LA FINLANDE
Les deux routes de terre et de mer. — De Saint-Pétersbourg au lac Ladoga : les routes finlandaises, paysans finnois. — Keksholm. — Paysages granitiques, aspects du Ladoga.
La Finlande se présente sous deux aspects bien différents, selon qu’on visite ses côtes d’un bout à l’autre des deux golfes ou qu’on la traverse par la route de terre en suivant la corde de l’arc qui s’étend de Vyborg à Torneo. La route de mer, la simple visite des côtes, montre au voyageur presque tous les points connus, presque toutes les villes célèbres de la Finlande, Vyborg, Lo\ isa, llelsingfors, Sveaborg, Eckenaës, Haugo, Abo, Biorneborg, Vasa, les deux Carlebv, Brahestad, Ulèaborg et
Tornèo. Pendant Pété, de nombreux paquebots à vapeur circulent entre ces divers ports. C'est donc, à la fois, la route la plus facile et la plus fréquentée.
Mais, si pittoresques que soient les rivages des deux golfes, ce n’est pas là la route à suivre pour visiter la vieille Finlande, pour pénétrer au coeur du pays, pour en saisir la physionomie propre. Il faut, pour cela, suivre la route de terre qui part de Saint-Pétersbourg, court entre le golfe de Finlande et le lac Ladoga, passe par Keksholm, Serdobol, Neuschlott, Kuopio, Idensalmi, Kaïana, Uléaborg et Tornéo.
Là est la Finlande, avec ses mœurs, ses costumes, sa langue, ses forêts, ses montagnes de granit et ses lacs grandioses.
De ces deux Finlandes, je ne choisirai pas la plus ou la moins civilisée, la plus ou la moins pittoresque. Pourquoi ne pas faire passer sous les yeux du lecteur le panorama de ces deux routes qui toutes deux convergent vers un même point, Uléaborg en Ostro-Bothnie, sur les confins de la Laponie, au fond du golfe russo-suédois.
C’est la route de terre que nous prendrons la première, afin d’introduire le lecteur par le côté le plus original dans les sites du grand-duché.
Je suppose donc que nous avons traversé la Malaïa-Nevka, un des bras de la Néva, et que nous sommes arrivés à la station de poste où la route de Finlande se bifurque, jetant à gauche un embranchement vers Yyborg, en face un autre embranchement vers Serdobol, le long du Ladoga.
C’est ce dernier qu’il nous faut suivre.
Et d’abord, chose essentielle en Russie plus encore que partout ailleurs, pensons aux voies et moyens, aux viatiques.
Des roubles-papier dans le portefeuille, un passeport bien en règle qu’il serait prudent de tenir à la main, une voiture enfin, à moins qu’on ne veuille compter sur l'imprévu.
Le billet de banque russe a cours dans tout l’empire, et par conséquent aussi dans le grand-duché de Finlande. Cependant, ce n’est pas une précaution inutile que de se munir de billets de la banque finlandaise lorsqu’on visite les parties centrales du pays. Certes, on n’oserait refuser un billet venu de Saint-Pétersbourg, mais on peut embarrasser singulièrement ces pauvres gens à qui il arrive de ne pas se rendre le moindre compte de leur valeur.
il sera donc prudent de prendre une certaine quantité de billets finlandais. Ce papier porte, en langue finnoise, la désignation : Banque de Finlande , et les coupons ne sont pas inférieurs à trois roubles d’argent, soit douze francs. L’indication de la valeur y est également écrite en russe. Le billet russe a cet avantage, qu’il permet des paiements plus faciles, sa coupure inférieure étant d’un rouble, soit quatre francs.
La voiture sera la lourde chaise dite Tarantes.
Le ou la Tarantas est une chaise de poste placée sur deux immenses brancards dont les extrémités portent à nu sur les essieux. Ce genre de voiture n’a pas de ressorts, mais le bois flexible des longs brancards en tient lieu : c’est la véritable voiture des chemins défoncés et je n’ai rencontré dans mes voyages que Yaraba turc ou la voiture de poste valaque qui puissent rivaliser avec celle-ci de solidité. Le cocher altèle le cheval du milieu entre les deux brancards : quand l’automédon n’est pas habile, les chevaux ainsi placés sont difficilement dirigés et contenus.
Ce sera chose excellente qu’une telle voiture pour le transport, des bagages nombreux; mais, si vous voyagez à la légère, donnez quelque chose au hasard, changez de char de poste à chaque relais; car il vous faudra passer si souvent des lacs ou des rivières, sur des bacs étroits et légers, qu’une lourde chaise vous deviendra, surtout vers le nord, un embarras et un danger.
Maintenant, apprêtons le passeport, mettons les clefs sur les malles, voici un douanier qui s’avance.
Les gardes-douanes de Finlande sont enrégimentés (qui ne l’est pas en Russie?). Ils ont même, pourquoi ne l’avouerais-je pas, meilleur air que nos douaniers verts des frontières françaises. Notre douanier a quelque chose de l’agent de police et du commis : le garde-douane de Finlande, avec son petit cheval rapide, son air martial et sa longue lance à banderole verte et blanche , ressemble assez à un soldat de cavalerie légère.
La douane franchie, nous n’en avons pas fini avec les formalités : nous n’irons pas loin sans renconter le schlagbaum.
Un schlagbaum, c’est une poutre faite ordinairement d’un seul tronc de bouleau : elle est abaissée sur le chemin, de façon à en interdire le passage, mais elle peut pivoter au moyen d’une chaîne fixée à une de ses extrémités, tandis que l’autre porte un contre-poids. C'est au schlagbaum qu'il faut déployer les deux papiers indispensables au voyageur, le passeport et le podorojnia ou permis de poste. C’est ordinairement un paysan qui, préposé au schlagbaum , prend ces feuilles de route comme des otages et va les faire viser par le bailli. Il y a encore des baillis en Finlande !
Les formalités sont remplies : la chaise de poste peut rouler.
Lu postillon sort de la station; c’est le premier postillon, ou plutôt le premier cocher finlandais; car c’est du siège qu’il conduit et on le voit rarement en selle.
Le postillon finlandais ne s’effraye de rien : il est adroit et audacieux comme le postillon russe, comme le postillon roumain. Peu lui importe ce qui peut arriver au voyageur qu’il traîne à la remorque : ce qui se passe derrière lui ne le regarde pas. On en a vu arriver au relai avec un brancard et un fragment informe de capote traînant derrière ses chevaux. Voiture et voyageurs étaient restés sur la route. 11 fouette, il jure, il chante, il crie, il caresse de la voix, il insulte ses chevaux, mais il s’occupe peu du reste. 11 ne s’amusera pas à couper les ornières. Arrangez-vous pour (pie la voiture soit solide.
Qu’il arrive un accident, il ne s’effraye pas pour si peu. Nitchsvo, ce n’est rien, tel est son premier mot en pareil cas. Nebos, n’ayez pas peur, ajoute-t-il, et il s’escrime du couteau sur les bouleaux de la route et, de leur bois et de leur écorce, il répare adroitement le dégât, puis repart comme la foudre.
Si la rapidité fantastique de cette course échevelée menace l’essieu fumant d’un incendie, le postillon descend tranquillement, fouille dans le petit coffre qui s’ouvre à l’avant de la voiture et en retire une pochée de dégote.
Ce dégote est une sorte de brai fait avec la résine de bouleau : on en graisse les essieux de bois et tous les engrenages de moulins et autres mécanismes, qui se font ordinairement en bois et non en fer.
Si quelque chose casse, le postillon ne perd rien de son sang-
froid. N’a-t-il pas sa hache ? Avec sa hache aiguë et tranchante, le paysan finlandais et l’ouvrier russe n’ont pas besoin d outils. La hache est pour eux l’organe universel. Ils fabriqueront avec elle un essieu ou un brancard, empruntés aux pins de la forêt voisine, comme ils tailleront dans le bois les plus délicates sculptures.
Il est juste de dire que l'excellence des routes finlandaises est une excuse au laisser-aller des postillons.
Le temps n’est plus où, sur les routes les plus importantes de la Russie, et même aux environs de la capitale, l’obligation de fournir des chevaux de poste était imposée aux paysans, en échange de quelques privilèges, l’exemption de la capitation par exemple. Alors, on le comprend, ce n’était pas chose facile que de trouver des chevaux au relais et il fallait attendre souvent bien des heures avant que les habitants d’un village se décidassent à risquer leurs chevaux. Chancelier, voyageur anglais au dix-huitième siècle, commit, à ce sujet, une plaisante méprise. Voyant les paysans se disputer, à grand renfort de cris et de gestes, se montrant les uns aux autres leurs chevaux plus ou moins endommagés, il se persuada, dans sa naïveté britannique, que ces bonnes gens luttaient à qui aurait l’honneur de le conduire.
Les chemins n’étaient pas non plus, à cette époque, ce qu’ils sont aujourd’hui. On se contentait de coucher en travers des troncs d’arbres rangés parallèlement : on les attachait par le milieu et à chaque bout par de longues perches ou par des solives fixées en terre au moyen de piquets. On recouvrait le tout d’un lit de branches, sur lequel on étendait une couche épaisse de sable et de terre.
Ces chemins étaient assez bons tant qu’ils étaient neufs; mais, à mesure que les troncs pourrissaient, que la terre se logeait dans leurs inégalités, que le sable coulait sous l’effort des pluies, la route n’offrait plus que des trous ou des fondrières. Les traîneaux s’v rompaient à chaque verste, les paysans n’en étaient pas moins rançonnés et les ingénieurs s’occupaient beaucoup plus à remplir leurs bourses que les ornières.
Les routes, en Russie, sont souvent de beaucoup inférieures aux routes finlandaises.
A quelles causes faut-il attribuer cette différence? A la nature du sol, aux services administratifs et à la condition même des populations.
La nature du sol est presque toujours granitique en Finlande et si la route n’y est pas coupée dans le roc vif, au moins peuton, à peu de frais, l’empierrer au moyen du granit qu’on trouve, dans la plupart des cas, à petite distance. Les blocs erratiques sont très nombreux, même dans les contrées où le granit ne se montre pas à la surface : or, ces blocs sont d’une nature ordinairement plus friable que le granit arraché à la masse générale du sol.
Dans beaucoup de gouvernements de la Russie au contraire, le sol est sablonneux : le macadamisage est difficilement exécutable.
