(lij;i('iis(' avciitiii-c Ai' KoIxm'I. Cilliscard cl de ses IVt'i't'S du ( -otcii! m liaiirais. Asliira iiialadctla ?... Non, di^()ll^ |)lutùt : Bonoiletta Asliira !...
Subiaco.
A peine l'automobile, sortant de Rome, a-t-elle tourné derrière Saint-Laurenthors-Ies-murs, que je m'écrie :
— Il avait plu toute la journée... trente mille cavaliers mordirent la poussière.
Un éclat de rire, que j'espérais, me répond; et trois paires d'yeux de me regarder avec curiosité :
— Ceci, dis-je, est l'une des phrases les plus mémorables — à vrai dire j'en rapproche un peu les deux membres, supprimant entre eux quelques pages, — de V Histoire du Cojisulat et de l'Empire d'Adolphe ïhiers. Vous la trouverez au chapitre de Waterloo. Elle nous prouve qu'il faut surveiller nos images. Et si elle m'est revenue à l'esprit, c'est afin de remercier à ma manière le ciel qui nous permet d'accomplir cette excursion, au lendemain
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(111110 de ces j{>iirnt''es de jiluic (|n(' DIcii ciivoio à Koim* lors(ni(' les (''Iran^M'isiiCii peuvent plus de niàclier toutes les cendres l:ilines.
— J'avais cou liance, dit l'ai mal de aiiii<i dont l'aulouiobile nous porte avec autant de lionnes grâce que de célérilé. Le baronièlre inontail, hier...
— Puissc-t-il donc descendre aujoui-d'lmi ! Le soleil, qui monte aussi, nous a mis en
joie. Après la crainte qui m'a, hier, torturé, depuis le matin jusqu'au soir, je m'abandonne tout au plaisii- d'être en route, enfin ! Pendant quelques kilomètres, sur la Via Tiburtina, nous allons souffrir quelque peu des ornières pleines d'eau et des lacs de boue. Les montagnes atteintes, nous roulerons à sec et nous échapperons au fléau redouté. Broyer entre ses dents, durant cent cinquante kilomètres, une poussière qui se venge d'être aussi brutalement soulevée, voilà qui, souvent, atténue l'agrément d'une « gita ». Il fait beau, les routes sont lavées, la gloire de la campagne romaine brille dans tout son éclat. Et déjà nous grimpons la colline de Tibur que nous nous félicitons encore. La villa Adriana, qui s'enfonce derrière nous, les cascades de l'Aniene, les cyprès de la villa d'Esté, aperçus un instant, me ramènent enfin à des pensers moins
vulgaires. Et, lorsque l'automobile, ayant franchi le chemin de fer, se lance enfin, pour ne plus la quitter jusqu'à Subiaco, dans la vallée de l'Aniene, nous voilà tous quatre au spectacle de cette Sabine horatienne, que tout cœur nourri de latine vertu ne peut voir sans s'attendrir.
C'est d'ici que partit, pour occuper le Capitule, la petite cohorte des Quirites qui prêtera son nom au grand peuple enfant. Numa et Ancus descendaient de ces rochers, et Tibur peut partager avec Albe la gloire d'avoir donné le jour à l'empire. Je vis autrefois ces montagnes, lorsque j'allais de Terni à Aquila, mais leur autre versant ; je les vis sauvages, sèches si ce n'est arides, imposantes mais sans grâce. Sur ce versant-ci, qui regarde le midi, elles ont encore plus d'ampleur et une générosité plus abondante. La vallée de l'Aniene se réduit à une gorge profonde et resserrée, où les cultures ne trouvent aucun terrain pour s'étendre. Elles grimpent le long des flancs abrupts où la route et le chemin de fer se sont taillé leur voie. La route, c'est la vieille Via Valeria, que suivait Néron lorsqu'il se rendait à sa villa de Subaqueum, la Subiaco d'aujourd'hui. Il longeait, comme nous faisons, l'Acqua Claudia, à mi-côte, en terrasse au-dessus de la petite ri-
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vièr(\ parmi les cliMinps d'oliviers et de vii^ncs. Sur l;i ri\(> droilc, où nous l'cstoiis, ceux-ci sont plus iioinl»iiMi\ (|uc >ui' la ^^uiclic où les buis (lo clièni's et de cliàlai<:;uiers doiMiîienl. Mais la beauté présente ni' réside pas dans la lécoudité, si elle lui eiMpi'untc beaucoup do clianno. I']|lc est toule dans les formes générales, dans les lignes, dans les croupes elles pics qui se chevauchent et luttent au plus haid. Non point |)ar j)lans successifs, mais comme par bonds, le rocher s'élève de plus en plus, ouvert par endroits pour laisser voir, derrière lui, d'autres sommets encore. Les arbres poussent jusque sur les pointes extrêmes ; certaines en sont totalement couronnées. A chaque tournant, un aspect nouveau se présente, reliés entre eux par l'étroite rivière, tous différents par les effets de moissons, de bois, de rocs qui s'alignent. Et, tous verdoyants, ils tirent cependant de la fraîcheur de l'Aniene un air de prospérité semblable, de fraternité. Çà et là, des villages perchés sur les sommets, au nom qui annonce Subiaco : Castel Madama, Yicovaro nous rappellent la puissance féodale de l'abbaje bénédictine, une des plus puissantes de toute l'Italie.
Bientôt, au delà de Yicovaro, une vallée s'embranche, celle de la Licenza, autrefois Di-
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gentia. Cette vallée est riche, verdoyante, plus aimable peut-être que celle, sévère dans sa générosité, de l'Aniene. Du moins, elle nous le paraît ; le même nom est venu sur nos lèvres. L'ombre champêtre d'Horatius Flaccus a passé au-dessus de nos fronts. Ce chemin, que nous venons de couvrir jusqu'ici, c'est celui de l'ami de Mécène, du chantre de Lalagé, satis beatiis imicis Sabinis ! Et cette vallée de laDigentia, il la possédait. Toute ? Oh I ce serait offenser sa fine mémoire que de lui attribuer toutes ces somptueuses et abondantes collines. L'abbé Capmartin de Chaupj eut, un jour, la fortune, au xviii* siècle, de découvrir la petite villa fraîche et simple où le modeste Horace se contentait de paix et de bien-être : Contimii montes, nui dissocientiir opaca valle, « montagnes continues que sépare à peine une fraîche vallée », et toute cette seizième épître du premier livre, aux vers fluides et fermes à la fois, tendres et glorieux comme était l'âme du poète, sages comme lui dans l'élégance du sentiment et son juste équilibre. Horace invoque la verdure de Tarente pour l'ombrager. Combien je la vois sur son front en couronne de Grèce I L'aimable Chaupy, les épîtres et les odes en main, parcourut ces lieux pleins de douceur et de charme ; et, derrière lui, vint Gaston
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Boissior, aussi pioux s'il l'tait moins naïf, l.o vioux jir(if(>ss('ur rappoi-la df son cxploralioii, conl'ornu*, daiissi's i'(''Millals, à celle de Cliaiip^y, non seulenieni un li\re cliariuanl, (pi'il l'aut toujours relire, iii;ii> la douceur mélancolique, la tendresse émut; (jiii lui fera répéter sans peur comme sans fadeur : Eltcu ! fugacei>, Postumc, labuntur anni ! Elles ont j)assé les années, et nous venons, derrière notre vieux maître, revoir les lieux délicats, désormais immortels, où les hommes aimeront à se rendre, tant qu'ils garderont le sens de la poésie, de la beauté.
La vallée de l'Aniene, cependant, s'est élargie. La rivière traverse ici, entre Mandela et Marano, ce dernier ancien château bénédictin comme Vicovaro, la vallée traverse le fond d'un lac à moitié desséché qui paresse mollement, caressant sur ses rives mille fleurs du printemps. Les montagnes se sont écartées pour permettre aux eaux de jouer un peu, de se reposer, et à elles-mêmes de détendre leur effort acharné. Oasis de verdure claire au milieu du noir des sapins et du gris des oliviers, la vallée, que domine Anticoli, ancien château féodal, lui aussi, perché à plus de trois cents mètres au-dessus de nous, la vallée s'arrondit, s'étend en tapis où se reposent des troupeaux. Vingt
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petits ruisseaux courent parmi les hautes herbes de mai, portant à l'Aniene leur part de sources. Des saules, des chênes-verts çà et là scintillent et se balancent, abritant quelques cabanes, un bœuf aux cornes démesurées, un enfant oui nous regarde et nous salue. A Marano, la montagne se resserre ; puis, le village passé, elle s'élargit de nouveau, moins cependant, jusqu'à Agosta, château frère d'Anticoli, après lequel elle s'élargit une troisième fois, mais un peu moins encore ; et ce sera ainsi jusqu'à Subiaco, où nous arriverons suivant toujours ces aspects ondulants, tour à tour amples et contraints, comme le flot soulevé et qui retombe, comme un chant qui se gonfle et s'apaise, se précipite et s'épand en longues harmonies, comme les vers mêmes du poète, alors que les accents épiques du Carmen seculare alternent avec les grâces de Néère.
A Subiaco nous stoppons enfin. La ville est accrochée au rocher, ses rues calamiteuses grimpant rageusement vers la vieille cidatelle où Rodrigue Borgia, cardinal-abbé de Subiaco, récoltait une partie de l'abondante moisson de scudi dont il paiera son élection au trône pontifical. Les abbés-barons l'habitèrent aussi laissant le couvent à leurs moines ; mais Subiaco dédaigne aujourd'hui la gloire de cette
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puissance séculière pour se réclaniei- jiistemciil de sa i^ltiiro monastique. Nous aussi, ne prenant (le la ville (pie sa monnaie tempiirelle sous les l'spèces noiiirissanles, nous [^M-.ivissons bientôt les sentiers hrùh's de soleil ipii conduisent au herceau reli^^ieux du },M'and Henoîl, du père de cet ordre des bénédiclins à qui, on ne doit jamais l'oublier, les âges ont dû et devront toujours en partie, en dé})it de la protestation de Michelet, l'enivrante culture qui nous a procurés, ces derniers jours et tout à l'heure, de si attendris souvenirs. Et c'est surtout pour ceux-ci que nous entrons à Sainte Scholastiquc, bien plus que pour sa beauté intrinsèque.
