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LE GOLFE DE FINLANDE

Aspect du golfe de Finlande par une nuit d’été. — Le phare de Tolboukin, vue générale de Cronstadt et de Saint-Pétersbourg. — Le Créateur et la créature, Pierre le Grand et son œuvre. — Paysages désolés de l’Ingrie, Oranienbaum.

Si resserré qu’il soit, à mesure qu’on s’avance vers l’est et qu’on se rapproche de Saint-Pétersbourg, le golfe de Finlande a, sur chacune de ses rives, russe et finlandaise, des aspects bien différents. Du côté finlandais, ce sont mille découpures capricieuses, de brillantes gammes d’îlots, de rochers bizarres, de falaises granitiques, colliers roses attachés au front de ces terres pittoresques qui se mirent dans les flots bleus. Du côté russe, au contraire, des côtes basses, sablonneuses, de grandes forêts sombres, des plaines sans fin.

Suivons les contours du golfe, de Narva à Saint-Pétersbourg.

Nous sommes au mois de juillet : il est minuit et, adossé au grand mât, je puis lire sans lumière le dernier journal arrivé de France. Le ciel est un peu couvert, cependant : mais Pair est d’une pureté merveilleuse. C’est vraiment un crépuscule d’Italie et je ne me souviens pas d’avoir vu la nature plus lumineuse et plus belle à Naples ou à Païenne, un quart d’heure après le coucher du soleil.

Plus haut encore vers le nord, me dit le capitaine, dans la mer Glaciale, par exemple, le soleil luit en ce moment de son éclat le plus pur, et c’est l’heure où le pêcheur part pour ses expéditions accoutumées.

C’est un véritable bienfait pour ces climats que ces longs et lumineux crépuscules. Dans ces mers étroites, remplies d’îles et d’écueils, coupées de canaux et de passes, semées de bancs perfides, mers changeantes et souvent irritées, il serait impossible de naviguer sans ce supplément de lumière.

Après quelques heures de mer par cette nuit lumineuse, j'aperçois dansleléger brouillard du matin un feu vif, aux éclats intermittents. C’est un phare qui s’élève sur la côte russe.

Ce phare, devenu célèbre par les fréquentes visites des officiers des flottes qui bloquèrent Cronstadt, porte un nom dont peu de personnes connaissent l’origine. C’est le phare de Tolboukin.

Tolboukin était un colonel de l’armée de Pierre le Grand, qui, laissé sur cette langue de terre avec une poignée de soldats, résista courageusement à une colonne suédoise et sut conserver le poste qui lui avait été confié. Pierre le Grand voulut que ce monument portât le nom d’un brave.

Du phare de Tolboukin se déroule le panorama des îles et de la côte qui forment les abords de la capitale russe. Panorama le plus souvent grisâtre, bas et noyé d’eau. C’est d’abord l'ile de Cronstadt, coupée par des fossés, des haies vives, des épaulements et des forts en terre, toutes choses dont je vous fais grâce au détail, n’avant aucun goût pour l’art des Yauban et des Cormontaigne.

Cronstadt, qui ne l’a dépeint, même sans l’avoir vu? Qui n’a raconté ses murs et ses forts de granit, léviathans delà défense? O11 s’est même, à grand renfort d 'illustrations, composé un petit Cronstadt de fantaisie qui réjouirait très fort nos Haxo et les Totleben de Russie. Si vous avez quelque curiosité de voir le vrai Cronstadt , ne vous en ûez qu’à la photographie : elle vous le montrera pris au vif à tous ses points de vue. C’est moins pittoresque peut-être, mais beaucoup plus sérieux.

Moi qui m’inquiétais fort peu de savoir le nombre des canons du fort Alexandre, je m’attachai surtout à considérer de loin la ville même de Cronstadt, cette ville mystérieuse, véritable patrie du passeport et delà défiance aux cent yeux : c’est une sorte d’immense village de bois, aux longs et spacieux magasins, aux casernes à toits rouges, aux églises à dômes dorés, reluisant au soleil. Cela sent l’arsenal, la douane.

Derrière cet assemblage peu réjouissant, les dômes de Pétersbourg percent, dans le lointain, le plat horizon et resplendissent de couleur et de lumière. Mille mâts de vaisseaux s’interposent entre l’œil et ces lointaines perspectives, comme les gigantesques hachures d’un dessin un peu efface. Ces flottes de la paix et de la guerre, cet amas de forteresses, cette ville même qui scintille à l’horizon, tout cela rappelle et redit un

nom, un seul nom, celui de Pierre le Grand. C'est lui qui créa toutes ces merveilles, qui fit sortir toutes ces splendeurs, toute cette vie, d’un marais désert, inconnu, malsain.

