‹ Paysages du NordChapitre 14 sur 15 · BRAVE ET INTELLIGENT CITOYEN · texte numérisé non relu

BRAVE ET INTELLIGENT CITOYEN

C’est qu’en effet, au moment même où la liberté politique, l’égalité civile, la libre propriété du sol s’établissaient dans notre France à force de massacres et de ruines, tous ces bienfaits de la civilisation moderne prenaient naturellement et pacifiquement racine en Danemark, semés par un roi libéral dont le plus grand bonheur fut l’affranchissement de son peuple. C’est Christian VII qui a inauguré au Danemark le travail fécond produit par des mains libres, en abolissant, le 20 juin 1788, le vieux servage féodal, les corvées arbitraires, les dîmes oppressives, le stavmbaand en un mot.

Sur une autre place de Copenhague s’élève la statue équestre de Frédéric V, l’un des meilleurs rois qu’ait eu le Danemark. Cette statue coulée en bronze est l’œuvre lort remarquable d’un artiste français.

La place sur laquelle elle a ele érigée comme témoignage de la reconnaissance du peuple danois, s’appelle la place Frédéric; elle est le point de jonction de quatre des rues les plus importantes de la ville.

Quatre châteaux royaux la décorent ; le plus magnifique est celui de Christiansbourg, qui, détruit par un incendie en 1794, a été reconstruit depuis sur un plan aussi grandiose que le premier, et n’a pas coûté moins de trente millions de francs. C’est un des plus beaux palais de l’Europe; il sert de résidence à la famille royale.

Un des autres palais se nomme Charlottenhourg ; il abrite l’académie des arts et renferme une galerie de tableaux.

Rosenbourg , le troisième, possède une précieuse collection d’objets rares et curieux, et son jardin, connu sous le nom de Jardin du Koi, est une des plus agréables promenades de Copenhague.

Enfin, il y a encore Amalienbourg qui fut acheté pour servir de résidence provisoire au roi et à sa famille, après que l’incendie eût dévoré celui de Christiansbourg.

De cet assemblage d’édifices somptueux, de l’animation qui se fait voir dans tous les quartiers avoisinant le port, on pourrait conclure que Copenhague est une ville qui plaît aux veux, et ce ne serait pas là l’exacte vérité ; quelque chose d’un peu sévère est le principal caractère de cette ville qui semble

plutôt laite pour être habitée par la raison, la simplicité, le travail que par le plaisir.

En somme, plus de pierre que de verdure, plus de batteries ([lie de promenades : voilà le panorama de Copenhague.

Quant à la banlieue de Copenhague, on peut l’esquisser d’un seul trait : c’est une prairie entourée de maisonnettes.

En Danemark, tout commerçant à son lukke, c’est-à-dire son clos ; et, comme nous venons de le dire, c’est pour l’ordinaire une maison dans une prairie.

Maintenant que me voici revenu à mon point de départ, je comprends mieux, et je puis vous faire comprendre à mon tour, chers lecteurs, les différences principales qui existent entre le Danemark et les pays véritablement Scandinaves.

Les vastes campagnes, les forêts splendides au milieu desquelles est assise comme une reine la capitale du Danemark, Copenhague, n’ont rien des aspects sauvages qui venaient de frapper ma vue sur les côtes de Finlande et de Suède. Ce n’est plus le bouleau maigre et argenté, ce n’est plus le sombre pin, c’est le hêtre majestueux qui domine dans les bois de Frcdensborg. L’aspect général de la verdure est d’un vert humide, pâle, un vert d’émeraude lavée.

Ici la nature est plus régulière, plus douce en ses saisons. Ce ne sont plus les changements brusques, violents du climat de la Suède. Les demi-teintes abondent en Danemark. Le vert du printemps s’établit et se fonce par degrés, la feuille desséchée de l’automne y prend et y garde longtemps ces ad¬

mirables teintes pourprées et orangées que je n’avais encore vues qu’aux érables américains dans les vastes forêts du Nou¬

veau-Monde.

La Suède, à tout prendre, est déserte en proportion de sa grandeur, tandis que l’archipel Danois est vivant, peuplé. Le résultat de ces différences profondes de la nature sur l’âme humaine est facile à comprendre. Le Suédois, luttant éternellement avec une nature grandiose et sévère, mis en face de lacs mélancoliques, de forêts sauvages, est porté d’amour vers les vastes solitudes. Le Danois, placé dans un plus petit cadre, cerné de toutes parts par une mer aux profondes échancrures, est ou laboureur ou matelot. Des paysages plus aimables, la pratique constante de la mer, le rendent vif, léger, indifférent. Suédois et Danois sont d’excellents soldats, mais quelle différence entre le sobre géant de la Dalécarlie, qui se nourrira au besoin de poisson sec et d’écorce de bouleau, et le Danois petit, vif, agile et comme il s’appelle lui-même, le joyeux pelit soldat ( tappre lands soldat).

Même différence entre les deux capitales. La Venise du Non l est plus grandiose, plus étrange : Copenhague a quelque chose des villes allemandes du moyen âge. Les G /tildes ont quelque chose des joyeuses et loyales corporations du moyen âge. Elles ont leurs moeurs et leur langage, leurs chansons et leurs traditions précieusement conservées. Ces lieds Scandinaves ont quelquefois une originalité charmante.

Voici une chanson de vieux matelot qui remet le pied sur le sol natal. « Amis! bientôt sans doute, avec ma vieille carcasse, j’aborderai au dernier port. Quand le jour viendra, enveloppez-moi dans mon étroit hamac avec un pan du Danebrog (le drapeau national), et quand à la dernière heure le grand bosseman (contre-maître) appellera sur le tillac tout l’équipage, moi aussi je me tiendrai prêta répondre : présent à la revue

des moi I s . Quand mon nom retentira, je terai deux pas en avant. Et alors le Bosseman dira : Toi ici, vieux corbeau! va-t’en, va trouver ton maître qui t’appelle. Et je m’en irai sur l'arrière, dans la cabane du chef des chefs; j’y rencontrerai Tordenskjold, Juel et Rud (les vieux amiraux de l’ancien Danemarck) et celui qui n’a qu’un œil (le roi Christian IV). »

Tels sont les chants que le vieux marin danois, patriote énergique, aime à redire en chœur dans la taverne enfumée, entre deux verres d’eau-de-vie de grain.

Copenhague, comme les vieilles villes de Flandre, de Belgique et de Hollande, a encore ses veilleurs, ou plutôt ses chanteurs de nuit, qui, la lanterne à la main, le bâton dans la ceinture de cuir, s’en vont gaîment par les rues désertes, chantant sur un air de complainte les strophes aimées des anciens, les lieds populaires du Nord :

« Quand la nuit couvre la terre et que le jour tombe, c’est l’heure de nous rappeler le sombre tombeau. Éclaire, doux Jésus, chacun de nos pas. »

Charmante philosophie chrétienne qui emprunte une note à la mort sans assombrir la vie.

Ce que j’ai dit des habitudes cultivées, paisibles, douces et presque élégantes des agriculteurs danois, on en trouverait facilement la confirmation dans la poésie danoise. Ecoutez

Blicher déroulant en vers aimables et sans affectation bucoli-

que la vie du paysan danois, moitié cultivateur, moitié marin.

« La tempête agitait les Ilots du Cattegat; une petite barque était en mer; elle avait lutté toute la nuit sans espoir. Elle était conduite par un bon matelot, de ceux qui necon-

naissent pas la peur. Sous les premières étreintes de la mort éclate son intrépidité danoise.

« Il lutte, il lutte, et sa barque est emportée au hasard, ballottée par les vents et par les flots. Le jour vient, et il est devant un écueil, sa petite barque va s’y briser.

« 11 n’a avec lui qu’un entant. 11 le saisit d’un bras puissant. Allons, s’écrie-t-il, le lit mortel est prêt, à quoi bon pleurer?

« Les vagues courent à grand bruit, la barque se précipite en craquant sur les Ilots; d’une main il tient l’enfant, de l’autre il s’attache au bordage.

« Il aperçoit la terre, mais las! entre elle et lui, l’abîme. Il ne touchera plus cette terre sacrée... à moins d’un miracle du ciel.

« Mais voilà qu’arrive un paysan sur le rivage escarpé; c’est Sœren Kanne. Vois celte barque, crie-t-il à son père, cette petite barque qui va périr!

« Il court à ses deux chevaux attachés sur la dune, et revient au galop vers l’écueil.

« Le vieux père se tord les bras, veut l’arrêter : — Mon lils, crie-t-il, lu vas noyer tes chevaux et toi-même, et la barque est perdue !

« Mais Sœren Kanne est déjà monté sur le cheval de gauche ; il jette un regard vers son père : — S’il m’arrive malheur, mon père, ayez bien soin de ma Catherine!

