IS
nissaient excite 1 admiration des visiteurs parles magnifiques dorures qui décorent son plafond ogival en chêne sculpté; elle date de 1631 . On y voit les statues en marbre de lord Melville et des présidents Blair, Forbes de Culloden et Dundas; comme cette salle communique à plusieurs autres attribuées aux différentes cours de justice qui se tiennent dans ce palais, elle est devenue une espèce de vestibule, une magnifique salle des pas perdus , et porte maintenant le nom de: Outer- House.
Dans ce palais qui rappelle tant de grands souvenirs tout est large et grand iosement établi. Ainsi, la cour de session, fondée en corporation par un édit de Jacques Y et appelée collège de justice, comprend, avec les juges et les avocats, les solliciteurs de la Cour suprême et les écrivainsdu Sceau. Les membres de toutes ces corporations jouissent d’une foule de privilèges attachés à leurs titres, et si la nomination des juges est une des prérogatives de la couronne, au moins ne peut-elle les choisir que parmi les avocats comptant au moins cinq années d’exercice.
Ces avocats, devenus juges, prennent le litre de lords.
Leurs appointements, qui font paraître bien minimes ceux que reçoivent les différents membres de nos cours de justice, sont ainsi distribués : Au lord justice général , cent vingt mille francs; cent quinze mille au lord justice clerck et à chacun des onze autres juges, soixante-quinze mille francs.
La plus riche bibliothèque de l’Ecosse est celle des avocats; elle se trouve dans une salle contiguë à Outer-IIouse : en dehors des cent cinquante mille volumes qui forment son contingent, elle possède pins dedix-sept cents manuscrits ut iles et
curieux. La bibliothèque du Sceau , composée de deux belles et vastes salles, est fort riche enouvrages historiques et renferme cinquante mille volumes.
La. salle du comté , voisine des deux bibliothèques dont nous venons de parler, ne daleque du commencement de ce siècle. C’est une imitation servile du temple d’Erechthée à l’Acropolis d’Athènes; sa plus belle salle est ornée d’une statue en marbre du président Dundas par Chantrey ; les autres salles servent à l’administrai ion du comté. Sur le côté septentrional de la place du Parlement s’élève la cathédrale d’Edimbourg, placée sous l’invocation de saint Cites, patron de la ville.
Cette église gothique, dont l’érection a dû précéder le ixe siècle, est d’une architecture légère; sa haute tour es! surmontée d’une flèche de cinquante-trois mètres de hauteur; de petites tourelles rangées autour sont disposées de manière à former une couronne impériale. En 14 66 elle renfermait quarante autels et s’enorgueillissait de la possession d’un bras de saint Giles et de plusieurs autres reliques précieuses, qui depuis ont été vendues par les réformateurs.
Malheureusement, le caractère primitif de son architecture est fort altéré par les diverses réparations qu’on lui a fait subir. Elle renferme les dépouilles mortelles du régent Murray, du marquis de Montrose, et dans son vestibule un monument funèbre a été érigé à la mémoire des officiers écossais tués dans l’Inde en 1845 et 1846.
Au milieu de la place du Parlement, a été érigée une statue en bronze de Charles II, qui fut fondueen Hollande et n’est pas sans mérite.
line autre statue, celle de lord Wellington, le représente à
cheval ; elle est due, comme celle de Waller Scott, à l’habile ciseau de M. John Steele, et se trouve placée vis-à-vis de Registre-Home, grand batiment carré surmonté d’un dôme, où sont
conservées toutes les archives de l’Ecosse, tant celles de l’État que celles des particuliers.
Certes, nous ne saurions avoir la
pensée de faire
tenir dans
le cadre que nous nous sommes tracé tout ce que renferme de curieux e( d’intéressant cette bonne vieille ville, qui nous a gagné le cœur par son aspect sérieux et modeste, mais nous ne pouvons cependant pas l’abandonner, sans avoir parlé de ses nombreux jardins et des magnifiques promenades qui formeni son côté pittoresque.
Ainsi, la promenade des prairies, située sur la déclivité de la colline méridionale, au pied même du Château, mais qui s’étend à l’infini, verdoyante et joyeuse, lorsque, suivant leur coutume, les habitants d’Edimbourg y viennent jouer au jeu national du gotf.
Ces prairies communiquent avec les dunes de Bruntsfield, et c’est vers leur extrémité que la compagnie royale des archers vient s’exercer au tir du fusil : les membres de cette compagnie fort ancienne jouissent du privilège de servir de gardes du corps aux monarques anglais, lorsqu’ils viennent visiter Edimbourg; la plupart appartiennent à la noblesse.
Si, redescendant la vieille ville, vous vous dirigez du côté de l’est, au-delà de licgisire-House , vous trouverez le pont du Régent, RcgcnuBvidge , jeté sur Coiv-Ca/ton; au-delà, la route du régent, Rcgcnt-Rond, traverse l’ancien cimetière que dérobe aux regards une muraille ornée de colonnes. Du haut de l’escalier montant à Calton-lïill, vous découvrez le tombeau de
l'historien David Hume; puis au-delà du cimetière, la Juif, la prison d'Edimbourg surmontée de sa tour de forme circulaire. Au nord de Hegent-Haad un autre escalier monte à Cal ton-Hil 1 ; cette colline, garnie de bancs où plus d’un curieux est charmé de se reposer, est entourée de promenades délicieuses dont on nesaurait donner l’idée, puisque leur charme principal dépend delà disposition naturelle du terrain, des admirables points de vue qu’on y découvre, et des objets dont on est entouré.