Quel admirable improvisateur que ce Pierre le Grand ! Mais aussi quel créateur eut jamais des moyens d’action plus puissants que lui. Sa volonté de fer broyait tout ce qui lui résistait, ou plutôt on ne lui résistait pas. 11 avait des arguments trop irrésistibles.

Ces palais dont les lignes blanches s’élèvent à l’horizon, il les fit construire par ordre, sur les boues" d’un marais. Un palais par cinq cents têtes de serfs, c’était le contingent de ces rudes boyards arrachés à leurs steppes pour apprendre en douze temps la civilisation moderne.

Près de la place du Grand-Théâtre, à Saint-Pétersbourg, il y a un pont que l’on appelle le Pont des Soupirs. C’est là que Pierre s’arrêtait souvent pour contempler son œuvre naissante. C’est là qu’il admonestait, à sa façon, ses courtisans nouveaurasés, ses ingénieurs encore novices. Une faute de construction, un ordre mal compris ou lentement exécuté, valaient à l’admonesté une douzaine de coups de canne, après quoi, pour guérir les épaules du patient, le tsar lui donnait une paternelle accolade. Qui aime bien, châtie bien, dit le proverbe. Et le tsar aimait terriblement ses sujets. Comme il n’eût pas été de bon goût de crier sous le bâton impérial, le patient se contentait de soupirer : de là le nom de ce pont historique qui, en son genre, vaut bien celui de Venise.

Cette rude initiation a été, après tout, saine à la Russie. Il lui fallait cette main de fer pour apprendre à se plier à la vie moderne. Aussi, la mémoire de Pierre Ier est-elle vénérée à

juste titre par tout Russe patriote. C’est lui qui a dégrossi la Russie, à coups bien appliqués de sa lourde hache deSaardam.

J’ai vu, à Helsingfors, chez le prince B..., une galerie de portraits qui en dit plus que bien des anecdotes historiques, sur cette forte et rude race que Pierre le Grand sut si bien façonner. Le prince B... compte parmi ses ancêtres de vieux boyards contemporains du grand empereur. Les arts naissaient alors, en Russie, comme tout le reste : Pierre peignait et se faisait peindre; ses boyards durent faire comme lui. Ils sont là, dans leurs lourds et vastes cadres, peints sans doute par quelqu’Italien, transfuge médiocre de Venise ou de Florence. O11 sent, dans leur attitude, la gêne d’un costume nouveau, qui va mal à leurs rudes allures. Leurs perruques sont mal posées, les épaules n’entrent point dans l’habit étriqué qui vient de succéder au costume üottant de leurs ancêtres, à la tunique ou à la robe de l’Asiatique. On devine que ces mentons étaient, naguère encore, ornés de barbes luxuriantes. Et, pour achever le contraste, à côté de ces puissantes figures qui regimbent à la civilisation, voici le descendant poli et raffiné des vieux boyards, élégamment serré dans l’uniforme, ganté de jaune, chaussé de vernis, à l’œil intelligent, à la lèvre fine, à la figure aristocratiquement allongée. Il semble que dix siècles se soient écoulés entre le petit-fils et les aïeux. Tout va si vite en Russie ! Pétersbourg, cette capitale immense, n’a pas un siècle et demi d’existence.

C’était en 1703. La Russie et la Suède étaient aux prises et le génie de Pierre le Grand faisait pencher de son côté la balance. Il y avait, à l’endroit que je distingue en ce moment au bout de ma lunette, une maison de campagne appartenant à un

Suédois, et, perdues dans les marais formés par une rivière inconnue à l’Europe, quelques cabanes de pêcheurs. Le seul point important de toute cette côte déserte, c’était la forteresse de Nienchatz, assise au bord de la Neva. Cette forteresse, ou plutôt ce fortin, fut enlevée par un gros de soldats russes et aussitôt Pierre le Grand résolut de bâtir là une ville. A ce moment, le tsar ne voyait dans cet établissement qu’un poste avancé contre les Suédois. Mais Charles XII, ce fou héroïque, hâta les destinées de la Russie par ses téméraires entreprises et, le soir même de la bataille de Pultava, Pierre écrivit à son amiral : « C’est aujourd’hui que, par la grâce de Dieu, j’ai véritablement posé la pierre angulaire des fondements de Petersbourg. »

Comme la ville elle-même, la flotte est d’hier.