« Puis il éperonne son cheval du talon de son sabot et le lance dans la mer, pendant qu’il entraîne l’autre en le frappant du pieu qui les retenait tous deux sur la dune. Voilà les deux chevaux à la nage.

* *jC vo‘là, lui, enfoncé dans l’abîme, au milieu des flots ecumants. Qui aurait pu jamais croire qu’il atteindrait la barque ?

« Il galope, il galope sur les Ilots; voyez-vous les oreilles des chevaux ; voyez-vous leurs crinières; il touche la barque.

« Ami, monte ici promptement, et tiens ferme ton garçon par sa jaquette. — C’est tait, les voilà tous à l’ouvrage; c’est pourtant un bien autre ouvrage que de labourer son champ!

« Les vagues mugissent, les recouvrent, mais ils tiennent bon sur les chevaux, serrés l’un à l’autre. Voyez! ils ont touché terre, les voilà qui s’élancent tous trois sur le rivage, sauvés !

(< A genoux tous les trois, ils font leur prière. — Maintenant, dit Sœren Ivanne, venez avec moi vous mettre à l’abri... Tenez, regardez là-bas, la barque est en morceaux.

« Et l’enfant pliait comme un roseau sous le vent, et le matelot frappait ses bras contre ses aisselles pour s’échauffer. — Qu’est-ce que nous pourrions bien faire pour vous remercier? dit-il au paysan. — Me suivre et vous réchauffer, répond Sœren K amie.

« Et il soigna bien le matelot et l’enfant ; ils eurent soupe et viande chaudes, et ce fut là tout le paiement qu’il réclama, le pauvre, le brave paysan Sœren Kanne.

« Ainsi devez-vous, hommes danois, vous aimer les uns les autres et vous offrir de bon cœur, dans le danger de mort, pour vous sauver mutuellement.

« Ainsi devez-vous vous entr’aider, que vous labouriez la terre ou les tlofs. Fionie, .futland, Seeland, c’est toute une

seule famille. Que Dieu, le père commun, nous conserve fidèles et inséparablement unis ! »

IN’est-ce pas que c’est là une brave poésie, simple et forte, animée d’un souffle d’honnêteté et de patriotisme sincère? N’est-ce pas que cela donne bonne idée de ces braves Danois, rudes matelots, rudes laboureurs, bons chrétiens !

Voulez-vous, de cette poésie des champs et de la mer, passer à la poésie plus calme et plus douce des intérieurs de famille; assistez à la mort de la grand’mère, cette page mélancolique et charmante d’Andersen :

« Elle est bien vieille, grand’mère, elle a des rides et des cheveux blancs, mais ses yeux sont brillants et doux, mais elle raconte de si belles histoires et elle a une robe de soie à grandes fleurs qui froufroue en frôlant contre les murs.

« Elle sait beaucoup, grand’mère, car elle a vécu bien longtemps, et beaucoup avant père et mère, cela est sûr. Grandmère a un livre de cantiques avec un fermoir d’argent, et elle lit très souvent dans ce livre. Au milieu du volume est une rose desséchée, aplatie, et qui n’est pas si belle que les roses qui soûl dans le verre, cl cependant grand’mère lui sourit avec bonheur et les larmes lui viennent aux veux.

« Pourquoi donc grand’mère regarde-t clle ainsi la fleur sechée dans le livre de cantiques? — Veux-tu le savoir? Ecoute : Chaque fois qu’une larme de grand’mère tombe sur

cette rose, sa tige se relève, ses couleurs reprennent leur éclat, la chambre se remplit de son parfum, et alors les murs disparaissent comme nuages au vent, et tout autour de grand’mère s’étend la verte et magnifique forêt où le soleil perce au travers du feuillage. Et alors grand’mère est toute jeune, elle

est une charmante lillette aux cheveux blonds, aux joues fraîches, belle et brillante; nulle lleur n’est plus vive. A son côté est assis un jeune homme, grand et bien fait, qui lui présente une rose, el elle sourit... Grand’mère ne sourit plus ainsi... Si fail, voilà quelle sourit encore tout de même.

« H est parti. Mille rêves et pensées ont pris sa place; il est parti, le beau jeune homme; la rose est étendue dans le livre de cantiques; grand’mère retombe dans son fauteuil; elle regarde la rose flétrie; grand’mère est morte!...

« On la plaça dans le cercueil noir, entourée de linges blancs ; elle était si belle ! Ses yeux étaient fermés, mais toutes ses rides avaient disparu; elle était étendue avec un sourire sur les lèvres, avec une chevelure argentée et vénérable. On n’avait pas peur de venir voir la morte: c’était encore grand’mère, si bonne et si aimée. Le livre de cantiques fut mis dans le cotîre, sous la tète; elle l’avait désiré ainsi, et la rose était dans le livre, et après cela on ensevelit grand’mère.

« Au-dessus de la fosse, tout près du mur de l’église, on planta un rosier, dont les roses s’inclinaient au vent et disaient : «11 est doux de se baigner dans la rosée et dans les rayons de la lune. Si nous sommes les plus belles, viendra une main chérie qui nous cueillera pour la plus jolie jeune iille. »

« Et le rossignol entendit ce que disaient les roses, et il chanta en l’honneur de la rose que la jeune lille avait gardée si fidèlement, de la rose que la jeune fille avait placée dans son livre de cantiques... Il est si doux de vivre dans le souvenir.

« Et pendant que le rossignol chantait, l’orgue de l’église

entonna les beaux psaumes qui étaient dans le li\re place sous la tète de la morte, et la lune brillait de tout son éclat. »

C’est là, on le voit, une poésie toute particulière, mais simple et naturelle, qui échappe à la fois aux exagérations fantastiques du mysticisme et aux affectations de la sensiblerie.

La langue danoise est issue du bas allemand et de la langue primitive des normands venus en Danemark en l’an 1000, à la suite du christianisme.

Les skaldes, ces poètes nomades qui s’étaient donné pour mission de chanter les dieux et les gloires de la patrie, comme l’ont fait en Grèce les rapsodes, les skaldes, à partir de celte époque, s’occupèrent de former la langue danoise, de même qu’ils firent pour la Suède et la Norvège. Jusque-là leur versification non limée se produisait en pur dialecte germain ; désormais ce fut en langue danoise qu'ils composèrent leurs poésies historiques.

Les plus anciennes qui soient venues jusqu’à nous sont les Skildinges.

D’autres, plus récentes, sont les chants guerriers et les romances de Wédel et Syp ; quelques autres encore datent du moyen âge.

La langue danoise, qui est aussi douce et aussi harmonieuse que juste d’expression, se prête merveilleusement à la poesie, elle est parfois moins heureuse dans la prose, et ce ne fut que vers le xvie et le xvne siècle qu’elle prit son rang parmi les langues littéraires de l’Europe.

La première grammaire danoisedatede 1068; ce fut à Erichet Pontoppidan que le Danemark en fut redevable.

Ce pays a produit plusieurs historiens célèbres parmi les-

quels les plus anciens sont : Sueno, Aagesen et Lang, qui amenèrent l’histoire des rois danois de l’an 300 à l’an 1180.

Un des écrivains qui contribuèrent le plus à faire progresser la littérature danoise, fut, en des temps plus rapprochés, Stolbcrg,dontles travaux variés à l’infini et comprenant des œuvres théâtrales, servirent de modèle à ses successeurs ; néanmoins, bien que Stolberg soit regardé comme le père de la littérature moderne en Danemark, on sent, en le lisant, que sous sa plume la langue danoise est encore un instrument incorrect et rétif.

Depuis, et dans des temps plus ou moins rapprochés, l’astronome Tycho-Brahé; Olaf Worm , le minéralogiste; les savants archéologues Viborg, N. T. P. Grundtvig, Sandtvig, Thorlacius,' Thorkelin, Nyérup et Ralsbec, ont fait faire de grands pas, en Danemark, aux sciences dont ils étaient les dignes représentants. L’économie politique, la science militaire, l’éloquence de la chaire y ont eu les leurs à un degré fort éminent.

Paul de Lowenboern et, de nos jours, Rosenwinge ont doté ce pays de magnitiques cartes marines.

On peut voir par cet aperçu que les Danois sont aussi riches de leurs connaissances acquises que les Suédois leurs voisins.

Parmi les sculpteurs ils enregistrent avec un légitime orgueil Thowarldsen, digne d’être cité après Canova, et parmi leurs peintres d’histoire, Stoier et Eckardtsberg qui leur ont laissé d’excellents tableaux; Lahdect Dabi, deux Norvégiens de naissance, sont aussi comptés comme deux habiles peintres de genre. Malheureusement l’art musical, bien que cultivé

chez les Danois, esl resté stationnaire et n’a pas produit de bien remarquables résultats.

Dans l’art poétique et littéraire il n’en est pas ainsi, et l’on peut nommer comme des écrivains d’un mérite supérieur, bien qu’à des degrés inégaux et pour des genres dilîérents :

Ch. B. Tullies, J. Wielandt, Sch. Sneudorf, Baden, T. Rotlie, qui tous honorent la littérature danoise.

