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Paysages de Paris

Je voudrais. Madame, que le navire qui vous a menée en France ne s'arrêtât pas aux rivages de la mer, mais qu'il vous portât jusqu'à ceux de Paris, et que les arches des ponts s'ouvrissent pour lui laisser passage. J'aimerais qu'après toutes sortes de minauderies, comme s'il ne se résignait pas à se laisser ligoter, il accostât enfin sur le quai d'Orsay, en face de la Concorde,

Pourquoi là plutôt qu'ailleurs ? Quand on arrive dans une ville qui n'est connue que par les livres, on court à l'endroit dont l'esprit, par avance, s'est exalté. A Florence les premiers pas vous précipitent au Palazzo Vecchio; à Pise, au Campo-Santo; à Strasbourg, vers la cathédrale. On dirait qu'on veut au moins emporter la réalité d'une image, pour le cas où un hasard vous obligerait à quitter brusquement ces lieux, à peine entre-

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vus. Où trouver, à Paris, cette image? comment l'extraire de toutes celles qui assaillent votre cœur ? Les boulevards, la rue de la Paix, le Louvre, le Luxembourg, l'Arc de l'Etoile, les hôtels du faubourg Saint- Germain? Oui, sans doute ; mais d'abord le fleuve, la Seine. C'est la première promenade que j'ai faite en arrivant à Paris, il y a plus de vingt ans ; depuis vingt ans, il ne se passe pas de semaine où je ne désire la refaire; après vingt ans, il n'en est pas qui me donne plus de joie et me révèle encore autant de choses nouvelles. Nulle part vous ne trouverez une pareille harmonie entre la nature et ce que les hommes y ajoutèrent, un équilibre aussi juste entre les pierres, les arbres, l'eau et le ciel, une gamme aussi variée de nuances et de sensations fortes, une conciliation aussi heureuse entre le bruit et le silence, entre la dignité de l'histoire et la vie qui continue; nulle part enfin vous ne pénéti'erez mieux dans l'intelligence de Paris, de ses humbles commencements, de son allure générale.

Suivre les quais de l'une et l'autre rive, depuis la place de la Concorde jusqu'au pont Sull^^. Toujours un premier plan d'eau remuante, que des arbres encadrent à gauche et à droite ; l'horizon fermé par un pont au-dessus duquel se profile, comme dessinée sur le papier Ingres à la mine de plomb, une silhouette fuyante de maisons, dominée çà et là de quelques flèches, quelques tours, quelques dômes, qui rapprochés par la perspective, semblent posés ainsi que ces chapelles que l'on bâtissait au moyen âge, au-dessus des piles, pour les protéger contre la ruée du fleuve, aux fortes crues. Là-dessus un ciel, non pas immense, mais grand, qui échange avec l'eau un langage de lueurs et d'ombres fugitives, un dialogue plein d'esprit, de réticences et de sous-entendus. A certains jours, ce ciel prend un ton gris de penne qui, s'étendant aux nuées, glisse et gagne les architectures, les J'aùri^ueà, les enduit

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Le Pont de la Concorde.

peu à peu d'uniformité; mais le soleil de Paris, las sans doute de cette monotonie, illumine subitement les arches du pont qui traverse la rivière scintillante dans un éblouissement de pierres dorées, comme une caravane de théâtre sous le feu d'un projecteur d'apothéose, tandis qu'au premier plan, sur la berge, il fait fleurir tout à coup, ainsi qu'un immense pavot, l'ombrelle rouge d'un peintre...

A quel endroit, me demandez-vous? Le guide ne l'indique point. A vous de le trouver. Sur la rive droite, sur la rive gauche, chaque pas que vous faites déplace la ligne d'horizon, détermine des profils différents, accentue le caractère d'une chose, diminue celui d'une autre. Quand vous êtes encore loin de ce pont, qui semble jeté en travers du paysage à la manière d'un gros feston de guipure d'Irlande soutenant une fine dentelle, les profils dépassent à peine le trait plein et nourri du parapet; que si vous en approchez au contraire, ces profils se haussent, prennent plus d'importance : les dômes surgissent avec plus de majesté^ les

LE FLEUVE

tours plus de corpulence, d'aiguilles les flèches deviennent des glaives ; la ligne des toits à peine indiquée et presque unie se complique de détails comiques, de cheminées biscornues, pendant que les arches s'affaissent. Chaque pas d'une promenade tranquille projette sur vos yeux, pourvu qu'ils soient actifs, guetteurs, sans indolence, une image qui est votre création et qui vous appartient comme une gravure non achetée chez le marchand, mais dessinée par votre sympathie sur le vélin du rêve, et à laquelle chacune de vos sensations ajoute une touche d'enluminure.

Voici l'une de ces estampes : sur le quai d'Orsa3'^, près de la gare d'Orléans^ le brouhaha des chemins de fer se mêle au cri rauque des sirènes de bateaux ; j'aime ce mouvement, ce bruit qui évoque des départs pour de lointains voyages ; un peu à l'écart, le charmant

hôtel de Salm, qu'ocîiéîjkjH^t^il cupent maintenant fM('''W/'/M^'^^'' ^^^ bureaux de la Légion d'honneur, a l'air de bouder la vie

Le Pont Ro>al

LE FLEUVE

Le PaU:

de la Légion d'Honnoii

contemporaine. Tant pis! j'admire sa grâce surannée, la proportion aimable de ses ailes qui flanquent un pavillon en hémicycle, semblable aux anciens temples de l'Amour, bref son élégance de vieux maître à danser perdu au milieu d'un peuple affairé.

Mais cela, c'est une des mille sollicitations de la ville; de-ci, de-là, par des échappées de rues enfoncées en elle tels des coins de bronze, par des palais, par des légendes, des histoires attachées pour ainsi dire à chaque pavé, elle essaie de vous distraire du grand couloir qui les relie et leur donne sa véritable signification, le fleuve. Par lui aussi la nature se répand à travers les froides architectures; avec les fontaines et les jardins, il s'emploie à attendrir la beauté rigide des monuments... ou leur laideur implacable. Il est la souplesse opposée à la symétrie, la fantaisie dans le prévu, le sourire au milieu d'un visage sévère.