Là se réunirent les premiers disciples de Benoît. Là se forma la première congrégation, la première congrégation catholique du moins, puisque, en Italie méridionale, depuis cent ans déjà, saint Nil, venu ensuite à Grotta Ferrata, avait fait fleurir ses monastères basiliens. La « maison mère » du monachisme d'Occident ne se souvient pas des temps primitifs, sauf en quelques débris sans éclat. Et le couvent modernisé reste tout sentimental. Avec quelle force, du moins I Rien n'a changé du paysage que Benoît choisit pour y bander sa grande âme. La gorge de l'Aniene s'est définitivement
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resserrée. La rivière n'est pas très loin de sa source, et elle se contente d'un étroit sentier pour sa marche. Sainte Scholastique se tient en équilibre sur ses flancs à pic. Tout à l'entour de la petite plate-forme où elle s'est assise à demi, tout autour menace le roc gris couvert de chênes. Subiaco se dresse à droite, en aval, bien ouverte et plate au regard de ces précipices. Benoît partit d'ici pour Mont Cassin, à la recherche de plus inaccessible encore. Il le trouva, mais non plus sauvage ni plus désert. Peut-être voulait-il fuir aussi les ruines de la villa de Néron qui se dressait en face? Ces ruines devaient, sans doute, lui inspirer quelque orgueil funeste, celui de la victoire. Les filets d'or au moyen desquels Néron péchait les truites de l'Âniene, ne prenaient plus depuis longtemps que des âmes.
Ce n'est point, d'ailleurs, à ce couvent de Sainte Scholastique, que Benoît aborda, arrivant du -siècle, mais plus haut encore, à ce qu'on nomme aujourd'hui le Sagro Speco, la grotte sacrée. Venu d'Orient, le monachisme commençait en Occident comme il avait débuté en Asie et en Afrique, par un solitaire dont la réputation de sainteté attirait. Suspendu littéralement à la paroi du roc, derrière Sainte Scholastique, un second couvent renferme
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dans ses murs la |>rcini('re retraite de Benoît. Farouclienient seul, le saint se tiait au Seij^neur pour sa nourriture, et à la l)()nté de (|nel(|ues bergers. Un système de eoibeilles suspendues à des cordes, une organisation fort bien entendue de corbeaux messagers et porteurs, assuraient ses relations avec le monde. La nouveauté était grande. La contrée s'en émul, vint regarder le saint homme. Des jeunes gens s'enhardirent, et il arriva ce (jui était arrivé tant de fois aux bords du ÎNil : une petite cité, avec ses passions et ses misères, se forma autour de l'anachorète. Le clergé séculier ne pouvait approuver une manière de vivre qui se trouvait dans une telle opposition avec la sienne. Le bon sens du prêtre qui s'accommode de la société au lieu delà renier, apportait une excuse trop facile à l'hostilité intéressée. Des complots se formèrent, excusables par le sentiment humain sur lequel ils s'appuyaient, infâmes par les vulgaires jalousies qu'ils concrétaient et par les moyens dont ils usaient. On essaya de tout pour décourager Benoît et ses frères, toutes les farces les plus grossières, tous les pièges du démon. Et, un beau jour, le « curé » de Yicovaro, la ville voisine, envoya à saint Benoît sept femmes nues qui le provoquèrent. Et c'est l'épisode peint à
Monte Oliveto par Sodoma que l'on obligea, ensuite, à habiller ses femmes. Benoît aurait pu invoquer, contre le trop jovial desservant, le témoignage même de ce piège. Car, comme le disait tout à l'heure l'un de nous, que doiton penser d'un prêtre qui peut ainsi disposer de sept femmes nues? Benoît, plutôt que de susciter un scandale, préféra s'en aller. Et Mont Gassin ravit à Subiaco la gloire de saint Benoît triomphant.
Subiaco subsista après le départ de saint Benoît ; et il se développa, tout comme Mont Gassin après la mort de Benoît. La souplesse des sociétés est infinie ; elles tirent à elles, à leur profit, les armes mêmes forgées contre elles. Subiaco et Mont Gassin étaient nés du désir fougueux qui possédait certains hommes de s'abstraire du monde, de l'ignorer en faveur de leur propre perfectionnement. Benoît, du haut du ciel, put voir la vanité de son efïort. Subiaco et Mont Gassin suivirent la loi générale du développement social de l'Italie, du monde européen au moyen âge. Partout, autour d'eux, se formaient des principautés, des domaines temporels basés sur la force matérielle, sur la conquête, sur l'intrigue, sur le luxe, sur la richesse. Les couvents suivirent l'élan général ; ils devinrent de véritables gou-
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vcinciiKMils sôculioj's; ils se niùlôi'CMil à lontos les (|ili;i('Ilt's ciNlIcs et |)nlil i(Hics, s'îl^M'aililirenl, (loiiiiiit'i'cnl, cxrrccrcnl nnr liiKHio l'ovautr chez eux cl aiihuii' druN ; les abbés pailii'cMit en guerro, (Miiciit de scandaleuses amours, amassèrent des In'-sors. J'ai vu lout cela autrefois à Mont Cassin et à Capoue. Ce serait répéter la même histoire que de le rappeler ici. Et tandis que les principautés sont peu à peu absorbées par des puissances plus grandes, i\lont Cassin par les Lombards puis par ri'lmpire par exemple, Subiaco est emportée elle aussi par un loyaume plus puissant ; Subiaco devient un fief que les papes donnent en garde à leurs créatures, à ceux dont ils ont besoin pour leurs ambitions temporelles. Subiaco forme un domaine comme toutes les abbayes du monde entier, que l'on se dispute, dont on jouit et que l'on vend. L'œuvre de Benoît reste loin de l'idéal rêvé par le saint homme. Mais de même que dans les principautés laïques, sous le seigneur avide et voluptueux, un peuple obscur travaillait au progrès humain, de même, sous les abbés ambitieux et frivoles, pi-iait et étudiait une cohorte de moines modestes et renonçants. C'est à Subiaco que l'imprimerie vint directement d'Allemagne ; c'est à Subiaco
que les premiers livres furent imprimés en Italie, Lactance, le De Oratoire et la Cité de Dieu que l'on vient de nous montrer. Et ainsi, en dépit de Benoît, en dépit des princes, pour tout dire : en dépit des hommes, l'humanité fit son chemin, prenant de toutes parts, prenant de toute main, pour son perfectionnement, pour la civilisation.
Nous avons besoin de toute la vigueur de ces souvenirs pour nous aider à monter au Sagro Speco. La tâche est rude sous le soleil de midi qui nous brûle. Elle est pénible aux pieds qui se blessent à toutes les aspérités du roc où le sentier est taillé. Un peu mornes, nous réfugiant dans nos rêves, indifférents presque au spectacle de la gorge si profonde et si verdoyante, et d'où montent tant de bruits divers, depuis les chants d'ivrogne de Néron jusqu'à la chanson des eaux, en passant par les hymnes de Benoît et les cris de guerre des Colonna, nous grimpons vers le second couvent, d'une audace effarante. Son abord est trompeur, un petit bois de chênes-verts qui nous rafraîchit et nous rassérène. Au bout, une poterne; derrière, un escalier de donjon ; et le couvent s'allonge sous la . roche qui le surplombe, penche, penche audessus de lui sa menace éternelle. Eternelle? Rien n'est éternel, et cette roche moins que
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t'wu (Micorc. Mlle tombera un joui", l)ion certainonuMil ; et vo (ju'ollo écrasera, c'est un toueliaut souvenir.