Puis, P. F. Sulien, historien célèbre, et Knud, Lyne, Rah-

beck, excellents prosateurs.

Nous donnons encore une place ici à Bastolm, Birckner. Rasmus, Nyerup, Baggesen, Auders, Gamborg et Frédéric Munter, dont les ouvrages resteront comme des modèles de grâce, de distinction, d’élégance, dans lesquels le style toujours pur et correct marche de pair avec l’idée.

Enfin, nous consacrerons encore quelques lignes d’adieu à Ingemann, romancier distingué: à Joli. Herm Wessell, auteur comique dont on cite la charmante comédie intitulée : l'Amour sans bas, et aussi à Ch. Lovinus, à Sunder, à Pram, à Brun, à Rein, àStorm, à J. C. Rode, à À. Heibert, à En. de Falsen, à Frimann, l’un des poètes populaires les mieux aimés des Danois, le Béranger du Danemark; sans oublier l’auteur de poésies fort estimées, madame Frédérika Brun, qui fuj Faillie de madame de Staël.

Pour nous conformer aux lois de la justice qui ordonnent de rendre à César ce qui appartient à César, nous 11e terminerons pas cet aperçu de l’état actuel des sciences et des arts en Danemark, sans dire quels furent, entre les rois de ce pays, ceux qui favorisèrent leurs progrès.

Ce fut vers la fin du onzième siècle que le besoin d’une in-

slruction plus étendue que celle qu’elle avait reçue jusque-là se tit sentir parmi la noblesse danoise, alors que par suite d’un remaniement de la constitution, quatre états distincts furent formés dans la nation, dont l’un plaçait cette même noblesse dans une situation supérieure à celle de la bourgeoisie et d’une partie du clergé.

Jalouse de se montrer digne de cette supériorité qu’on lui attribuait, elle voulut acquérir les connaissances qui lui manquaient, et ce fut pour atteindre ce but que la plupart des jeunes nobles Danois furent envoyés dans les différentes universités de l’Europe, notamment à Paris.

Les guerres qui précédèrent, accompagnèrent ou suivirent le passage de la couronne de Danemark des mains de la famille d’Estritson dans celle des princes d’Oldinbourg, retardèrent, parmi les Danois, le progrès des sciences et des lettres, mais dans la fin du xrv* siècle elles reprirent un nouvel essor, encouragées qu’elles furent par la protection du roi

Jean I.

Sous le règne de Christian III, dans la première partie du xve siècle, elles furent plus honorées que jamais, et c’est l’une des gloires de ce prince, dont les historiens font ainsi le portrait : « Sincèrement religieux, juste, tempérant, charitable, plein d’affabilité, son bonheur était tout entier dans l’accomplissement de ses devoirs, et pour se reposer des soins qu’ils lui imposaient, il cultivait les sciences, donnant ainsi l’exemple de l’étude et le goût de l’instruction atout ce qui

l’entourait. - « Son plus grand rite, qu’il admettait à

plaisir était la société d’hommes de mésa table, et dans la conversation desquels

il s’instruisait de tout ce qui pouvait rendre meilleur et plus heureux le peuple qu’il avait à gouverner.

« Ennemi de toute violence et de toute injustice, rempli d’une bonté qui s’étendait de préférence sur les petits, Christian avait l’habitude de se promener chaque jour une heure dans un lieu public, où le moindre de ses sujets pouvait l’aborder et lui demander sa protection contre l’arbitraire, s’il avait à s’en plaindre. *

Ce fut sous le règne de son fils, Frédérik 11, qui lui succéda, que vécut Henry de Ranzau, également célèbre comme poète, historien ou guerrier. Riche d’une fortune immense, il fut le Mécène de cette époque, oii déjà florissaient tant d’hommes remarquables.

Parmi ceux-là il en aida qui n’étaient pas favorisés du sort, en les engageant à persévérer ; il dota le Danemark de livres importants qu’il fit publier à ses frais, et, par la construction de superbes édifices, comme par la fondation de différents musées, il seconda puissamment les bons vouloirs de Frédérik II, qui contribua, dans la même mesure que ses devanciers, à faire progresser le commerce, l’industrie, les sciences et les arts.

A Frédérik II succéda Christian IV, qui fut appelé au trône en 1588. Pourvu de précieuses qualités, ce jeune prince possédait une rare instruction; l’étude des langues lui fut à tel point familière qu’il parlait également bien le latin, le français, l’allemand, l’italien et l’espagnol.

Versé dans les sciences et cultivant les arts, il fit tout ce qui dépendait de lui, malgré les guerres désastreuses qu’il eut à soutenir, pour leur donner un libre et nouvel élan dans ses

Etats. Ce fut lui qui dota l’université de Copenhague d’une imprimerie pourvue de types arabes, syriens, etc., qui y créa une chaire de botanique, une autre de chirurgie et une troisième d’anatomie; bon nombre d’autres institutions utiles et de fondations scientifiques marquèrent son règne, sous lequel, animés par l’exemple de leur roi, beaucoup de nobles Danois se livrèrent à la culture des sciences.

Les temps qui suivirent furent tellement remplis par la guerre, 'que tout ce qui n’était pas stratégie ou science nautique fut mis en seconde ligne. Aussi laisserons-nous de côté les quatre règnes qui précédèrent celui de Frédérik Y, pour en arriver à ce prince, qui, lorsqu’il eut rendu la paix à ses États, s’occupa sans relâche et avec un zèle paternel de tout ce qui pouvait augmenter le bien-être de son peuple, dont il assura la prospérité en matière de commerce et la suprématie en matière d’instruction ; et comme la science géographique demandait de nouvelles recherches, il envoya, dans l’intérêt decette science, une société de savants en Egypte et en Arabie.

Son fils, Christian VII, parvenu au trône en 1766, y apporta le même désir du bien et la même soif de lumières, et, désireux de comparer en eux les progrès de la science dans les divers États de l’Europe, afin de faire profiter son peuple des connaissances qu’il pourrait acquérir, ce prince quitta le Danemark en 1767, et voyagea pendant deux ans en France, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, visitant les académies, les sociétés savantes, les artistes les plus distingués.

Au bout de ce temps, riche de ce qu’il avait appris, Christian YII revint en Danemark, laissant partout derrière lui la réputation d’un prince instruit et sage.

Sous le règne de Frédérik VI, fils de Christian VJ I, les Danois durent plus songer à la guerre qu’aux arts, et s’occupèrent plus de défendre leur territoire contre les attaques successives des Anglais, que de sciences et de belles-lettres; mais enfin, la paix s’étant rétablie vers l’année 1811, Frédérik VI se dévoua avec un zèle infatigable à ramener la prospérité dans son royaume. Par lui, le commerce, la marine et l’armée se sont vus réorganisés, et l’instruction surtout lui doit le

nouvel éclat dont elle brille; en sorte, que tel qu’il est aujourd’hui, le Danemark peut défier la comparaison avec les États les plus florissants de l’Europe.

Si nous nous sommes autant étendu sur cette espèce de revue rétrospective, on doit nous le pardonner pour deux motifs : d abord, parce que les bons rois sont trop clair-semés

dans 1 histoire pour qu’on ne se trouve pas heureux d’avoir à réveiller le souvenir du bien qu’ils ont fait, et puis, parce qu’il nous est doux d’avoir à constater la haute position d’un peuple qui fut toujours l’allié fidèle, affectueux et sincère du peuple français. Mais voici que Elle Seeland, bien digne à tous égards de nous occuper, nous a fait oublier l’île Fionie,

qui certes ne mérite pas cet oubli.

La partie septentrionale de Fionie est une plaine immense traversée par la route et qui pourrait faire mal augurer du pays, si I on cédait a 1 impression qu’elle fait naître; mais en se dirigeant vers le Sud tout change d’aspect, séduit et re¬

tient : ce ne sont plus que châteaux magnifiques dominant de riants villages, se mirant dans les eaux transparentes des

lacs, et perdus dans des océans de verdure.

Fionie, (pii ne compte que soixante-douze kilomètres de

longueur sur quarante-huit de largeur, renferme maintenant cent soixante-dix mille habitants, ce qui veut dire que sa population s est presque doublée, puisque dans le commencement du siècle qui s’écoule, les statistiques ne la faisaient monter qu’à cent mille individus. Le pays est riche en chevaux et en bétail ; les abeilles y sont élevées avec un soin particulier ; le gibier de toute espèce et le poisson y abondent ; la terre y est bien cultivée et productive, en sorte que la \ ie y est facile et douce pour le travailleur, dont la boisson se compose d’hydromel fait avec le miel que donnent à profusion d’innombrables essaims d’abeilles.