I)e Calton-Hill on voit dans tout son entier Princes" -Street, et toute cette ligne régulière de maisons qui s’étend du vieux Palais au Château.
Un monument, celui de Nelson, couronne le sommet de Calton-Hill ; c’est une tourelle fort élevée sur laquelle a été établi une espèce d’observatoire; là est placé le signal par lequel on indique le départ ou l’arrivée des bateaux à vapeur faisant le service de Londres à Edimbourg.
Sur une des saillies inférieures de Calton-Hill est placée la tombe du savant Play fait; sur la troisième, existe un autre monument, copie fidèle du Parthénon d’Athènes, qui fut élevé à la mémoire des Écossais tombés dans les plaines de Waterloo.
Je ne veux pas dire mon opinion sur la valeur artistique de ces souvenirs taillés en pierre, qui décorent les sommets des formidables aspérités de Calton-Hill, puisque, en laissant à part cette question, leur ensemble plaît à l’œil et s’embellit de tout le charme des objets agrestes ou grandioses qui les entourent.
De Calton-Hill, une pente douce conduit sur la route de Londres; en la descendant on passe derrière l’école supé-
rieure, Iligh-Sclwol ; presque en face, un peu au-dessus de la route, s’élève le monument (et c’est, ici le cas de le dire) qui lut cons! 1 ni t en 18. 10 a la mémoire de Hurns. C’est une petite chapelle ou temple, si l'on aime mieux, de forme circulaire, assis sur une base carrée. Il est enrichi d’un péristyle de douze colonnes supportant un entablement, une corniche, et surmonté d’une coupole que couronne un tripode soutenu par des dragons ailés. La statue du poète, par Flaxman, avait été placée dans l’intérieur, mais comme le marbre, devenu vivant sous le ciseau de l’éminent statuaire, menaçait de se détériorer à cause du voisinage des usines, elle a été transportée
à la bibliothèque du Collège où j’ai pu l’admirer, car elle est superbe. Les promenades qui entourent Calton-House , et dont nous n’avons dit qu'un mot, portent le nom de lloyal- Park, qui comprend dans son enceinte les Salisbury-Crags et
les Arthur s-Scat; une demi-heure d’ascension suffit pour se
trouver à leur sommet; plusieurs jolis sentiers peuvent y conduire; celui qui m’avait été indiqué, comme le plus agréable, passe auprès du puits où saint David étancha sa soif après qu’il eut triomphé de la poursuite obstinée du cerf. Là, le sentier tourne l’extrémité d’une vallée sinueuse, et par une pente douce conduit jusqu’au signal arboré sur la crinière du lion.
On a donné ce nom au sommet d’Arthur’s-Seat parce que, en effet, si on le regarde du coté de l’ouest, il présente l’ap¬
parence d’un lion couché.
Une fois là, il faut s’arrêter.
Un immense panorama se déroule : on est à deux cent quarante-cinq mètres au-dessus du niveau do la mer; de cette place, en regardant à ses pieds, on découvre Edimbourg dans
tout son ensemble, en même temps qu’on jouit du coup d’œil île son port, si rempli d’animation, et de celui du golfe de Forth, tableau mouvant que sillonnent cà et là les rapides vapeurs et les navires à voiles. En regardant vers l’est, le spectacle change; on voit la mer se mêler avec l'horizon; à l’ouest, ce sont les pics lointains deBen-Lomond et de Ben- Lèdequi frappent la vue; au nord, ce sont les Lomond-Hills, et enfin, au sud, les Lammermuir-Hills. C’est ainsi que du haut du trône d’Arthur, Arthur s-Seat, on se voit environné de ces mille beautés naturelles destinées à faire naître dans le cœur de l’homme la religieuse admiration qu’on doit à leur auteur, et c’est en parlant de cet endroit, où l’œil peut découvrir tant de magnificence, que Walter Scott disait au début du chapitre VIII de la Prison d* Edimbourg :
« Si j’avais à choisir le lieu où j’aimerais voir se lever et
se coucher le soleil, je n’en chercherais pas d’autre que le sentier sauvage qui serpente à la base de la haute ceinture des rochers circulaires appelés Salisbury-Crag, et suit le bord supérieur de la pente escarpée qui descend dans le vallon situé au sud-est de la ville d’Edimbourg; car de là on domine tout à la fois une ville aux maisons pressées, entassées, colossales, à laquelle l’imagination peut prêter la forme d’un dragon ; un bras de mer avec ses rochers, ses îles, ses rivages éloignés, ses horizons et une belle et fertile plaine couverte de rochers, sillonnée de vallées et bornée par la chaîne pittoresque des monts Pentland.
« A mesure que le sentier tourne insensiblement autour de sa base, la vue composée de l’ensemble de ces objets enchanteurs et sublimes change à chaque pas, en les montrant tantôt
séparés et tantôt réunis, avec, toutes les combinaisons capables de charmer les yeux ou l’esprit.
« Lorsqu un tableau si varié, si beau, si sublime, est éclairé des teintes du matin ou du soir, et offre ces accidents multiples d’ombre profonde et de lumière éclatante qui donnent du caractère même aux plus insignifiants paysages, l’effet produit approche de l’enchantement. »
Parallèlement a la vieille ville, la nouvelle se déploie orgueilleusement sur la colline du Nord, semblable à une jeune mariée qui prend plaisir à ouvrir ses écrins, à montrer ses joyaux aux visiteurs.