Au-dessus «le minuscules jardins en terrasses, • •[ ipii dégrinf^olent jus(|u'au fond de la vallée, d'ininienses arcatles de soutènement portent deux étages plats de cellules. Entrer, c'est littéralement pénétrer dans le roc même, dans une caverne. Un étroit couloir, serré contre le roc, et ouvrant sur l'abîme, conduit aux chapelles. La première est grande. Des peintures, relatant la vie du Christ et celle de Benoît, l'ornent tout entière, et qui doivent être de l'école de Sienne. A gauche, au pied du chœur, un sombre balcon conduit à une autre chapelle, caveau véritable où scintillent des ors et des images. Un escalier descend à une troisième chapelle, elle aussi toute peinte de fresques par un certain Conxolus, prédécesseur de Cimabue, tout byzantin encore. Et déjà je m'apprête à pousser plus loin dans la nuit des grottes, lorsqu'un chant retentit. Une porte s'ouvre. Une théorie de moines s'avance. Indifférente à notre trouble, elle passe, traverse la chapelle, et disparaît, comme si elle entrait dans la montagne. Mais voici que, là où les pères se sont évanouis, des lumières paraissent, des
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points dorés brillent, la noirceur du rocher s'éclaire à demi et les psalmodies retentissent. Je m'avance, me heurte à une grille. J'écrase mon visage sur celle-ci, et le spectacle est magnifique de ce lieu suintant, glacé, de ces voûtes pendantes, affaissées, de ces cierges, de ces lampes avares et de ces formes noires dont les yeux sont les seuls points visibles, à l'égal des cires sacrées. La grotte de saint Benoît devait être ouverte au soleil, alors qu'il l'habitait, le couvent qui la protège ayant été construit plusieurs siècles après sa mort. Combien elle me paraît, cependant, plus belle ainsi fermée, nocturne, retranchée du monde, plus conforme à l'âme du farouche solitaire ! Il n'y trouva pas la paix. De nos jours, le grand romancier italien, Antonio Fogazzaro, sous les auspices de son Saint, vint chercher la concorde à Subiaco. Son cœur généreux voulait concilier les inconciliables ; son héros Benedetto mourut à la tâche stérile. Et le paysage de cette vallée subsiste au-dessus de=; ruines du rêve poursuivi par Fogazzaro. De son effort catholique, il reste une page de littérature, un chef-d'œuvre. Ainsi la vie fait son choix. De ma visite, quelle est la récolte? A Mont Cassin, je n'entendis d'autre voix que glorieuse. A Subiaco, j'entends la pure
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\<)i\ (l(> l;i soiiinissioii ,iii destin. l'\tjj;:r/./aro se souinil (liiiis rdiiiicl rci^i'ct «le xni \r\r 111:111- (iiu' ; lii'iioil ri'iioiii:! :ui iiiiiinlt'; l'I l'œiivro l)('MK''(lictino ll'osl tlli- |>;is là jxxir me (lir(î (|lic le siècle est plus coiilonm' ;i In drslinée des lioiiinics? .Il' lit' suis; penl-i'tic. . . iiinis (|ii:ind inèiiit' ! .le ne v«Mix [):is juger, mais sentir. l'^tce que je sens, devant ce trou piqué de llainines, c'est riu'roïsme de riioniiue lorscpi'un pur dessein le conduit. Il est beau, toujours, de s'abstraire, de donner au monde un exemple de fermeté, de vertu. Ne condamnons pas ceux qui se sacrifient. Us ont peut-être tort dans le présent; ils ont raison dans leur partie, si petite qu'elle soit, de futur. Et leur erreur fera notre vérité, si nous savons plier à nos besoins les excès eux-mêmes : ne redoutons jamais qu'ils soient trop pleins de vertu ! Si les abnégations et les retraites, souvent pusillanimes, par trop faciles aussi, et d'une fuite quelquefois lâche des devoirs les plus certains, si ces abnégations d'un Pietro Maironi, ces retraites d'un Benoit nous choquent, ou, plus simplement, si nous ne les sentons pas conformes à nos moyens de pauvres pécheurs, à nos conceptions de rêveurs sans foi, tirons l'enseignement qu'elles dégagent, et qui est de nous retirer souvent en nous-mêmes pour cultiver
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les nobles fleurs étouffées souvent par les ronces et les chardons. Faites oraison ! conseillait un jour Ernest Renan. De nos oraisons peuvent découler bien des conséquences que nous ignorons. Sans espoir personnel, sans confiance en une récompense quelle qu'elle soit, suivons la voix de notre conscience, cet obscur instinct qui ne trompe pas, celui qui inspirait à Candide, après tant d'expériences malheureuses, de contradictions et de vicissitudes, de se contenter, sans l'enfantillage d'espoirs ou de regrets, de cultiver son jardin qui profitera de ses soins, à sa façon, indifl^érent aux desseins qui le firent ensemencer.
Paleslrina.
CHANTONS l'autoinobile I Voici bien des années que je me promettais cette visite à Subiaco, et ce trajet de Subiaco à Palestrina, trajet qui sera accompli tout à l'heure si Michelin ne ment pas en ses afliches. Et chaque printemps je reculais devant lu nécessité de deux couchers dans des pays aussi peu confortables que magnifiques. Partis ce matin de Rome, nous roulons maintenant sur la route de Subiaco à Olevano où nous serons dans une heure ; vers quatre heures, nous toucherons à Palestrina, et nous pourrons ce soir, sur le coup de dix heures, éblouir les salons romains, les dames de leur corsage, les hommes de leur plastron, non sans avoir, en route, pris notre thé au train de quarante à l'heure. Dans une dizaine d'années, les voyageurs qui nous succéderont, ne penseront pas à remercier le
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dieu du cylindre, de la soupape et de l'air comprimé. Que du moins ces lignes, si elles leur tombent jamais sous les yeux, les rappellent à la gratitude. Car si les Romains vantent beaucoup ce paysage de l'extrême Sabine, il ne faut pas les pousser beaucoup pour leur faire avouer qu'ils en parlent surtout par ouïdire. De temps en temps, l'un d'eux, intrépide, se décide à rafraîchir les souvenirs communs. Il part, marche ou pédale, attrape des puces et revient avec de belles images, lyrisme et clichés photographiques mêlés, dont il renouvelle l'enthousiasme de tous, tandis que l'étranger aux écoutes subit le supplice de Tantale. Mais l'étranger est prompt à l'automobile : c'est Hercule, qui tua le dragon aux cent têtes, fils de la Terre, gardien du jardin des Hespérides. Et le voici qui offre au Romain les pommes d'or de son exploit.
Nous rapporterons ce soir un panier plein, si j'en juge par les premières branches. A peine avons-nous franchi l'Aniene que la route commence à grimper les pentes des monts Afïîlani, laissant derrière elle le ruban couleur de ciel de la petite rivière, sa chanson et ses fraîcheurs. Subiaco s'abaisse peu à peu, sans rien perdre de ses imposantes manières, plus noble au contraire, sa pyramide, que surmonte
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la vieille foitcrrssc. piciiaiil une Uase plus lai'<;(\ j)lus protonde, jaillis Ions deux, rochec et ville, (les (Mitrailles mêmes de la terre. Les inont.ii^nes s'élondent, elles aussi, ollVant aux l'egards des lianes de pins en pins nombrcMix et variés. La vallée fuit peu à peu sur notri^ droite, pour faire place aux caprices divers des uiontagrK^s entasseras sans désordre. Nous avons atteint bientôt 1 altitude de cinq cents mètres, où Suhiaco a renoncé depuis longtemps à monter avec nous. De là, nous dominons toutes les pentes de la Sabine, et nous pensons qu'il fallait à Horace la perversité de l'accoutumance pour qu'il n'en célébrât que le charme. Horace, il est viai, venait de la triste Basilicate, des confins de l'aride Pouille, et la fraîcheur verdoyante de ces chaînes der vait le frapper davantage. Tout de même, il aurait pu en sentir la grandeur. Et il est certain, en tout cas, que ses vers ne sauraient nous donner une idée de la majesté que respirent ces lieux. Le paysage est considérable d'étendue, de hauteur et de prospérité. On ne voit qu'un immense tapis de verdures diverses descendant dans les vallées ouvertes, et remontant vers les sommets avec douceur. La terre ondule en longues vagues, comme les flots après la tempête et qui re-
cherchent leur assiette. Vraiment, il y a de la superbe ici. C'est un paysage d'Auvergne ou des Alpes, généreux, aux larges bras tendus qui portent d'amples forêts et des moissons abondantes.
La route, par ses lacets, en retourne la face à chaque instant, diversifiant les efïets du soleil et des nuages, jusqu'à sept cents mètres environ, où elle abandonne les terrasses de géants qui forment la vallée de l'Aniene, prend l'autre versant et se dirige vers Olevano. Sur la gauche nous avons laissé la route de Rojate que nous apercevons au loin toute noire sur son rocher. La noirceur des villages est l'une des caractéristiques de cette contrée. Il semble qu'une terre aussi fraîche et tendre doit cacher dans son sein la pierre blanche ou le marbre. Et nous oublions, un instant, sous l'ardent soleil, que la pluie est abondante sur ces hauteurs perpétuellement coulantes et détrempées. Au-dessus de Rojate, sur notre gauche, voici encore une autre coupe riche en récoltes. Des torrents y courent, petits filets sous nos pieds. Des clochers de chapelles rustiques pointent au milieu des bois ; des masures, fermes ou étables, se lamentent des hivers dont les étés ne les consolent pas ; mais toujours, audessus de toutes les misères, la force joyeuse
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(les S(>iiinii'ls (le rciiipoi-lrr sur luiilcs K>s h'istosscs dont nous pourrions t^trc Icnlôs. l'^l, voici encore de nouveaux aspects lorsque la route. l)ifui"(jue |)()ur atteindre Olevano.
Nous laissons dei-rièrc nous le cheniin sévère de In^llef^ra plantée à huit cents mètres sur un pic solitaire, d'une hardiesse efl'aranle, et nous gagnons en pente douce le sombre et riant village d'Olevano, célèbre par ses belles filles et par les verdoyantes ceintures des bois que nous longeons. Olevano occupe l'un des sites les plus aimables de la noble Sabine. C'est qu'elle en contemple les deux versants: derrière elle, les hauteurs que nous venons de quitter, la profondeur du massif sabin avec ses sommets variés et infinis ; devant elle, la dégringolade hâtive des derniers rochers vers la grande vallée du Sacco, celle-ci plantureuse à l'extrême, digne sœur de la Campanie qu'elle précède ; par surcroît le relèvement à l'horizon des monts Volsques. Et se dressent sous nos yeux les vieilles querelles latines, les Volsques et les Eques. Olevano, au temps des Eques, n'existait guère ; des bergers seulement fréquentaient les hauteurs, venus des deux bords du Sacco le long duquel ils se heurtaient, lorsqu'ils cherchaient un clément hiver et des récoltes autres que de châtaignes. Le moyen
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âge revit ces disputes pour le champ prompt aux fruits, et des villes comme Olevano naquirent afin de réunir, autour du seigneur bien armé et habile à la guerre, les pauvres gens sans défense. Olevano n'a plus à se défendre. Elle garde cependant son enceinte et son air soupçonneux. Les beaux yeux de ses filles aux dents blanches restent sévères. Il semble qu'y brille toujours la flamme farouche d'autrefois, alors que ces peuplades, pour résister à Rome envahissante, aux voisins avides, tombés de partout, Herniques, Rutules, Marses aussi que leur nom avait rendu terribles — à moins qu'ils ne l'eussent reçu parce qu'ils étaient terribles?... Sur ces rochers qui regardent le Sacco, les monts Volsques et la Sabine, se sont déroulés les âges obscurs des origines romaines, et dont les maigres légendes reprises par les poètes nous sont parvenues.