Odensèe est la capitale de Fionie, c’est là que, dans le quatrième siècle de l’ère chrétienne, Odin avait établi sa demeure, et c’est là que, vers l’année 1<>8(>, Canut, roi de Danemark, dit le Saint, et canonisé comme premier martyr danois, fut assassiné.

Ses dépouilles mortelles reposent avec celles de plusieurs autres rois de Danemark, sous les voûtes de la vieille cathédrale d’Odensée.

Quelques parties agrestes du nord de File Fionie nous ont tenu en admiration devant leur végétation mystérieuse et puissante et devant leur aspect grandiose; dans quelques autres, la vue de terrains grisâtres et crayeux coupés d’un vert sombre, nous ont reporté à ce que nous avions éprouvé en passant devant File de Moen.

Cette île, en effet, vue de loin en mer, offre un coup d’œil saisissant par son étrangeté; placée à l’extrémité septentrionale du Seeland , scs montagnes crayeuses élèvent vers le ciel leurs masses gigantesques entremêlées d arbres cen-

lenaires qui onl éternellement à lutter contre les vents et les orages.

La vue de cette île est une de celles auxquelles on s’arrache avec peine et qui vous laissent longtemps rêver après qu’on s’en est éloigné.

Mais le temps est venu de partir, et maintenant avant de nous diriger vers le Slesvig, pour y voir Kiel, Lubeck, Alloua et Hambourg, un dernier coup d’œil à cette honnête et paisible terre danoise.

Vu de haut, le Danemark est une presqu’île et un archipel : il confine à la fois, par une langue de terre à l’Allemagne, par un étroit bras de mer aux régions Scandinaves. 11 doit donc participer de ces deux pays et des races qui les habitent . Entre le Jutland et son appendice danois, le Slesvig, pas de barrière naturelle, si ce n’est l’Eider, ce petit fleuve qui servait, de ce côté, de limite à l’immense empire romain :

Et dora Romani terminus imperii ,

comme il est encore écrit sur la porte de la première ville danoise qui touche à l’Eider.

LE SLIiSWIG

Le Slesæig, Kiel, Lubeck, Alloua; leur commerce, leurs industries. — l’n fragment de leur passé. — Beaucoup trop près. — Hambourg, sa fondation au siècle, — Ses édilices. Binnen , Alster. — Quarante-cinq kilos de café par individu.

Les qualités distinctives des Hambourgeois. — Injustice et repentir. — Adieu, Sleswig, adieu, Hambourg. — Départ pour Edimbourg.

C’est à Kiel , c’est vers la partie du Sleswig la plus éloignée de la presqu’île Jutlandaise que nous nous dirigeons; déjà nous avons traversé les eaux du golfe Killerwicli, au fond duquel est siluée celte ville qui fut jadis la capitale de la partie gothique du duché de lïolstein, et qui, en 1773, a été donnée au Danemark en échange d’Oldenbourg et de Delmenhorst. Nous voici arrivé; la ville nous apparaît avec son port oit règne un mouvement qui plaît aux yeux. L’intérieur

en est bien bâti, et quoique sa population s’élève au plus au chiffre de 12,000 habitants, elle n’en possède pas moins, avec plusieurs établissements utiles, bon nombre de fondations charitables. L’université Christ iana A/bertina, qui doit son nom à son fondateur, le duc Christian Albert, compte trois cents étudiants. Sa bibliothèque renferme cent mille volumes, elle possède de plus un observatoire, un cabinet d’histoire naturelle, une école forestière, un institut de sourds et muets; enfin lviel n’a rien à envier aux villes de première classe, puisqu’elle peut suffire à tous ses besoins par ses institutions de bienfaisance et d’instruction.

Entourée de sites ravissants, la nature semble avoir pris plaisir à lui accorder ses faveurs, et sur une colline des environs, ses habitants ont fait construire un joli château royal qui domine toute la contrée. Placée sur une langue de terre qui protège son port, lviel y voit entrer chaque année cinq ou six cents navires. Des raffineries de sucre, une manufacture de tabac sont les principaux éléments de son commerce.

Pendant les trois jours qui suivent la fête des Rois la ville se remplit d’une multitude d’étrangers qui viennent prêter ou emprunter de l’argent. Cette foire s’appelle le change de Kiel.

Pour compléter tes avantages dont elle jouit, plusieurs lignes de chemins de fer se sont établies, qui réunissent Cluckstadt, Rendsbourg et kiel à Altona et à Hambourg.

Lubecli, en latin Lubecum , fut fondée en 1144 par Adolphe, comte de Holstein-Schaumbourg, à la place jadis occupée par la ville de Rucu.

La prospérité qui

s’attacha à cette ville fut telle, qu’à peine

sortie de terre, elle excita la convoitise de Henry le Lion, duc de Saxe, qui ordonna à ses sujets de ne faire aucun commerce avec elle : malheureusement, dix ans ne s’étaient pas écoulés qu’elle devint la proie des flammes, et le comte Adolphe en ayant vendu le terrain au duc de Saxe, celui-ci la lit rebâtir en lui prodiguant tous les embellissements qui étaient en son pouvoir. Ce fut lui qui, voulant transporter à Lubeck le siège de l’évêché, y lit construire la cathédrale qui fut inaugurée en 1 164.

Mais il était dans la destinée de cette ville de se voir convoitée par tous ceux qui pouvaient espérer de s’en rendre maîtres, aussi fut-elle pendant près d’un demi-siècle prise et reprise tour à tour, par l’empereur auquel elle dut faire sa soumission ; par Henry le Lion qui la reprit à l’empereur; par le comte Adolphe qui en chassa Henry le Lion, lequel en fut chassé en 1202 par le duc de Waldemar de Schleswig, depuis roi de Danemark, jusqu’à ce qu’enfm, lasse de ces changements successifs si contraires à ses intérêts, Lubeck se déclara ville indépendante. Dès lors, sa prospérité s’accroît de jour en jour. Elle prend le premier rang dans la ligue anséatique formée contre la piraterie exercée dans la Baltique, dont scs flottes deviennent les dominatrices. Ses habitants réunis en conseil décident des intérêts des peuples du Nord et du sort de ses souverains; enfin, et ce fut l’une de ses gloires, l’enceinte des murs de Lubeck put offrir un asile à Gustave Yasa; voilà son côté historique et brillant; voilà ce

qu’elle fut jadis : voyons ce qu’elle est maintenant.

Déchue de sa primitive splendeur, Lubeck n’excite plus la convoitise des princes de la terre; elle peut être heureuse et

libre impunément. Située presqu’à Injonction de la mer du Nord et de la Baltique, elle est devenue ce à quoi sa position géographique la destinait, l’entrepôt commercial de la Suède, de la Russie et de l’Allemagne, et, pour augmenter ses richesses, ses affaires de banque la maintiennent en de continuelles relations avec Saint-Pétersbourg, Rostock, Copenhague et Hambourg.

Aussi peut-on dire, en mettant à part les terribles résultats de l’assaut qui lui fut livré en 1800, que la ville des temps

modernes n’a rien à envier à la cité d’autrefois.

Le vin, le blé, les chanvres et les cuirs qu’elle exporte sont considérables; ses établissements industriels se composent de tanneries, fenderies de fanon de baleine, raffineries de sucre, fabriques de chapeaux, de galons d’or et d’argent, d’indiennes, d’étoffes de laine, d’amidon, et de beaucoup d’autres encore, et entretiennent une multitude d’ouvriers, dont beaucoup se trouvent occupés dans les chantiers de construction navale.

Ses remparts changés en promenades, ses rués bordées de

maisons massives et d’un style antique et sévère, mais égayées par des plantations de tilleuls qui y répandent leurs parfums avec la fraîcheur de leur ombre, toutes ces choses si incohérentes et si étonnées peut-être de se trouver réunies, donnent à la ville de Lubeck un aspect à la fois sévère et gracieux qui évoque naturellement les souvenirs du passé.

Les environs de Lubeck sont fertiles, riants et productifs. Travemunde est une dépendance de Lubeck; elle lire son nom de la Trave dans la Baltique, et toute sa richesse consiste dans son port et ses bains de mer. C’est au moyen de la Trave, qui se joint à la Steckenitz au-dessus de la ville et qui commu-

nique avec la Delwenau, que les bateaux de Lubeck peuvent entrer dans l’Elbe et se trouver en rapports journaliers avec Hambourg. La cathédrale de Lubeck renferme de curieuses antiquités : dans l’église de Notre-Dame, les voyageurs admirent les horloges astronomiques; le maître-autel, œuvre de Quel lino, et une danse des morts.

Le patriotisme des habitants de Lubeck a doté cette ville d’une école de dessin pour les ouvriers, d’une école de commerce, d’une société d’encouragement destinée à faire progresser l’industrie, d’un collège fort bien organisé. Somme toute, et quoique déchue de son passé, Lubeck est une ville très florissante, oii le chiffre des habitants 11e s’élève pas à moins de 22,000, et l’on cite une certaine année du siècle que nous traversons, comme ayant vu plus de mille navires entrer dans son port.

