‹ Paysages du NordChapitre 7 sur 15 · LE CHARPENTIER · texte numérisé non relu

LE CHARPENTIER

S’il en est ainsi, je rends grâces à Dieu, et de vous avoir protégé pendant la route, et de nous avoir procuré la faveur de rencontrer une personne de chez nous; car, depuis que nous travaillons ici, c’est la première fois qu’il nous arrive d’entendre parler notre langue ; aussi le son de votre voix nous a-t-il réjoui le cœur ! »

Celte petite scène nous dit assez combien le Russe est peu chez lui en Finlande. Il est vrai que la province de Vyborg fait exception et qu’à Helsingfors, par exemple, les Russes abondent dans la saison des bains de mer. Mais, hors des grandes villes de la cote placées dans le cercle d’attraction de Saint-Pétersbourg, tout est finlandais.

Remarquez encore, je vous prie, dans le dialogue du prince et des deux charpentiers, la simplicité poétique du langage d’un pauvre paysan. Vous pourriez croire que cela est arrangé et que le prince a fait la phrase. Il n’en est rien : c’est avec ce choix d’expressions et cette délicatesse de sentiments que parlera en pareil cas le plus lourd et le plus pauvre paysan de Russie. Et le ton affectueux qui règne dans cet échange de paroles cordiales, vous le retrouverez constamment en Russie dans les relations entre les gens des classes les plus différentes. Jamais, en France, et encore moins en Angleterre, un pauvre diable en haillons n’arrivera à ce ton d’égalité sympathique avec un riche, avec un noble. 11 y aura de la morgue d’un côté, de l'insolence ou de la bassesse de l’autre.

N’y a-t-il pas aussi quelque chose de touchant dans la manière toute biblique dont ces braves charpentiers viennent de si loin acquitter une dette. On a accusé, on accuse tous les

jours le Russe d'improbité : c’est une erreur; en dehors de la bureaucratie, le Russe est fin, habile, mais non pas fripon. Je parle du paysan, de l’ouvrier, laissant de côte le petit commerçant qui n'est pas des plus scrupuleux, en Russie aussi bien qu’ailleurs. Un petit paysan, un petit bourgeois se croiraient déshonorés s'ils n’acquittaient pas une dette aussitôt qu'ils le peuvent.

Cette probité toute primitive, je l’ai trouvée aussi chez les négociants turcs. J'ai vu, au commencement de la guerre sur le Danube, des commerçants venus de Varna, d’Andrinople et de plus loin encore, traverser les lignes au péril de leur vie pour aller porter à quelque correspondant valaque ou moldave les sommes dues depuis la foire de l'année précédente.

J'avais aussi, comme le prince Galitzin, rencontre sur ma route un homme d'Archangel, que les vicissitudes de la fortune avaient amené en Finlande. Celui-là n'était pas charpentier et ne venait pas acquitter une dette au moyen de son travail. Son histoire était moins simple, peut-être moins pure. Mais enfin, il était malheureux et, bien que je ne fusse pas pour lui un compatriote en pays étranger, il m'avait pris en affection et m'avait raconte son histoire.

M’avait-il dit la vérité? Je veux le croire. C’était, me dit-il, la haine d'un ispravnik, ou chef de la police de district, qui l’avait réduit à la misère et l'avait forcé de quitter son pays natal. 11 était marchand de la première guilde àArchangelet golova d une petite commune de la banlieue. Le golova est une sorte de maire électif. Une discussion élevée avec un arpenteur, parent de Y ispravnik, l’avait entraîné dans un procès ruineux, et il avait ete trop heureux d’éviter la prison ou

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l’exil en Sibérie, après avoir perdu son argent et son commerce.

De désespoir, il avait rassemblé les restes de sa petite aisance et était venu s’établir à Kuopio, en Finlande, chez un de ses parents, maître de poste. C'est là que je le trouvai et il me donna d'assez curieux détails sur la Sibérie; car il avait eu de fréquents rapports de commerce avec les négociants de Viatka.