D’ailleurs, et ceci est une cause plus générale, l’administration des ponts et chaussées est assez mal organisée en Russie. La surveillance y est presque nulle : rarement on tient compte du tracé impérial et, plus on s’avance vers le sud, plus la route s’élargit en capricieux sillons et souvent c’est sur deux kilomè-
très de front que s’étendent les ornières et les chemins parallèles à la route principale.
Cette route elle-même, dit un observateur intelligent, M. Hommaire de Hell, est simplement tracée par deux fossés de quelques centimètres de profondeur, et par une ligne de poteaux, placés de verste en vers te pour marquer la distance parcourue, ainsi que la distance à parcourir. Le mauvais entretien de cette route primitive force les transports à l'abandonner à chaque pluie et c’est alors que la fantaisie galoppe à travers la steppe.
Pendant l’hiver, à l’époque des cliasse-neige et des brouillards, les voyages présentent, en Russie, de véritables périls. Il est alors si facile de s’écarter de sa route, que les voyageurs sont constamment exposés à mourir de froid dans les steppes où ils vont se perdre. Les ponts, au passage des fleuves et des
rivières, sont aussi rares que les chaussées, et là où il en existe.
ils sont tellement défectueux, que les voituriers cherchent toujours à les éviter pour ne pas exposer leurs charriots à être brisés. Aussi, tout voyageur qui, au milieu d’un bon sommeil, se trouve tout à coup réveillé en sursaut par quelque secousse violente, peut être assuré d’avance qu’il passe sur un pont ou sur un fragment de chaussée. C’est surtout au printemps et à l'automne que l’on maudit l'incurie de l’administration des ponts et chaussées, car, à ces deux époques de l'année, les routes sont impraticables ; le plus petit ravin devient un lit de torrent, et les communications sont souvent interrompues.
Vous arrive-t-il, en Russie, quelque accident ; votre chaise de poste, votre traîneau sont-ils embourbés ou brisés, la su-
blime indifférence du cocher ou de t'iemschik (maître de poste) met le comble à votre humeur. Nitelievo ( ce n’est rien) est l’ordinaire réponse faite à vos réclamations, à vos doléances. Je ne connais que deux talismans capables de vaincre cette indifférence et de la transformer en dévoûment enthousiaste : l’un est un passeport de secrétaire d’ambassade ou de toute autre personne attachée à une légation, chargée d’une mission quelconque, car alors le passeport est revêtu du grand sceau impérial qu’un sujet russe ne saurait voir sans l’adorer. L’autre talisman, c’est le rouble ou le kopeck et celui-là est infaillible. Ainsi, ambassadeur ou millionnaire, voilà les deux qualités essentielles du voyageur en Russie.
Rien de semblable en Finlande. J’ai dit combien les routes grand - ducales sont attentivement entretenues, solidement fondées. Le personnel des maîtres de poste et des cochers ou postillons est aussi bien supérieur à celui de la Russie proprement dite. Gela tient à la culture morale, au sentiment de la dignité humaine qui ne sauraient se développer sous le ré¬
gime du servage.
J’avais déjà vu des Finnois à Saint-Pétersbourg, ou plutôt dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg où iis forment d’assez nombreux groupes de population. Je me faisais donc une très fausse idée du Finlandais et je me le représentais petit, grêle ou trapu, l’œil torve, la chevelure en désordre, l’aspect
repoussant de hideur et de saleté. Ces Finnois, probablement
de race primitive, ont été transplantés en Russie, il y a quelques siècles, et on les y nomme Tchoukhnis ou Tchoukhousis. Il y a encore, dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, sur les bords de la ljora,qui se jette dans la Neva, des Finnois d'o-
rigine qu’on nomme ljortsis ou Igris; ils ne le cèdent en rien aux Tchoukhnis pour la bestialité.
Mais combien le Finlandais diffère de ce type ! grand, blond, l’œil vif et le sourire franc, le corps robuste, voilà le Finlandais. Quelques verstes à peine me séparent de la Russie proprement dite, et déjà le type du paysan s’élève et s’épure.
Les femmes de la campagne ont aussi une distinction naturelle, une dignité qui inspire le respect.
Plus on s’éloigne des frontières de la Russie, plus le costume devient pittoresque. Celui des femmes surtout est quelquefois d’une élégance simple qui charme le regard. La plus pauvre paysanne porte, sous une camisole blanche qui serre et dessine la taille, une jupe bleue, garnie par le bas d’une large bande rouge. Un mouchoir écarlate est appliqué sur la tète et noué sous le menton, à laFanchon comme nous disons en France. Quand la taille est fine, quand le visage est frais et piquant, cela forme le plus heureux ensemble.
Un seul détail gâterait le tableau pour l’observateur superficiel : ces charmantes paysannes marchent presque toutes pieds nus; mais ce n’est pas là un indice de misère ou de malpropreté, c’est une coutume et rien de plus. Beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs des pieds admirables de finesse et d’élégance.
Il y a une fable ingénieuse du poète russe Krilof qui m’est
revenue en mémoire, à la vue de cette population honnêtement
laborieuse des campagnes de la Finlande : c’est celle des feuilles et des racines.
Un beau matin d’été s’est levé sur la forêt, au bord d’une vallée paisible. Les feuilles s’entretiennent avec les douces brises. — Nous sommes, disent-elles, l’ornement des airs et la
parure des arbres. Que seraient-ils sans nous? C’est sous notre fraîche couronne que vient le voyageur fatigué se reposer et goûter l’ombre, tandis que les oiseaux, cachés sous notre dôme verdoyant, font retentir leurs chansons. — Une voix, cependant, s’élève humble et lointaine, comme du fond de la terre. — Qui ose parler quand nous parlons, disent les feuilles bruyantes, et qui êtes-vous, vous autres, là-bas, qui avez cette audace d’élever la voix jusqu’à nous? — Alors les voix : Nous sommes celles qui vivent ici dans l’ombre souterraine afin de vous nourrir. Ne nous reconnaissez-vous pas? Nous sommes les racines de l’arbre sur lequel vous verdissez. Soyez hères de votre sort et brillez dans les airs, nous le voulons; mais n’oubliez pas que si nos sucs venaient à tarir, c’en serait fait et de l’arbre et de vous.
Charmante et profonde allégorie du Lafontaine moscovite! Vous avez reconnu dans ces humbles racines l’obscure et ulile population des campagnes. Vous avez rencontré, dans les salons de Pétersbourg, de Londres et de Paris ces feuilles élégantes et bruyantes de l’arbre de la Russie. La leçon qui sort des entrailles de la terre sera-t-elle entendue dans ce vaste empire qui, plus encore que nos contrées industrieuses et commerçantes, vit des travaux trop méprisés de l’agriculture? Elle a été au moins entendue dans cette laborieuse Finlande, où le paysan vit honoré du travail de la terre, où sa condition s’améliore et s’élève incessamment par le seul effort de sa libre activité.
Nous avons, cependant, couru plusieurs relais le long du lac Ladoga, dans une contrée moins accidentée que je ne m’étais plu à l’imaginer, mais fréquemment coupée de petits ravins
bordés d’aulnes. De temps en temps, nous rencontrons de jolis villages, ordinairement abrités par un bois de sapins, débris respecté des forêts séculaires. Plus on court vers le Nord, plus la forêt s’épaissit et s’assombrit. Les pins noirs et les blancs bouleaux aux troncs satinés se massent et envahissent d’énormes espaces, que troue d’espace en espace une rivière torrentueuse qui, de cataracte en cataracte, va se précipiter dans le vaste réservoir du Ladoga.
La première ville importante que nous rencontrons c’est Keksholm. Keksholm, ville de lagunes, est traversée, ou plutôt inondée par les innombrables branches de la rivière Haopapavési et du lac Pihlavési. Les ilôts formés par ces eaux courantes ou stagnantes sont chargés de magasins, d’églises aux coupoles étincelantes, de vieilles tours menaçantes et de maisons dont quelques-unes sont construites en briques. Un château-fort aux sombres remparts domine tout cela, du haut d’un îlot entouré de brisants.
A quelques verstes de Keksholm, la route change d’aspect : les flaques d’eau deviennent plus rares, le terrain s’élève et des collines granitiques moutonnent à l’horizon. Bientôt, ce ne sont plus des collines, mais des montagnes. Partout où le granit a conservé dans ses fissures un peu de terre végétale, les pins et les bouleaux s’accrochent et rampent avec les courbures les plus bizarres. Quelquefois, le granit chauve forme une sorte de chaussée qu’on croirait bâtie par des géants : quelquefois un bloc erratique se dresse comme une borne titanique. En voici un, par exemple, qui s’élèvesur sa base pointue, comme un énorme pain de sucre renversé.
Ce bloc isolé me rappelle l'histoire du fameux bloc de gra-
nit sur lequel le Pierre 1er de Falconet s’élance à cheval près des bords de la Néva. Lorsque le sculpteur français proposa à Catherine II ce genre de piédestal aussi imposant qu’original, l’impératrice se rappela le rocher sur lequel Pierre le Grand
s’était hissé lorsque, au commencement de ses guerres avec la Suède, il lit sa première reconnaissance des frontières de Finlande. 11 avait, du haut de cette masse isolée, contemplé le pays qu’il allait conquérir.
Catherine II eut l'idée de faire transporter ce rocher historique à Saint-Pétersbourg, lien coûta 180,000 roubles et un assez grand nombre de paysans. Deux ingénieurs qu’on chargea successivement de cette tâche y échouèrent, et c’est un simple paysan, maréchal-ferrant de profession, qui indiqua à Betzkoï, intendant des bâtiments de l’impératrice, un moyen de voiturer l’énorme masse.
La série de collines granit iques que nous venons de franchir s’abaisse enfin vers l’est et laisse entrevoir une nappe d’eau immense. C’est le lac Ladoga.
Ce lac, le plus vaste de l’Europe, est à vrai dire une mer comme la Caspienne, mer semée d’ilots rocheux, d’iles granitiques, d’écueils et de bancs de sable, mer hantée par les tempêtes qui y soulèvent des vagues gigantesques et couchent, comme des moissons mûries, les forêts de bouleaux de ses rivages. Quelques îles du Ladoga mesurent sept et huit lieues de circuit et une véritable montagne s’élève à pic du fond de ses eaux, c’est l’ile de Toulola. De petits lacs encaissés dans le granit l’entourent comme des satellites et l’un de ces lacs qui ferait fortune en Suisse n’est ici qu'une goutte d’eau sans nom.