La belle rue, Georges-Street, vaste, élégante, bien bâtie, part de Charlotte-Square pour arriver sur la place Saint-André vis-à-vis la Banque royale, fort beau monument dans la cour duquel une statue équestre rappelle à l’Ecosse les services rendus par le comte Jean Hopetoun, lors de la guerre de la Péninsule; tout proche, se trouve le Musée des Antiquaires écossais, la bibliothèque par souscription, et l’administration d’une compagnie d’assurances, réunis sous lemêmetoit; l’édifice élégant qui leur donne asile est orné de colonnes d’ordre corinthien et de six statues représentant : la navigation, le commerce, l’industrie, l’art, la science et l'agriculture. Une des plus belles salles de l’intérieur est enrichie d’autres figures allégoriques, et de bustes d’hommes célèbres parmi lesquels nous avons reconnu : Adam Smith, Saltoun, Yilkie, Napier, Walter Scott, Paterson et plusieurs autres, dont la nomenclature nous conduirait trop loin.
Enfin, pour compléter la décorai ion de cette place, la plus belle d’Edimbourg, avec les fonds provenant d’une souscrip-
tion nationale dont la marine a fourni la meilleure pari, un monument a été élevé à l'imitation (le la colonne Trajanc. Elle mesure plus de quarante mètres de hauteur et elle est surmontée de la statue colossale de Melville, en qui l’Ecosse a voulu honorer l’homme qui a rendu de si importants services à la marine.
Au carrefour où se réunissent Georges-Street et Hanover- Street on voit une statue de Georges IV, par Chantrey. Un peu plus loin, au point de jonction formé par Georges-Street et Frederik-Street, on en voit une autre érigée en l’honneur de Pitt.
La plus jolie rue de la ville nouvelle après Georges-Street est sans contredit Queen-Street, la rue de la Reine. Les charmantes habitations qui s’y élèvent jouissent de la vue du golfe de Fortli et de celle des rives du comté de Fife, du moins celles qui dominent le versant septentrional de la colline du Nord .
De magnifiques squares, d’agréables promenades, de vastes terrasses d’où l’on découvre les différents points de vue que la nature a semés avec profusion autour d’Edimbourg, complètent la beauté de ce quartier où tout est largement entendu et merveilleusement disposé.
Parmi les différentes églises que j’y ai visitées, il en est une qui m’a séduit par l’élégance et la légèreté de sa construction, c’est Saint-John-Chapel , dont la jolie tour gothique a plus de 37 mètres au-dessus de l’édifice qui la soutient, et qui est une gracieuse imitation de la chapelle Saint-Georges à Windsor. Les vitraux peints de la grande fenêtre qui se trouve placée au-dessus de l’autel don-
nonl il n spécimen du talent justement célèbre de Eggniton de Birmingham. Je voudrais ne rien oublier, mais est-ce possible? et puis, mes souvenirs qui devraient m’aider, sont confus; je cherche les détails dans ma mémoire, et j’y trouve seulement un merveilleux ensemble où étincellent çà et là, comme font des diamants sur un manteau de reine, les magnifiques promenades de Royal-Park; le château, situé sur sa colline altière, offrant l’aspect de l’un de ces burgs gigantesques, dont quelquesruincs suffisent pour exciter l’admiration et l’intérêt de l’artiste qui va visiter les bords du Rhin. J’y revois aussi ce vieux palais encore écussonné des armes que la famille royale d’Ecosse faisait placer au front de ses châteaux avant l’époque de sa réunion, et avec lui cette Institution royale, le plus bel édifice grec d’Edimbourg, un des plus beaux du monde peut-être, et qui pourrait marcher de pair avec ce que nous possédons de plus grandiose en architecture.
Mais, pendant que je jette un dernier coup d’œil sur cette ville que j’ai tant souhaité voir et que je n’ai pas assez vue, tandis que, monté sur le pont du Nord, dont les arches ont vingt et un mèt res de hauteur, j’embrasse encore une fois l’espace qui est devant moi et qui me présente d’un côté la vieille ville et son château, ses jardins publics, ses embarcadères, et ses trois étages démarchés superposés, auxquels on arrive par des escaliers de géant, tandis que de l’autre j’aperçois la mer, entre Galton-Hill et laJail, et qu’enfm en dirigeant mes regards vers le sud, j’v vois Grass -Market, Henriot’s- Hospice, Georges-AVal son -Hospital, Georges lV-Bridge, George-Square, la Banque d’Ecosse, Free-Church-Collegc, Waverley-Bridge, et square Gardon et les prairies, tandis que je regarde tout cela
comme on regarde avant de le quitter l’ami dont on veut fixer l’image dans son cœur, on vient m’avertir que le vapeur qui m’a amené à Edimbourg va reprendre la mer et continuer sa route vers la Haute-Ecosse. — Je m’arrache donc à ma contemplation el je pars, mais le cœur serré, car de tous les lieux que j’ai visités, celui-ci est un de ceux qui m’ont paru le plus agréables.
Navigation. — L’hiver au Shetland, ses productions, son commerce. — Les aurores boréales. — Les Orcades, Pomona, le jardin des llespérides; trois cents poules vivantes pour six aigles morts. — Les Orcades mises en gage. — Skye, Kings-Burgh, l’ile aux brouillards, le lac d’Enfer. — Une prison sur un rocher. — Triste cuisine! — Pauvres biches! — Joua, l’ile des Tombeaux, Staffa, la grotte de Fingal. — Retour.
Mais nous avançons rapidement, et voilà que la côte d’Ecosse disparaît à nos yeux, emportant avec elle Montrose, Stouchaven, Aberdeen, Newbourg, Peterhead et Fransbourg, jusqu’à ce qu’enlin nous nous en rapprochions à la hauteur des golfes Murray et Dornoch, dont les eaux jumelles se confond eut.