Penchez-vous sur ce parapet. Comme on a eu raison de l'ajourer en balustres, qui aèrent les lignes des quais, font partir Ué plaiw, comme disent les peintres, et emportent le regard au delà de la rive, vers les terrasses

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du jardin des Tuileries, savamment ordonnées à la française. Un vieil ingénieur de mes amis m'assure qu'il déteste les balustres, qui ont le tort de laisser passer les vents coulis et de l'enrhumer ; à quoi je réponds que la beauté exige quelques sacrifices. En contre-bas, de beaux ormes montent d'un vaste et oblique, entourant le champ lumineux de la vision d'un cadre de bois, sur lequel un artisan aurait sculpté des feuilles. Et l'eau en paraît plus profonde^ plus transparente, plus favorable aux jeux paisibles des pêcheurs à la ligne, àla tranquillité des bacs.

Sur la rive droite, au-dessus du quai encore neuf, aux lignes géométriques, d'une maçonnerie dépouillée et nue, la pierre ornée, ouvragée du Pavillon de Flore... Son comble se hérisse d'immenses souches, pareilles à celles qui couronnent les châteaux des bords de la Loire et semblent dressées pour conduire au ciel la flambée de troncs énormes, de forêts entières brûlant dans les grandes cheminées. Les arches du Pont-Roj'^al déferlent d'une pile à l'autre, avec le rythme d'une vague qui se replie sur elle-même avant d'expirer sur la plage, diminuant à mesure qu'elles s'éloignent ou se rapprochent du rivage, obligeant les attelages à gravir, puis à descendre une véritable rampe; celles des extrémités surtout, qui sont en trompes larges et d'une coupe ingénieuse, forment des cintres d'un dessin très hardi. On sent bien que de véritables artistes, Jacques Gabriel le père^ Lemaître et Mansart y ont travaillé et qu'ils ont éprouvé la difficulté d'ajouter un nouveau portant à ce décor parisien ; mais la solidité de la construction équilibre son audace ; chaque pile s'arme contre le courant par un éperon triangulaire, un contrefort taillé en lame de biseau. La rivière particulièrement profonde et rapide s'engouffre entre les culées monumentales; rétrécie, au lieu de s'étaler librement, elle se venge d'avoir perdu sa liberté par des remous perfides ;

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coule à travers l'histoire, entre deux haies de palais et d'églises ; de l'une à l'autre rive, comme pour montrer que là, non ailleurs battait le cœur de Paris, les ponts se multiplient, tissant un réseau immobile sur l'eau mouvante, amarrant le destin de la \'ille malgré l'invitation au voyage que lui murmure le fleuve. Là et non ailleurs, vous comprenez bien que Paris n'est pas un nouveau riche, vous avez en mains ses lettres de noblesse et la preuve palpable de son ancienneté. Ancienneté et non vieillesse. Paris n'est pas vieux, ne peut pas \deillir : il m'apparaît toujours comme ces femmes « sans âge », qui savent conter une anecdote, faire tenir en peu de mots beaucoup de sens, adresser un compliment opportun, l'accompagner d'un regard tel que vous vous imaginez être le premier homme qui ait été regardé ainsi ; un peu de poudre, une mouche au coin de la joue, un rien de rouge sur les lèvres, de l'esprit dans la physionomie, et voilà que cette femme rajeunit, en une seconde, de quelques années ; de même il suffit à notre ville d'un rayon de soleil, d'un nuage mélancolique dans le ciel bleu, d'une caresse de la

lumièrepournous persuader que nous n'avons pas affaire a une vieille personne, mais à une personne issue d'une très ancienne famille, et dont

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Le Pont du Carrousel.

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la grâce est la conclusion heureuse de qualités acquises au cours des siècles par de multiples générations. Si j'aime tant cette promenade sur les quais, c'est que la jeunesse de Paris m'y apparaît, en même temps que son passé. Du Pont-Royal au Pont-Neuf, il y a une telle accumulation de souvenirs, de monuments qu'on est pour ainsi dire imprégné de l'autrefois et que l'on y vit aussi aisément que dans l'aujourd'hui. Le quai Voltaire, le quaiMalaquais, le quai Conti, c'est-à-dire en moins d'un mille Voltaire, Ingres, Madame d'Epina3', l'Institut, la Monnaie, l'ancien hôtel de Chimay, bref les monuments contemporains de Louis XIV et de Louis XV : pour fond, la grande ligne horizontale du Louvre, rompue par le panache des arbres, gonflée parla vapeur du fleuve. Mais toute la solennité de cette histoire s'est humanisée ; elle a perdu la morgue que lui prêtent nos préjugés; même l'Institut ouvre pour ainsi dire son architecture, ainsi que deux bras arrondis, et fait au moins le geste d'attirer es candidats vers une porte

L'Institut.

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qui reste presque toujours fermée et gardée par des lions inébranlables. De part et d'autre de la coupole^ les deux ailes s'incurvent, avec l'inflexion d'une belle phrase ; et de même qu'une phrase du dix-septième siècle enferme ses cadences et ses incidences dans la discipline d'une syntaxe vigoureuse, ici aux extrémités, deux pavillons carrés, pleins et forts, arrêtent l'expansion du monument, l'empêchent non de s'unir au paysage, mais de se confondre avec lui. Ah I le joli trait de cette silhouette, partant d'abord avec fermeté, puis se décrochant avec le dôme jusqu'au faîte de la lanterne, pour revenir se fixer de nouveau, tout uniment, à une grande urne qui se détache sur le ciel avec une majesté romaine. Souligné par des balustres, ce trait général accentue le caractère accueillant de la vieille demeure qui offrait jadis l'hospitalité aux étudiants des Quatre Nations et qui leur prête maintenant les livres de sa bibliothèque...

La cKentèle de ces quais se compose beaucoup moins de gens attentifs au pli de leur pantalon que de rêveurs qu'emplit l'obstination de leur effort, l'amour d'un passé renouvelé constamment par le miracle des heures et des saisons. Suivons-les. Ils ne se hâtent point, mais se promènent, une serviette gonflée sous le bras; toute l'élégance a fui le corps un peu voûté, le dos arrondi pour se réfugier dans un visage affiné, surtout dans des yeux subtils. Leur but est lointain, il dépasse celui que se proposent les gens pressés de notre époque ; il y a dans leur flânerie une activité que ne révèlent pas les mouvements, mais l'acuité et la profondeur du regard. Ils cheminent lentement entre les palais et les livres. Brusquement happés au passage par la tache fauve d'une reliure, par un titre prometteur, ils disparaissent jusqu'à mi-corps dans une boîte de bouquiniste. Ils y trouvent rarement une édition princeps de Montaigne ou le Faublas illustré par Marillier, plus rare-

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ment encore un dessin de Raphaël; mieux, ils découvrent au fond du réduit poussiéreux la phrase qui chante dans leur mémoire, le mot qui, à la manière d'une étincelle, enflamme leur pensée, l'âme que laissent soupçonner les monuments, et dont les yeux n'éprouvaient jusqu'alors que le charme pittoresque.