De Kiel à Lubeck la distance est de soixante kilomètres, on en compte autant pour aller de Lubeck à Altona, mais pour se rendre de cette dernière ville à Hambourg on 11’a pas à franchir plus d’un kilomètre, l’une n’étant séparée de l’autre que par le faubourg de Hambourg (Hambourg berg) et par un ruisseau auquel on a donné le nom de Fossé <le ta ville. De cette proximité les Hambourgeois se sont souvent montrés gênés; aussi, malgré les transactions si nombreuses qui rendent les intérêts de ces deux villes les mêmes en beaucoup de circonstances, leurs habitants sont parfois d’assez mauvaise intelligence. On en trouve une preuve dans un mauvais jeu de mots tiré du plat-allemand qui est le langage des gens du peuple de Hambourg: ail yn nahe, disent-ils, en parlant d’Altona, ce qui signifie : beaucoup trop près.

Coulrairement à Lubeck de haute origine et qui d’abord mena grand bruit, les commencements d’Altona furent plus que modestes, car dans le xve siècle elle n’était qu’un humble village habité par des pêcheurs. Érigée en ville, sous Frédérik III, elle compte à présent de vingt-deux à vingt-trois mille habitants, et elle est devenue, après Copenhague, la première ville du royaume de Danemark.

Privée d’un bon port, n’ayant pas de canaux qui puissent transporter ses marchandises, Alloua n’en a pas moins un commerce très florissant, et cela ne vient pas seulement de ce qu’elle possède une marine oii l’on peut compter plus de soixante-dix gros bâtiments, mais c’est encore, ou pour mieux dire c’est surtout parce que ses négociants affrètent, de compte à demi avec ceux de Hambourg, des navires que les Ham¬

bourgeois expédient vers les rives les plus éloignées.

Une grande partie des habitants d’Altona est occupée soit dans les fabriques de savon ou dans les raffineries de sucre, soit à la pêche de la baleine et du hareng; Altona, comme Lubeck, eut des jours néfastes: en 1713, le général suédois Stienbock la livra aux flammes qui n’épargnèrent que trois églises et une trentaine de maisons, mais de même que Lubeck, et semblable au Phénix, elle sortit de ses cendres plus belle que jamais.

Depuis, son activité commerciale s’est graduellement accrue jusqu’à ce qu’enlin elle en soit arrivée au plus haut point qu’elle prit espérer atteindre.

Dans aucun autre lieu de la terre on ne saurait trouver une tolérance plus parfaite que dans cette ville où près de trois mille juifs, Allemands et Portugais ont acquis droit de domi-

eile, et qui renferme une foule de gens de toutes nations, de toutes religions, de toutes sectes, sans que jamais la paix publique ait à en souffrir.

L’hospice des orphelins et l’hotel-de-ville sont les plus beaux éditices d’Altona. Une rue dont elle est justement hère, et qui se nomme Palmaille , est fort belle, fort large et plantée d’arbres magnifiques dans toute son étendue; des deux côtés, audelà des arbres, s’élèvent d’élégantes habitations. Cette rue sert de promenade, c’est la plus fréquentée d’Altona.

Mais en voici assez sur Altona, nous lui disons adieu : le Hambourg bery est parcouru, le fossé de la ville franchi; nous sommes à Hambourg.

La ville de Hambourg fut fondée au i\e siècle, auprès d’une forteresse construite par Charlemagne. Située sur la rive septentrionale de l’Elbe et sur l’Alster, sa position est aussi heureuse qu’elle est pittoresque.

Vers les premières années du siècle qui s’écoule, elle comptait quatre-vingt mille âmes, maintenant elle renferme cent trente-cinq mille habitants qui se trouvent répartis en deux quartiers distincts appelés Vieille-Ville et Nouvelle-Ville.

La vieille ville, dont les constructions datent du temps de Charlemagne, est bâtie en briques et en bois, et, bien que ses rues étroites soient fort négligées, on y peut trouver plus d’une maison très originale, (pii ferait le charme d’un tableau de genre et l’admiration d’un antiquaire : c’est, du reste, au milieu de cette partie de la ville que s’élèvent la plupart des édifices de cette cité qui en possède si peu, eu égard a ses richesses.

Au nombre de ses plus remarquables églises il faut mettre

Saint-Michel, construite sur d’immenses souterrains et dont la tour d’une élévation prodigieuse semble 11e monter si haut que pour porter plus près des cieux l’encens et les prières des lidèlcs.

L’église Saint-Nicolas aussi mérite une mention particulière, en ce qu’elle offre aux yeux du voyageur un orgue gigantesque dont le pareil n’existe nulle part. Je serais, du reste, fort ingrat si j’oubliais le plaisir que j’ai ressenti à l'entendre, car rien jusqu’alors 11’ètait venu me donner l’idée d’une telle ampleur de sons et d’une si grande variété de jeux dans un seul instrument; tantôt plaintifs et tendres comme doivent l’être les prières des anges aux pieds du Seigneur, et tantôt éclatants, sonores, mugissants, qui remplissent les plus fuyants recoins de l’immense édifice d’un flot d’harmonie, qui s’écoule et se répand, comme s’écoule et se répand la lave en sortant du cratère qui la contenait.

Quant à la ville nouvelle, demeure d’un monde choisi, elle est bâtie avec goût, avec élégance, et ses rues sont remplies, à certaines heures, d’une foule de riches équipages qui la sillonnent en tous sens, tandis que, se dirigeant vers la Course, une multitude de gens se précipite pour connaître les cours et pour traiter les affaires les plus avantageuses du jour.

Dans les rues, sur les places, sur les promenades de Hambourg, les représentants de toutes les nations de l’Europe se rencontrent, se heurtent, se coudoient, et c’est un coup d’œil aussi varié qu’original, car chaque étranger y conserve son costume, y parle son idiome, y garde ses habitudes et sa manière d’être.

La plus belle promenade de la nouvelle ville est sanscon-

I redit Jiinnen-Alster;Q[[Q se compose d’une plantation d’arbres hauts et touffus, au centre de laquelle se trouve un vaste bassin

semblable à un lac, alimenté par les eaux de l’Alster, d’où lui vient son nom. La multitude de bateaux qui couvrent ce bassin en fait la chose la plus charmante et la plus animée; aussi les beaux ombrages du Binnen-Alster ont-ils le privilège d’abriter chaque jour la foule élégante qui se presse dans les allées de cette promenade.

L’Alster, qui amène ses eaux du llolstein, se divise en s’élargissant au-dessus de la ville; une partie en reste hors des remparts, l’autre, dont nous venons de parler, se répand dans plusieurs canaux qui parcourent la ville en sortant de Binnen-Alster.

Mais la promenade par excellence, celle qui est la plus courue par les étrangers, et qui attire aussi bon nombre d’habitants de la ville, celle qu’anime une gaité sans frein et qui séduit par les amusements toujours variés, s’ils ne sont pas toujours du meilleur goût, c’est la promenade du faubourg; faubourg surmonté de coteaux ravissants sur lesquels s’épanouissent, comme des fleurs au soleil, de délicieuses maisons de plaisance, dont la proximité n’entre certes pour rien dans les jouissances que trouvent dans ces lieux tant de gens qui n’ont rien de commun avec elles.

Les Hambourgeois sont essentiellement et avant tout commerçants.

Ils reçoivent de toutes les nations de l’Europe les plus minimes comme les plus magnifiques produits de l’industrie, dont ils fournissent ensuite tout le Nord.

Les cotons du Levant, les étoffes de Lyon, les fruits de la

Provence, les vins de France, la bijouterie de Paris, toul \ abonde, et, en échange, Hambourg nous retourne du cuivre, du plomb, de la tôle de Saxe, des laines du Mecklembourg avec des bois de construction.

Hambourg est le plus formidable entrepôt de sucre et de café cpii soit au monde, et ses habitants en consomment à eux seuls cinq millions de kilos, ce qui donne quatre-vingt-dix livi •es par individu.

Les environs de Hambourg sont remarquablement beaux. Les sites les plus variés, les accidents de terrain les plus inattendus, une végétation luxuriante dont la fraîcheur est entretenue par le cours de l’Elbe, de l’Alster et de la Cille qui les arrosent, leur donnent Pair d’un vaste et magnifique jardin agréable à la vue.

.Malheureusement les événements qui, en 1813, précédèrent la chute de l’empire, changèrent l’aspect primitif de Hambourg en celui d’une place forte, en sorte que si elle y a gagne en prépondérance, elle y a perdu une bonne partie des avantages dont l’avait dotée la nature.