Quel qu’ait été le rôle joué dans ces derniers temps, par la marine impériale de Russie, il ne faut pas oublier combien il a fallu peu de temps aux tsars pour créer une marine qui, après tout, est la troisième de l’Europe. Cent cinquante ans à peine se sont écoulés depuis les jours où Pierre Ier en jetait les premiers fondements. Et à cette époque si rapprochée, la Russie ne possédait pas même une chaloupe pouvant porter un canot.

On voit, en effet, dans la forteresse de Saint-Pétersbourg, un bateau à quatre rames qu’on y conserve comme une relique sacrée, dans un petit édifice en briques. Là est le berceau de la marine russe. Pierre 1er appelait ce bateau le petit grand Sire, et le fit transporter à Saint-Pétersbourg, où on le conduisit en grande pompe, afin de montrer à son peuple dans quel état le tsar avait trouvé la marine nationale, et à quelle perfection il l’avait portée.

Ce bateau n’était pas même russe : il avait été construit sous le règne d’Alexis Michaelovitch, par un Hollandais nommé Brant, appelé en Russie vers 1681. Pierre ayant vu ce bateau près de Moscou, demanda pourquoi sa forme était si différente de ceux* qu’il avait vus flotter jusque-là sur les rivières de l’empire. Un ingénieur allemand, Timmermann, qui donnait au jeune tsar des leçons de fortification, lui apprit que ce bateau avait été construit de façon à pouvoir marcher à la voile et lutter contre le vent.

La curiosité de Pierre fut vivement excitée. 11 manda’ à Moscou Brant qui se trouvait encore en Russie. Par les soins du constructeur hollandais, le bateau fut maté, gréé et lancé dans la rivière Yaousa. Brant le fit marcher à la voile et donna, sur cette coquille de noix, des leçons de navigation au jeune prince.

Delà rivière, on passa bientôt sur un lac voisin. Puis, Pierre lit construire un yacht qui fut lancé, en 1691, sur la Moscova : il le monta et alla jusqu’à Columna. Encouragé par ce succès, il ordonna à Brant de lui construire, sur le lac de Perislof, quelques grands yachts portant une pièce de canon et c’est sur cette escadre en miniature qu’il retourna, l’année suivante, à Moscou.

La mort de Brant interrompit quelque temps les progrès de cet armement maritime. Mais l’idée germait dans la tète obstinée du jeune prince et on sait s’il la réalisa. Dès 17*23, tout enorgueilli de sa marine naissante, Pierre Ier voulut perpétuer le souvenir de ses commencements en faisant transporter dans sa nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, le petit bateau hollandais et il donna, à cette occasion, une grand fête maritime qu’il appela : le Triomphe du petit grand Sire .

Comme il est bien convenu que nous laissons dormir, sans -les compter, les canons de Cronstadt , vous me permettrez de vous dire seulement quel est l’aspect général des côtes au fond de cet impasse de la Baltique.

On est ici comme entre les deux rives d’ufle énorme rivière, d’un côté l’Ingric, de l’autre la Finlande. Ce paysage maritime n’est certes pas sans grandeur et il suffirait du nom que portent ces lignes blanches à l’horizon, pour que la côte qui recèle Saint- Pétersbourg attachât l’œil et la pensée. Mais enfin, cette côte est basse, morne : de longues bandes de sable, tachées ça et là de la pâle verdure de quelques bouleaux malades , de quelques pins rabougris, ici des forts de granit grisâtre, là des cabanes de pauvres pêcheurs, des flaques d’eau verdâtre et, sur toute cette nature appauvrie, l’été un soleil de plomb qui émiette la terre en poussière aveuglante, l’hiver un disque perdu dans les froides vapeurs de l’atmosphère, voilà les rivages de l’Ingrie.

Au milieu de ces désolations, une maison de plaisance est une triste antithèse et le château d’Oranienbaum, perdu sur ces sables arides, fait l’effet d’un grand navire échoué.

Il faut bien le dire, cette capitale dont les clochers dorés rayent au loin l’horizon de ce tableau sinistre, ne paraît que plus grande, aux yeux de l’homme impartial, pour s’ être emparée de ces marais malsains, de ces sables stériles. Russe ou Français, on sent là une noble conquête de la volonté humaine sur la nature.

Les quais de granit, les palais de marbre bien ou mal imités de l’Italie, lesparcs élevés en serre chaude, les ponts gracieux ou gigantesques, les longues et vastes perspectives bordées

d’hôtels splendides, tout cela c’est le triomphe de l’intelligence humaine sur la matière.