Ainsi que Typhon bousculait les ondes autour de l'Etna, couchait les moissons, brûlait les chaumières, desséchait les torrents, jusqu'à l'heure où Jupiter l'aura foudroyé, ainsi sur ces hauteurs un Typhon aux cent têtes de peuplades diverses cherchait à se fixer, à prendre pied pour le profit des récoltes, jusqu'à l'heure où Rome divine lancera ses ton-
lierres ri sos éclairs <|iil nm'-Miiliroiil tous ces peuples (pTelle reiiipl;icei;i . |,es (l»''l)iils des sociétés hmiiaiues ne sont f,Mière ilillV-ienls des vicissitudos p[éoIof;i(pies du j^dolie où cliaipie |)Milie est en cpièle de sa place nu soleil, bouscule la voisine povir so mcllre |>lus à l'aise, jus(|u'à c(; (pi un cataclysme, ireinhlenient de terre, d('-lu^e ou invasion fixe enfin la forme dernière de l'assiette.
Rêvant ainsi, nous avons gagné la vallée, laissant sur notre droite Genazzano, et, remontant un peu le long des monts Prenestini, nous sommes entrés dans la noire Préneste afin de remercier, au moins de l'Iieureuse course, la susceptible et changeante Fortune.
Le temple, ordinairement, se dresse dans la ville. Palcstrina, au contraire, est une ville entièrement bâtie dans un temple, sur- lui, avec ses pierres aussi, le temple de Préneste, dédié à la Fortune. Beaucoup de villes possèdent plus de prestige, d'éclat et de trésors (jue Palestrina. Aucune ne peut offrir un intérêt aussi particulier. Parcourir Palestrina, en efiFet, c'est se promener dans le temple même, le voir animé d'un peuple pareil, si ce n'est, hélas ! orné des mêmes décors ; c'est prendre une sensation immédiate et directe de ce que pouvaient être ces monuments d'au-
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trefois, de la vie grouillante qu'ils abritaient, de la foule ardente et misérable qu'ils contenaient. Car, pour peu que l'on ait regardé avec soin le plan même de sa visite, rues, escaliers, places, descentes, montées et carrefours, si étranges et déconcertants au premier abord, se haussent à un tout harmonieux et logique. Tout se rassemble, s'unit; la ville redevient, à la lettre, le temple avec ses quartiers, ses accès et ses étages. Le temple occupait trois terrasses : on le voit aux trois montées de rues serpentantes et d'escaliers rapides, menant tous à des places larges et décorées de ruines. On le voit à l'équilibre même de ces voies diverses de chaque côté de ces espaces ouverts ; elles se répondent exactement. On le voit aux édifices superposés en ligne droite au-dessus des terrasses centrales, à la ruine de l'un, à la forme conservée de Pautre. On le voit, enfin, à mille détails qui paraissent anormaux pour une ville, détails d'escaliers, de voûtes, d'angles, de ces riens qui, dans un monument, se justifient, et qui, dans un bourg, ne peuvent, à aucun degré, invoquer une raison d'être. Via délia Fortuna, un vieil escalier subsiste et dont on £0 demande l'usage si l'on ne s'aperçoit qu'il devait relier deux lacets, tous deux cachés
aaa P Aï SAGES D' ITALIE
SOUS dos maisons aiijoiird lnii. I.a \ la di San Biagio n"t'->t, :iu dessus <riiii(' jx'lile placo à l'oxlivinilô de lavillo, (ju'uno i'ain[)cà dej^rés ahoulissaiil à la parlic la plus lMi|)ortanlo cl la plus olcvce de ICnceintc, colle où nicliait la déesse.
Au l>()ut d'uuo doMii lieure de marclie à Iravers Paleslrina, peu à peu le lomph; st^ roconstruil sous les yeux, se développe et s'ordonne. Murs de tomber, colonnes de rejaillir, escaliers et chemins de rejeter leurs encombrements. Si l'on monte alors au balcon de la villa Barberini qui occuj)e la place même de l'abside dont elle a gardé la forme, sous les pieds s'étend une ville en un seul monument dont on lit clairement le dessin : les trois terrasses bien accusées, les lignes droites des grandes voies solennelles et lentes se rejoignant à angle aigu, et réunies entre elles par les escaliers impatients. On peut raser Palestrina; si on laisse sur le sol des lignes blanches indiquant le tracé des maisons abattues, on pourra, monté sur une tour, déchiffrer le plan du temple.
Mais que ne voyait pas la déesse du haut de son abside et que ne vois-je pas comme elle le voyait, intact cette fois, toujours pareil? En bas, devant le rocher même taillé pour la
divinité, la généreuse vallée du Sacco, toute verte, pleine de boqueteaux et de moissons. A droite, toute la campagne romaine brille entre la Sabine et les monts albains, laissant scintiller le dôme de Saint Pierre et les neiges de Soracte. En face, les hauteurs champêtres de Frascati et de Rocca di Papa. A gauche enfin, entre les monts Albains et les monts Lepini, une étroite vallée, en couloir, comme le tube d'une lorgnette, conduit le regard sur les plaines de la Maremme, sur les marécages d'Astura, jusqu'à la mer que la petite ligne verte du couchant sépare seule du ciel azuré. Là où je suis, une lumière éclairait les nuits. Les marins, au large, la voyaient toujours, s'inclinaient et demandaient un heureux voyage. Sylla saccagea Préneste pour la punir d'avoir été favorable à Marius. Qui nous dira ce qui subsistait des amertumes latines et èques dans le cœur des Prénestiens amis de Marius? Ils se rappelaient les temps que Virgile va bientôt chanter : « Pandite niinc Helicone, Deae I Voici le fondateur de Préneste, roi-pasteur né de Vulcain, et trouvé, dit-on, sur la pierre d'un foyer, voici Cecolus. Ses sujets, pasteurs aussi, sont avec lui, enfants de la haute Préneste, des terres que protège Junon Gabienne, du froid Anio, et des monts
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ll(MIli(|Ut's If itilcs cil soiirc»'^. . . Ils pollciil ilc laiivcs cDilliii-cs faites (lune [n'im dr loiq); leur |»ir(l i^aiiclic est nu tandis (|iriin cuir épais protri^c le droit ». S^ylla lit massacrer tous le-' habitants de Préneslo, coupaul les hi'as, les jambes, le ne/, an :i(li:iiit les yeux. Et ceux (pii ne furent pas ainsi nuitilés, furent vendus à l'encan. Puis, pour éviter tout ictoui', Préneste est rasée et le temple do la l^'ortuno la remplace. La belle niosaicjue que l'on voit au palais liarberini en faisait partie, si elle ne saurait dater de plus loin qu'Hadrien.
Elle est, cette mosaïque, à peu près tout ce qu'on a laissé, si ce n'est trouvé, d'œuvres d'art à Palestrina. Les musées de Rome sont pleins d'objets ramassés dans les caves de cette ville. Le plus célèbre est le fameux Ciste. Ficorini du musée Kircher, à Rome. Plus tard, les Rarberini apportèrent dans leur chapelle, que Rernin décora de tombeaux, un marbre inachevé de Michel Ange, une Pietà qui me semble l'œuvre la plus tragique sortie de ces doigts farouches. Mais le génie de Michel Ange lui-même ne parvient pas à nous distraire de la ville elle-même, de ses rues sordides, de ses maisons noires, de ses escaliers et de ses passages. Ce qu'il faudrait ici, c'est cheminer avec les taupes et les rats. On peut le
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faire un peu, lorsqu'on pénètre, au centre de la seconde terrasse, dans l'ancien séminaire dont la façade encastre encore quatre colonnes qui durent appartenir à l'une des constructions composant le temple. Une cour rectangulaire s'étend derrière cette façade. Elle est plantée de bases de colonnes. A chaque extrémité, des restes d'absides, et d'autels sans doute, s'enfoncent sous le sol où pleure toute l'eau de la montagne, et où se voient des fragments de pavements en mosaïque dans toute leur vive fraîcheur. Le rocher à pic, enfin, porte lui aussi des colonnes qui semblent taillées dans le tuf même, et au-dessus desquelles verdoient des buissons. Cette cour est un puits glacial que des masures surplombent et regardent effarées. Ici se dressait sans doute le sanctuaire brillant et populeux de la déesse courtisée. Ici vivaient les prêtres, et s'écoulait le flot des hommes pusillanimes, enclins à se confier au hasard alors qu'ils devraient ne compter que sur leur vertu. Nous-mêmes qui passons, et tous nos frères, sommes-nous bien sûrs de n'être pas semblables à ceux-là? Dans tous nos actes se trahit une impatience d'abandon au sort obscur, et qui est notre peur d'assumer nos propres et directes responsabilités. Au lieu de diviniser
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notre làclu^lr, nous la dissinuiloiis. Et, c'est touif l;i (lillrronce. l^'ovidonce ! Sous son nom se (x'rpi'tuo le souvenir de Préncste ; elle prolonge le culte (le l:i l'oiluiic, loin ;i lour favorable fl hostile aux pauvres lionunes avides de luir la rigueur de leur conscience.