Beaucoup de loyauté, de droiture, d’équité entre dans le caractère du Hambourgeois, mais comme il y entre aussi une nuance d’indifférence pour tout ce qui ne touche pas aux intérêts commerciaux, l’instruction y est moins répandue qu’ailleurs, et le goût de l’étude n’y est existant (pie dans un assez petit nombre d’individus.

Somme toute, c’est une belle ville que Hambourg, mais il est singulier, comme je l’ai dit plus haut, que les édifices y soient si clair-semés. Une population si nombreuse, si intelligente, si favorisée du sort, devrait donner davantage aux

plaisirs de l'intelligence, aux jouissances que procurent les sciences et les arts.

Hambourg a cependant produit des hommes d’un très grand mérite, mais ont-ils été estimés par leurs concitoyens ce qu’ils valaient? Là est la question.

Ce fut à Hambourg que naquirent les maréchaux de Lowendal, Luc Hosténius et Pierre Lambécius.

Les bateaux à vapeur qui font le service d’Amsterdam à Hambourg se combinent avec ceux qui conduisent de Travemunde à Cronstadt, et complètent ainsi la chaîne qui joint à travers les mers Paris et Saint-Pétersbourg; il en résulte que plus que jamais Hambourg est devenue l’hôtellerie du genre humain, son territoire servant de passage pour aller et pour revenir danscesdeux villes, dont l’une semblait être autrefois l’antipode de l’autre, et qui maintenant, à dix jours de distance, peuvent se donner la main.

Au reste ce mouvement continuel est bien nécessaire pour ôter à Hambourg la monotonie qui s’attache comme une lèpre à toutes les villes de commerce, et par monotonie je n’entends pas ici absence de vie, manque d’animation; j’entends monotonie de mouvements, agitation sans cesse renaissante pour tendre toujours vers un même but. Existence d’une ville qui ne parle pas à l’âme par ses grandeurs; d’un peuple occupé à faire sa fortune comme on voit l’abeille dans sa ruche occupée à faire son miel ; d’un paysage qui fut peut-être dans l’origine largement dessiné, et dont, avec le temps, les côtés pittoresques ou grandioses sont disparus, pour ne laisser subsister que ce qui sent le verger ou le jardin anglais.

Ecries tout cela ne ressemble guère au panorama de Hevel ;

au spectacle qu’offre aux regards le golfe de Finlande, la charmante et terrible nature Scandinave, les montagnes neigeuses de la Norvège et ses torrents fougueux, les cataractes écumantes et les paysages calmes et reposés de la Suède, les beautés naturelles que l’œil découvre de Stockholm, les ombrages du Ilaga, sur la route d’Upsal, et au milieu de tout cela, les monuments, les moeurs, les costumes de tant de différentes races d’hommes dans lesquels se retrouve encore le

cachet qui leur fut imprimé par la nature, tandis qu’ici .

mais je dois m’arrêter, car je sens que l’amour de l’art dominant en moi le bon sens me rendrait injuste pour un pays dont la physionomie, pour n’avoir pas l’étrangeté des sites qui m’ont charmé, n’en est pas pour cela moins belle ni moins intéressante.

Et puis, un pays dans lequel le peuple peut et sait trouver son bonheur dans une liberté sage, dans le travail et dans les pures joies de la famille, est toujours un beau pays.

Honneur donc à toi, canton de Sleswig, qui renfermes les villes commerçantes et travailleuses de Kiel, de Lubeck, d’Altona; honneur aussi à toi, Hambourg, la ville commerçante par excellence où se fait la fortune de grand nombre de tes enfants, et qui distribues à tous le bien-être; non, tu ne dois rien envier, je le sens, aux plus belles, aux plus pittoresques villes du monde.

Mais voici que, tout en philosophant, j’entends dire qu’un bâtiment va s’éloigner du port se dirigeant vers la Haute- Écosse, et devant relâcher à Edimbourg; que déjà la vapeur chauffe, et que dans deux heures il prendra la mer ; dès lors toutes mes réflexions s’évanouissent, tous les sou-

venirs des pays déjà parcourus disparaissent de mon esprit pour donner place à une seule pensée, à un seul désir : voir l’Ecosse, visiter Edimbourg , pousser jusqu’au Shetland , redescendre vers les Orcades et les Hébrides, pour de là revenir en France par la route où me guidera la fantaisie.

Dans une disposition pareille, mes préparatifs se ressentent, par la promptitude avec laquelle ils sont faits, de l’activité fébrile de ma pensée ; — je donne une poignée de main à l’hôte, j’embrasse l’hôtesse encore jeune et jolie, braves gens chez lesquels j’ai trouvé de ces soins, de ces prévenances qu’on n’obtient pas pour de l’argent, et dont les natures bien douées ont seules le secret, puis je rejoins en hâte le vapeur qui déjà levait l’ancre, et me voilà parti en saluant de la main et du cœur l’heureuse ville et l’humble population que je laisse derrière moi.

Me voici en mer.

Grâce à la vapeur la traversée ne sera pas longue, mais néanmoins tant qu’elle durera que faire? Songer à ce que j’ai vu? — Non, tout cela est rangé, classé dans ma mémoire, je l’y retrouverai dès que je voudrai ; n’est-il pas toujours temps de se souvenir?

Au lieu que l’heure qui s’écoule en espérant une chose qu’on a longtemps et vivement désirée, cette heure-là ne se

retrouve pas.

Demandez plutôt à votre cœur, à votre imagination, s’ils ont une seule fois, bien qu’en des circonstances ulenticiuemeni semblables, retrouvé, ressenti les mêmes impressions que leur avait un jour apportées l’espérance d’un de cesplaisii s fugitifs, dont l’homme croit toujours pouvoir (aire un bon lieu .

Lli bien, e/est aussi un grand plaisir pour moi que de pouvoir faire ainsi l’école buissonnière ; cl sans aucune entrave, de par ma volonté, d’aller voir un pays qui m’a fait rêver si souvent, d’aller juger par mes yeux delà différence qu’il peut v avoir entre ces rêves et la réalité, entre cette réalité el les peintures que j’en ai lues , tracées par une main savante et par un esprit poétique.

11 est cruel, je le sais, de se voir tromper dans son espoir, quel qu’il soit. Le mien est de trouver les lieux décrits plus beaux encore que leur description, de trouver la nature audessus delà poésie; donc, en attendant que la vérité m’apparaisse, je suivrai le conseil que me donnait un jour une petite Bretonne appelée Marie-Jeanne, à laquelle je demandais si sa mère était là. — Non, dit-elle, elle n’y est pas, mais elle va rentrer, ainsi, asseyez-vous, et espérez- la. Ce jour-là espérais la mère de Marie-Jeanne, aujourd’hui, y espère VA imbourg.

La \ i 1 1 e aux trois collines. — Transitions, l'homme au parapluie. — Le panorama d’Edimbourg : le château, chronique de North-Loch, le monument de Walter Scott, parliament house. — Monument de Nelson, tombe de PIa> fait. — Chapelle de Burns. — C ait on Hills. — Salisbury Crags. — Arthur’ s Seat. — La nouvelle ville. — Le musée des antiquaires. — La place Saint-André, Saint- John Chapel. — Dernier coup d'œil.

Edimbourg, qu’on pourrait appeler la ville aux trois collines, occupe la partie septentrionale du comté de 31 id-Lotliian ou Edinburgh, d’où lui vient son nom; elle est bâtie à la distance de deux à trois kilomètres du golfe de Forth.

Longtemps circonscrite dans des remparts, que les guerres intestines et prolongées qui déchirèrent le sein de l’Ecosse avaient fait construire, Edimbourg, vers la (in du septième siècle, ne se composait encore que d’une rue qui s’étendait depuis

le Château jusqu’à l’abbaye d’Holy-Rood, et de quelques autres rues transversales; cette partie d’Edimbourg occupe les collines du centre et du sud : cest la vieille ville.

La nouvelle ville fut bâtie en 17G7 sur une esplanade légèrement inclinée vers le nord. C’est là que le génie de Jacques Craig se montra tout entier dans un plan largement et sagement entendu, qui lit de la nouvelle ville d’Edimbourg une des plus élégantes et des plus régulièrement belles (pii soient au monde.

SI me serait difficile de rendre la singulière impression que me causa la vue de ces deux quartiers si dissemblables, et dont les oppositions sont de nature à être saisies du premier coup d’œil ; car autant l’un est noir, enfumé, sale même, et privé d’air comme de lumière par des constructions où l’on peut compter jusqu’à dix et douze étages ; autant l’autre est charmant, lumineux, vaste, aéré, et présente un aspect gracieux et magnifique.

Mais, lorsque, les jours s’écoulant, on a pu visiter les deux villes dans tous leurs détails, une espèce d’égalité se rétablit entre elles, et la vieille ville inventoriée, après vous avoir montré toutes ses richesses, vous fera songer à ces charmantes fées qui, pour éprouver le cœur des humains et pour leur apprendre à user de circonspection dans leurs jugements, ne se montraient d’abord à leurs yeux que sous la figure d'une pauvre vieille, dont les sordides vêtements cachaient leur beauté.