Il y a dans les choses l'arabesque mouvante d'une intelligence, tout le contraire de la ligne droite, de la rigidité géométrique. Les façades se creusent ou se bombent, recueillant la lumière comme dans une conque ou la réfléchissant à la façon d'un prisme. Les arbres

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frémissent et se recourbent au-dessus des étalages de livres; les couvercles relevés font un écran sombre qui vous empêche de voir le fleuve dont vous ne soupçonnez la présence que par l'appel d'un sifflet, le bouillonnement d'une hélice. Parfois la maçonnerie du parapet s'ouvre sur un escalier qui descend : et c'est une brusque échappée sur l'eau huileuse que les péniches tachent vivement de bleu, de noir goudron, de rouge.

Les arbres, l'animation de l'eau, ses bruits de cascade, de soie déchirée remplissent votre esprit d'images de fraîcheur; vous songez à ces bosquets aux fontaines jaiUissantes que décrit le roman de l'Astrée. La lumière qui flotte au-dessus du fleuve suffirait a. elle seule k en révéler l'existence autant que le brouhaha de la batellerie : elle a une qualité particulière, ce quelque chose de nacré qu'on observe en montagne, au delà des sommets. Là-bas, dans l'île de la Cité, les maisons exposées au midi cuisent doucement au soleil et,

derrière ce paravent de pierre dorée, la flèche de la Sainte - Chapelle s'élance finement sous les branches

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Le PonC-Neuf.

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qui s'échancrent à souhait pour m'en faire sentir tout le prix...

Cette délicatesse apparaît d'autant mieux qu'au premier plan les arches puissantes du Pont-Neuf se déroulent dans la fumée des cargo-boats; grave, il traverse le fleuve à pas comptés, et il y a tant de noblesse dans sa démarche que l'oeil a le loisir de la décomposer dans ses attitudes essentielles. A chaque clef de voûte, tin masque de faune, de satyre, de grotesque lance son éclat de rire aux bateliers; au-dessus de chaque avant-bec le parapet, qui repose sur une dentelure formée de consoles en encorbellement, s'avance et s'arrondit en une demi-lune aussi large que la pile. Les douze arches étendues sur les deux bras de la Seine enjambent le jardin du Vert-Galant, qui s'effile à la pointe de l'ancienne île de la Cité et trempe au courant de l'eau les rameaux de ses saules pleureurs. Dominant le paysage, du haut de son piédestal, le cheval de Henri IV s'enlève sans hésiter, comme si le sol continuait sous ses pas, et paraît se diriger, avec la sûreté d'un coUeone, vers les maisons qui marquent l'entrée de la place Dauphine; les murailles de brique rose, tranchées aux angles par des chaînages de pierre blanche, sourient d'un air avenant au prince qui daigne aller du Louvre jusqu'à elles...

La Cité.

Et voilà où je voulais en venir. En vous promenant sur les quais, au gré des arbres, de l'eau, des ponts et des vieilles demeures, je paraissais me proposer simplement de vous faire sentir le charme de notre ville et de guetter dans vos yeux bleus la naissance de l'émo-

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tion devant un paysage. En réalité, je vous l'avoue maintenant, j'avais une arrière-pensée. Et pouvais-je agir autrement ? Si j'avais voulu la dire d'abord, j'aurais, comme disent les midinettes, tout gâché, et il me fallait bien prendre un détour pour vous conduire plus sûrement au but.

Voici : qu'il est difiScile de parler de choses sérieuses après avoir flâné si délicieusement en votre compagnie ! Plusieurs fois j'ai manqué y renoncer; mais je le sens, ce serait une trahison que de vous laisser croire, à vous, que Paris n'était qu'un lieu agréable de villégiature pour les fiancés, les amants, les dilettantes, les collectionneurs, les dames qui veulent acheter quelques robes et beaucoup de chapeaux. Sans doute il met ime certaine coquetterie à ne paraître que cela; mais vous vous tromperiez étrangement si vous le jugiez seulement d'après cette apparence; il en est de ce charme comme des voiles que l'on fait glisser au théâtre entre les personnages et la toile de fond; derrière ces voiles s'agite une armée de machinistes, de manœuvres, de metteurs en scène, qui travaillent avec volonté et préparent la suite des événements. Et puis, vous savez que dans la vie, après beaucoup de minutes heureuses et faciles qui se suivent sans heurt les unes les autres, berceuses de l'illusion, narcotiques de l'idée, il y a un instant où chacun ne peut plus se dérober et où il faut, suivant le dicton, mettre les points sur les/. C'est qu'en cet endroit bat vraiment le cœur de Paris, se discerne son origine.

Vous visitez un domaine; au lieu de vous montrer d'abord les dépendances, les agrandissements, supposez que l'on vous amène par un joli sentier jusqu'à une vieille maison et que là on vous dise : « Je n'ai pas toujours eu besoin de tant d'espace; j'ai commencé petitement, voilà ma première demeure, mon premier atelier, mon premier lopin déterre. »Le jardin du Vert-Galant,

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où vos yeux se posent avec une sécurité heureuse, considérez-le maintenant non comme un rendez-vous romanesque, mais comme un point d'abordage pour des héros. Là commence l'île de la Cité; il y a des chances pour que l'île se trouve sur un fleuve. Ce n'est pas pour l'ien que dans les armes de Paris est sculptée une galère et que la devise dit : Fluctuât nec tnergitur, flotter sans sombrer. Devise de matelots qui mirent leur espoir et leur fierté sur le pont d'un bateau. Imaginez ces premiers hommes, il y a des milliers d'années, remontant les méandres du fleuve à travers les plaines de la Normandie et du Vexin. L'inconnu du décor boisé et touftu ne les eff"raie pas, il les tente; leur esprit domine les suggestions de la peur ; avec un instinct merveilleux d'aventuriers, ils démêlent aussitôt dans la confusion de la nature les grandes lignes du paysage; ils s'aperçoivent vite de ce que vaut ce fleuve lent, avec des berges pour accoster, des îles pour se réfugier en cas d'alerte, des collines qui le circonscrivent de toutes parts et permettent aux postes de surveillance de guetter l'horizon, des hauteurs pour commander les grands chemins qui s'insinuent entre elles et s'échappent vers le nord ou le midi. (Juelque chose de merveilleux est dans l'initiative, la vision nette, le génie débrouillard de ces gens qui agissent avec une audace aussi libre que, des siècles plus tard, les Européens, vos ancêtres, découvrant l'Amérique...