Cecolus, cepcMidant, eut sa revanche. Palestrina se releva des ruines romaines, et elle devint au moyen âge un fief des Golonna, puis des Barberini. Au temps des premiers, au xvi* siècle, y naquit Giovanni Pierluigi appelé par les âges, consécration suprême, Palestrina. Lorsque naquit Pierluigi, la nmsique religieuse se trouvait à peu près dans l'état où elle était hier encore avant les efforts de la Scliola Caniorum. Elle se traînait dans les déformations des chants profanes ou, pis encore, dans leur appropriation, ainsi que l'on met aujourd'hui un Tantum ergo sous la musique dramatique de Meyerbeer ou de Saint-Saëns. Le caractère, plus spécialement populaire, naïf, de la musique profane atténuait sans doute cette inconvenance, assez grande pourtant pour que ceux qui la pratiquaient la sentissent; on se contentait le plus souvent de chanter les airs sans prononcer aucune syllabe : la musique religieuse était réduite à de la vocalise profane. Le scandale fut
tel que le concile de Trente s'en émut : Fallaitil tolérer ou non la musique dans les églises? La Congrégation réunie réclama T « intelligibilité des paroles et l'accord de la musique avec ces paroles ». Qu'allait-on faire? Les musiciens se déclaraient incapables de composer une musique ainsi conçue; les admirables paroles des psaumes et des prières ne les inspiraient pas.
Alors s'offrit un pauvre diable, chassé quelque temps auparavant de la chapelle papale parce qu'il était marié, et qui vivait dans une cabane du Cœlius. Il présenta ses chants du Vendredi-Saint, qui plurent. Et on lui confia une messe, qu'il commença par cette apostrophe : « Seigneur, éclairez-moi ! ». La Messe du Pape Marcel éclata triomphale. Lorsque nous écoutons Bach, n'oublions pas que, un siècle avant celui-ci, Palestrina créa l'art musical religieux, comme Giotto avait créé l'art de Raphaël. Puisse notre temps voir éclore à la Schola un nouveau Palestrina ! Demandons-le à la Fortune.
C'est la prière fervente que nous lui adressons, tandis que nous descendons les rampes de la ville dans le temple, tandis que nous filons, le soir tombant, à travers la campagne romaine, où le soleil couchant incendie les aqueducs émiettés, nimbe le vol des alouet-
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tos, et inagnilic ios onihrcs des loiiiboaux écroulc's. Los holK^s livmnos à s'inspirer <lu crôpusculo 1 De la iiKnilagiic de Palcstrina, du tompledédié à l'aveugle l'ortmu', dlesdescendirent un jour, foules pleines de candeur et d'amour. Avant que s'éteigne la ville déchue, je jette sur elle un dernier regard, pour implorer, moi aussi, la déesse capricieuse, et je la vois qui s'enveloppe, tout entière, dans un nuage de brume sous lequel elle disparaît. Est-ce un présage? La Fortune se voile ; nous refuse-t-elle l'avenir? Qu'importe sa rancune! Demain sera riant, dit la sublime campagne de Rome, si nous gardons au cœur la sensibilité, l'émotion, la tendresse devant les miracles de la nature, et d'où proviennent les harmonies profondes et suaves de l'âme, sans lesquelles il n'est art ni beauté.
Cori, Ninfa.
QUE la science est importune I Me voici chez les Volsques, tout comme Coriolan. Et, sachant que ce nom de Coriolan vint à celui-ci de sa victoire, j'aimerais bien que Cori ne fût que la corruption de Corioli. Devant ces remparts j'amènerais alors Volumnie, je lirais Shakespeare, j'évoquerais le De Viris, Tite- Live, je me livrerais à un beau parallèle entre Coriolan et Farinata dei Uberti, qui, lui aussi, se refusa à ruiner sa patrie après la victoire de Monte-Aperto, parallèle tout en faveur de ce dernier, d'ailleurs, Farinata s'étant décidé par raison et non par sentiment, tandis que, sans Volumnie, Rome était perdue. Que cela est tentant, et que la science est importune I Il faut se soumettre. Cori n'est que Cora, et n'a rien de Corioli qui se trouvait plus à l'ouest, près de Genzano, sur les pentes des
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incints \ll);iiiis. C'csl IVicliciix, ni:iis(|iry lair-c? Au >nr|)lii^ (lor;i-(iOri se passr fort l)ieii de Coi'iolaii. Son l"oii(lal(iii' ikhis est ensoij^né par la léf^eiulc, où l'iiisloii-c M'iiilcrvit'iil [)as : t^llo se sont Irop iiifrricurc. Mi c'est Dardaniis, fils de Coras, roi (ritalie, j)ass('' en Asie où il bàtil. Dardanias changée pins laixl en Troie. Quant à Coi-as, père de Dardauus, il venait d'Argos. \ irgile est bien aise de ce double lien. Enée avait donc tous les droits ; et la conquête des Volsques par les Romains n'était en somme qu'une reprise, par les enfants de Dardanus, du domaine paternel fondé par des fils d'Ar-
Que nous fait, dès lors, Coriolan ? Je sens que, sans Shakespeare, je n'en donnerais pas deux sesterces. Car, après tout, si Coriolan céda aux prières de sa femme, ce fut avant la bataille. Peut-être n'était-il pas fâché du prétexte fourni à sa reculade ? Pauvre sire, au fond ? J'ai presque envie de demander leur avis aux paysans que je rencontre sur la route. Enfants des Volsques, ils doivent avoir une opinion... Ne les troublons pas, cependant. Ils sont insoucieux des choses graves. Ce serait scrupule. Ils vont tout doucement, chevauchant leur âne, à deux souvent, et la femme trottant à pied derrière, ainsi qu'il convient
LA VILLE-FLEURS aSi
aux nations fortes. Il y a une excuse, d'ailleurs : le cochon. Cet animal, chez les Volsques, remplace le chien de chez nous. Il court dans les jambes de son maître, de sa maîtresse, badine et baguenaude tout le long du chemin, accourant au moindre appel. Et certains, afin de se sentir tout à fait chiens, marchent docilement, laisse au cou. Nous suivons tous ensemble la belle route ombragée qui monte droit à la ville. Les champs d'alentour, sur ces pentes des monts Lepini, sont fertiles. Après avoir fructifié dans la vallée, ils font à Cori un socle pareil, à la noire Cori qui rappelle Palestrina, en moins sombre un peu Serpentant le long des premiers contreforts des Lepini, les rues de la petite ville grimpent vers la plate-forme où un temple, dit d'Hercule, domine toute la plaine. Un chemin découvert, en terrasse, y conduit, et la vallée n'a rien à envier à celle du Sacco sous Palestrina. Du milieu de ce temple dorique, entre ces vieilles colonnes toutes noires, et sous ce fronton, je retrouve cette science de l'efPet qui est une des caractéristiques de la Grèce : et la légende de Goras, bien que ce temple soit romain, s'harmonise avec lui. Il est à peu près, si l'on y ajoute un vieil autel à têtes de béliers et un candélabre que portent deux lions, il
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est à pou pivs tout l'art (juo l'on peut IrcMivcr à Cori. Ne venons point clicrchor ici qnelijue chef-d'œuvre, mais seulement un peu de l'àme latine. Du haut de Cori, nous ne voyons rien qui noustlalte, mais nous voyons tant (pii nous émeut ! La vigoureuse terre latine, nous l'embrassons d'un seid regard depuis Anzio jusqu'au cap Circeo, dans sa générosité cl sa malfaisance. Voici, à nos pieds, le ruban des pavés envahis d'herbes de la voie appienne, l'illustre voie dont nous ne connaissons guère que l'aspect funèbre, à travers la campagne romaine; ici la voie vivante, celle des armées et celle des plaisirs. Le long cortège des amants de Baia défilait devant les Lepini, sans un regard peut-être pour ces Volsques qui avaient, des premiers, assuré leur richesse. Horace reste le seul témoin que nous puissions consulter. Mais comme il glisse sur cette partie du voyage I En trois vers, il est déjà à Foro Appio. Le courtisan restait sous le satiriste. Il préfère ne pas rappeler la tristesse désolée de cette contrée où, malgré des efforts répétés si ce n'est continus, la mort restait souveraine. La voie appienne au pied des Lepini flottait sur les marais pontins.
La plaine pontine faisait la richesse du pays des Volsques. Perchés sur la montagne comme
ils sont encore aujourd'hui, les laboureurs descendaient dans la plaine, ainsi qu'ils font toujours, pour récolter le froment et mettre les bêtes à la pâture. Cette plaine leur appartenait ; il faut croire qu'elle était riche, car Rome n'eut de cesse qu'elle ne l'eût conquise, d'Antium à Terracine. La conquête fut difficile. Denys d'Halicarnasse parle de la guerre conduite par Tarquin contre Suessa comme d'une guerre sans merci. Une fois les hommes tués, les femmes et les enfants sont emmenés en captivité. Ville et territoire sont livrés au pillage ; et Jupiter, ayant prélevé pour son temple du Capitole, sa dîme de quatre cents talents, il resta encore cinq mines à chaque soldat. N'est-ce pas ici que les Romains, lors de la guerre contre Porsenna, trouvèrent tous les vivres nécessaires au ravitaillement de Rome ? Et, d'ailleurs, c'était sous le nom de plaine pontine et non de marais qu'on la nommait alors. Lorsque la dernière heure des Volsques a sonné, Rome, afin de recruter le plus de soldats qu'elle peut, distribue d'avance les terres de la plaine pontine à ses citoyens. N'imaginons pas, d'ailleurs, les marais d'aujourd'hui déserts, stériles, noyés. Je viens de suivre les Lepini sur la crête. J'ai regardé de haut et de loin avant de descendre. Aidé de
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la lor^'nofl«MM de la carlo, j'ai im pou fouillô cotte plaine, et j'ai ('lé fraj)j)é de ne la point trouver roniplMtMiinil ahandonnre aux moustiques et aux I)ul11«'s sauvages, ainsi que te dit la légende ; j'y retrouve, en somme, les mêmes aspects ipie du côté d'Anzio et d'Astura, avec, eu plus, dans les parties hautes, une culture soignée. Récolles y mûrissent, troupeaux y paissent, et les roules sont sillonnées de chars à bœufs. Si cette terre est malsaine, elle est loin d'être aride. Une partie en est cultivée, la plus grande partie ; l'autre peut servir encore de pâture, là où régnent la tourbe et les roseaux ; partout &'y rencontre la vie.