Cependant, comme il est dans la nature humaine de se montrer parfois ingrate, et que l’inconstance de l’homme le porte trop souvent à quitter sans regrets le toit dont fut abritée son enfance et qui l’a longtemps protégé, la ville nouvelle ne fut

pas plus tôt terminée, que la bonne vieille ville sévit désertée, car toutes les familles riches et nobles l’abandonnèrent pour aller orner le triomphe de sa rivale ; en sorte que, déshéritée de ses splendeurs premières, elle dut ouvrir les habitations blasonnées de ses anciens hôtes à de plus simples occupants.

Ce fut ainsique l’hôtel du lord président Dundas fut utilisé par un chaudronnier; que celui qui fut la demeure des ducs d’Errol devint un cabaret, et que le logis d’Olivier Cromwell, dont la forte tête mena l’Angleterre, fut loué, tout rempli de grands souvenirs, au clerc d’un schérif, qui dut s’y occuper à libeller les paperasses vulgaires ressortant de son emploi.

Du reste, à cette époque, Edimbourg ignorait la plupart du comfort et des agréments qui deviennent des nécessités dans les populations plus civilisées que la sienne ne l’était alors.

Un parfumeur, un coiffeur, un gantier, un mercier, ainsi qu’une foule d’autres industriels s’occupant de choses relatives au luxeetàla toilette, n’y étaient connus que de nom.

A ce propos, un chroniqueur nous raconte qu’en 1703 Edimbourg commençant à se peupler de quelques fabricants et débitants, un individu fut un jour poursuivi par les moqueries et les huées de quelques-uns des habitantsde cette capitale de l’Écosse, et cela pendant plusieurs heures, à cause d’un parapluie dont il se servait, car cet objet de luxe, le premier qu’ils virent, fut pour eux quelque chose de beaucoup plus curieux et de'bien plus original que ne le fut autrefois chez les Athéniens la queue coupée du chien d’Alcibiade.

Autre temps, autres mœurs !

Un siècle ne s’est pas encore écoulé, et l’on peut se procurer à Edimbourg, dans decharmantes boutiques qui certes ne jure-

raient pas à côté des nôtres, tout ce que la richesse et la fantaisie peuvent demander à l’industrie et au commerce, et cela n’a rien d’étonnant, si l’on considère l’accroissement progressif de la population d’Edimbourg, qui dépasse le chiffre de quatre-vingt mille âmes.

L’imprimerie et la librairie sont ses industries les plus nobles comme les plus productives. Parmi les nombreux journaux qu’elle publie, il en est un qui, sous le nom de YEdimbunj Review , s’est fait une réputation européenne, et tous ensemble, avec les ouvrages qu’elle met au jour, contribuent à donner le goût de la littérature et des belles-lettres à ses habitants, qui par là ont su mériter à leur ville le surnom d'Athènes moderne.

Malheureusement il n’en est pas d’Édimbourg comme de la ville grecque, car Athènes avait un passé, son origine lui étail connue, tandis qu'un voile épais, et (pie nul n’a pu soulever, recouvre l’origine de la ville écossaise, et c’est au vandalisme d’Édouard Ier, roi d'Angleterre, qu’est due cetle ignorauee déplorable.

Jusqu’à lui la nation écossaise, et surtout les habitants de la Haute-Ecosse, n'avaient supporté qu’impatiemment le joug des monarques anglais, qui s’étaient attribué, depuis le xnc siècle déjà, la suzeraineté de l’Ecosse, et déjà, afin dese procurer de l’argent qui lui devenait nécessaire pour les croisades, Richard Ier, roi d’Angleterre, avait renoncé à l’exercer. Mais en 1289, Edouard, à l’extinction de la ligne masculine des rois d’Ecosse, acquit la souveraineté de ce pays, et, dans le but coupable de détruire le sentiment patriotique dans le cœur de ses nouveaux sujets, il ht li\rer aux flammes tous les re-

isl res publics «pii se trouvaient réunis à Edimbourg, et tous les écrits qui pouvaient parler du passé.

Sans doute il espérait, en agissant ainsi, les ranger plus facilement sous sa domination; mais ses espérances furent trompées en ce sens, quil n’existe pas de pays où les habitants aiment la terre qui les a vus naître d’un amour plus profond cl plus lilial.

Le célèbre Guillaume Wallace succomba, il est vrai, en essayant de rendre à l’Ecosse son indépendance, mais, plus heureux, «pie lui Robert Bruce, descendant de l’ancienne famille des rois du pays, obtint la couronne en 130(5, et put soustraire son pays à la domination étrangère. .Nous n’entrerons pas dans les détails plus récents d’une histoire si connue et si pleine d’intérêt; nous dirons seulement, qu’en 1371, la maison des Sluarts arriva au trône d’Ecosse comme alliée à celle de Robert Bruce, qui était complètement éteinte.

En raison de guerres continuelles entre l’Angleterre et l’E¬

cosse, ce dernier pays n’avait fait «pie très peu de progrès dans les arts, dans les sciences, dans l’industrie qui marquent d’une manière positive le degré de civilisation des différents peuples, car la noblesse oisive dans ses châteaux n'avait d’autre occu¬

pation que la guerre, et le peuple, suivant l’exemple qu’il en recevait, 11e connaissant aucune industrie, laissait dormir dans l’inaction tant de précieuses qualités qui lui avaient été departies par le ciel et dont il ne devait user que plus tard. Aussi tous les objets nécessaires à ses besoins journaliers lui arrivaient-ils de Flandre.

Les pois, les fèves formaient le fond de la nourriture du peuple, pour lequel le pain de froment était une friandise. En-

fin, riiislruction, ce pain de l'ame, ne se montrant non plus nulle part, restait au niveau de l’industrie, de l’agriculture et du commerce.

Ce ne fut que vers 1534 qu’elle commença à se répandre dans la population, et c’est aussi à cette époque qu’un gentilhomme appelé Erskine de Duii fit venir à Montroseun célèbre helléniste français, qui instruisit de nombreux disciples dans cette belle langue grecque dont Homère a fait la langue des dieux.

Depuis, l’Écosse a bien pris sa revanche sur le passé, car dans aucun pays du monde l'instruction n’est plus répandue que chez elle, et dans le peuple, même dans ce qu’il renferme de plus infime, l’ignorance est regardée comme une honte. L’Écosse possède actuellement quatre universités dont la plus renommée est celle d’Edimbourg, qui est en même temps l'une des premières de l’Europe.

Nous nous garderons bien de mettre ici la nomenclature de tout ce que l’Ecosse a produit de grand, car ses poètes, ses littérateurs, ses historiens, ses savants sont trop connus pour que nous ayons à nous en occuper. Nous nous contenterons de dire, à la gloire d’Edimbourg, qu’il n’existe pas de ville dans laquelle on puisse trouver plus d’établissements scientifiques et littéraires, etplusd’institutionsphilanthropiquesque dans son sein.

Elle possède, entre autres, la société pour les progrès de l’agriculture et des manufactures dans les Highlands, qui distribue chaque année pour prime d’encouragement une somme d’environ onze cents livres sterling; puis une fondation, Hc- Yiot’s Hospital, où l'on adopte de pauvres enfants pour les ins-

truire et pour leur donner un élut, et celle connue sous le nom de Alercliant-Meden-Hospital, dont le but est de former des femmes vertueuses, aimant le travail, et qui puissent devenir de dignes épouses et de bonnes mères.

L’industrie a suivi d’un pas égal le progrès qui s’est manifesté en toute chose, et, depuis l’union de l’Ecosse et de l’Angleterre, c’est-à-dire depuis 1750, il ne s’est rien produit dans ce dernier pays qui ne puisse être égalé par les fabriques écossaises.

Celles qui forment le commerce principal d’Edimbourg, sont relatives à d’importants objets de luxe, tels que voitures, meubles; on y fabrique aussi de fort beaux châles.

Scs relations commerciales sont très utilement servies par une grande et belle route qui communique avec le portdeLeith, éloigné de deux milles tout au plus, et aussi par 1 Union-Canal qui va d’Edimbourg à Falkirk, et, de là, le met en communication avec Glascow par le canal Fovtli et Chjde.

On voit, par cet aperçu, que si le passé d’Edimbourg fut obscur, elle a un avenir brillant qui ne saurait s’obscurcir à son tour, et que sa place est partout assignée au premier rang; et puis, sir Walter Scott a, par ses écrits qui seront éternellement lus et admirés, fait une terre classique de l’Écosse et particulièrement d’ Edimbourg.