La communauté de ces marchands est l'embryon de Paris; le lieu où ils se réunissaient afin de parler affaires, le premier hôtel de ville ; l'un des premiers édifices bâtis à cette intention se trouve près du fleuve et s'appelle la Mauwn de grève. Pendant longtemps la place de Grève voit l'exécution des malfaiteurs, c'està-dire de ceux qui n'agissent pas selon les idées admises. En vérité, les lieux demeurent si aimables que nous avons peine à croire que ce sourire cache un sentiment

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de force. Et cependant bâtir dans une île, n'est-ce pas de la méfiance? Le beau fleuve? Fossé qui longe la muraille. Les deux tours noires, sur le quai de l'Horloge? Gardiennes attentives du pont de Charles le Chauve. Le Palais de Justice? Abri prudent, réservé des premiers princes capétiens, batailleurs, croisés, agrandissant leur royaume avec la ténacité d'un pa^^san qui arrondit son domaine. La Sainte-Chapelle? Oratoire de Saint Louis. Ce n'est que beaucoup plus tard, au temps de Charles V, que les rois de France se décident enfin à quitter ce réduit pour l'hôtel Saint- Paul, encore protégé par la forteresse de la Bastille, mais d'un style plus fleuri et parent des cours d'amour.

Ainsi les monuments les plus anciens sont les plus proches du fleuve; l'art du moyen âge paraît naître des brumes de la Seine; Notre-Dame de Paris ressemble à un rêve cristallisé au milieu d'un cortège de nuées et de vapeurs.

Pour la comprendre, dans la mesure où des formes et des couleurs se peuvent raisonner, il faudrait la situer à son époque ; mais j'oubhe ce qui se passa sur son parvis, sous ses voûtes; je ne suis, pour l'instant, qu'un peintre devant un paysage et ne me soucie point de ressembler à ces guides qui s'écrient à chaque pas : « Ici se trouvait l'emplacement d'une chose qui n'est plus ». Celles qui demeurent me suflisent. Je ne retiens de tout le passé qu'un peu de discrétion dans la manière d'aborder ses monuments. C'est ma façon d'avoir de la mémoire. Evidemment il ne faut pas aller à eux comme à un immeuble quelconque; l'immeuble à sept étages, il est votre contemporain, il a un téléphone, un ascenseur, le chauffage central, un concierge désagréable, sept appartements les uns au-dessus des autres, où l'on tape du piano, où l'on mange, où l'on cuit les aliments à la même heure ; vous n'avez pas grand'peine à pénétrer dans les moindres compar-

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timents de sa banale symétrie. Si l'on vous dit, au contraire : « Vous allez vous trouver en présence d'une personne très âgée, qui vit à l'écart, dans une maison construite on ne sait plus quand, au milieu de ses souvenirs, entre quelques fidèles qui parlent comme elle un langage suranné ». D'instinct^ vous baisserez la voix, vous marcherez sur la pointe des pieds et vous n'entrerez pas sans un léger tremblement dans le salon mal éclairé où la très vieille personne vous accueille avec un sourire un peu énigmatique. » Cette fois, il s'agit de Notre-Dame, elle est née il 3'^ a presque deux mille ans, en voici plus de mille que son ancienne maison a brûlé; et on lui en a construit une autre beaucoup plus belle, beaucoup plus grande, où elle continue à recevoir ceux qui le désirent.

C)uand elle ne soupçonne en eux que la vaniteuse curiosité de connaître une personne étrangère, elle se borne à prononcer quelques paroles rituelles, convenues comme une ancienne révérence; si elle sent en eux la sympathie et l'amour, alors elle s'oiivre aux confidences et raconte des choses infiniment douces et familières. Elle aime à parler de son pays natal, l'Ile-de-France, des collines sinueuses que contournent les rivières ti'anquilles, de ses villages aux toits pointus et couverts d'ardoises grises, de ses grands ciels mouvants et aussi des jardins de curés où les plantes et les simples poussent à l'ombre des presbytères. Elle désigne un à un les objets qui font partie de sa demeure, révèle leur signification en les rattachant par un souvenir à son existence ou à celle de ses ancêtres, de ses amis, de ses fidèles. Et la maison qu'elle habite, au lieu de ressembler à un logis banal, devient le décor où se sont passés une infinité d'épisodes tragiques et jo^'-eux. Et les fenêtres ouvertes sur la nature illuminent doucement le mystère de la pénombre.

Te vous conseille donc d'en user vis-à-vis d'elle

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avec patience. Ne prenez pas une allure cavalière; ne vous plantez pas devant elle, les deux bras croisés, en ayant l'air de dire : « Me voilà^ eh bien ! qu'attends-tu pour m'accueillir ? » Ne pénétrez pas chez elle par effraction, comme ces officiers que je vis, l'autre jour, descendre d'un taxi pour s'enfoncer aussitôt, sans crier gare, sous les voûtes de la basilique. Moi qui la connais depuis longtemps, je prends avec elle toutes sortes de précautions; j'arrive de biais, par une de ces vieilles rues qui me rappellent un peu, très peu celles qui l'entouraient au temps de sa naissance ; je la devine, elle a des coquetteries ; entre deux pans de muraille que salit une annonce de moutarde, elle laisse voir unarc-boutant, puis se cache, puis me montre au-dessus d'un toit de zinc sa flèche pareille à un hennin; ces fragments excitent mon esprit à la révélation entière; leur légèreté, leur élégance me met dans l'état de grâce. La rue qui déroulait ses maisons comme un paravent se redresse, se raidit et brusquement se trouve dans l'axe des tours ; parla baie franchement élargie m'arrive, avec l'air du fleuve, leur vision presque brutale. Je suis au coin du Pont-au-Double; d'ici je ne vois de la façade qu'un profil, que dépassent en saillie les gargouilles repliées sur elles-mêmes, telles les feuilles d'acanthe d'un chapiteau au sommet d'une colonne; les trois étages ne se distinguent pas encore, mais se lient dans une masse de pierre armée de saillants comme la pile d'un pont; à ce môle fortifié, aux joints apparents, s'attache le vaisseau gothique que vous apercevez dans toute sa longueur et qui semble se balancer sur l'eau, tant son ordonnance paraît fragile à côté de l'épaisseur du bastion. De ce vaisseau élancé dont la superstructure dépasse de beaucoup la ligne de flottaison, s'échappent les contreforts, pareils aux rangs de rames d'une galère. Je préfère de beaucoup parvenir ainsi à notre cathédrale ; de face elle se présente avec une régularité clas-