Deux sortes de zones, en quelque sorte, se partagent cette plaine : la zone de la palude, et celle de la macchia. La première est très féconde lorsqu'elle est cultivable, et elle l'est dans sa majeure partie. Le maïs et le blé y poussent abondamment, des troupeaux de chevaux et de bœufs y trouvent subsistance toute l'année. Les canaux, datant de tous les âges, la sillonnent, et ils la soulagent un peu. Le plus considérable est celui de Pie VI, la Linea Pia, dont on suit encore le cours, entre ses lignes d'arbres et ses fosses milliaires. C'est à l'automne, au moment des pluies qui
chassent la fièvre, que le pays prend son essor véritable. Des Abruzzes, de la Sabine, les paysans descendent avec leurs troupeaux qu'ils lâchent dans la m«ccA/a, faite de halliers épais remplis de mares jamais desséchées, la macchia qui s'étend tout le long de la mer, depuis Terracine jusqu'à Anzio, fermant aux eaux un écoulement déjà difficile. Là, dans ces bois courts et inextricables, et ce sont ceux mêmes que je vis à Astura, plus trempés encore, là vivent les buffles, amphibies peut-on dire, et leurs bergers pareils, et qui, tous ensemble, l'été venu, regagnent les montagnes. C'est, pour le gros bétail, le même mouvement que pour les moutons dans le tavoliere. Terre toute entière, paliide et macchia, qui ne demande qu'à produire, et même beaucoup, dès que les travaux d'art la dessèchent un peu; ressource admirable aussi pour les troupeaux, et qui nous fait comprendre, rien qu'à la vue, pourquoi à travers les siècles tous les essais de dessèchement ont échoué : les propriétaires n'y trouvaient aucun avantage. Que leur faisait la fièvre, puisqu'ils n'y résidaient pas ? Et la seule tristesse de cette table lisse de la palude, partant du pied des monts pour aller se heurter à la macchia après dix kilomètres sans un ressaut, sa tristesse est tout entière
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dans les vols cinpoisonin''s que l'on v liiissc tournoyer.
Il fui un U'nij)s, paraîl-il, «>ii Vonu n\'l;iil qu'ahonilanio, sans excès. Sans doute, alors, les Lepini et tous les monls d'ah'nlour étaient couverts de forêts. Les eaux, bien retenu(;s, coulaient doucen)ent, peu à peu; le soleil, aidé par quelque industrie des hommes, avait le temps de pomper. 11 fallut toujours, et en tout cas, une attention continue pour garder les ruisseaux libres. Lorsque, par suite de la dépopulation, les bras manquèrent, les marais se formèrent. Plaine riche, la plaine pontine, grenier des Volsques, souffrit de la guerre sauvage que Rome fit à ses propriétaires. Rome extermine les Volsques tout comme elle extermine les Étrusques. Elle fait la solitude pour faire la paix. Il y eut certes, ici, de l'eau, toujours ; il est évident qu'un golfe s'y prélassait. La mer retirée, les eaux de la montagne remplirent le sous-sol, qui devint tourbière. Puis des lacs apparurent sur les points les plus bas ; des étangs suivirent, et, là où la mer amassait un peu de sable, la macchia grandit, à l'ombre de laquelle les eaux stagnèrent. Palude et macchia s'accrurent ; les latifundia les favorisèrent. Cela commença dès la fin de la République.
Déjà Appius Claudiiis, celui qui a donné son nom à la voie appienne, en même temps que tracer celle-ci fit creuser des canaux nombreux et profonds. C'était au iv* siècle avant Jésus-Christ; Rome eut bientôt des soucis plus pressants. Les eaux ne tardèrent pas à reprendre leur empire. En 158 av. J.-C, le consul Cornélius Cethegus remit en état l'œuvre de Claudius, et reçut, pour sa récompense, une partie du territoire desséché par lui. Cent ans encore passèrent. César, se rendant à Brindes, voit la désolation pontine, et il songe aussitôt à des travaux magnifiques. S'il avait été modeste, peut-être aurait-il accompli œuvre utile. Mais il ne rêvait rien moins que de conduire ici le Tibre, et jusqu'à Terracine, le Tibre qui aurait absorbé toutes les eaux, prenant la place du canal de navigation d'aujourd'hui. Dion et Strabon nous disent qu'Auguste reprit les travaux. « On a creusé, auprès de Terracine et de la voie appienne, un grand canal qui est rempli par les rivières et les marais, sur lesquels on navigue principalement la nuit, afin que, après s'être embarqué le soir, on en sorte le matin pour continuer sa route sur la Via Appia, et quelquefois aussi pendant le jour ; on fait tirer les bateaux par des mulets ». Plus tard, Trajan fit accomplir
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des travaux dt* voirie, (|ui |t(Mrnettaionl, les approclu^s à la cullurc, travaux assez considérables. El l'ou reccMMUieiirail toujours. Théodt)rie seul, <|ui avait aliaudonn*'' les marais à Decius, à coudilion (ju'il l(^s desséchât, Théodoric seulseiuhle ètrearrivé à un résidlal coniplel — qui ne fut pas dui'able, par l:i faute des temps bientôt replongés dans la barbarie. Lorsque les papes commencèrent à être des rois, ils se préccupèrent de cette partie déshéritée, et si bien faite poui' s'enrichir, de leur royaume. Le premier qui y travailla fut Boniface VIII, dès les premières années du xrv* siècle. C'est grâce à ses canaux que toute la partie supérieure des marais, entre Sermoneta et Sezze, est cultivable encore aujourd'hui. Et, puisque ça allait mieux, on en resta là. Ça alla plus mal, naturellement. En 1417, Martin V, qui était Colonna, c'est-à-dire d'une famille dont les domaines s'étendaient audessus de ces marais, fit creuser un canal considérable, qui, par suite de sa pente trop faible ne rendit pas ce qu'on en attendait. Les successeurs de Martin se désintéressèrent, au moins pratiquement, de la question. Léon X, en lol4, trouva un expédient qu'il crut ingénieux ; il donna les marais à Julien de Médicis ; celui-ci se contenta de dessécher la partie qui
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pouvait lui rapporter, sans s'embarrasser de travaux qui ne serviraient qu'aux autres. Sixte - Quint, vers 1390, essaya de remédier à cette négligence ; il y réussit en partie. Sixte mort, les canaux se bouchèrent de nouveau et il fallut recommencer.
Urbain VIII, Innocent X, Alexandre VII, Innocent XI, Innocent XII, Clément XI, Benoît XIII s'agitèrent beaucoup et ne firent, au total, rien. Clément XII se montra plein de bonne volonté. Il se heurta à la routine d'abord, à l'appétit des compagnies rivales disposées à l'entreprise ensuite, aux propriétaires enfin qui se contentaient de ce qu'ils avaient, pâturage, chasse et pêche. Pie VI s'en occupa plus sérieusement, et on lui doit, en plus de la Linea Pia, œuvre impeccable, la réfection de la voie appienne, qui joue aussi le rôle de barrage. Napoléon enfin dirigea de ce côté l'activité de son préfet de Rome, le comte de Tournon. Des canaux furent désobstrués, des ponts construits, des digues élevées : « en deux ans, dit M. Louis Madelin, l'auteur de La Rome de Napoléon, la France avait rendu à la culture et à la vie le quart des marais Pontins ». Puis tout retomba comme avant, jusqu'à nos jours où le gouvernement actuel étudie divers projets. Nul
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doute (ju'il n'ahoulissc', lorscju'on voit tout ce (ju'il :i fait, depuis citKiuaiiU' ans, d'un pays qui lui échut aussi dénué do tout ce (pii constitue la civilisation et le pro^M'ès. Il ne faut pas oublier, toutefois, <jue de tous ces travaux entrepris, al)andonnés, i-epi-is, il est toujours resté (juclque bribe, et que, si les niai-ais ponlius ne sont ,)as encore redevenus la plaine pouline des Yolsques, ils n'ont plus un très grand effort à faire pour la redevenir. Seules, je le crains, y manqueront toujours les vingtquatre villes dont parle Pline ; mais vingtquatre fermes y tiendront bien.
Voilà ce que j'ai su. Qu'est-ce auprès de ce que j'ai vu I Je voulais parcourir un peu ces marais, tâcher de me rendre compte des choses, voir les canaux anti(jues et les modernes, patauger enfin dans le marécage de ma naïve ignorance. J'ai donc descendu la montagne, et j'ai dit au cocher :
— Allons à Ninfa !
Je n'ai pas prononcé ce nom tout à fait sans raison. On m'avait prévenu à Rome que cette Ninfa, au nom si doux, était curieuse à voir au printemps. Elle me fournissait donc un point de repère, un but dans ces plaines où je ne savais quoi choisir. Mais combien peu je m'attendais à ce que je viens de voir, et qui, au
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moment où je rédige mes notes, me laisse encore tout bouleversé 1 D'un mot sec, comme ces articles du code que Stendhal prétendait relire avant d'écrire, voici : Au pied de la montagne à pic, sur la ligne même où les marais commencent, un petit étang ; au bord de l'étang, un groupe de trois ou quatre arbres ; à l'ombre de ces arbres, un corps de ferme et un moulin ; au-dessous du moulin, à un mètre où deux en contre-bas, enfin, une ville de deux kilomètres de tour au plus, et cette ville, abandonnée depuis quatre ou cinq cents ans, est tout entière revêtue, remparts, tours, maisons, tous écroulés ou branlants, tout entière revêtue de lierre, de lianes et de fleurs. Voilà. Cela, songez-y, est à soixante-dix kilomètres de Rome, le chemin de fer de Terracine passe devant, on peut y venir en deux heures d'auto ou de chemin de fer, et cela reste seul, toujours seul, sous la garde d'un fermier, du meunier des Caetani I De temps en temps, quelque artiste se risque — et se sauve, craignant la fièvre. Ce miracle est là, à faire bondir tout être sensible un peu, il est là, et personne, jamais 1 Gregorovius y vint il y a cinquante ans. Ninfa lui a inspiré une des rares pages d'artiste de son œuvre. C'est qu'il faudrait être bien sauvage pour ne pas se sen-
tir transporlô. IMus licii de cello ville ahaii- (loiniro n'est restée debout, entier. Les murs i>nt (les l)rèclies à laisseï- passer trois voitures (le front. Les tours sont ouvertes en compas, lorsqu'elles ne sont pas ('ci'ouK'es. Les toits des maisons gisent tous à teri-e, leurs mursaussi à moins (ju'ils n'y tombent demain. Les (jiglises n'ont pas de voûtes ; leurs fenêtres ouvertes des deux côt(!'s sur le ciel servent de soutien aux lianes qui s'enroulent à leurs colonnettes. Les nefs ne sont plus qu'une mer de buissons. Par-ci par-là, sur des murs qui tiennent on ne sait pourquoi, des restes de fresques mangées par le soleil autant que par les moustifjues et les vers. Un concert bourdonnant a remplacé les voix célestes des enfants. Et, sur l'autel, s'enroulent la vigne-vierge et la clématite.