Il y a donc une sorte de coquetterie dans ces abords désolés et sauvages d’une grande capitale, dans cette antithèse singulière du sombre et mélancolique rivage servant de péristyle à l’orgueilleuse ville aux palais sans nombre, à la civilisation bruyante et raffinée. Ici, de pauvres cabanes de sapin, rongées par l’air de la mer, et recélant quelques pêcheurs en guenilles; là, les hôtels majestueux, les voitures aux splendides livrées; ici, le cri plaintif des oiseaux de mer et le clapotement sinistre de la vague qui déferle sur le sable; là, les mille bruits de la vie.

Sept lieues environ séparent le rivage, tel que Dieu l’avait fait, du marais transformé par l’homme en une cité géante. Cent ans à peine ont suffi à ce coup de théâtre. Il est vrai que, si vous en croyez quelques Russes, ils ne sont (pie campés sur les bords de la Néva. J’admets la métaphore au point de vue des ambitions moscovites, mais il faut avouer que, pour un camp, des tentes de marbre et des quais de granit, c’est bien solide.

Le dix-neuvième siècle, le siècle des fortunes rapides et des créations instantanées, a vu bien des merveilles créées par la magique baguette de l’industrie : il a vu des villes de cent mille âmes s’élever là où croissaient hier des forêts vierges; il a vu San-Francisco sortir de terre en quelques mois sous le pied de ce puissant génie, le génie des mines. Mais, enfin, un empire comme la Russie, une ville comme Saint-Pétersbourg bâtis de toutes pièces en cent ans, c’est encore mieux sans doute.

Mais (lève de réflexions. Humble paysagiste que nous sommes, nous n’avons pas la prétention de philosopher sur les destinées des empires, nous préférons, et pour cause, un coup de crayon ou de pinceau aux phrases les plus pompeuses. Les sesquipedaliaverba ne sont pas notre affaire, et le lecteur nous saura gré de reprendre l’appui-main et la palette.

Saint-Pétersbourg est là-bas, dessinons Saint-Pétersbourg.

Saint-Pétersbourg vu de loin, la baie de Cronstadt et de la Neva. — Les hivers et les étés du fleuve, ses aspects charmants ou terribles.

Je n’ai aucune envie , que le lecteur veuille bien ne pas s’en effrayer, de faire une description des rues, des monuments, des places et de la vie intime de Saint-Pétersbourg. Je m’en tiens au paysage et, sans pénétrer dans la capitale de la Russie, je veux esquisser ses alentours et le fleuve qui lui donne sa physionomie.

Cronstadt et ses forts s’élèvent au milieu d’une baie formée par les eaux de la Néva, on peut s’en assurer en les goûtant,

oO

cl non par celles du golfe de Finlande qui les entoure sans les dominer. De l’embouchure de la Néva au golfe, cette baie va en s’élargissant, de manière à toucher à l’une de ses extrémités Oranienbaum dans l’Ingrie, à l’autre Systerback en Finlande. Huit milles géographiques séparent seulement cesdeux localités qui appartiennent aujourd’hui à deux gouvernements différents de l’empire russe et qui autrefois formaient presque la frontière de deux Etats ennemis. Au milieu de ce bassin est Cronstadt, avec ses passes et ses écueils. Au fond du bassin, est la large embouchure de la Néva.

Je retrouve ici, moins le soleil, moins les proportions grandioses, quelque chose de l’aspect général du Nil à son embouchure. Celte côte noyée, avec ses îles basses, nées de la boue, cette ville qui émergedes Ilots mêlésausable delà plaine, c’est une côte d’alluvions et les marais de l’Ingrie ont été apportés, grain à grain, par la Néva du fond des lacs d’Onéga et de Ladoga. Un jour, peut-être, ces dépôts incessamment augmentés fermeront le port de Cronstadt et créeront au fleuve qui traverse la capitale une nouvelle embouchure.

C’est une terrible histoire que celle de la Néva. Quand le vent d’ouest souffle quelques jourssur la ville, le fleuve chargé de l’eau de ses dix rivières et de ses deux lacs retourne en arrière comme un cheval effrayé. Ses vagues inondent Saint-Pétersbourg dans ses parties les plus élevées, elles emportent comme de faibles jouets les ponts, les quais, les édifices : si l’ouragan surprend ces eaux formidables au moment du dégel, les glaçons énormes refoulés dans leur course sapent des quartiers tout entiers. Les bâtiments enlevés à leur mouillage jonchent les rues de leurs débris el les cadavres des habitants lloltent

pêle-mêle avec les poutres arrachées de leurs maisons. L’inondation du 10 septembre 1777 eût rayé Saint-Pétersbourg de la carte de l’Europe, si le vent d’ouest eût soufflé vingt-quatre heures de plus!