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sique, une symétrie parfaite, trois étages de portes, de fenêtres et de baies ajourées qui, sans doute, satisfont pleinement à la raison, mais révèlent moins les qualités et les défauts de l'édifice. D'ici au contraire, je sens ce qui fait la force et la faiblesse d'une église gothique; elle ne ment pas sur elle, avoue son désir de monter très haut vers le ciel, mais en même temps avec beaucoup d'humour son impossibilité de le faire sans compromettre l'équilibre, d'où F obligation de s'appuyer sans façon sur des béquilles; le dessin général d'une croix latine se lit à la croisée du transept où la flèche s'insère ainsi qu'un clou de la Passion. Au lieu de vouloir passer pour un temple grec avec une terrasse, elle se coiflFe tout bonnement, comme une maison de France, avec un grand toit d'ardoises percé de lucarnes et bien commode les jours de pluie. Loin d'avoir honte du pays où elle naquit, elle s'en vante. Sa robe est faite, non pas de ce marbre qui perd son brillant, son éclat quand l'humidité attaque son calcaire, mais d'une pierre à coquillages, d'un beau lias du Valois, venu par le fleuve des falaises d'Ile-de-France et qui respire par tous les pores l'air de cette contrée. Et voilà bien ce que j'affectionne en elle, c'est qu'avant tout elle demeure une Gauloise de chez nous. J'admire le collège des Q^uatre-Nations, le Palais du Louvre^ mais j'aiinej> Notre-Dame, comme un paysan aime le clocher de son village, entouré du cimetière où dorment les siens... Maintenant que je suis imprégné de cette idée, je puis considérer la basilique, bien en face; là encore on mesure la distance qui sépare une époque d'une autre, rien qu'à son architecture ; dans le vaste quadrilatère qui entoure le parvis, que valent les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, la caserne de la garde républicaine à l'échelle de la cathédrale? Rien n'atteint au caractère d'ennui que nos contemporains donnent à toutes choses; il semble qu'ils ne puissent penser sérieusement sans

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perdre toute aménité. Au contraire la vieille église s'applique à être aimable; je ne comprends pas très bien pourquoi un ancien chroniqueur, parlant d'elle, nous dit qu'elle inspire la terreur à ceux qui la regardent. Je n'ai jamais éprouvé pareil sentiment. Rhétorique sans doute de vieux cuistre.

Le monument, sans rien perdre de sa grandeur, de sa fierté, s'évide

Marché aux Fleurs

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comme s'il voulait mieux recueillir la lumière finement tendre de nos paysages. Il s'ouvre à la clarté ainsi que les pores de son lias à la brise de la Seine. Le maître d'oeuvre, qui sait beaucoup de choses, s'efforce avec infiniment de bonne grâce, non pas de dissimuler, mais de faire accepter son gai savoir; et il y parvient à force de clarté, de logique, de simplicité dans l'ordonnance; le champ de la vision se partage, sans se disloquer, en quatre parties dans le sens de la hauteur, en trois dans celui de la largeur; la proportion de l'édifice se résume ainsi en deux chiffres, quatre sur trois, plus haut que large.

Q^ue cette formule mathématique ne nous empêche pas de sentir la sève généreuse qui inspire l'ouvrage. La discipline lui sert de garde-fou sans lui imposer un principe d'inertie et de sécheresse. Les lignes écrites sur le parchemin, tracées à la règle et au compas, l'architecte sait bien qu'elles ne deviendront visibles dans la nature que si elles accrochent la lumière, que si elles portent une ombre; et alors, par toutes sortes de moj'^ens savoureux, vivifiants, il les gonfle avec des crochets, des plantes, des figures humaines; l'abstraction froide de l'épure s'anime; la cathédrale fuse entre ses deux tours, grimpe jusqu'à ses dernières assises par ces gestes d'architecture que sont les portes ogivales, les arcs trilobés, les baies jumelées, les arcatures à jour, de hauteur, de carrure, d'ouverture, d'élans inégaux, qu'elle tempère, qu'elle sépare de grandes lignes horizontales, les étapes de l'ascension.

Comment décrire ce monde en quelques pages? Tout au plus puis-je indiquer, à propos de lui, quelques nuances de notre sensibilité française qui aident à comprendre le reste. N'est-ce pas Pic de la Mirandole qui écrivait : « Il nous est plus facile d'aimer Dieu que de le connaître ou de le nommer en paroles. » Il est moins difficile d'aimer Notre-Dame que de la définir

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avec des mots. On l'aime à cause de la coquetterie qu'elle met à occuper tant d'espace, à ne pas insister sur sa méthode ni sur son organisation, à orner sa discipline, à cause de la manière dont elle sait garder, dans l'exposé même de son imposante généalogie, une gentillesse française, une indulgence secrète pour les gens et les choses de la campagne. Je m'approche des portails; l'un après l'autre, ils écrivent les chapitres du Nouveau-Testament, qui s'appellent Sainte-Anne, la Vierge, le Jugement dernier : histoires hiératiques qui auraient pu tourner à l'éloquence, à l'emphase ou à la solennité et qui, par l'émotion du sculpteur, deviennent des romans humains, écrits non plus en latin, mais en français du vulgaire, ce qui ne signifie point en français vulgaire. L'artisan a regardé autour de lui et, dans là société qui l'avoisine, observé ces clercs, ces moines qui grouillent aux environs de la cathédrale et même, Dieu me pardonne, en vivent un peu. Il a reconnu le chanoine qui habite une petite maison avec sa nièce Héloïse, le gentil Abélard, qui vient souvent lui parler d'amour et d'arts Libéraux, l'évêque aux ^^eux mi-clos quand il donne d'un air pénétré sa bénédiction, les jongleurs et les sacristains, l'étudiant au profil busqué qui peut-être s'appelle Dante, les saintes femmes confites dans leur dévotion qui vont à la messe tous les jours, et les mondaines qui n'y vont que le dimanche, les vierges sages, au regard baissé et les vierges folles qui se promènent partout avec des yeux plissés par la promesse du plaisir, avec des sourires énigmatiques et des mouvements de hanches libertins. Tout ce monde porte le costume de l'époque; si le costume du siècle ressemble un peu à celui de l'antiquité, la faute en est à la mode, non à l'esprit de servile copie. Cependant l'artisan, bouleversé de la nature, plein de tous les détails truculents qu'elle lui prodigue, subordonne ses trouvailles au dessein d'ensemble. Les