Déjà nous avons laissé derrière nous, Perth, Kinross, Angus, Mearn, Aberdeen, Banff, Murray, Nairn, bute,
Argyle et tous les comtés compris dans l’Ecosse centrale.
Puis, le temps s’écoulant, nous avons dépassé Inverness, Cromarty, Caithness, lesquels avec le comté d’Orkney, formé par les deux archipels des Orcades, Orkney et Shetland, composent toute sa partie nord.
Encore quelques heures d’une navigation, qui devient plus pénible en approchant des îles semées çà et là sur la route de Mainland, et nous aurons mis le pied sur cette terre lointaine où tendaient tous mes vœux depuis que nous avons quitté Edimbourg.
Le Shetland est un groupe d’iles appartenant à l’Ecosse et connu aussi sous le nom de II il/and, qui lui est donné par les marins Scandinaves et par les Hollandais. Ces îles sont placées entre l’ Écosse et la Norvège, à qui elles appartenaient jadis, et d’où leur viennent, selon toute apparence, leurs premiers habitants.
L’hiver y commence en octobre pour ne plus finir qu’en avril. Pendant cette saison si longue et si triste pour les habitants de ce pays, une pluie continuelle les inonde, tandis qu’un vent redoutable et furieux repousse à toute heure «ur leurs cotes les Ilots mugissants de la mer. Ainsi, toute communication se trouve rompue entre eux et le reste du monde, puisque tout bâtiment qui se hasarderait dans ces parages serait un bâtiment perdu.
Les mères de famille restent donc alors occupées autour de leurs foyers à liler la laine nécessaire aux besoins de leurs enfants, à moins que cette laine ne soit destinée à être exportée a\ec les autres denrées du pays. Les Shellamlais sont all'ables, d'un caractère doux et facile, et leurs mœurs ainsi
que leurs habitudes sont assez semblables à ceux des Norvégiens ; leur santé est parfaite, leur vie est longue.
Le groupe total des îles du Shetland est de quatre-vingts, sur lesquelles quarante au plus sont habitées, les côtes seules en sont fertiles; quelques-unes produisent un peu de blé, de l’avoine et des pommes de terre, dont la culture y a été récemment introduite. La tourbe et les bruyères composent le chauffage, car le bois y manque complètement. Le peuple ne s’occupe en général que du lilage de la laine et de la pèche, pour laquelle ses golfes nombreux lui sont fort utiles ; aussi est-ce presque toujours de ces îles que les Hollandais tirent la plus grande partie des harengs dont ils font commerce. On y élève des chevaux, des moutons et une petite espèce de cochons fort recherchés. Le Shetland possède quelques fabriques de bas, dont les produits, avec le beurre, le poisson, les peaux de loutre et les peaux de chien marin, composent tout son commerce, qui se fait principalement avec Leith, Londres, Hambourg, l’Espagne et la Méditerranée.
Au Shetland, de même qu’aux Orcades et avec encore plus d’intensité, on voit se produire le même effet que dans les contrées hyperboréennes, c’est-à-dire qu’à minuit, pendant les mois de juin et juillet, on y peut lire à la seule lueur du crépuscule; l’aurore boréale donne aux Shetlandais une lumière égale à celle de la pleine lune.
Dans leurs îles inhabitées, la bruyère, le myrte sauvage et le genévrier croissent péniblement au milieu d’un sol rocailleux où domine le grès rouge. Entre elles s’élèvent dans la mer des masses granitiques, dont quelques-unes entièrement re-
couvertes par la mer et d’autres à lleur d’eau, forment de dangereux écueils.
La pauvreté du sol marécageux, surtout dans les plus grandes, est moins susceptible encore de culture que celui des Orcades. Mainland, la plus considérable des îles Shetland, a pour capitale Lewis, qui renferme à peu près quinze mille aines. La plus septentrionale est Unst, remarquable entre toutes par l’originalité et la beauté de ses grottes.
Fuld, la plus occidentale, ainsi nommée pour le nombre immense d’oiseaux de mer auxquels elle donne l’hospitalité, ne compte que deux cents habitants ; sa côte nord offre aux
regards une forteresse de rochers variant de six à douze cents pieds de hauteur : leur point culminant, appelé Sunk, est à quatre cent cinquante-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.
Les montagnes pelées, arides et grisâtres qui se dressent sur les bords de quelques-unes de ces îles, les cavernes profondes dont leurs côtes sont remplies, et les blocs informes d’un granit obscur semés entre elles des mains de la nature, qui semblent autant de monstres marins dressant leur énorme stature
au-dessus des vagues impétueuses, chacune de ces choses paraît n’avoir été mise là que pour obtenir de leur réunion la plus sublime comme la plus sauvage harmonie dans ce concert de désolation. Devant leur ensemble on respire à peine, la joie s’éteint au cœur, le sourire aux lèvres, et l’on se sent envahi peu à peu par un sentiment de morne tristesse qui vient mettre notre âme à l’unisson avec tant d’objets lamentables.
Hâtons-nous de dire pourtant que les Shet landais sont bien loin de ressentir une impression semblable à celle que je \ iens
de décrire pour l’avoir éprouvée. Relégués entre cette nature morose et le ciel, toutes les joies pour eux sont clans le travail et dans l’affection. Relativement à leurs plus mauvais jours, il en est que nous trouverions insipides et qui leur semblent beaux, surtout si la pêche qu’ils ont éclairée leur a été productive. Et puis l’habitude qui, dit-on, est une seconde nature. — Relisez plutôt La Fontaine à ce sujet, et voyez les Lapons.