C’est, en effet, à la Suisse qu’on pense malgré soi sur les
bords du Ladoga ou de ses affluents. Mais la nature est ici plus belle, à la fois, et moins aimable. L’œil cherche en vain dans la nue les cimes rosées des neiges helvétiques : elles sont remplacées par des escarpements granitiques plus grandioses sans doute, mais qui inquiètent l’œil par leurs allures de cascades pétrifiées. Et puis le cadre est trop grand : le paysage est trop morne, l’eau s’y déroule en nappes mélancoliques, en marécages désolés ou en furieuses cascades. Toutes ces beautés sont excessives : et d’ailleurs, combien de jours dans l’année pour voir tout cela; je frissonne à la seule pensée de ces sauvageries vues pendant les tempêtes de l’automne ou du printemps, ou pendant les froids inexorables de l’hiver.
Je préviens les amateurs de voyages faciles que, pour visiter ce lac gigantesque et ses panoramas saisissants, il n’est pas besoin de franchir en voiture le pays peu gracieux qu’il côtoie: si on ne part pas pour le fond de la Finlande, on s’embarquera sur la Néva, à bord d’un petit vapeur assez semblable à nos Aigles de la Seine et on remontera en quelques heures jusqu’à Sclusselbourg, à l’entrée du lac. Là, on montera sur un autre paquebot d’échantillon plus approprié au caractère du Ladoga et, en trente heures, on arrivera à Serdobol, après avoir touché les îles de Konévetz et visité, dans l’île de Yalaam, le vieux monastère du roi Magnus et les antres sous-marins hantés par des troupes de phoques.
A quelques verstes de Serdobol, la route tourne à gauche et s’enfonce dans les sauvages profondeurs de la Finlande.
Du Ladoga à Kuopio, la Finlande centrale. — Kanjaskalia, un dîner d’auberge, cuisine finnoise. — Neuschlott, les fleurs du Nord. — Une vallée lugubre. — Kuopio, les Klokans, un tour d’étudiants.
De Serdobol à Neuschlott, la route court d’abord dans un pays montueux : la chaussée, fort bien entretenue, s’ouvre de temps en temps sur des plaines caillouteuses, couvertes de blonds épis d’orge ou d’avoine. Mais, peu à peu, les hauteurs s’abaissent et nous traversons une vaste plaine boisée. Des verstes et des verstes encore dans cette immense allée de la forêt sauvage. Une seule oasis en rompt la monotonie : c’est la lagune de Kanjaskalia. Là, s’est établi sur les cent îlots for-
niés par le Saïma, un gai petit village aux toits aigus, aux maisons peintes en rouge. C’est la première fois que nous rencontrons sur la route cette mode suédoise.
Au reste, la différence est tout extérieure : à l’intérieur, rien de changé.
Toutes les maisons, en Finlande, sont taillées sur un patron uniforme. Elles ne consistent guère, je parle des maisons de paysans et de petits bourgeois, qu’en une grande pièce formée par d’énormes poutres, et à laquelle le toit sert de plafond. A l’un des côtés se trouve un poêle énorme qui occupe presque toute une paroi et qui n’a pas de tuyau extérieur, en sorte que la fumée ne trouve pour s’échapper que la porte et quelques petites ouvertures carrées à hauteur du visage. Le bois une fois consumé, quand des masses de braise ardente y sont réunies, on ferme les petites ouvertures et il se répand dans la pièce une chaleur torride et malsaine. La partie supérieure du poêle est utilisée pour les bains de vapeur, importés de Russie, et dont l’usage est si salutaire dans ces températures excessives.
Après Kanjaskalia, trois heures de route sans une station, trois heures dans une triste forêt, sur la lisière d’une lagune.
Nous arrivons enfin à la maison cle poste. Un gaillard à barbe rouge, aux cheveux hérissés en sort et nous jette un regard torve. A notre vue, une sorte d’enthousiasme farouche le saisit, il s’arme d’une bride, il bondit vers une sapinière et, dans une clairière qui borde la route, il poursuit à la course un cheval maigre qui, après force ruades, se laisse enfin brider et entraîner. Le sauvage recommence trois fois cette excursion bizarre et voilà trois chevaux attelés à la voiture,
Rien de plus simple que le harnachement de ces chevaux qu’on arrache ainsi, pour un moment, au libre vagabondage de la forêt. On leur met sur le cou un collier fait de deux morceaux de sapin échancrés, sans garniture. Du collier pendent deux courroies qui se rattachent aux brancards, où ils sont lixés dans un trou par une cheville.
Pendant trois relais encore, la forêt sombre, au sol sablonneux, et à travers les éclaircies, la lagune implacable qui semble nous suivre au galop. Nous sommes ici au milieu des infinis méandres du Saïma, vaste rendez-vous de lacs et de rivières enchevêtrés. La route, travail vraiment romain, a été ménagée sur les sommets granitiques des îles qui peuplent ces marais immenses : deux fois seulement elle s’interrompt et le char de poste est embarqué sur un bac. 11 y a des endroits où la chaussée granitique, à peine assez large pour trois voitures, est bordée de chaque côté par un précipice de trois à quatre cents pieds de profondeur, vers le quel se penchent, comme s’ils couraient à l’abîme, des escadrons de pins échevelés.
Dans un pareil pays, il ne faut pas être difficile pour la couchée. Je m’étais résigné à l’avance et j’avais choisi, pour passer la nuit, une station de poste moins délabrée que les autres. Je fus, tout d’abord, agréablement surpris par un dîner d’une recherche imprévue. Vrai dîner finlandais du reste.
En guise de potage, l’hôte barbu me servit un grand bol de limonade horriblement épicée : au fond de ce liquide fondait un gros morceau de glace. C’est un prélude excitant aux dîners d’importance. Après ce potage glacé, venait un plat de fraises à la crème. Puis, les hors-d’œuvre, des sardines, des anchois et de petites bandes de porc et de veau rôti, trempées
dans une espèce de saumure. La pièce de résistance était un poisson d’un goût exquis, qui me parut ressembler à l’esturgeon.
C’était là, croyez-le bien, un repas d’apparat, car la cuisine finlandaise est ordinairement plus sommaire et de moins haut goût. Mais on m’avait pris pour un Russe et je m’en aperçus au dessert : on m’y servit, non le café, comme il est d’usage en Finlande, mais le thé.
On rencontre encore ici, chez quelques riches paysans, la fontaine à thé, le samovar russe, ce premier meuble du ménage d’un bourgeois ou d’un paysan. Plus loin, le samovar fait place à la cafetière : car le paysan finlandais est amateur passionné de café. Je suppose que cette différence de goûts coïncide avec la différence qui existe entre l’alimentation des deux peuples. Le paysan russe se nourrit d’une façon beaucoup plus substantielle et, comme l’Anglais, il a besoin de boissons chaudes, fondantes et digestives. Le Finlandais se nourrit surtout de laitages et de bouillies : le café est pour lui un fortifiant.
La sobriété du paysan finlandais est véritablement gênante pour le voyageur. J’ai rencontré plus d’un village où il eût été impossible de trouver un peu de viande ou même un œuf. Partout et toujours l’éternelle soupe au lait et au gruau, ou la jatte de lait caillé. On trempe dans ces liquides peu réconfortants de vénérables galettes de farine de seigle, cuites sans doute à des époques inconnues, et que la hache seule pourrait entamer. Le Finlandais ne mange guère de la chair de porc qu’une ou deux fois par an : aussi je me suis demandé plus d’une fois pourquoi ils se donnaient le mal de nourrir et de garder ces grands troupeaux de cochons noirs, farouches comme
(les sangliers, qui rôdent par les villages avec des allures inquiétantes el des grognements peu rassurants.
Malgré sa nourriture débilitante, le Finlandais est généralement d’une complexion robuste. 11 paraît même moins sensible que le Russe aux variations de la température et j’en ai vu, par des soirées très fraîches, marcher vêtus d’une façon très sommaire. On m’a dit que les fourrures sont assez rares dans ce pays. Le paysan russe, au contraire, endosse très souvent sa pelisse fourrée par des froids très supportables.
Par les fortes chaleurs de l’été, le bourgeois finlandais porte une sorte de costume spécial consistant en une redingote longue de basin blanc, une cravate lâche et un immense chapeau de feutre gris, très léger. C’était là l'uniforme obligé des chefs de stations de poste, des aubergistes et des pasteurs au moment où je me dirigeais sur Neuschlott : car l’air si pur et si délicieusement frais sur ces hauteurs boisées qui couronnent le Ladoga, était devenu étouffant et malsain depuis que la voiture roulait dans la plaine humide du Saïma.
Par ces chaleurs excessives, l’air est lourd aux poumons, brûlant et comme empoisonné. Pas de brise de mer qui, le soir, comme en Provence ou en Italie, vienne rafraîchir l’atmosphère embrasée. C’est une chaleur mate, poussiéreuse, malsaine. Le sang comprimé bat fiévreusement dans les veines et les poumons s’engorgent. La tête se serre, comme dans un bain d’acide carbonique.
C’est dans cet état que j’arrivai à Neuschlott : c’est le nom russe et je crus un instant m’être trompé de route, car postillon et paysans, tous s’accordaient à me dire : Savoulina, lorsque j’aperçus dans la plaine deux tours massives bâties sur
une lagune et que mon Guide du voyageur intitulait : château de Neuschlott. Mais je sus enfin de l'aubergiste qui, seul peutêtre en ce pays, savait quelques mots de russe, que Savoulina n’était autre chose que le nom finnois de Neuschlott. Les deux tours qui dominent la lagune ont pour noms Ivirk et Klok : elles ont été, m’a-t-on dit, élevées au XVe siècle par le général suédois Tott, gouverneur du grand-duché.
Neuschlott est après tout, quand on vient de traverser une déplorable contrée comme celle du Saïma, une jolie petite ville. Ses rues sont bordées de jardinets fleuris, derrière lesquels se cachent de petites maisons d’un rose vif. Le rapide été de ces climats surexcite la végétation d'une façon incroyable et quelques-uns de ces jardinets, pleins de fleurs embaumées, étaient littéralement perdus sous les plantes grimpantes qui s’enlaçaient, dans un ravissant désordre, aux treillages verts et blancs.