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rois de Judée se nichent sous les arcatures, les prophètes se rangent aux piédroits avec le calme, la régularité d'une procession ; les généalogies se répartissent et se casent en grand ordre, comme les classes dans une société bien ordonnée ; s'il y a un drame, le tumulte du Jugement dernier, la levée en masse des morts soulevant leur tombeau, cette vague terrible, cette ondulation tragique s'endigue volontairement dans le cadre ogival du tympan. Le métier, appris aux flancs des sarcophages gallo-romains, s'adapte à la nécessité du monument ; le relief s'accentue, s'aiguise pour retenir la clarté, pour épaissir l'ombre; comme les crochets, les encadrements de feuillage, les profils de moulure, il aide à mieux lire l'immense bible imprimée en grosses capitales.

Faute de cette discipline, les sculpteurs et les architectes de notre temps firent certes beaucoup de choses grandes, mais peu de grandes choses. Ajoutez à ces quaKtés la patience, le respect des générations précédentes, et vous aurez la somme des vertus nécessaires à l'édification d'un tel ouvrage. Ce n'est pas en deux ans, pour une exposition universelle, qu'on a bâti cette cathédrale^ mais en un siècle^ pour la suite des âges ; quand il arrive que pour une cause quelconque on soit obligé de modifier un peu le plan primitif, par exemple d'agrandir la porte Sainte- Anne et de la rendre pareille de dimensions à celles de la Vierge et du Jugement, le maître d'oeuvre ramasse pieusement les débris de l'ancienne, les encastre dans la nouvelle et demande au taillyrot d'images de donner aux icônes neuves le caractère roman des figures primitives.

Je le disais bien : un esprit affectueux, non la révolte s'inscrit partout ici. Et comment en serait-il autrement? Peut-ofi désobéir quand il s'agit de promesses si certaines pour l'autre existence? Regardez la Mise au Tombeau de la Vierge ; ces apôtres, ces saintes femmes qui l'entourent conservent jusqu'en face de la défunte une

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sérénité qui efface vos doutes les plus amers ; demeureraient ils aussi tranquilles s'ils n'étaient point sûrs de la revoir plus tard, bientôt?

Peut-on ne pas obéir à Notre- Dame, mère de Paris, femme de Paris, forme idéale de toutes celles qui élèvent avec passion leur enfant et qui^ en souriant, lui apprennent à sourire, à être aimable, à aimer, à se faire aimer, à se dévouer jusqu'à la mort pour une cause, pour les plus grandes causes?

Et maintenant que vous savez qui est Notre- Dame, n'hésitez plus, allez au portail du nord qui reliait jadis l'église à son

La Flèche de Notre-Dame.

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cloître; depuis des siècles, avec une constance sans pareille, une inaltérable fidélité, elle attend ses fidèles qui, l'ayant éprouvée par un commerce assidu, ne la jugent point d'après des plaisanteries de table d'hôte, de brasserie ou de bureaux d'esprit. Elle éclaire, cette femme française, la rue sans soleil. Élancée comme le jet d'une tulipe, élastique et flexible, elle se sert de sa robe aux longs plis souples pour le signifier ; il y a tant d'harmonie entre son costume et sa personne qu'ils semblent avoir été créés en même temps, avoir toujours vécu ensemble; debout, elle vous accueille avec une vivacité joyeuse, vous regardant bien en face et n'ayant rien de plus pressé, pour vous faire honneur, que de vous tendre de ses beaux bras son enfant qu'elle ne regarde pas, tant elle est anxieuse de lire sur votre visage l'impression que vous en recevez.

Alors^ alors seulement elle vous introduit chez elle, dans la splendeur de sa demeure mystérieuse. Comme si elle voulait vous récompenser de votre effort, elle ouvre dans l'ombre intérieure de sa maison du nord son coffret oriental et laisse couler entre ses doigts les saphirs, les améthistes, les rubis, les émeraudes, les topazes qui semblent tomber, un à un, contre des tentures tissées d'argent et d'or et rouler comme des gouttelettes dans la laine herbue des tapis épais. Au dehors c'était la forme modelée dans la lumière.; au dedans la couleur, non point les teintes plates des enlurtiineurs, des fresquistes, mais la couleur profonde, insondable, palpitante d'un puits qui ne s'éclaire que par réfraction, à l'aide du miroir de l'eau. Aux flancs des parois unies, des piliers épais, des colonnettes qui s'élancent ou se replient comme des plantes sous le poids d'un chapiteau, il semble que l'humidité ait laissé un résidu d'un ton ivoire, qui s'épaissit au vert à mesure qu'il s'élève, et tout là-haut les trois grandes roses s'ouvrent béantes, déversant dans cette grange obscure la gerbe

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L'Ëglise de Notre-Dame.

drue de leurs violettes rehaussées d'anémones sanglantes, de leurs pensées, de leurs pervenches, non plus maigres, isolées, délicates, mais serrées les unes contre les autres, agglomérant, confondant leurs pétales, les mêlant au point d'en exprimer une liqueur qui, vue dans la transparence d'une fenêtre, paraît une fusion de pierres précieuses. Tiirru ehurnea, Roja iny<itica. Tour d'ivoire. Rose mystique. Je comprends à cette heure le sens hermétique des litanies. C'est un clerc sensible à la couleur qui, errant comme moi sous ces voûtes, un matin de novembre, trouva ces images pour traduire avec son pauvre latin la splendeur intime de la cathédrale.