Terribles ou mornes pendant l’hiver, cette cote et ce fleuve ont pourtant leurs aspects pleins de charmes, et c’est pendant les nuits d’été que la nature et la vie humaine concourent à ces beautés fugitives, mais originales. Je veux redire, à ce sujet, la description magnifique de M. de Maistre. C’est un paysage achevé.

* Rien n’est plus rare, mais rien n’est plus enchanteur qu’une belle nuit d’été à Saint-Pétesrbourg, soit que la longueur de l’hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les beaux climats.

« Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l’occident et ne laisse après lui qu’un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l’horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent aux spectateurs l’idee d’un vaste incendie.

« Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule à pleins bords au sein d’une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu’elle embrasse, et dans toute l’étendue de la ville elle est contenue par des quais de granit alignés à perte de vue; espèce de magnificence répétée

dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n’est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l’imitation.

« Mille chaloupes se croisent et sillonnent l’eau en tous sens. On voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l’ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l’univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent dans la Néva avec des bosquets d’orangers (1); ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s’empare des richesses qu’on lui présente, et jette l’or sans compter à l’avide marchand.

« Aous rencontrions de temps en temps d’élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

« Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi garni de franges d’or couvrait le jeune couple et ses parents. Une musique russe (sans doute M. de Maistre parle ici des cors uni-noies ) resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n’appartient qu’à la Russie, et c’est peut-être la seule chose particulière à ce peuple qui ne soit pas ancienne...

« La statue équestre de Pierre Ier s’élève sur le bord de la

Néva, à l’une des extrémités de l'immense place d’Isaac. Son

(1) Si c'est des perroquets que veut parler M. de Maistre, je dois ajouter qu'ils paient assez cher en douane.

visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation créée par le génie du fondateur. Son bras terrible est étendu sur la ville; on regarde, et Ton ne sait si cette main de bronze protège ou menace.

* A mesure que notre chaloupe s’éloignait» le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s’éteignaient insensiblement . Le soleil était descendu sous l’horizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour qu’on ne saurait peindre, et que je n’ai jamais vus ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et s’entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes. »

Le lecteur nous aura su gré d’avoir reproduit cette page aussi admirable par l’éternelle vérité du trait que par le choix et l’harmonie des couleurs et il aura compris qu’il y a quelque modestie à placer un pareil joyau au beau milieu de nos pages.

On a beaucoup vanté les étés de Saint-Pétersbourg et les nuits enchantées, décrites par l’illustre auteur des Soirées , ont fait à cette saison de la capitale russe, une réputation contre laquelle je ne veux pas m’inscrire en faux. Oui, ces nuits arctiques ont un charme inconnu même aux nuits de Naples ou de Florence : mais, malgré tout, croyez-moi, c’est l’hiver qu’il faut voir Saint-Pétersbourg. J’ajouterai même qu’il faut voir chaque pays du monde dans sa saison caractéristique. L’hiver, en Italie, n’est ni beau ni bon, pas même pour les poitrinaires que les médecins et l’usage envoient y mourir. L’hiver italien est la saison des pluies, et le printemps de l’Italie amène, avec les premiers soleils qui font fermenter le sol humide, les fièvres mortelles à l’étranger. Il faut voir l’Italie quand ce soleil puissant s’est

emparé de la nature, quand la lutte des deux principes est terminée par le triomphe de la chaleur et de la lumière.

De même aussi, il faut voir les contrées du Nord quand le froid a solidifié la nature, quand la terre a revêtu son blanc manteau de neige, quand l’atmosphère saine et limpide laisse circuler la vie et raffermir les organes. Remarquez d’ailleurs que ces pays du septentrion sont aussi mal défendus contre la chaleur que les pays du soleil le sont contre le froid. J’ai vu mourir de froid, à Rome, cinq personnes dans un jour, par trois ou quatre degrés au-dessous de zéro. Trouvez donc une cheminée ou un poêle à Naples ou à Cadix. 11 en est de même en Russie pour la chaleur : rien n’est prévu pour la ventilation, pour la production de fraîcheur factice.

Ajoutez à cela que la saison caractéristique d’un pays a bientôt créé pour les corps de ceux qui l’habitent une caractéristique correspondante. Tempérament, habitudes, tout converge vers les nécessités de la movenne locale et les trois mois de saison excentrique troublent et détournent de ses voies la nature humaine comme la nature physique elle-même.

Si justes que soient ces réflexions, le lecteur trouvera bon que nous profitions des deux mois d’été qui nous restent pour visiter rapidement la Finlande et les royaumes Scandinaves. Laissons donc la Russie et ses monotones rivages, pour les côles pittoresques du grand-duché que nous avons déjà vues s’étendre là-bas à l’horizon.

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