On se frotte les yeux, on se demande si l'on a bien toute sa raison. Alors, on court coïTime un fou, partout, de tous côtés, autour des remparts déchiquetés, dans les rues où le pavé disparaît sous les violettes et les pensées sauvages. Et on retrouve, peu à peu, la ville tout entière, avec ses demeures, ses lieux publics, ses voies, ses édicules, toute une ville vous dis-je ! mais une ville drapée, pa- ]'ée, vêtue, fantastiquement magnifiée par ses robes multicolores, ses manteaux verts, ses
coiffes d'or, ses jupes roses, ses corsages amande, ses dentelles paille, ses bracelets de clématite, ses colliers d'aristoloche, ses paniers de broussaille, et chaussée de boutons d'orl Elle est seule, seule infiniment, se faisant belle à chaque printemps pour elle seule, se regardant dans le miroir de l'étang et, la nuit, d'un coup de pouce, changeant le bonnet, plissant la jupe, enfilant d'autres souliers, tous les jours plus parée, affinant sur son squelette ses frénétiques et enivrants oripeaux. Si vous m'avez suivi autrefois à Mantoue, vous avez été bouleversé comme je le fus devant la ruine du castello. Ruine pour enfants I Portez Mantoue à la vingtième puissance, et vous n'aurez pas encore une idée de Ninfa. C'est Mantoue, mais en ville au lieu de palais ; complètement ruinée, sans portes, ni fenêtres, ni plus rien qui puisse servir aux hommes encore ; et Mantoue toute seule, au pied d'une montagne, au milieu d'une plaine mortelle, en plein soleil, envahie de rats, de taupes, de papillons, de grillons, d'oiseaux, de buffles quelquefois, une Mantoue où la nature chante éperdument sa victoire. La nuit, les feux follets se réveillent, jouent entre les murs, et les âmes des trépassés cueillent les fleurs de leurs tombeaux.
■ihii paysac.es dit au lu
On m'écrit, au monionf où jo rédige ooci, que la princesse Caetani, croyant l)icn faire, rendre service aux arcliéologues, vient (le donner l'ordre à son fermier d'arracher «'es lierres et ces lianes. C'est un meuilre sans doute, et Ninfa n'a rien à apprendre à personne. Car là est l'admirable : Ninfa n'a en soi aucun intérêt d'i>rt ni d'histoire ; elle n'est bonne qu'à ce spectacle que j'ai vu. Mais pourquoi ne suis-je pas ému à cette nouvelle? Parce que je suis bien tranquille. Lorsque, l'année prochaine, je retournerai à Ninfa, l'attentat sera réparé. Tout aura repoussé en un clin d'œil. On ne lutte pas avec cette terre-là. Une équipe de jardiniers, occupés nuit et jour tout le long de l'année, en viendrait peutêtre à bout. Il en serait comme de l'œuvre des Romains et des papes : à peine négligée, tout était à recommencer. Ninfa, jusqu'à ce que la dernière pierre s'en soit diluée dans le marécage, restera l'un des prodiges du monde. Que sert de le décrire? Les mots perdent ici leurs droits. Le pinceau lui-même deviendrait impuissant. Il faut voir, voir encore, voir toujours, et jouir du plus intense plaisir que les yeux peuvent fournir, en jouir pour soi, égoïstement, pour toute la vie.
Remonté en voiture, j'ai fermé les yeux.
Jusqu'à demain, où je prendrai la route de Terracine, je ne veux plus rien voir. Que se grave lentement, profondément au fond de mes prunelles, pour revenir à tout appel d'un jour triste ou périlleux, cette joie exaspérée de la terre, cette merveille dont les hommes n'ont fourni que la carcasse, le mannequin. Leurs pauvres œuvres, tant admirées à Rome, à Florence, à Venise et dans toute l'Italie, quelle misère ! Voici des murs branlants ou couchés, voici des fleurs, et le plus grand chef-d'œuvre humain de tous les âges n'est qu'impuissante et ridicule poussière.
L'ÉCOLL U LISSONNif: IlE
Terracina.
LA voie ferrée qui va de Rome à Terracina festonne, à partir de Cori, les marais pontius, au pied de la montagne. Le chemin de fer a doublé la voie appienne qui constituait autrefois la seule route conduisant à Capoue et, de là, à Naples ou à Brindes. Aujourd'hui, la ligne de Rome à Terracina ne dessert plus que les villes et villages clairsemés le long de la plaine malfaisante. Sezze est le dernier qui soit bâti au bord même des marais. Martial en a chanté le vin ; mais c'est inutilement que j'en ai réclamé à la buvette. Inutilement aussi, mes yeux ont cherché le phénomène des femmes de Sezze dont La Lande, au xvm® siècle, nous fait cet engageant portrait : « Les femmes de Sezze ne travaillent point ; elles sont extrêmement fécondes ; elles ont les mamelles d'une grosseur singulière; on croirait que c'est
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là OÙ Michel Ange avait pris son modèle qui est sur le tombeau du duc de Nemours à Saint Laurent de Florence ». Ce La Lande est peutêtre plus pince-sans-rire qu'on ne le croit. Cette façon de critiquer la Nuit du tombeau de Julien de Medici, peut faire envie. Quoi qu'il en soit de la malice ou de la naïveté de La Lande, je n'ai pas vu marcher la Nuit. Peut-être s'est-elle décidée à se mettre au travail ? Voilà vraiment ce qui seul est fécond. Travaillons donc ; la moisson nous attend. Elle m'attend aujourd'hui à Terracina, la vieille Anxur vers laquelle le train m'emmène par un long détour. Quittant en effet le marais, la voie remonte dans la montagne, vers l'ouest, passe au pied de Piperno, et traverse bientôt une contrée charmante de fraîcheur fertile. Ces dernières pentes des Lepini sont abondantes et pleines de grâce. Voici presque des paysages français, ombreux, feuillus, villas cachées dans des boqueteaux, troupeaux et laboureurs. Sur la route que nous traversons, pourtant, une vision me frappe : autour d'un char attelé de bœufs et chargé de foin, une cohorte de paysans s'avance, chaussés de bandelettes, coiffés du chapeau pointu, portant sur l'épaule les pioches, les râteaux et les bêches. En avant, sur un âne, le vieillard conduit la théorie. Der-
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rici'c, les femmes suivent. tii;iiil leurs enfants. Et le nom charmanl de Léojjold Hohert de briller toiit à couji devant mes yeux. I.e {i^uide m'apprend liienlAl (|ue I.éopold PioIxmI travailla dans ces contrées; (M j'imagine (|uo la plus belle récompense de son labeur, c'est, cette évocation de son œuvre aux passants ignorants. Mais aussi, je songe combien l'homme change peu. Bien souvent, nous nous croyons impuissants à concevoir la vie d'autrefois. Neuf fois sur dix, il noussullirait de regarder celle d'aujourd'hui. Léopold Kobert peut revenir, il croira avoir dormi pendant vingt-quatre heures, et, s'il tourne le dos toutefois au chemin de fer, il pourra reprendre son œuvre interrompue hier, au coucher du soleil.
Le chemin de fer redescend maintenant vers les marais, passe à Frasso, au pied du mont Leone oii s'élevait le temple de Feronia, où coulait la fontaine dans laquelle Horace, à son passage, se lava les mains: Ora mannaque tua lavimus, Feronia, lymphal 11 y a longtemps que ne se voient plus ni temple, ni fontaine, mais seulement le paysage verdoyant des marais à leur naissance, possédant encore assez de pente pour faire écouler les eaux, et qui montrent quelle serait la richesse retrouvée, comme au temps des Volsques, de la plaine
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pontine, si d'abondants et judicieux drainages y étaient opérés. Puis nous rejoignons les bas fonds où meurt la voie appienne que nous suivons de nouveau, et, au pied des rochers d'Anxur, nous nous arrêtons enfin dans la gare terminale de Terracina.