Tandis que je m'abandonne, moi aussi, au rêve oriental qu'elle installe dans ic climat du nord, j'entends résonner sur le pavé une canne qui semble scander le rythme d'un cortège. Je me retourne et je vois glisser au ras du sol

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une forme blanche, diaphane comme ces vapeurs qui s'élèvent à l'aube, du fond des vallées. Elle traverse là-bas, très loin, l'entrée de la nef, disparaît derrière une colonne, pour reparaître entre deux piliers; tandis que le bruit de la canne augmente d'intensité, s'approchent et passent près de moi, dans la lueur vacillante et ambrée d'une veilleuse, une jeune mariée que son père conduit à l'autel; derrière elle, le fiancé, un soldat de France, vêtu de bleu horizon, au bras de sa mère ; et fermant la marche qu'ouvre le bedeau, la mère de la jeune épouse et le père du jeune mari, ainsi que le prescrivent les vieux usages. Tous gens simples, travailleurs de la Cité, paroissiens de l'église, modelés à l'exemple de ceux qui se pressent aux portails de la façade occidentale, visages énergiques, émergeant d'un costume qui n'est plus celui du moyen âge, mais enfermant les mêmes pensées solides, le même esprit gouailleur, la même ténacité féconde, la même ardeur à ouvrer et à batailler. Le bonhomme, hier encore dans sa tranchée, demain peut-être sous une croix de bois, ses parents, sa nouvelle famille, tous ils suivent non pas le bedeau, mais la jeune Française qui, sous ses voiles, atteint sans effort à la gentillesse de Notre-Dame. J'ai assisté à leur messe dite par un abbé sans assesseurs; puis je suis allé dans le jardin qui entoure l'abside et le chœur. De face la cathédrale semblait s'avancer, foncer sur vous ainsi qu'un Savonarole brandissant une croix; d'arrière, elle paraît s'éloigner avec la grâce d'un navire à qui l'on dit adieu. Là-haut, près de la flèche, dessinant un réseau sur le ciel, comme un mât avec ses cordages, des personnages descendent au long de l'armature compliquée et gardent dans leurs attitudes la même aisance qu'un marin sur les passerelles étroites et supérieures de son vaisseau. L'un d'eux cependant fait un geste d'effroi et de recul, comme s'il percevait à l'horizon un corsaire; mais le

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vaisseau continue son sillage tranquille à travers les siècles, montrant à la poupe une croix filigranée pareille d'ici à certains bijoux que les femmes portent sur la poitrine, le dimanche, dans les villages bretons. Au milieu de la pelouse de gazon vert, une fontaine égrène son chapelet d'eau, grain par grain. Seule sur un arbuste, une rose blanche survit à l'automne : ro<fa myàtica, turru eburnea.

L'ILes> Saint- Louioj.

A la remorque de la Cité, attirée à elle par un pont, l'île Saint-Louis suit le sillage que trace devant elle le

L'Eglise Saint-Gervais,

bombardée par les Allemand

le Vendredi-Saint 1918.

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formidable vaisseau de pierre. Elle est, elle aussi, en forme de galère allongée, d'un blanc doré, la proue effilée fendant l'onde, la poupe arrondie avec de beaux arbres penchés sur l'eau comme des oriflammes verts. Les balcons des maisons, martelés par des ferronniers qui auraient pu être des orfèvres aussi bien que des forgerons, forment le bastingage du promenoir et la flèche ajourée de l'église Saint-Louis-en-l'Ile indique l'âme du navire, le grand mât solidement planté dans la cale profonde, aux robustes charpentes. Une allée centrale, la rue Saint-Louis-en-l'Ile la traverse de part en part, de la proue à la poupe, coupée elle-même, en retour d'équerre, par des allées latérales qui portent le nom des armateurs, de ceux qui bâtirent ici, au commencement du siècle de Louis XI V^ Regrattier, Marie Poultier. L'île tout entière, à elle seule, forme une ville oubliée à l'écart, semblable à celles qui, en province, continuent à vivre d'une existence monotone en pratiquant de vieux métiers, de petits commerces, des travaux assidus et patients, entre leurs anciens remparts, tandis qu'au delà des portes se bâtit et se développe sans ordre une nouvelle ville, turbulente, agitée. Au cœur même de cette petite cité qui végète à l'ombre humide de ses murs, non pas tant sur les quais qui font le pourtour que dans les rues Regrattier et Marie- Poultier, il y a un peu de l'abandon que suggèrent ces noms d'entrepreneurs et de parvenus. Des enfants jouent à sautemouton au milieu de la chaussée; non loin d'un hôtel qui s'enorgueillit d'un balcon porté par des chimères, l'enseigne d'un cabaret montre un Bacchus enfant à cheval sur un tonneau, à l'abri des pampres : symbole facile, aussi largement traité dans le fer que l'étaient à la même époque, dans la planche de cuivre, les gravures au burin qui servaient de frontispice aux thèses en Sorbonne.

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Mais cela navire ; du

Cette promiscuité nous en dit long sur les rapports exacts de la noblesse et du peuple, autrefois; je crains qu'une propagande intéressée n'ait beaucoup dénaturé la sympathie réelle de ces relations et contribué à fausser l'idée que nous pouvons nous en former aujourd'hui, selon le simple témoignage des monuments, c'est la vie intime, grouillante, diverse du dehors il apparaît tout uniment emporté

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comme une galère royale à plusieurs étages, avec des balcons et des figures allégoriques, vers une destinée inconnue. Calme, il avance, ayant le midi à bâbord, et de ce côté-là les façades ont la couleur du soleil, du marbre cuit, doré, pétri par la chaleur, tandis qu'à tribord, elles semblent verdâtres et envahies par l'humidité du fleuve, qui de ses bras enserre l'île comme le col du cygne fabuleux, allongé avec une fermeté insinuante autour du corps de Léda. Tandis que les rues intérieures s'appellent ainsi que des roturiers, les quais portent des noms de princes, Anjou, Bourbon, Orléans, ou évoquent des victoires, celle de Béthune; mais avant de s'appeler ainsi, le quai de Béthune s'appelait simplement, avec la bonhomie des gens d'autrefois qui ne coupaient pas les cheveux en quatre, quai des Balcons, car il tirait sa fierté de tous les balcons qui formaient aux maisons leur plus bel ornement : c'était rendre hommage aux artisans qui savaient réaliser ces ouvrages autant qu'à ceux qui avaient le mérite de les commander ou de les apprécier. Par ellesmêmes en effet, ces façades, sauf quelques exceptions, ne valent que par la nuance de la matière dont elles sont faites. C'est le ciel parisien qui communique à ces murailles leur variété ; aussi subtile qu'un chant qui s'éloigne au loin avec '■j^.^.ji-::::^- des dégradations dans

Enseienc en l'île Saint-Louis. le SOU, la lumièrC s'cn

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Quai de Béthune.

donne à cœur joie et laisse courir, cascader de maison en maison des vocalises de lueurs.