Les fleurs, c’est la passion du Nord ! passion charmante et facile à comprendre. Les fleurs sont si belles dans le Nord, et elles durent si peu ! Aussi, pendant les long-s jours du sombre hiver, le grand luxe des maisons princières et des riches hôtels bourgeois, ce sont les fleurs. J’ai vu, en Russie et en Finlande, protégées par les doubles glaces d'une serre, les fleurs les plus belles de l’été étaler leurs parures pendant qu’au dehors la neige recouvrait la nature de sou froid linceul. Des touiïes de roses, d’œillets, de fleurs d'oranger embaumaient les salles de repas. L’œil fatigué du monotone spectacle des noirs sapins et des blanches plaines se reposait avec ravissement sur ces charmantes filles de l’été. Dans quelques palais de Saint-Pétersbourg, j’ai vu, derrière la
glace sans tain du salon verdir les rangées odorantes d'arbustes exotiques, tandis qu’à l’autre extrémité de la pièce, la vue s’arrêtait sur les froides solitudes de la vaste perspective terminée par les glaces immobiles de la Né va.
Nous ne nous figurons guère ces contrées du Nord que poudrées à blanc par les frimats et comme ensevelies dans l’éternel linceul de neige et de ténèbres visibles qui les caractérisent, en effet, pendant l’hiver. Aussi l’idée des fleurs nous vient-elle rarement à propos des campagnes arctiques. Et cependant jamais je n’ai vu les fleurs plus charmantes, plus fraîches, plus délicieusement peintes qu'en Finlande ou en Suède. Cette dernière, surtout, méritait bien d’être la patrie du premier botaniste du monde, du grand Linné. J’y ai vu croître, le long des chemins, le rosier, la valériane, la digitale pourprée, cette fleur royale ; plus d’une fois j’ai surpris, dans les anfractuosités du granit, les majestueux panicules de la saxifrage pyramidale. Le gazon, plus frais et plus vert ici que partout ailleurs, fait à ces filles sauvages de la terre et du soleil un cadre simple et coquet.
De Neuschlott, la route se dirige vers Kuopio, point central de la Finlande. J’avais d’abord espéré la fin des éternelles lagunes, car, au sortir de Neuschlott la chaussée s’élevait dans des gorges montagneuses. Pendant quelques verstes, en effet, de hautes futaies mêlées à des rochers gigantesques me rappelaient les paysages grandioses par lesquels s’était annoncée la Finlande : mais bientôt, à l’extrémité d'une sombre gorge, s’ouvrit une contrée entrecoupée de flaques d’eau stagnante, infiltrations du Saïmaqui ne peuvent trouver d’issue.
Cette vallée lugubre est terminée par un puits, car je ne
saurais appeler un lac cette mare hideuse qui en occupe le
fond et qui ne s’est formée que du rendez-vous des pluies
dans ce bassin sans écoulement. Rien de plus morne, de plus
désolé que le paysage qui entoure cette eau lourde et noire.
Les fauves seuls ont élu domicile dans la maigre forêt qui
s’étend sur ses bords. Les loups y hurlent, les renards y *
glapissent des notes lamentables, des grenouilles monstrueuses y coassent et la plainte du daim répond à ces gémissements qu’accompagne l’aigre sifflet du vent dans les bouleaux.
Jamais l’homme ne fixa sa demeure dans ces mornes solitudes, ou s’il y parut, ce fut sans doute pour y accomplir les rites sauvages de religions terribles. Sur le versant de la colline, au milieu de broussailles de chêne nain, j’ai vu se dresser dans le brouillard des blocs gigantesques, vieux autels élevés à la peur par quelque race de géants. Comme les menhirs de notre Bretagne, comme les hunebedden de la Hollande, ces blocs informes rangés par une force inconnue, semblent avoir servi à d’horribles sacrifices. Une rigole est creusée dans la pierre et c’est là, dit-on, que coulait le sang des animaux, peut-être même des hommes égorgés par quelque druide tit unique.
Un coq de bruyère, seul hôte de ces broussailles désolées, chantait ses rauques appels sur un de ces blocs sans nom. Mon pas l’effaroucha et il s’éleva avec un bruit d’ailes formidable.
La route se prolonge dans ces fondrières el n’y est pas plus mauvaise que dans les parties sèches et élevées. Les in-
génieurs finlandais sont habiles à construire des chaussées dans ces sols spongieux. Ils commencent d’abord par fonder leur route, au moyen d’un plancher de poutrelles solidement chevronnées ensemble et placées en travers du chemin. Puis, sur ce plancher, ils étendent une couche de sable et de fragments concassés de roches granitiques. Ce macadamisage placé sur un bon fonds produit une excellente route, très sèche et très élastique, au moyen de laquelle on traverse des marécages où le sanglier seul pouvait se frayer un passage.
La vallée voisine était heureusement plus saine et plus ouverte : les futaies y reprenaient un aspect vigoureux ; les eaux y suivaient une pente rassurante. Leur cours nous conduisit à un joli lac qu’on me dit être le lac Kallavesi, mais qui n’est, en réalité, qu’une des branches de l’éternel Saïma. Sur les bords de cette belle pièce d’eau, s’étagent les maisons de Kuopio.
Kuopio est la seule ville de toute une province du même nom et cette ville n’a que deux mille cinq cents habitants. C’est dire assez quelles sont les ressources de cette contrée centrale dont le commerce 11e consiste qu’en bois de charpente et en résine. Et cependant tout, dans ce petit cheflieu, respire l’aisance. Les maisons de bois sont élégantes et artistement peintes, les habitants sont chaudement vêtus de vestes d’un bon drap buun, les femmes vont pieds nus, mais leur robe est serrée à la taille avec une certaine recherche, elles portent un tablier de soie et un foulard rouge encadre coquettement leurs traits.
J’avais fait, à la légère, deux conjectures qui se trouvèrent
parfaitement fausses. Je m’étais imaginé d’abord que, dans ce pays perdu, je trouverais tout au plus le laitage et les oeufs, fondement éternel de la cuisine finlandaise. Or, l’aubergiste me servit un fort bon dîner auquel avaient contribué le Kallavesi par d’excellents poissons, la forêt par un magnifique coq de bruyère et les jardins de Kuopio par des pois verts très délicats. Le tout était accompagné, le croirez-vous, d’une bouteille de vin de Champagne qui n’était vraiment pas trop mauvais. Je dois à la vérité d’ajouter que le bouchon ne portait aucune marque française.
Le savant danois M. Hansteen a bu à Astrakhan du vin de Champagne assez bon, fabriqué par lesTartares du Volga, et il l’a trouvé excellent pour Astrakhan bien entendu. Moi, je trouvais ici du vin de Champagne fabriqué par les Russes finlandais et dans lequel, m’assure-t-on, entrait pour une grande part la sève du bouleau. C’est ainsi que, bien ou mal, nos délicatesses de civilisation se répandent dans tous les pays du monde.
L’autre erreur que j’avais commise avait été de croire que tout devait être à bas prix dans un pays aussi éloigné de la vie et de la civilisation. Mais la carte à payer me détrompa.
Kuopio a conservé les habitudes formalistes de la vieille Finlande suédoise et protestante : on s’y couche à l’heure du couvre-feu et la police des rues y est faite absolument comme au moyen-âge.
Voici le Idokan qui fait entendre son cri monotone : n’allez pas confondre le Itlokan avec quelque variété de la chouette ou du hibou; malgré ses rapports avec ces estimables bipèdes emplumés, le Idokan est un homme : c’est le veilleur de nuit.
Comme dans les villes de Belgique et de Hollande, ces hommes utiles sont préposés à la sûreté publique et veillent aux incendies. Ils s’avancent, deux par deux, armés d’un gros bâton et munis d’une crécelle. Leur costume n’a pas changé depuis le moyen-âge. C’est toujours la capote à grand collet, couleur de muraille, et le feutre à larges bords orné d’une grande plaque de fer-blanc aux armes de la ville.
Le cri de ces braves gens est noté de point en point et prévu dans tous ses détails : c’est une sorte de complainte nasillarde, dont l’objet est d’exciter les retardataires à regagner le foyer et la ménagère à éteindre feux et lumières. Un bruissement aigre de la crécelle est comme le refrain obligé de ces couplets monotones.
J’avais à l’auberge de Kuopio une chambre sur la rue et j’avais, selon mon habitude, laissé brûler une lumière près de mon lit, dans lequel je lisais en baillant mon Guide du voyageur. Les deux Idokans du quartier s’arrêtèrent devant ma fenêtre et, avec une obstination froide, se relayèrent pour me persécuter de leur irritante complainte. Je n’avais pas d’abord la moindre idée de ce que cela voulait dire : mais, au vingtième coup de crécelle, je linis par comprendre et j’éteignis la maudite lumière.
Aussitôt le chant des Idokans s’arrêta, comme sous l’impulsion d’un ressort, et la rue retomba dans son silence sépulcral.
Le prince Emmanuel Galitzin raconte, dans son Voyage en Finlande , un assez bon tour joué à un de ces pauvres diables. Plusieurs jeunes fous, dit-il, étaient réunis le soir, a une heure avancée, dans un des cafés d’Helsingfors, quand un crieur de nuit vint à passer. Apercevant de la lumière a travers les
volets, et ses chants ne parvenant pas à la faire disparaître, il crut devoir pénétrer dans le café avec sa casaque-et son large chapeau pour intimer au cafetier l’ordre d’éteindre. Les jeunes gens, qui s’étaient donné le mot, invitèrent l’arrivant à s’attabler avec eux pour le régaler de punch; ce que le pauvre homme accepta avec joie, car on était en hiver et il était transi. Un verre succède à l’autre; on verse force eau-de-vie
dans le breuvage fumant ; bref, le crieur boit tant qu’il finit par s’affaisser sur lui-même et par rouler sous la table. A l’instant même les écervelés l'enlèvent et le placent dans un large traîneau appartenant à l’un d’eux. Le traîneau part comme l’éclair, franchit plus de quarante verstes et arrive dans la ville voisine, où le crieur enivré est descendu du véhicule et déposé au beau milieu de la place du marché, complètement déserte à pareille heure. Mais voici le jour qui se fait ; vendeurs et acheteurs se réunissent sur le marché, et tous ne sont pas médiocrement surpris de trouver un homme bizarrement accoutré, qui dort étendu sur le pavé : il faut dire que l’ancien costume et l’usage de la crécelle avaient été abandonnés depuis très longtemps dans cette ville. On secoue le dormeur, qui, encore alourdi par les fumées du punch, finit pourtant par s’éveiller. Le pire fut que se croyant encore à Ilelsingfors et
n’ayant pas encore les yeux bien ouverts, il entonna d’une voix stridente son chant habituel en l’accompagnant du bruit • de la crécelle. Les habitants crovant avoir affaire à un fou, et
voulant à tout prix s’en débarrasser, n’imaginèrent rien de mieux que de conduire le malencontreux crieur chez le bourgmestre, oii il eut à rendre compte de ses faits et gestes de la nuit.