On ne saurait en effet parcourir cette ville si poétiquement belle sans se rappeler à chaque pas quelques pages des œuvres

du grand romancier : ici, c’est la Canongate, là-bas c’est le Château; d’un autre côté, c’est la prison, en sorte qu’entre la ville qui a si bien inspiré le poète et le poète dont les écrits ont illustré la ville, il existe un lien qui ne saurait être rompu;

cl comment en pourrait-il être autrement? Elle lui a fourni les sujets de chefs-d’œuvre qui lui ont mis au front la couronne du génie : lui, a répandu sur ses monuments, sur ses ruines, sur tout Edimbourg enfin, un rayonnement mystérieux et mélancolique qui se voit de partout, et qui la rend belle de cette beauté qui pénètre les cœurs et 11e s’en efface plus.

Nous n’entendons pas dire par là que par ses monuments, ses promenades, les richesses artistiques qu’elle ren ferme, Edimbourg doive exciter l’admiration à un point plus élevé que Rome, Paris, Constantinople, Vienne, Londres ou toute autre ville capitale du monde civilisé; mais ce que nous pensons que nulle autre ne saurait offrir aux regards comme le fait cette charmante capitale de l’Écosse, c’est une suite d’heureux contrastes, de fantasques oppositions, c’est un mélange de grâce et de sévérité, d’aspects capricieusement combinés par le hasard, de constructions élégamment régulières, enfin c’est une simplicité, un grandiose, une étrangeté qui lui composent l’ensemble le plus splendide qu’011 puisse rêver.

Le panorama d’Edimbourg serait certainement le plus original et le plus beau qu’011 put faire, car à côté des beautés monumentales qu’il représenterait, on verrait reproduites aussi ces chaînes de rochers, ces esplanades, ces collines, ces montagnes qui parcourent ou entourent la nouvelle Athènes en rappelant le souvenir de l’ancienne, et qui sont les traits distinctifs desa physionomie tout exceptionnelle. Nous avons dit que la vieille ville est construite sur la colline centrale, derrière laquelle s’étend la ville nouvelle bâtie au-delà du ravin du Nord, sur la colline septentrionale, et s’étendant par une douce inclinaison de terrain vers le #olfe de Eorth. La vieille

ville de son côté s’est étendue aussi, et peu à peu de la place qu elle occupait d abord elle s’est avancée vers la troisième colline, (clic du Sud, qu elle a maintenant tout à fait envahie. Sa rue haute lligs-Streei qui, dans un parcours d'au moins deux kilomètres, change cinq fois de nom, s’appelant successivement Canongate, Lawnmarket, Netherbowet Gastle-Hill, est la gi ande ai tèi e de la vieille ville qui se termine à l est par un précipice, au-dessus duquel, sur un énorme rocher de basalte vert, a été construit le château d’Edimbourg (Castle).

O11 ignore l’époque à laquelle fut bâti ce château qui passait pour imprenable, et qu’on regardait comme la plus sûre des forteresses avant l’invenlion de la poudre à canon; on sait seulement qu’il est plus ancien que tout ce qui existe dans la vieille ville.

Il faudrait un volume et plus pour décrire dans combien de mains successives il passa et combien de fois il fut assiégé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est un des monuments historiques les plus curieux et les plus respectables que possède l’Ëcosse. Il renferme une foule de choses rares el précieuses, entre autres, les joyaux de la couronne; des armes anciennes; un canon d’énorme grandeur qui fut fabriqué au \np siècle et qui porte le nom de Mom-Mey, en souvenir de la femme du forgeron qui l’a fondu.

Au milieu des bâtiments appelés grande parade, on peut voir la chambre dans laquelle est ne , le 19 juin 1500 , Jacques VI qui fut roi d’Angleterre sous le nom de Jacques 1er. Celte pièce, (jui est fort petite, s’appelle lu chambre de Marie Smart.

A l’autre extrémité d’IIigs— Street, qu'on doit parcourir dans toute sa longueur pour y arriver, se trouve le vieux palais

d’Hol > -Bood qui, flanque de quatre tours crénelées, semble une forteresse du mo\ en âge. C’est là que j’ai vu, au milieu d’appartements royaux et de vastes salles avant été le théâtre d’une

multitude de fêtes, lachambre à coucher de Marie Stuart, qui se trouve située à l’angle nord-ouest du château. Cette chambre est seulement meublée d’un lit de damas rouge frangé de soie verte, de vieilles tapisseries qui couvrent les murailles et d’un portrait de la reine Élisabeth; c’est dans un vestibule qui en est tout proche que fut assassiné Riccio, l’un des favoris de cette reine coupable et malheureuse, par les ordres de son mari Darnley et par la main de Georges Douglas, le plus impatient des conjurés acharnés à la mort du malheureux musicien. Des taches noirâtres sont montrées dans ce vestibule, elles proviennent du sang qui pénétra dans le parquet en s’échappant du sein de la victime.

Celui dans les murs du vieux palais d’Holy-Rood qu’en 1793, et depuis, de 1830 à 1833, vinrent chercher un asile les Bourbons, d’abord émigrés, et plus tard exilés de France.

Au nord du palais d’iïoly-Rood sont les ruines de l’abbaye fondée en 1128 par le roi David Ier. Une légende simple et pieuse explique d’où lui vient son nom. A la place même oii l’abbaye fut bâtie, le saint roi aurait été mis en péril de mort par un cerf qui l’aurait poursuivi, et ne se serait tiré du danger <pie par une croix miraculeuse descendue des deux dans sa main ; or, comme Ifoty-Rood veut dire : croix sainte, un ange lui serait apparu (pii lui aurait ordonné de construire un monastère dans le lieu témoin du miracle, afin d’en perpétuer le souvenir.

C est sans doute en raison de la sainteté de son origine que

la vieille abbaye sert d’asile aux débiteurs insolvables qui viennent y chercher un refuge inviolable, el dont le nombre dépasse parfois celui de cinq cents, car le lieu d’asile a fait comme la vieille ville, à force d’envahissements successifs, il a fort étendu son domaine primitif, et les débiteurs malheureux s’établissent parfois jusque dans le vieux palais.

En regardant au-delà d’Edimbourg, du haut des platesformes du château, on découvre les magnifiques perspectives ouvertes sur la mer, sur le golfe de Eorth, sur toutes les campagnes environnantes et sur la chaîne des monts Grampians.

C’est une singulière chose aussi que les voies de communication établies entre la vieille ville et la nouvelle el qu’on domine entièrement de cette position; le pont de Waverley Waverleij-Bridxje , avec le pont du Nord, Norlh-Ilridge , et la chaussée de terre qui est plus proche du Château el qui se nomme Earthen-Mound , sont les principales. Près d’elles sont groupés : Pvinces-Street-Gardens , charmants jardins qui remplacent un lac desséché.

North-Locli , dit la chronique, vit souvent plonger, dans ses eaux, des personnes de mauvaise vie à qui cette punition était infligée à titre infamant.

A travers cette foule d’édifices que renferme la vieille ville, on distingue le monument de Walter Scott, dont la giandeui démesurée a été vivement critiquée. 11 est surmonté d un élégant clocher gothique dont quelques détails sont imités des ruines de l’abbaye de Melrose. Au milieu d’une plate-forme intérieure s’élève sur un piédestal la statue, on mai lue blam de Carrare, du grand écrivain dont s honore 1 Ecosse.

Il est représenté assis, dans l’attitude de la réflexion, dont

le motif sans aucun doute est le livre fermé qu'il lient à la

main.

Cette statue, due au ciseau d’un homme de talent, M. John Steele, est douée, dit-on, d’une grande ressemblance; l’artiste

a placé aux pieds de Walter Scott son chien favori Maïda, qui, la tète levée et dans un mouvement plein de naturel et de grâce

regarde affectueusement son maître.

Lorsque l’idée qui a présidé à l’érection de ce monument sera complètement exécutée, l’auteur de tant de chefs-d’œuvre se trouvera environné de cinquante-six statues représentant les principaux personnages de ses romans. Souhaitons (|ue ces figures une fois terminées et soumisesau jugement du public lui apparaissent aussi vivantes, aussi animées qu’elles le sont dans les pages du poète.

Nous avons dit un mot de l’université ; l’édifice qu’elle occupe a été construit en 1789 avec les fonds provenant d’une souscription, néanmoins il n’est pas encore terminé ; on doit le compléter par un dôme qui couronnera sa façade orientale. Outre les salles consacrées aux cours, le musée d’histoire naturelle, un musée d’anatomie et un musée agricole, l’université

renferme une bibliothèque de cent mille volumes; la principale salle, parmi celles qui la contiennent, mesure cinquantesept mètres de long, sur quinze de large, et dix-sept de haut : on peut voir par cet aperçu que l’université d’Edimbourg est aussi vaste que le but auquel elle est consacrée.

Un autre édifice non moins remarquable est le Par/inment- House , ainsi nommé parce que c’était là que s’assemblaient les pairs et représentants de l’Ecosse lorsque cepaysposr séd ait une législature à part. La salle dans laquelle ils se réu-

Page 1