Les Orcades sont au nombre de vingt-huit ; situées au nord de l’Ecosse, elles en sont séparées par le détroit de Pentland, dans lequel la mer se montre si furieuse d’ordinaire, qu’en se brisant sur leurs rochers elle envoie à plus d’une lieue dans les terres une pluie fine et serrée dont elles sont incessamment baignées. Quant à leur physionomie, elle est à peu près la même que celle des îles Shetland . Leur capitale est Pomona, nom trompeur qui pourrait faire croire à des vergers absents ; cela fait une opposition dans mon esprit avec le jardin botanique d’Edimbourg, dont je n’ai vu le pareil en aucun lieu du monde, et que je crois avoir passé sous silence. Le jardin des Hespérides n était pas aussi beau que celui-ci! ai-je entendu dire à un vieux et aimable savant qui le visitait en même temps que moi.
Mais il n’est ici question de rien de semblable; de l’orge pour la nourriture de ses habitants, des pâturages pour celle de leurs troupeaux, voilà tout ce que produisent ces lies. La viande salée de leurs bestiaux, celle du poisson qu’ils salent également, le beurre, le suif, les peaux de lapin, sont les richesses commerciales avec lesquelles ils peuvent se procurer les denrées dont ils manquent, et tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins.
Les aigles sont connue les lapins, ils pullulent dans les Orcades ; mais moins inoffensifs que l’animal peureux avec lequel nous le mettons en parallèle, ils causent d’énormes dégâts parmi les troupeaux vaguant dans les pâturages de ces îles. Aussi, d’après une loi du pays, tout individu qui a tué un aigle reçoit à titre déprimé une poule de chaque famille habitant la paroisse dans laquelle l’aigle a été abattu.
À ce sujet on m’a raconté l’anecdote que voici :
Frédéric aimait Théodora, tille unique d’un riche pêcheur de harengs, tandis que lui n’était qu’un pauvre orphelin ayant pour tout héritage de son père l’amour du travail et la probité. Avec cela et pour suppléer les biens qui lui manquaient, Frédéric possédait l’adresse des mains, la vigueur du corps, sans compter la justesse du coup d’œil et c’en était assez, selon lui, pour faire fortune en son pays.
Or, la fortune qu’exigeait d’un gendre le père de celle qu’il aimait, c’était deux cents écus (pii pussent l’aider à se mettre en ménage, et cependant malgré la modicité de la somme, peutêtre (pie Frédéric eût été fort longtemps à la posséder, sans une circonstance qui vint l’v aider.
On sait qu’en Angleterre, et dans quelques parties de l’Écosse, il est un moment de l’année où la volaille et les (puis manquent complètement, on est obligé d’en faire venir de la France et de la Belgique. Ce fut dans une conjoncture semblable que Frédéric, se mettant à réfléchir sur ce qu’il y avait à faire pour en tirer parti, résolut de se constituer chasseur d’aigles. Dès lors plus de repos pour le pauvre garçon ; toujours eu embuscade, toujours hors de chez lui, il ne connaît plus d’autre lit que les bruyères, plus d’autre plafond (pie le ciel,
si bien que, le ciel le favorisant, il parvint, en moins de quinze jouis, îi en luer une demi-douzaine sur les paroisses les plus populeuses du pays. 11 en résulta pour lui la récolte de six fois cinquante poules qu il vendit bel et bien à un capitaine de navire marchand , lequel s’intéressant aux projets de Frédéric, compléta la somme dont il avait besoin, à titre d’avance sur une seconde cargaison emplumée semblable à celle qu’il en recevait.
Ce tut donc avec la somme exigée que Frédéric se présenta au père de Théodora qui lui donna sa lille, heureux de la mettre sous la protection d’un homme qui, bien jeune encore, possédait avec la volonté de bien faire une grande persistance dans son vouloir, ce qui, selon lui, était le présage d’un avenir heureux ; or, la (in de l’histoire dit que le présage ne fut pas trompeur.
Les Ürcadcs appartenaient autrefois au Danemark, mais Christian 1er, roi de ce pays, les engagea en 147ià Jacques 111, roi d’Ecosse, contre une somme d’argent dont il avait besoin ; et depuis elles n’ont pas été retirées des mains de leurs nouveaux possesseurs, qui selon toute apparence les garderont.
Les îles Hébrides, vers lesquelles nous nous dirigeâmes en quittant Pomona, sont situées à l’occident de l’Ecosse, et leurs habitants à demi sauvages ont beaucoup de ressemblance extérieure avec les montagnards écossais. Ces îles qui renferment un fort grand nombre de mines de fer-blanc, de plomb et d’argent, dont plusieurs ne sont pas exploitées, sont remarquables par les curieuses antiquités que possèdent plusieurs d'entre elles, et par les gigantesques mo-
numents que la nature s’est plu à y élever, leur imprimant par là un caractère d’originalité sublime qui ne ies rend comparables qu’à elles-mêmes.
Les plus importantes sont : l’île de Lewis, qui s’étend visà-vis la côte occidentale de l’Ecosse; l'ile de Skye, beaucoup plus rapprochée ; l’ile de Mull et celles d’Islai, situées plus au sud, et tout autour de ces grandes îles, Rona, Raasay, Scalpa, Canay, Egg, Muck, Joua, StalTa, avec une multitude d’autres beaucoup plus petites; c’est delà réunion de toutes ces îles que sont formées les Hébrides.