De Kuopio à l'iéaborg : une pauvre auberge, le lit dans un tiroir. — Un incendie dans les bois, le défrichement au feu. — Kaïana et ses cataractes, un voyage impérial. — La banlieue d’Uléaborg.
(Test par eau qu’en sortant de Kuopio on se dirige vers le nord-ouest. J’ai compris, au reste, en étudiant une grande carte appendue dans la salle de l’auberge, pourquoi, malgré sa position, Kuopio est riche, pourquoi les additions de ses aubergistes prennent au total des proportions imposantes. C’est que Kuopio se trouve, par quatre cents kilomètres de canaux naturels, en communication avec la Finlande méridionale. Le
Saïma, ses affluents et ses bras portent, sans solution de
continuité, un bateau jusqu’à Vilmanstrand, à quelque vingt lieues seulement du lac Ladoga. Aussi les habitants de la province exportent-ils leurs produits plutôt que de les vendre sur place.
Une grande partie de la première journée après Kuopio se fait en barque sur le Kallavesi. Les bords du lac sont, tantôt bordés de riches prairies mélangées de champs d’orge, tantôt surplombés de noirs rochers couverts de mousse.
Le lac traversé, une chaussée montueuse conduit à un autre lac, sur les bords duquel est construit le pastoral d’Ulensalmi.
De cette station à Uléaborg, le voyageur a le choix entre deux routes, la première qui continue la grande route de Kuopio, la seconde plus longue mais plus pittoresque par les cataractes de Kaïana.
C’est celle-ci que nous prendrons. La chaussée, de fondation 'assez récente, s’établit d’abord dans un terrain montueux qui, pendant plusieurs verstes, rappelle avec assez d’exactitude les chemins escarpés de l’Oberland. Puis, de déclivités en déclivités, la chaise de poste descend dans une étroite et longue fondrière.
La route, après ce défilé marécageux, s’élargit et s’aère, mais sans prendre un aspect plus riant. L’horizon s’est agrandi, la forêt malsaine s’est reculée, mais à la hideuse tourbière a succédé un plateau en friche, qui se termine en
croupes chauves aux contours affaissés. Quelques bouqüets de bouleaux chétifs essayent de prendre pied sur ce sol aride, mais leurs nodosités, leurs grêles statures et leurs disgracieuses courbures dénoncent une nourriture insuffisante et les fréquentes insultes d un vent que n’arrête aucun obstacle.
hn effet, au bout de l’horizon, je n’aperçois que de lourdes coupoles de montagnes tachetées de neige auxquelles manque même la sombre parure des sapins.
A pays pauvre, pauvres habitants. La maison de poste à laquelle nous arrivons n’est qu’une misérable grange. Sa construction décèle les violences de l’ouragan : elle est revêtue de grandes planches recouvertes d’une lourde couche de gazon. Cette couverture assure l’assiette de la maison, comme les bardeaux affermissent les chalets alpestres, comme les quartiers de roc conservent l’aplomb aux frêles abris du berger ou du fromager dans la Suisse.
Cette station misérable m’a laissé pourtant un ineffaçable souvenir, celui d’un lit jusqu’alors inconnu pour moi.
J’avais vu bien des lits dans mon existence de voyageur : j’avais couché dans le grand lit bourguignon, fortification imposante qui tient la place de quatre de nos lits modernes ; j’avais dormi sur le lit de couvertures amoncelées sous la tente de l’Arabe ; j'avais rêvé dans le hamac suspendu de la Guadeloupe et dans le cadre du matelot ; j’avais essayé de dormir sur le canapé trop habite des auberges russes et je m’étais laissé étouffer par les émanations du poêle moldave; j’avais même eu l’honneur de reposer mon chétif individu sur les courtines tapissées qui reçurent, à Cheverny, ce royal géant François 1er; mais jamais il ne m’était encore arrivé de coucher dans un tiroir.
Oui, un tiroir ! Cela avait l’air d’une gigantesque commode à un seul tiroir, dans lequel on étendit un matelas maigre, deux couvertures de grosse laine brune et deux draps d’une blancheur douteuse.
Après cette déplorable auberge, j’eus le curieux et triste spectacle d’un incendie dans les bois.
En Finlande, comme en Algérie, comme en Corse, le cultivateur indolent laisse au feu le soin de nettoyer et d’apprêter la terre. Mais le feu est un esclave qui n’obéit guère à son maître et l’écobnage ainsi pratiqué cause de terribles incendies dans les forêts.
Des troncs calcinés, restés debout comme les colonnes de quelque vieux temple saccagé par des barbares, annonçaient un incendie de ce genre. Lesol lui-même, recouvert d’un tapis de cendre produite par les mousses brûlées, portait l’empreinte du feu et les blocs de granit qui affleuraient à la surface avaient élé léchés par les flammes.
C’était un premier défrichement qui se faisait dans cette partie de forêt. Le feu éteint, en pareil cas le défricheur vient achever sa besogne. 11 attaque les troncs entamés par l’incendie, il les coupe, il les range, choisit et enlève tout ce qui vaut quelque chose, puis rassemble en tas les branches, les aubiers, les morceaux sans valeur. Par un jour de grand vent, il remet le feu à ces débris et achève de cuire sa terre. Alors , il passe la bêche sur le sol, si les roches trop nombreuses ne permettent pas l’emploi de la charrue. Puis, il sème et cette première récolte est assez bonne. La seconde est médiocre, la troisième est mauvaise. Alors, s’il a quelques avances, le propriétaire du sol défonce et épierre le terrain, y passe la charrue, y brûle en tas les jeunes pousses, les souches, les racines et les herbes et, dès lors, il a un bon champ, qui donne du seigle magnifi que,
Cela peu! s’appeler gagner sa terre î
Nous arrivons enfin à Kaïana, où m’attendaient, comme dédommagement de ces routes désolées , de charmants paysages.
Rien de plus propre, de plus coquet que les rues de celle petite ville, avec leur bordure de maisonnettes peintes en rouge et dont les portes et les fenêtres sont encadrées d’un large filet blanc. Chacune de ces rues est percée parallèlement au cours de la rivière.
Au-dessus de Kaïana, sur un des versants d’une montagne noire toute couverte de vieux sapins, on voit une admirable perspective qu’anime la rivière tumultueuse qui a donné son nom à la ville. Un pont jeté sur la rivière, à peu près au milieu de la ville, fait surtout de ces hauteurs un effet de décoration moyen-âge des plus remarquables. Le pont s’appuie sur un îlot qui montre un fouillis de murailles effondrées, de tours renversées que rongent les mousses et que tapisse le lierre.
Ces ruines poétiques sont celles de Kaïanaborg, châteaufort des comtes Braglié. Gustave-Adolphe avait donné à l’un d’eux l’usufruit de la province de Kaïana, et ce seigneur construisit, sur l'ilot (fui commande le cours de la rivière, cette forteresse destinée à tenir en respect les populations farouches de ces contrées.
A l’ombre protectrice de Kaïanaborg s’éleva et s’accrut la ville, fondée en 1551.
Plus tard, Kaïanaborg revint au domaine royal et fut transformé en prison d’Etat. C’est là que gémit pendant vingt ans Jean Messenius, ce savant célèbre que Gustave-Adolphe fit enfermer comme coupable d’avoir favorisé les prétentions du roi
Sigismond. C’est là que Messenius, eu vrai sage d'Horace, charma par l'étude les longues heures de sa captivité et qu’il écrivit sa Scandia illustrata [Illustrations Scandinaves), vaste ouvrage fort estime que j’ai vu, non lu, à la bibliothèque de Stockholm où il occupe une place imposante avec ses quatorze énormes in-folio.
Kaïana est placée sur une série de collines disposées en amphithéâtre autour d'un immense ravin que baigne la Kaïana. C'est cette rivière qui forme les deux célèbres cataractes qui recommandent cette ville à la curiosité du voyageur.
De la ville qui porte son nom, la Kaïana va se jeter à trois verstes de distance dans le lac Uléo.
Comme le lac de Genève absorbe et rend le Rhône, le lac Uléo engloutit les eaux de la Kaïana, qui, de rapide en rapide, de cataracte en cataracte, se précipitent dans le golfe de Bothnie, près d’Uléaborg.
On navigue cependant sur ces sortes de gaves mugissants, et il n'est pas rare de x oir des bateaux chargés de planches et de goudron descendre par ces voies périlleuses.
Je ne pouvais quitter Kaïana sans visiter les deux cataractes dont elle s’enorgueillit : Koïvoukovski et Aemma. Aemma , en finnois, c'est la graml-mère ; Koïvoukovski , c’est. la Boulaie.
Au-dessous d une magnifique écluse, dont le canal est taille dans le granit et qui permet aux bateaux d’éviter la cataracte, Koïvoukovski précipite ses masses imposantes d'eau qui s'éparpille et s'émiette au soleil en vapeurs irisées. Là où le courant rencontre brusquement le vide, une large nappe d’eau verte coule sur les rochers mousseux et pique droit sur
ST
un lit granitique dont elle a creusé profondément laparoi. C'est donc une véritable caverne qui reçoit le flot immense et, de là, l’eau tourmentée ressort furieuse et gémissante pour se disperser à travers les îlots de granit en cascades étagées de moindre importance.
Moins grande que koïvoukovski, l’Aemma est plus sauvage encore : son aspect est moins imposant, mais plus terrible. Elle n’a pas la magnifique nappe d’eau de sa sœur, mais elle se déchaîne en cent tourbillons rompus par des coupoles granitiques eflbndrées ou aiguisées en lames menaçantes par les \ iolents efforts des eaux.
Si affreuse que soit la route qui conduit à kaiana, de pareils spectacles en compensent largement les fatigues et les ennuis. Cette route, au reste, que je traite si peu respectueusement, est un magnifique et récent progrès. Elle 11e fut commencée qu’il y a trente ans environ et vous allez voir ce qu’étaient ces contrées avant qu’011 songeât à l’établir.
L’empereur Alexandre 1er vint ici en IStn, et il n’est pas un habitant de Kaiana qui ne vous raconte au besoin cette
visite avec un secret orgueil.
Les incidents de ce \oyage impérial furent, au reste, assez remarquables. L’empereur s’etait embarqué à lvhapolankanghass sur le Yuolioki, petite rivière qui va se jeter dans le lac Uléo. L’embarcation assez vaste était trop chargée et le vent debout rendait les manœuvres dangereuses. Quand on débouchadans le lac, le capitaine déclara qu’il ne répondait pas de l’empereur si on ne diminuait le chargement. On lit donc passer plusieurs personnes de la suite impériale sur un autre bateau.