Un élève de l'Ecole de Rome, mort prématurément, et qui aurait été assurément un excellent écrivain, si sa science soulève chez les professionnels des réserves qui ne me préoccupent guère aujourd'hui, cet élève, R. M. de La Blanchère, commence ainsi la belle, vivante et précieuse monographie qu'il a consacrée à Terracina : « Pourquoi choisir pour une monographie une si obscure cité ? Ses faits et gestes n'importent pas au monde. On peut faire l'histoire de l'Italie, de Rome même, sans écrire son nom. Elle n'a ni grands monuments, ni grands faits, ni grands hommes ». La Blanchère s'excuse d'écrire, sur son intention d'étudier le bassin pontin, son histoire et ses conditions de vie, en un livre qui devrait s'appeler : La Via Appia et les Terres Pommes. Il a dû commencer par bien étudier et bien connaître le chef-lieu naturel, « lié de la manière la plus intime aux phénomènes naturels et sociaux dont cette région fut le théâtre ». Terracina est la première ville que rencontre la « reine
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dos voies », (lc|tiiis les nionls All);ims, TciTaciiie au dô bouc lié cl(>s canaux ol des rivières, là m^'UK' où César voulait conduire le Til)pe-. Mou excuse est de la uu'-ino famille que celle de La Blanclière. Si je n'ai pas l'ainhilion d'écrire l'hisloire de la plaine pontine, j'ai le désir d'arriver à Naples par le chemin cpie prenait Cicéron allant de Home à Astura et à Formies, et que suivaient tous les Romains s'en allant en Grèce et à Baia. ïerracina est l'étape nécessaire sur la voie appienne que je suis, depuis Rome, aussi strictement qu'il est possible de le faire aujourd'hui. Et je sens que, avec un guide comme La Blanchère, je trouverai toujours supportable, si évocateur qu'il soit des plus funestes nuits des Fouilles et de la Calabre, le gîte que je prends à Terracina. Jusqu'au petit matin, à peine étendu, encore moins couché, j'ai lu Terracinc pour me consoler. Et j'ai refait, avec cet ami que je n'ai pas connu, mais sur la tombe de qui je promets, lorsque j'irai à Tunis, de déposer une petite branche de fenouil cueilli sur le Mont Sant' Angelo, j'ai refait l'ascension pittoresque accomplie en la compagnie de petits Anxurois aux yeux vifs et aux dents blanches.
Combien j'étais heureux queTerracina n'eût ni grands monuments, ni grands faits, ni grands
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hommes I J'allais donc pouvoir m'y promener sans chercher autre chose que l'émotion furtive du paysage et des hommes, peut-être des monuments aussi, mais pour leur seule caresse et non pour leur enseignement. Au hasard des rues, marcher sans recherche, quel plaisir ! J'ai goûté ce plaisir à Terracina. Deux villes, la vieille Anxur et la jeune, relativement jeune Terracina, se distinguent très nettement. Terracina reste au pied du rocher formidable dont Anxur escalade la pente, le Sant' Angelo. Terracina est au bord de la mer, avec une plage charmante et un port ensablé. Anxur est sur le penchant de la colline, d'où elle scrute l'horizon. Terracina est large en ses rues, en sa rue plutôt, ses places où poussent des palmiers. Anxur est étroite et sombre, noire et resserrée autour de son vieux temple changé en cathédrale. La Terracina actuelle ne date que du temps de Pie VI. Mais sous les Romains, une ville existait déjà au pied de la vieille Anxur des Volsques, et c'était une Terracina d'abord colonie maritime, puis bain de mer, anneau de la chaîne balnéaire qui partait d'Ostie pour aboutir à Sorrente. La côte, au Pausilippe, est féconde en ruines. J'en vis à Antium, à Astura ; on en voit aussi au pied du Circeo. Là se buvait le cécube renommé, perdu aujourd'hui.
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uo\r ;ui fond du l;ic de l'oiidi où les raisins poiissauMit aiilrcfois. Ici Aj^M'ippiiii', l'apportant (l'Antioclu* à Uonic lt\s cciulros de son ('poux Geriiuuiicus, iMMuonlra Driisus envoyé au-(Jcvant d'elle, et escorté des plus considérables de ri']mpire. Ici Martial chanta. Ici des œuvres comme le Sojj/mc/f du Vatican ornaient les portiques. Et si Baia, Pouzzoles, Ponipei même commandaient à des baies plus célèbres, Terracina était préférée par les sages, avides de calme et de solitude. De cette Terracina il ne reste rien. Il faut voir à l'iorence les dessins que Peruzzi en a pris. Ce que Piranesi a fait pour Rome, Peruzzi l'a fait pour Terracina, et il ne demeurait pas plus de Terracina au temps de Peruzzi qu'il ne reste de Rome antique : des membres squelettiques. A Rome, l'immensité colossale de ceux-ci, leurs souvenirs prodigieux les ont sauvés de la ruine totale. A Terracina, aucune mémoire, et Pie VI acheva de détruire.
La grande rue de Terracina c'est l'ancienne voie appienne. La Blanclière dit que, aux premiers temps de la République, la route montait à Anxur et tournait derrière le Sant' Angelo qui barrait le chemin à qui aurait voulu suivre le bord de la mer. Le Sant' Angelo le barrerait encore si, plus tard, on n'avait coupé
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le rocher pour continuer la route par le bas, la route qui sert encore aujourd'hui, et qui rejoint la voie antique à quelques milles de Terracina. C'est donc, à peu près, la vieille route appienne que je suis pour monter à Anxur, toute droite, entre deux rangs de maisons ouvrières et aboutissant à l'ancien forum. De celui-ci on ne voit rien que dix colonnes antiques qui, après avoir servi à Rome et Auguste divins, servent au Christ ; elles forment le portique de l'église, du xii* siècle, sans grand caractère et sans détails saillants.
Sur cette place, je cherche le chemin qui me mènera au mont Sant' Angelo, lorsqu'un enfant déguenillé, qui m'a deviné, s'offre pour me conduire. Son chapeau pointu et ses yeux brillants lui donnent un petit air de brigand qui m'enchante. Je lui confie mon kodak, afin de lui inspirer un sentiment de responsabilité, et nous partons. A peine avons-nous fait quelques pas, que nous voilà entourés d'une nuée de petits brigands tout semblables, jeunes moineaux tombés des arbres sur le sac d'avoine répandu. En vain je m'écrie, en vain je fais les grands bras pour les effrayer. Ils sont bien décidés à ne pas s'envoler. Bon gré, mal gré, je les subirai comme compagnons. Et, pour garder mon prestige, je leur déclare que j'ac-
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coplo li'ui' sooii'to. Tous hiCu complôs, ils SDiit douze. Qu(>ll(< (>scort(' ! Mais si vive, si joveusc (le la inomciiade et de rnuhaiiio ! Et les l)eaux yi'ux, les hoiines lèles rondes, la gracieuse agilité de chèvres parmi h^s pierres de la montagne, parmi les fenouils et les ajoncs, les fines silhouettes enlevées sur la mer c|ui, jieu à peu, monte sous mes regards! Ils chantent, ils rient, courent et m'accablent de prévenances que je reçois av(M- dignité. J'avais envie de jouer un peu. . . Mais il me faut garder cette dignité, par crainte qu'ils ne s'amusent trop de moi déjà si inférieur par les jambes et par le soufïïe ! Et je m'efforce à être paternel. Je les interroge sur ce qu'ils font, s'ils vont à l'école. A ma question, le guide responsable de mon kodak baisse la tête. Quelle misère est la sienne 1 Quel inconnu de jours traînés à grapiller des besognes de gamin, de pauvres sous surpris à quelque pitié ou, plutôt, disputés à quelque rapacité ou abus de son jeune âge! Sur les onze autres, neuf ont répondu fièrement qu'ils suivent l'école. Alors je les interroge sur ce qu'ils apprennent. Mais ils ne tardent pas à me répondre de même farine. De quel pays suis-je? — Francesel Et l'un, plus fier que prudent, de s'écrier : — La capitale de la France, c'est Madrid !
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Personne n'a bronché. Ils croient donc tous que Madrid est la capitale de la France?... Je rectifie. Mais, peut-être pour se rattraper, le fanfaron ajoute d'une voix de clairon victorieux :
— Et la capitale du Monténégro, c'est Gettignié !
Je suis « collé ». Que puis-je dire? Comment faire comprendre à ces moutards qu'on leur donne du Monténégro, à cause de la reine, une idée légèrement exagérée? Pourquoi leur dire la puérilité de cet enseignement purement verbal et trop étroitement national, par trop sentimental aussi, et qui permet aux enfants de confondre l'Espagne et la France, mais les rend fiers de ne pas ignorer le Monténégro? C'est au maître qu'il faudrait tenir ce discours. Le nom de Paris les a laissés indifférents; j'aurais dit : Rouen ou Londres, qu'ils m'auraient cru. Mais Cettignié I Parlez-moi de Cettigniél Et je m'en tire en les félicitant d'aller à l'école...
Nous instruisant ainsi mutuellement, nous sommes arrivés enfin au sommet du Sant' Angelo. Douze arcades au bord même de l'abîme portent la terrasse où s'élevait un temple à Vénus. Longtemps ce temple passa pour une construction médiévale, un palais de Théodo-
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lie. La Blanclièro discute gravement In (|uestion de savoir si ce palais ne serait pas plulùL une citadelle. Tl nie senii)le, à moi ignorant, que, enlie un jialais et une citadelle, il n'y avait pas, en ce temps-là, une gramle dilT«''rence? Des fouilles toutes l'écenles rendent le temple païen indubitable. Il n'en subsiste que quelques marches. Et, au surplus, ce n'est pas pour lui que je suis venu, mais pour le paysage qui se déroule sous mes yeux. La grande mer latine est devant moi, depuis les monts Albains jusqu'aux montagnes de Sorrente. La côte se déroule tour à tour plate et montueuse, des marais pontins aux rochers de Gaëte, la belle côte toute festonnée de villas et de souvenirs. Par ici passa Cicéron affolé, courant de Pouzzoles à Rome, de Rome à Astura, d'Astura enfin à Formies où il devait mourir. Et combien d'autres encore, toute la théorie des héros et des voluptueux, de Marins se sauvant vers Minturnes à Tibère regagnant Gapri. Mais d'ici, cependant, ce ne sont pas ces ombres que je vois le plus ; et la mer latine, par le mont Circeo, devient la grande mer de l'Hellade. A peine si je l'ai cité jusqu'ici, ce Circeo magnifique. Et pourtant combien de fois l'ai-je contemplé ! Il est seul, tout seul au bas de la terre pontine, au point