L’île de Skye que nous visitâmes d’abord, ne saurait être, décrite dans un ordre suivi ; sans compter que le peu de place qui nous reste ne nous permet d’en indiquer que les sites les plus pittoresques.
La perspective de sa partie ouest est celle d’une terre deserte; on n’y aperçoit qu’une chaîne affreuse de montagnes escarpées, où l’on ne distingue que du noir et du rouge comme si le feu y avait passé. Tout près, et joint à cette montagne par une chaîne de rochers, se trouve Beinn-na-Grian, ou montagne du soleil. Les sommets resserrés du Blaven offrent le spectacle saisissant d’une hauteur formidable, dont la base va se perdre en de profondes vallées servant de retraite à quantité de cerfs d’une tort belle espèce.
Si, en continuant d’explorer Skye on se dirige vers le sud, après avoir tourné une suite tle montagnes très escarpées, on se trouve près d’une digue en pierre, nommée Paraic-nam- Piaüh ou Parc de la niche , qui jadis se reliait au coteau voisin. Dans une de ses encoignures se trouve un énorme trou béant, leque,l recouvert de branchages, servait de piège aux
bêtes fauves qu’on y chassait du temps d’Ossian, el qui, acculées de ce côté, venaient s’y précipiter.
Une lois descendu dans la partie orientale deSkye, on peut y admirer le rocher Stach-i n~Much i dar , ou rocher du foulon, d'une forme pyramidale, mais si fort incliné qu’on s’étonne qu’il ait pu résister à l’effort des siècles : près de là existe une chaîne de rochers magnifiques, à la base desquels se trouvent des zéolithes blancs cristallisés du plus bel effet.
A la distance d’un mille à peu près de cet endroit, existe une colline élevée, nommée Briis-Mliawl, à laquelle off'arrive par une longue suite de colonnes en véritable basalte, qui rappelle la chaussée des Géants. Ces colonnes, dont la plupart ont vingt pieds de haut, sont composées de quatre, cinq ou six angles aux jointures inégales et fort éloignées les unes des autres. Ces colonnes sont en ruine, et vraisemblablement la nature les avait mises là lors de la création, afin de fournir aux hommes le modèle de ce qu’ils pourraient jamais exécuter de plus grandiose.
A peu de distance j’ai vu d’autres ruines, celles de Stuam, forteresse danoise bâtie sur la pointe d’un rocher; comme tousles édifices construits par ce peuple, et devant servir de défense, sa forme est circulaire, et dans l’intérieur on retrouve encore les vestiges de différentes pièces ayant servi d’habitation.
Au nord-ouest de cette forteresse, est un autre énorme rocher, partout environné de précipices, excepté d’un côté sur lequel existent les traces d’une enceinte qui a diî l’entourer, même sur ses parties les plus inaccessibles.
Tons ces ouvrages paraissent avoir servi à protéger ceux
qui s’y réfugiaient, car en dessous on voit encore les débris de petites habitations masquées par des mouvements de terrain ou par de grosses pierres qui dissimulaient leur entrée, et la dernière clôture, à n’en pas douter, renfermait le bétail enlevé aux insulaires par les brigands danois.
Dans une autre partie de l’île on peut \ isiter Kings-Burgh,
demeure de la bel le Flora Mac-Donald qui, sous les habits de
l’une de ses suivantes, cacha pendant plusieurs jours Charles Stuart poursuivi par ses ennemis. Un peu plus loin est le lac de Saint-Colomba maintenant à sec, qui fut longtemps célèbre par le monastère situé dans une de ses lies; le peu qui reste de ses ruines prouve son antiquité. Skye est de toutes les îles Hébrides la plus grande ; quelques auteurs prétendent, je crois, que cette île était l’Ebudea orientale des anciens.
L’étymologie du nom qui lui a été donné par les Norvégiens se trouve dans le mot wlci, provenant de leur langue et signifiant brouillard.
C’est pourquoi elle a été souvent désignée sous le nom d’Ealand-Sklanack, — l'île aux brouillards. Les travaux agricoles y sont exposés aux chances les plus malheureuses. La saison des pluies commence au mois d’août, et y est toujours accompagnée d’un assez grand vent qui va se renforçant jusqu’à l’équinoxe ; alors ses fureurs n’ayant plus de bornes, il renverse, il détruit les récoltes et avec elles le pain du pauvre insulaire qui pleure son espoir perdu etqui se désole devant la perspective de sa misère prochaine. Heureusement ces désastres ne sont à craindre que dans le nord de File et sont complètement inconnus clans les parties méridionales. Mais d’autres inconvénients s’y présentent, de telle sorte que bien peu parmi ses
habitants se montrent satisfaits de leur sort. La superstition, compagne ordinaire de l’ignorance et de la misère, habite avec eux ce triste pays.
En quittant Skye nous avions la vue distincte de bile Lewis ; et, à la même hauteur, d’un groupe de petites îles auprès desquelles nous pouvions apercevoir le beau port de la ville de Honaway ; j’aurais voulu visiter de suite ces parages, mais comme la saison avançait et que je craignais de ne pas avoir le temps nécessaire pour voir les Hébrides du sud, je priai le patron du petit bâtiment qui s’était chargé de nous diriger dans ces méandres de tourner l’île de Skye pour gagner celles dontMull est entourée.
L’île de Mull forme par son étendue le tiers des Hébrides ; elle n’est pas comme les autres traversée par des lacs nombreux, ni ses côtes ne sont point dentelées de caps et de promontoires; son sol est une masse de terre qui peut contenir à peu près trois cent milles carrés.