La précaution n’était que trop nécessaire. Bientôt le ciel se
cou\ rit de gros nuages noirs, le vent souffla avec furie et les vagues s’émurent. L’embarcation impériale faisait eau et les matelots furent obligés de quitter en partie la manœuvre pour se mettre à vider l’eau. L’empereur, cependant, causait toujours avec une entière liberté d’esprit. Tout à coup, le gouvernail se rompt sous les mains du capitaine. Heureusement, le capitaine prévoyant la possibilité d’un pareil accident s’était muni d’un gouvernail de rechange. Il parvint à le mettre en place et à aborder à l’embouchure de l'Uléo.
C’était un fâcheux contre-temps pour l’étiquette de la maison impériale. Même en voyage, tout y était réglé : aucune part n’était faite à l’imprévu. On avait donc décidé, sans prendre l’avis de la tempête, que Sa Majesté coucherait à NissilaetnonàKaïana. Onsemit en route pour Nissila. Maislacommunication entre les deux villes n’avait lieu que par des sentiers marécageux tracés à travers des forêts sauvageset bordés de fondrières. Impossible d’y exposer un cheval. Alexandre Ier dut donc, par respect pour la règle établie, aller à pied par cet affreux chemin et, malgré les prévisions de l’itinéraire, force lui fut de passer la nuit dans une misérable chaumière, à Ronghalé. 11 n’en repartit que le lendemain dans une carriole trouvée à grand’peine.
Kaïana touche au lac Uléo et l’Uléa-Elf se jette, à quelques lieues de là, dans le golfe de Bothnie, sous les murs d’Uléaborg. Voici donc terminée, par la route de terre, notre excursion à travers la Finlande.
Plus nous nous rapprochons d’Uléaborg, plus la campagne devient riche, ouverte, bien cultivée. On sent déjà le voisinage d'une ville maritime.
Tout le long de la route s’etagenl, comme pour le plaisir de l'œil, de jolis heimais c'est le nom des fermes finlandaises ,
- composés de plusieurs corps de logis à deux etages, badigeonnés en rouge gai. Tout autour de ces fermes, verdoient de vastes champs, aux cultures soignées, champs conquis sur la foret dont la sombre silhouette les borde au loin. Plus loin encore, un horizon de montagnes bizarrement découpées termine la perspective.
Plus on s’avance vers la Suède, plus Yheimat devient riche et populeux, mieux il est cultivé. Yheimat est, à proprement parler, l’héritage. Le nom s’applique à toute la culture, aussi bien qu’aux bâtiments d'exploitation. Si le fermier n’est que tenancier, sa culture n’est plus un hcimat , mais un torp et le tenancier prend le nom de torpar. 11 n'est pas rare de voir des torps tenus à loyer par la même famille depuis plus de deux cents ans.
La campagne autour d’Uléaborg est plate mais non monotone. De vertes prairies s’y détachent en vigueur, avec leurs bouquets de saules feuillus d’un vert pâle. De nombreux troupeaux y paissent et des ruisseaux d’eau courante animent le paysage. C’est une petite Hollande. Cette riche oasis ne s’étend pas très loin. Au nord et au sud de la plaine d'Uleaborg recommence la lande, la triste et marécageuse lande dont la surface ne montre que des pins grêles et des blocs de granit noyés dans des flaques d’eau verdâtre
Mais, là où le marécage disparait, la terre est d’une incroyable fécondité. L'art des cultivateurs aide à la production • de ces richesses. Ils font, pour tirer parti du sol, tout ce que peuvent l’industrie et l'activité de l'homme. Ils creusent des
rigoles de dessèchement, drainent, labourent profondément, épierrent et émiettent la terre qui leur rend avec usure en orge, en avoine et en seigle les sueurs dont ils l’ont arrosée.
Et c’est ainsi que les rigueurs apparentes de la nature, loin de mettre obstacle à l’industrie humaine, la surexcitent, la fouettent et la fécondent. Combien de déserts n’ai-je pas rencontré dans l’Afrique ou dans l'Asie des musulmans, où la terre ne demandait, pour produire des trésors, que d’être grattée par une main indolente. Et cependant l’alfa seul et le palmier nain la recouvraient de leurs inutiles broussailles.
La Finlande maritime. — Vyborg et Stralsund. — Les dangers de la côte, — Lovisa. — Helsingfors vu de loin et de près, les bains, la vie officielle et la vie intime, l’hospitalité de la table, le baron et le cuisinier, journée gastronomique d'un bourgeois. — Sveaborg, le Kolesokhod, regrets d’un Suédois.
J’ai déjà dit les aspects différents du golfe de Finlande sur la côte de Finlande et sur la côte d’Ingrie. Nous les saisirons de plus près dans ce voyage maritime que nous allons entreprendre de Vyborg au fond du golfe de Bothnie.
Vyborg, en finnois AVespury, est placé sur deux petites îles à l’entrée du détroit qui relie le lac Somenovesi au golfe de Finlande. Fondé en 1 1 18 par les Suédois et acquis définitivement à la Russie en 1821, il n’a pu, malgré les avantages qu’on lui a
faits, acquérir une véritable importance commerciale. Le peu de profondeur de son port s’y oppose et c’est, à Stralsund, pe tite île placée à quatre lieues dans le golfe, qu’est le véritable port de Vyborg, avec ses magasins, sa douane et ses chantiers.
De Vyborg à Lovisa, le golfe se hérisse de skaers, de rochers, de bancs de sable : à travers les méandres de ces écueils sans nombre, courent des passes connues seulement des navigateurs finlandais. Nous ne trouverons que deux ports hospitaliers dans cette mer dangereuse : ce sont les ports de Lovisa et d’Helsingfors.
La jolie petite ville de Lovisa, à moins de quinze lieues d’Helsingfors, est presque entièrement suédoise. Placée sur une côte aride, elle l’égaye par le mouvement animé de son commerce, qui consiste surtout en fer et en tabac. Des bateaux à vapeur en partent journellement pour Helsingfors. Lovisa a, depuis que je l’ai vue, été brûlée en partie lors d’une attaque exécutée par une escadrille anglaise. Je regrette l’accident qui a frappé cette gentille cité, si coquettement postée au fond d’une baie élégamment découpée, et couronnée de gais moulins rouges.
C’est là que commence la Nouvelle-Finlande , ainsi nommée par opposition avec le gouvernement de Vyborg, réuni depuis plus longtemps à la Russie et qui porte le nom de Vieille- Finlande.
A soixante verstes environ de Lovisa, un promontoire profondément découpé s’avance dans la mer : une ville y est assise, c’est Helsingfors.
Helsingfors rappelle, par son nom composé, le nom de l’ancienne province suédoise dont elle faisait partie ( Ilelsinyland )
et celui de la cascade [fors) près de laquelle elle fut bâtie.
Vue de la rade, la ville présente un aspect imposant, avec son port où mouillent toujours quelques vaisseaux deguerre, avec sa place en amphithéâtre, sa verte esplanade, ses palais et ses casernes, et plus loin ses jolies villas peintes en rouge et en jaune. Tout ce panorama polychrome est richement couronné par les cinq dômes bleus constellés d’or de l’église Saint-Nicolas.
La place de la marine a des prétentions architecturales. On y voit le palais impérial, l’hôtel du gouvernement, une caserne et un obélisque de granit, érigé en l’honneur de l’impératrice-mère. Mais c’est là la ville officielle : la ville bourgeoise est tout autrement agréable. Oublions même Saint-Nicolas, église neuve dont les dômes font un assez bon effet. La beauté d’Helsingfors n’est pas là : elle est dans les blanches villas, dans les maisons coquettes bâties par les riches commerçants ou pour l’usage des baigneurs.
Ce qui attire, en effet, à Helsingfors une population choisie, population renouvelée tous les ans et qui se recrute dans l’aristocratie russe et dans le haut négoce, c’est l’établissement d’eaux minérales factices et de bains de mer. La vie élégante a là tout à la fois son Dieppe et son Vichy. La culture intellectuelle et l’aisance de la ville se ressentent de la proximité de ces établissements placés à sa porte. 11 se fait, entre les habitants de Saint-Pétersbourg et ceux d’Helsingfors, un échange constant tout à l’avantage des derniers. La saison des eaux venue, ceux-ci émigrent, non pas bien loin, mais dans les coquettes maisons de campagne de la banlieue. Les baigneurs les remplacent et ne partent qu’à l’automne.
C’est à Helsingfors que se trouvent les échantillons les plus distingués d’une classe assez peu nombreuse de la population finlandaise, la noblesse, qui a été reconnue en 1723 et constituée à part en 1816. Elle consiste en deux catégories, les nobles portant titres, herrestand , comtes ou barons, et les simples gentilshommes. Ces derniers se subdivisent eux-mêmes en chevaliers et simples nobles (svennen eller knappe k/assenj. Les ancêtres des simples nobles étaient jadis attachés, en qualité d’écuyers ou de majordomes, au service des grandes maisons titrées.
Helsingfors a, dans la saison des bains, tout le mouvement, toute la vie de Saint-Pétersbourg en hiver. Les droski y circulent par centaines. Ce sont de petites voitures basses, à quatre roues, dans lesquelles le voyageur est exposé à la pluie, au vent, à la poussière, mais qui roulent comme une rafale. Ce sont des voitures de place à numéro, seulement chez nous c’est le fiacre, ici c’est le cocher qu’on a numéroté : sa plaque de fer blanc est suspendue au milieu du dos par une courroie grasse.
La vie oflicielle est exclusivement russe à Helsingfors : la vie intime y est restée toute finlandaise. Chez les principales autorités militaires ou civiles, c’est un gala perpétuel auquel l’étranger ne saurait se soustraire.
L’hospitalité de la table est d’une largeur incroyable dans la société russe. A l’heure du dîner, il semble que la porte soil ouverte à tout homme convenable qui veut bien se donner la peine d’entrer. Telle personne qu’on ne recevrait pas au salon, peut s’asseoir au dîner sans crainte : aussi, le parasite est-il commun en Russie, mais non mal vu ou mal venu comme il le serait ailleurs.