Sur le champ immobile des blocs bien assemblés, appareillés avec la précision et la plénitude qu'on mettait en toutes choses au dix-septième et au dixhuitième siècles, les balcons font des grâces, s'ajourent, dessinent le trait plein d'une arabesque, d'un chiffre entrelacé, d'une écriture élégante et largement cursive, d'une corbeille de roses. Les vieilles portes se ferment sur le silence des cours; eux ils avancent les grandes fenêtres à petits carreaux vers le murmure de l'eau qui court et de la brise légère dans les feuilles. Ils sont la sociabilité, le sourire aimable, la parole engageante, le besoin de paraître, d'être expansif, de parler à la foule, le désir de regarder passer les cortèges, l'instinct de se mêler au monde ; de la chaussée on croit entendre, quand on les regarde, des chuchotements indiscrets derrière les éventails. La plupart des architectures sont de Levau, dont la manière est pleine de sévérité; elles appartiennent à une époque, celle de Lauzun, qui se

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souvenait encore des forteresses, tout en n'y croyant plus, et gardait la turbulence féodale, en même temps qu'elle s'habituait au sens de la hiérarchie... Le dessin des balcons sur la muraille hautaine, hermétique, dédaigneuse de l'hôtel Lauzun, c'est le premier sourire de la noblesse, la première détente de sa méfiance, le premier paraphe de la réconciliation; mais ce paraphe s'écrit avec du bronze, la main qui le trace paraît encore gantée de fer.

Pour bien saisir les deux termes de ce contraste, allez vous poster en amont de l'île Saint-Louis et vous accouder un instant sur le parapet du pont Sully. De là, vous entrerez mieux dans la signification de ce décor; vous y remonterez aux origines de ce quartier qui appartenait au chapitre de Notre-Dame, puis fut cédé à quelques entrepreneurs, comme terrain à bâtir, à la condition expresse que le bras de la Seine, entre les deux îles, ne serait jamais comblé et que l'ambition d'aider à l'utilité pubHque, en gagnant beaucoup d'argent, ne servirait pas de prétexte pour abîmer brutalement un paysage parisien. De là en effet, la galère semble s'enfuir dans l'ombre avec son flanc rebondi et sans doute plein de richesses. A l'horizon le Pont- Marie l'accoste comme une lourde passerelle et, sur la rive droite du fleuve, au-dessus de la mouvante architecture des arbres, se profile une silhouette de toits, égratignant à peine d'un contour brun le ciel nacré qu'escalade lourdement le clocher de l'église Saint-Gervais .

Derrière moi de braves gens passent endimanchés, suant, s'essuyant le visage d'un mouchoir fripé. Sans doute sont-ils venus de leur province pour visiter Paris et, ballottés de tour Eiffel en cathédrale, harassés de fatigue, ils se débarrassent, comme d'une corvée, de tous ces buts successivement proposés à leur bonne volonté. Je les entends qui disent, dans mon dos : « Q^ue

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Le Pont-Marie.

se passe-t-il ? » Mais, braves gens, il ne se passe rien. Si, dans mon cœur, une image vibrante de Paris ; vous ne la voyez pas, car elle n'est pas dans votre guide. Flânez longtemps, laissez-vous aller k la joie de marcher doucement sans assigner un terme à votre voyage, et peut-être enfin, un soir, un tendre soir, Paris consentira-t-il à se montrer à vous, comme ie le vois, moi seul, à votre face étonnée.

Au premier plan, l'ancien hôtel du président Lambert de Thorigny, bâti par Levau, orné de peintures, s'il vous plaît, par Lebrun^ premier peintre du roi, qui a représenté dans la galerie, d'un pinceau fier, aisé, les terribles travaux d'Hercule. Il n'apparaît pas avec l'aspect massif et froid qu'il présente du côté de son entrée principale, dans la rue Saint-Louis, mais avec

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une fantaisie nonchalante et ornée. Tout à l'heure on eût dit un premier président au Parlement, peint par Nicolas de Largillière, avec son hermine et sa robe rouge, assis solidement sur son siège de magistrat, symétriquement flanqué de deux assesseurs : l'attitude professionnelle, le rôle à tenir, le devoir inflexible, le sentiment exact de la fonction. Maintenant le magistrat a quitté sa robe, sa fourrure, son bonnet carré et repris ses habits de ville; il s'est assis chez lui dans un fauteuil Louis XIV, qui a encore de la majesté, mais dont les accotoirs commencent à s'arrondir, dont le fût s'orne de coquilles^ se montre presque accueillant et se recouvre d'une tapisserie qui sourit de tous ses pavots écarlates, épanouis comme de belles bouches fardées dans un visage au port noble ; il croise ses jambes l'une sur l'autre, ajuste ses besicles pour lire un conte de La Fontaine ou jouer au cavagnole; il hume une pincée de tabac, tapote de ses doigts ses manchettes en dentelles, bref respire, vit comme vous et moi.

Ainsi le vieil hôtel qui se retranchait derrière son portail verrouillé, s'ouvre au contraire de toutes ses fenêtres engoiirlandées, de tous ses balcons ajourés, de toutes ses terrasses, de toute sa condescendante dignité vers le mouvement de la batellerie marchande. Le frémissement des branches penchées sur le sourire de l'eau communique aux quais immobiles la vie et l'animation du fleuve qui s'en va lentement, comme un beau chemin qui marche. Ceux qui ne savent pas comprendre ou qui ont intérêt à ne pas comprendre vous diront que ce contraste est une duplicité ; je l'appelle plus simplement une harmonie; le secret de nos qualités tient dans ce mélange de quant-à-sci et de bonne grâce : il est regrettable que le quant-à-nous soit devenu de l'orgueil, et la bonne grâce du laissez-aller...

Comme il a raison, le vieux magistrat, de regarder derrière ses fenêtres! Cette rampe qui descend vers

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