Dans l’île de Mull, plus encore que dans celle de Skye, la conséquence d’une mauvaise saison est non-seulement la disette, mais la famine, car, dans les meilleures années, ses terres peu fertiles ne produisent qu’à peine de quoi nourrir leurs habitants, et, comme ils n’ont pas de manufactures ni de produits quelconques, ils ne peuvent ni acheter ni échanger avec d’autres pays les choses de nécessité absolue lorsqu’elles viennent à manquer dans le leur.
Peut-être qu’avec un peu plus de soin et de culture, en défrichant les landes désolées qui couvrent la meilleure partie du territoire de Mull, on pourrait améliorer, ou pour mieux dire, rendre plus supportable le sort de ses pauvres insulaires;
mais défricher, planter des arbres qui seront de longues années à produire, 11e peut être l’occupation que d’un esprit libre des soins du présent, car alors seulement il est possible de songer à l’avenir. Mais celui qui souffre la faim, ou qui la redoute pour la saison prochaine, s’embarrasse peu de ce qui adviendra dans quinze ou vingt ans, et voilà pourquoi la pauvreté de ces malheureuses populations restera longtemps la même.
Avant d’arriverà l'ile de Rum qui mérite une mention toute particulière, nous avons pu prendre connaissance de la posisition de Loch-Jurn, ou le lac d’Enfer; on dirait l’entrée du Cocyte de mythologique mémoire, et le frisson s’empara de moi, en regardant ces eaux partout ombragées des montagnes sombres et d’une hauteur démesurée qui s’élèvent sur ses bords et le recouvrent comme pourrait faire un vaste parasol.
L’entrée du détroit de Midi s’est alors présentée à notre vue, bornée au sud par les cimes majestueuses de Benevish, de Morvern, de Crouachan, s’élevant jusqu’aux nues, parle cap Ardnamurchan cl par le sommet des vagues d’une mer toujours agitée. Non loin de là, sur le rocher Humbla forme de colonnes de basalte, s’élève une très petite tour. Pour arriver sur ce rocher qui s’avance au-dessus des flots, il faut gravir un escalier rapide, étroit, effrayant, dont la vue seule donne le vertige; cette tour fut l’œuvre d’un homme qui, diton, la fit bâtir pour y tenir sa femme enfermée loin de tous les yeux. Rum ou Rom, ainsi qu’elle était appelée par les Danois, est peuplée de cinquante ou soixante familles qui s’v perpétuent de père en fils.
Cette île n’est composée que d’une seule montagne très éle-
vée, divisée en plusieurs mamelons ou promontoires, dont le plus haut se nomme Aisgobatlh ; du côté de l’est le terrain décline pour aller rejoindre la mer, mais ausud-ouestce 11e sont qu’affreux précipices. La surface de cette île, couverte de bruyères, présente à peu de chose près la même physionomie qu’elle dut avoir en sortant des mains delà nature. Les pauvres insulaires (pii l’habitent ne vivent que de poisson et de lait caillé; cependant ils sont doués d’une belle taille et d’une ligure agréable, mais cette apparence cache en eux la misère et la famine, car il leur arrive trois ans sur cinq de 11e pouvoir même se procurer un peu d’avoine, qui leur serait nécessaire pour la nourriture de leurs plus jeunes enfants.
Il n’y a d’autres quadrupèdes à Rum que quelques cerfs. 11 fut un temps où ces animaux y étaient fort abondants, mais le nombre en diminue chaque jour, à cause de la poursuite acharnée des aigles qui, non contents de faire leur proie des faons, saisissent les vieilles biches par la tête, jusqu’à ce qu’elles se trouvent tellement effarouchées qu’elles se précipitent dans les rochers où les aigles les mettent en lambeaux.
Après avoir côtoyé les hautes montagnes de Rum, à travers une mer courroucée dont l’agitation provenait du choc de deux marées opposées, nous avons pu reconnaître plusieurs petites baleines qui mesurent un peu plus de trois mètres de long, et qui sont connues dans ces parages sous le nom de Pollacks; d’après ce qui me fut dit à leur sujet, il arrive souvent que, poursuivies par des chaloupes, elles viennent s’échouer à terre, où, une fois dépecées, elles donnent jusqu’à quatre et cinq gallons d’huile.
L’île de Jona ne compte que trois milles de longueur sur un de large; elle est un mélange de rocs et de terres fertiles au milieu desquels on engraisse un nombreux bétail.
Toute sa partie sud est bordée de rochers effrayants qui empêchent d’y pénétrer de ce côté.
Une vaste plaine située en avant se trouve couverte des débris vénérables du monastère, du cimetière et de tous les ^bâtiments qui la rendirent jadis si célèbre ; ceux de la ville depuis si longtemps inhabitée gisent à côté, jonchant le sol où furent enterrés quarante rois d’Écosse, depuis Fergus 11 jusqu’à Macbeth.
Là sont aussi enfouies les sépultures des rois d’Irlande, et. des princes norvégiens d’une époque éloignée, que ne pourraient plus même retrouver les antiquaires les plus patients, en raison de l’énorme quantité d’herbes parasites et de terre semées par les orages et amoncelées par le temps, qui les dérobent pour jamais aux regards curieux. Une population très restreinte habite Jona qu’on pourrait justement appeler l’ile des ruines, ou File des tombeaux.
Staffa est fort peu éloignée de Jona, mais bien quelle fût la première sur notre route en revenant de Sk\e, j’avais désiré la voir la dernière, sachant quel spectacle j’y trouverais.