On m’a cité, à Saint-Pétersbourg, un Français qui, depuis quinze ans, n’a pas dîné trois fois chez lui. 11 a plus de maisons que l’année n’a de jours, aussi, car c’est un homme d’esprit, quelques-uns de ses amphitryons lui reprochent-ils de ne pas venir assez souvent. — On ne vous voit plus chez nous, lui dit-on. — Ah! répond-il, c’est de l’injustice. J’ai dîné chez vous cette année.
On trouve encore, en Russie, quelques-unes de ces habitations splendides où la table es! dressée au hasard pour les convives invités et pour les convives inattendus. Un dîner plantureux, comme il convient pour les robustes appétits du Nord, réunit à la fois les énormes saumons de Finlande, les délicats sterlets du Volga, le veau d’Archangel, les coqs de bruyère servis dans leur cuirasse de plumes, les larges pâtés de chevreuil, les gélinotes savoureuses et les mille condiments d’une cuisine incendiaire, parmi lesquels brille encore le caviar. Les vins de Bordeaux, de Champagne, de Porto, les carafes d’eau-de-vie se succèdent par douzaines. Et c’est à ces tables magnifiques que dînera le premier venu, sans même avoir été présenté. Dans les provinces, c’est rendre service à un seigneur que de dîner chez lui, et s’il n’a qu’une douzaine de convives, il se croit seul.
Encore une anecdote sur cette facilité de mœurs de la vieille Russie.
On m’a conté qu’un baron suédois, se trouvant à Moscou, dînait à table d’hôte auprès d’un seigneur de bonne mine, s’exprimant bien et conservant jusque dans la saillie une dignité native. Excité par ce voisinage, car les Suédois raffolent de l’esprit el s’y connaissent, le baron fil venir une
bouteille de vieux Laffitte et invita l’aimable causeur à trinquer avec lui. — Etes-vous au service? demanda l’inconnu ; c’est, en Russie, la première question d’un Français, et l’inconnu était évidemment un Français. — Non, répondit le baron, j’ai servi durant vingt années, et maintenant je voyage pour mon plaisir. — Moi, je sers encore, reprit l’inconnu avec un lin sourire. — Dans quelle arme, demanda le Suédois? — Je vous dirai cela demain, car je tiens à vous avoir à dîner : je serai enchanté de recevoir un aussi aimable convive.
Le baron prit l’adresse qu’on lui donna, étonné de trouver dans ce spirituel Français le prince.... un des grands noms de la Russie. Mais, quoi ! faut-il s’étonner qu’un Russe de la haute classe ressemble tant à un Français? On se sépara et, le lendemain, l’invité se rendit chez le prince. Mais parmi les convives, et ils étaient nombreux, le Suédois ne retrouva point le visage de son voisin de table de la veille. Il crut un moment s’être trompé de maison, mais le nom du prince fut bientôt prononcé autour de lui et, par discrétion, le baron s’abstint de questionner personne. Le repas fut excellent et, lorsqu’il fut terminé, ne voyant toujours pas l’amphitryon, le Suédois s’apprêtait à se retirer, comme il est d’usage pour beaucoup d’invités de le faire sans prendre congé. Dans le vestibule, il retrouve son voisin de table de la veille qui s’écrie en le voyant : —Eh bien ! monsieur le baron, comment avez-vous trouvé le dîner? — Excellent, il n’y manquait que vous. — Vous me comblez, monsieur le baron, et vous me rendez justice, car ce dîner, c’est moi qui l’ai fait. Je sers dans royal-casserolle et ne suis rien déplus que le cuisinier du prince. Pardon de vous avoir invité ainsi et de
mon seul chef ; mais ici, cette liberté ne saurait avoir d’inconvénients. Vous viendriez dîner ainsi six mois de suite que le prince mon maître ne s’en apercevrait seulement pas, et s’il vous remarquait, il serait enchanté de faire votre connaissance.
Il en est un peu ainsi chez les représentants du gouvernement russe à Helsingfors. D’ailleurs il semble qu’on n’ait ici qu’une seule occupation vraiment sérieuse, qui est de manger.
Le bourgeois finlandais consacre à la table une grosse partie de sa journée : ce n’est pas qu’il mange beaucoup chaque fois, mais il mange à toute heure et les repas se pressent et se succèdent dans sa journée avec une rapidité inquiétante.
Le matin, dès sept heures, un négociant prendra au lit sa lasse de café à la crème. Vers neuf heures, on se réunit et on déjeune à la fourchette. A deux heures le dîner, après lequel une petite sieste est nécessaire. À huit heures le thé et, pour clore dignement la journée, un souper passablement solide qui souvent se prolonge bien avant dans la nuit.
Voilà l’esquisse : je vous fais grâce des détails. Qu’il me suffise de redire que, chez le Finlandais pur sang, les mets sont inévitablement d’une fadeur rebutante. Le laitage sous toutes les formes, sous tous les déguisements, les inonde et les empoisonne de ses douceâtres saveurs.
Quand par hasard la cuisine finlandaise se lance dans l’inconnu, quand elle aborde les mélanges et les sauces épicées, elle se répand en productions bizarres qui n’ont de nom dans aucune langue. Ainsi, on m’a servi un jour, dans un restaurant d’Helsingfors dont le chef avait été cuisinier en
Russie, un certain plat de riz au lait et au sucre, dont la fadeur était relevée par du sabayon et de la noix muscade, et que décoraient d’affreuses quenelles de veau cuites dans la graisse et maladroitement épicées.
La capitale delà Finlande est après tout une ville passablement jolie, passablement cultivée el, ce qui n’est pas peu dire, gaie pendant trois mois de l’année.
Je n’ai pas voulu quitter Helsingfors sans monter à l’observatoire. On découvre de là un admirable panorama. A ses pieds, la ville, remplie de maisons élégantes et de constructions grandioses, parmi lesquelles le sénat et l’université; de larges carrés de verdure, conquis sur le granit, indiquent la place du parc et du jardin botanique : plus loin, tout autour du golfe, de hautes falaises blanches semées d’affleurements de granit rose, et plus loin encore les îles de Sveaborg, avec leurs bâtiments casqués de métal reluisant au soleil.
Cette vue de Sveaborg à vol d’oiseau vous aura donne l’envie de visiter le Gibraltar finlandais. C’est une question de permis : supposons donc que vous en avez un et embarquons-nous : la traversée ne sera pas longue.
Septverstes séparent Helsingfors du petit archipel dont les îlots réunis forment, la forteresse de Sveaborg. 11 n’y a, dans Sveaborg, que peu de maisons particulières, presque tout l’espace étant occupé par les casernes, les magasins, le pénitencier, les logements casematés et les fortifications. Encore, la plupart des maisons bourgeoises sont-elles d’un aspect peu riant, ayant été, dès l’origine, construites en vue de la défense, avec voûtes et blindages.
Il y a pourtant dans Sveaborg quelques jardins riants,
formés de terre apportée du continent et déposée dans les fissures du granit. A part les différences de climat, ce détail m’a rappelé les jardins factices de Malte.
Des remparts, on jouit pendant l’été d’une vue délicieuse. Le golfe, avec ses petites îles semées comme des grenats sur un fond d’émeraude, présente l’aspect d’une riche parure. Les toits de métal des bâtiments de la marine étincellent au soleil, et les petits îlots qui ne sont pas compris dans le système des fortifications semblent des nids d’alcyons bercés par la vague. Les bourgeois aisés d’Helsingfors ont, dans ces îlots, de charmantes miniatures de maisons de campagne.
Un petit bateau â vapeur fait le service d’Helsingfors à Sveaborg. Mais il est plus agréable de faire ce court voyage en lio/esokliod. Le ko/esokliod est une chaloupe munie d’une paire de roues à palettes, qu’on fait manœuvrer à force de bras. Deux hommes suffisent à faire marcher très vite ces embarcations à l’aide d’un engrenage des plus simples. Vous aurez vu manœuvrer sur la Seine, dans les eaux d’Asnières, un kolesokhod en miniature. Car que ne voit-on pas sur la Seine ? J’y ai rencontré le catimaron de Calcutta, le canot esquimau en peau de veau marin et la pirogue à balancier des mers du Sud.
Nous n’avons pas compté les canons de Sveaborg, pas plus que ceux deCronstadt. Qu’il nous soit permis seulement de rappeler que la trahison seule a pu donner à la Russie ce terrible rival de la forteresse bâtie par Pierre le Grand.
On conçoit qu’un Suédois 11e puisse voir sans douleur le pavillon russe flotter sur ce joyau de fer eide granit. Il se rappelle avec amertume qu’il s’esl trouvé parmi ses compa-
triotes un traître, l’infâme Cronstedt, pour livrer à l’étranger ce palladium de la liberté finlandaise. Tegner, le poète national, déplore en beaux vers cette perte dont saigne encore la patrie suédoise :
« O Finlande, s’écrie-t-il, Finlande, patrie de la fidélité! U forteresse qu’Ehrensvard a construite, tu as été arrachée du cœur de la Suède ainsi qu’un bouclier sanglant ! Un trône s’élève du sein de ces marais dont nous connaissions à peine le nom, et les tsars forgent des chaînes pour les peuples, là où paissaient naguère nos troupeaux. Adieu, ô rempart de la Suède, adieu, pays des héros! Vois, les flots du golfe de
Bothnie portent nos larmes jusqu’à tes rivages . Pleure, 0
Suède, pleure ce que tu as perdu ! »
Le golfe de Bothnie. — Le cap d'Iîango. — Abo, mouvement littéraire, poésies Suédoises et Finnoises ; le Russe étranger en Finlande : mouvement commercial, institutions de crédit. — Bjorneborg. — Le Quarken. — Vasa et Nicolaislad, le feu. — Les deux Carleby, Brahestad et Carlo.
Les rudes côtes du golfe de Finlande sont dignement terminées par le sombre cap de Hango. Hangoüdd, ce cap des tempêtes, est une pointe énorme de sable, bardée de granit, qui s’avance au loin dans une mer orageuse. Les collines qui le continuent au loin dans les terres sont couvertes de forêts au noir feuillage.
Doublons cette pointe menaçante et entrons dans le golfe de Bothnie. Les écueils sont encore nombreux sur la côte,
mais leur aspect est plus souriant. Les rochers se parent de gais bouquets de pins et bientôt, à l’embouchure d’une jolie rivière, l’Aoura, s’ouvre le port d’Abo(Aubo).
Abo, ancienne capitale du grand-duché, est assise sur un cap qui s’avance dans des eaux appartenant d’un côté au golfe de Bothnie, de l’autre côté au golfe de Finlande. Elle est séparée en deux villes, l’ancienne et la nouvelle, par le cours de l’Aoura.