La longueur de Staffa n'est que d’un mille d’Angleterre, et sa largeur est moitié de moins. Si l’on y arrive par le côté ouest dans l’endroit où un petit golfe s’offre aux bateaux qui veulent y prendre terre, on commence déjà à y découvrir quelques colonnes fort basses et qui, au lieu d’être perpendiculaires, sont couchées. On passe ensuite devant une petite grotte, après laquelle les colonnes prennent plus d’impur-
lance ; il \ a plus loin uii lieu oîi el les sont entassées et ressemblent a la carcasse d'un vaisseau antédiluvien qui aurait été jeté dans un coin de cette île par quelque horrible tempête.
A très courte distance de Staffa, est située la presqu’île de lïoo-Scha-la, qui tout entière est formée de colonnes plus petites, mais très régulières, à la figure conique. Quelques-unes sont horizontales; d’autres ont l’air de chercher un
point d’appui pour y accoter leurs pointes supérieures, néanmoins la plupart sont perpendiculaires.
Vis-à-vis de Boo-Scha-la, Staffa est composée de grosses colonnes peu élevées et qui diminuent encore de hauteur à mesure qu’elles approchent de la mer danslaquelleellesse prolongent à pertede vue. Aussi peut-on s’y promener très aisément, fn les suivant, et en allant de l’une à l’autre comme on ferait des marches d’un escalier, on arrive à la grotte, qui porte le nom de Fingal. Ce nom lui a été donné pour perpétuer la mémoire du guerrier célèbre qui le porta, mais n’en eut-il pas été ainsi, le nom de Fingal n’était pas destiné à périr; les chants d’Ossian, ce fils pieux, ce barde inspiré, lui ont donné un brevet d’immortalité.
La totalité de celle extrémité de l’ile porte sur des rangées de colonnes dont beaucoup ont de quinze à vingt mètres d’élévation, et forment une magnifique colonnade décrivant les mêmes parties saillantes et rentrantes que celles qui sont affectées par les contours de l’ile.
Partout elles sont appuyées sur une base solide de roches informes. Au-dessus de ces rangées de colonnes règne une énorme couche, qui remplit tous les intervalles formés par leurs pointes obtuses étroitement reliées entre elles.
Le fond delà grotte, rempli d’une eau claire et limpide, est pareillement couvert de fûts de colonnes qui en forment le plancher.
La couleur de toutes les colonnes est d’un gris foncé, mais leurs joints sont couverts par une croûte de quartz stalactique, dont les nuances irisées ajoutent un nouveau charme à leur beauté.
Toute profonde que soit la grotte, le jour l’éclaire de façon à ce que, dès l’entrée, on en peut voir les détails les plus éloignés.
A son extrémité la plus fuyante, au-dessous de la surface de l’eau qui la remplit, il existe un gouffre qu’on ne saurait voir, mais d’où l’on entend sortir un bruit étrange, c’est celui de l’absorption de l’eau qu’il engloutit.
On jugera des dimensions de la grotte de Fingal par les quelques indications que voici :
Longueur de la colonnade extérieure, depuis le mur
jusqu’à l’entrée de la grotte : 40m33
Depuis l’entrée jusqu’au fond : 83m35
La largeur de la voûte à son ouverture : 18“ »
La hauteur à cette même place : 39m »
La profondeur de l’eau est à l’entrée de : (}"' »
Dans le fond de la grotte elle est de, 3'" »
De Joua à Staffa, avons-nous dit, la distance est courte, et l’on pourrait croire que la volonté souveraine qui régit toutes choses n’a fait ces îles si voisines qu’afin que ceux qui les ont visitées toutes deux puissent en emporter une réunion de pensées salutaires se complétant les unes par les autres.
A Jona, en effet, ce qui se présente à nos yeux, c’est le néant
(les grandeurs humaines ; les puissants d'autrefois rentrés dans la terre qu’ils avaient fait trembler sous le poids de leur orgueil : là, tout nous parle de notre faiblesse et de la dépendance où nous sommes de celui qui d’un souille peut disperser — comme léseraient des plumes livrées au vent — les rois, les empires, les générations.
ht tout proche, à Slaffa, l’œuvre sublime et forte sortie des mains du Créateur, monument toujours jeune et toujours splendide que les siècles ont respecté, nous offre le témoignage imposant de la puissance de celui auquel il a suffi de dire : Sois, pour faire surgir des profonds abîmes de l’Océan cesgrottes aux colonnades d’un ordre inconnu, dont les matériaux ne sont pas au pouvoir des hommes, et que tout l’art humain ne saurait imiter.
Entouré de tant de merveilles, ne pouvant jeter les }eu\ d’aucun côté sans me sentir irrésistiblement attiré par cet aimant qui s’attache à tout ce qui est grand et beau, c’est avec un profond regret (pie je regarde toutes ces choses, dont chacune en particulier se trouve revêtue d’un charme qui n’appartient qu’à elle seule.
Cependant il faut que je m’en éloigne, car le temps est venu pour moi d’aller retrouver mes pinceaux, de revenir dans mes pénates.
Je vais donc reprendre le chemin par Glascovv, d’où je me dirigerai vers la France en suivant les côtes de l’Angle¬
terre.
Mais pour échapper à la séduction qui m’attire vers ces pittoresques îles que je vais laisser derrière moi , pour ne pas être tenté de revenir encore vers ce qu’il faut que j’a-
bandonne, c’est sans me retourner que je m’éloignerai de l’Océan qui de ses Ilots tumultueux baigne mille beautés, de cette nature sauvage et sublime, dont à mon éternel regret je n’ai vu qu’une faible part.