Abo a conservé de son ancienne importance une véritable supériorité intellectuelle. 11 y a ici des sociétés savantes, une société économique, une société biblique et une société évangélique. Deux imprimeries y fonctionnent et des journaux y paraissent.
Ancienne capitale politique de la Finlande, Abo a donc encore quelques droits à s’en dire la capitale artistique et littéraire. C’est ici le centre du mouvement de rénovation de la littérature nationale.
La guerre qui vient de finir a appelé l’attention de l'Europe sur la Finlande, et on s’est rappelé le rôle qu’avait joué autrefois dans le monde cette petite nation. On s’est souvenu qu’elle nous avait initiés à la civilisation de l'Orient. O11 a recherché avec curiosité ces chants populaires qui portent l’empreinte des vieilles traditions Scandinaves.
Mais il est d’autres monuments de l’intelligence finlandaise qui nous touchent de plus près : ce sont les poésies nationales, inspirées par la résistance patriotique des années 1808 et 1809.
Parmi les poètes de cette époque héroïque, celui qui a remué le plus profondément la libre finlandaise, c’est le Béranger de ta Finlande, c’est Runeberg,
La véritable voie de la littérature finlandaise, c’est l’alliance de l’élément finnois avec l’élément plus civilisé de la Suède. Seul, le type finnois ne produirait que des essais d’archaïsme sauvage : tempéré par l’esprit suédois, qui lui aussi est national en Finlande par tant de côtés, il a produit des poètes comme Runeberg, Nervander, Topelius, Cygnœus, Berndtsson.
Il y a pourtant, en Finlande, une école moderne de littéralure qui tente, probablement à l’instigation de la Russie, de substituer l’idiome national à la langue suédoise, seule adoptée par les classes élevées dans presque tout le grand-duché, seule reçue pour les actes officiels, dans les tribunaux, dans les administrations, dans les écoles.
Ce mouvement, plus national sans doute par l’intention qu’il ne le serait par ses effets véritables, a déjà produit quelques essais de poésie populaire assez remarquables. Le type adopté est le cadre de la vieille tonna ou chanson finlandaise, avec ses couplets psalmodiés, où l’allittération remplace la rime.
Voici, par exemple, la chanson du barde paysan Lutinene.
« Voici Lutinene qui, à son tour, se prépare à réciter une tonna : il se dispose à chanter la langue finnoise, à dire un mot d’une affaire qui touche à la patrie. La langue finnoise s’afflige d’être honnie depuis un si long temps; on l’estime peu, bien que dans l’opinion de plusieurs notre langue méritât d’être honorée. Elle a des mots pour tout, des noms pour chaque chose; elle peut commenter les lois et enseigner l’évangile.
« L’enfant commence à croître, enveloppé de langes; mais le jour vient où il finit par devenir un homme valant autant que les autres : sinon, il s’annule et demeure inaperçu. Mais notre pauvre langue n’est point encore sortie de ses langes ni
de son berceau, où on la retient emprisonnée. Les années s’écoulent, et il lui faut dévorer ses pleurs, s’affaisser chaque soir sous le fardeau de l’oisiveté, sentir son cœur dévoré d’inquiétude, être réduite à demeurer constamment auprès d’une porte fermée où elle se lasse en vain de frapper.
« Au temps jadis, vivait une bonne fille, pleine d’entrain et d’un bon esprit ; c’était la fille du maître du logis. Elle avait la physionomie avenante, son port était majestueux, ses traits étaient pleins de douceur, ses joues avaient le doux incarnat de la rose et son parler était vif. Elle savait dire toute chose, et bien et avec agrément ; et cependant toutes ses compagnes se mariaient et elle seule demeurait fille : chose singulière et surprenante !
« Désirez-vous savoir le nom que portait cette fille charmante? — Elle s’appelait Parole finnoise. Le désir qui brûle la dévorait depuis longtemps; on la voyait porter son regard inquiet à l’entour, assise à l’écart comme à l’ordinaire, toujours avec l’espoir que l’époux attendu finirait par paraître, qu’il l’introduirait dans la chambre nuptiale.
« D’autres dansent et forment la ronde, se divertissent chaque soir, vivent à leur aise dans de spacieuses demeures, s’asseoient sur de larges bancs. Mais toi, pauvre Parole finnoise , il te faut demeurer toujours sans abri, exposée aux injures de l’air; toujours en dehors d’une porte fermée, pour y grelotter
au froid ! — Fatiguée d’attendre vainement, elle éleva enfin la voix pour se plaindre.
« L’enfant aborde son père pour lui dire ce dont il a besoin, et lui raconter ce qui le chagrine. Ce fut ainsi qu'autrefois nos regards se fixèrent vers l’Occident; aujourd’hui , c’est vers
l’Orient qu'ils se trouvent attirés par l’éclat du soleil levant et guidés par la flamme brillante du flambeau de l’instruction, dont la vive clarté se projette radieuse vers le tirmament.
«Nos hameaux se sont inclinés trop longtemps devant un idiome étranger ; nos plus modestes cabanes ont déboursé trop d’argent pour lui. Il est temps que la langue nationale voie cesser une attente trop prolongée. Qu’elle cesse de prodiguer les saluts pour obtenir l’interprétation du mot le plus vulgaire inscrit dans l’arrêt d’un tribunal, ou bien encore pour solliciter la rédaction d’une requête où l’on découvre après coup une multitude d'erreurs.
« La langue finnoise est claire et précise; elle suffit à toutes les exigences. Quelque chose qu’on veuille lui faire dire, elle est en état de l’exprimer. Elle peut servir à interpréter tout genre de science, que ces choses d’étude arrivent de l’Allemagne ou de n’importe quelle autre contrée. Par l’harmonie qui lui est propre, elle l’adapte parfaitement au chant.
« Mais peut-être trouvez-vous que j’exalte oulre mesure les mérites de ma langue natale. Quoi qu’il en soit, pour obtenir ce (pii lui revient, je suis prêt à renouveler mes supplications, à m’incliner jusqu’à terre. Ainsi fait le mendiant affamé, avide de mettre dans sa bouche le plus petit morceau, qui, lorsqu’il erre à l’aventure, aperçoit à sa portée un pain (pii n’est pas mêlé d’écorce. »
Vous aurez senti comme moi combien cette prétendue poésie populaire est pâle, maigre et factice. Rien de plus froid que cette personnification de la langue finnoise et rien de moins chanson que cette discussion pédante. Je n’ai aucune envie de contester ses mérites à la langue finnoise que je n’ai pas 1 bon-
neur de connaître, mais elle me semble avoir quelques rapports avec cette excellente jument de Roland qui n'avait qu’un seul petit defaut, à savoir qu’elle était morte.
Il est facile de comprendre dans quelles vues le gouvernement russe aimerait à encourager cette réaction finnoise contre la langue de la Suède : ce retour archaïque lui servirait à déraciner bien des souvenirs, bien des sympathies, après quoi, le terrain déblayé, il pourrait à sou gré substituer à l'idiome restauré des vieux Finnois la langue russe qui, celle-là, est bien vivante. Lutinene et ses amis m'ont bien l'air de jouer là une partie de dupes. Qu'on 'se demande ce qui serait arrivé si la Finlande, à la suite de la dernière guerre européenne, avait fait retour à la Suède? Evidemment, la langue suédoise triomphait definitivement et sans lutte. Qu’arrivera-t-il, au contraire, si les Finnois se tournent vers l’Orient et appellent la Russie au secours de leur nationalité littéraire? La Russie les absorbera sans peine.
Il n'y a donc rien de sérieux, selon moi, dans cette tentative. J'ai le plus grand respect pour les traditions et pour les langues historiques; mais je ne crois guère aux restaurations, et l’exemple de la Grèce, qui cependant a sauvé sa nationalité du naufrage de son indépendance, est là pour montrer si on peut rajeunir les langues vieillies. Respectez les langues mortes, mais ne les galvanisez pas. 11 n'y a pas de revenants plus tristes que les \ ieux idiomes.
Pour en revenir aux chances d'une résurrection ou d’une importation littéraire, la langue russe n’est pas même représentée dans la presse périodique de la Finlande. M. le prince Emmanuel Galitzin comptait, il y a une quinzaine d’annees.
neut journaux pour le grand-duché : sur ces neuf feuilles, huit étaient rédigées en suédois, une en langue finnoise. Le journal qui se publie à Helsingfors est suédois et autorisé à traiter des sujets politiques : c’est la feuille officielle, le Moniteur finlandais.
La vieille parole finnoise a-t-elle plus de chances d’avenir?
Le finnois n’est parlé en Finlande que par le bas peuple. Les classes élevées ne parlent guère que le suédois. Quant au russe, il n’y est parlé que par les gouverneurs et les autorités militaires. Le gouverneur est un chef supérieur d’administration et de police, représentant de l’autorité exécutive et des droits de la couronne, il y a, en Finlande, huit gouvernements, ou /en, administrés par un landsterding ou gouverneur : ce sont les gouvernements d’Abo, de Neuland, de Vvborg, de Yasa, de Kuopio, de Tavastheus, d’Uléaborg et de Saint-Michel.
11 y a ainsi huit petites cours russes, huit sociétés russes isolées, perdues dans toute la Finlande.
Juges ruraux (lagman), juges de district (gheracls-glievding), conseillers municipaux (raiman), magistrats d’arrondissement ifogclé), agents inférieurs (. lamman ); tous sont Finlandais et ne parlent que finnois ou suédois. Très peu comprennent le russe.
Aussi le Russe qui se sent étranger dans ce pays y entendil avec délices le langage de la patrie. Un grand seigneur qui reconnaîtra un paysan russe à la coupe de son vêtement ou à ce je ne sais quoi qui trahit le compatriote, ne se fera pas faute de lui donner la main et de s’entretenir avec lui dans l’idiome national.
M. le prince Emmanuel Galitzin, dans son intéressant voyage en Finlande, raconte d'une façon très touchante une entrevue de ce genre entre lui et deux charpentiers qu’il avait reconnus pour des Russes :
« Je les saluai dans ma langue. L'effet que produisit sur eux l’accent de l’idiome national ne saurait se décrire ! Aussitôt leur physionomie s’illumina, et le dialogue suivant s’établit entre le plus âgé des deux paysans et moi. Je le rapporte à cause de ce qu'il a de caractéristique; il me paraît porter le cachet du sentiment national qui s’est conservé si pur de toute altération parmi cette classe d’hommes.