Ce doit être, même en faisant la part de l’enthousiasme national, une sauvage et magnifique contrée que cette partie delà Sibérie, telle que me la peignit dans ses récits cet homme mi-russe, mi-toungouse. De Viatka à Archangel s’étend, des

deux côtés de la route, une immense forêt de sapins majestueux, dont le noir feuillage tranche, pendant l’hiver, sur le vaste manteau de neige qui recouvre si longtemps le sol. Mon marchand avait bien des fois parcouru cette route dans son traîneau sibérien, attelé de trois chevaux rangés à la file. 11 aimait à me raconter les fêtes étranges et les foires splendides de ces contrées, où se coudoient à certaines époques des milliers de Votiaks ou paysans russes, de Tcheremisses païens et

de Tatars.

Ces paysans sibériens sont, pour la plupart, des hommes magnifiques, beaucoup plus indépendants qu’on ne le croit d’ordinaire, toujours armés, habitués à ne compter que sur eux-mêmes, n’ayant aucune idée ni de l’autorité seigneuriale, ni de la noblesse territoriale, ni même d'une aristocratie quelconque. Cette belle et forte race, pleine d'initiative et de résolution, est, pour la Russie, une pépinière d’intelligence et d’activité. L’avenir de la Sibérie n’a pas dit son dernier

mot, et lorsque la Russie sera fortement établie sur les bouches du fleuve Amour, ce qui 11e saurait tarder, lorsqu’elle touchera à la fois, par son commerce, à l’Amérique et à la Chine, il se développera de ce côté du monde une activité léconde en ressources inconnues.

Abo n’est pas seulement pour la Finlande une capitale intellectuelle, c’est aussi la véritable capitale du commerce et de l’industrie. C’est à Abo que sont les chantiers les plus considérables de la marine impériale. Aussi, Abo compte parmi ses dix-huit mille habitants plus de Russes qu’il n’y en a dans la plupart des autres villes de la Nouvelle-Finlande. Leur activité intelligente y accapare presque tout le commerce du bois, des goudrons et résines, et des céréales.

Le juif est rusé, âpre au gain, rompu à toutes les roueries du commerce et de la petite banque ; mais il se laissera encore tromper par un Russe. Le Russe a le génie du petit commerce, son activité est inouïe, il est partout où il y a à gagner quelque chose. Pierre le Grand, qui connaissait bien ses sujets, entendait un jour quelques-uns de ses conseillers se plaindre des fortunes scandaleuses des juifs, qui, disait-on, suceraient tout l’or de l’empire : « Laissez faire mes barbus , répondit-il, ils sauront bien leur en revendre. »

Et, en effet, le marchand juif a dû se rabattre sur la Pologne et sur l’Allemagne.

De même aussi la Finlande a trouvé son maître chez la Russie dans toutes les petites industries.

Abo doit à son développement industriel et commercial des établissements de crédit assez rares dans le reste del’empire.

Une institution éminemment philanthropique qu’on rencontre à Abo, et je crois aussi dans quelques autres villes de Finlande, c'est le Vaxel-Kontor.

Le Vaxel-Konior est une sorte de comptoir d’escompte dont les prêts sont hypothéqués sur la terre. Le petit fermier y trouve, pour un an, au modique intérêt de deux pour cent, des sommes qui lui servent à défricher, à améliorer, à irriguer son sol. C'est le crédit immobilier de la petite propriété. Et ici le prêteur n’attend pas même la demande. Un conseil, établi à cet effet, va au devant et la sollicite. Ce conseil est composé en grande partie de paysans propriétaires, connaissant parfaitement les héritages, habiles à stimuler les fermiers pour l’exécution des entreprises utiles et à distribuer des primes avec intelligence.

Malgré tous ces avantages, la vieille capitale de la Finlande n'est pas précisément un délicieux séjour.

Abo fait une malheureuse exception au climat généralement très sain de la Finlande. Faut-il attribuer sa mortalité exceptionnelle à l’étroitesse de ses rues? Je l’ai entendu dire, mais cette cause me paraît insuffisante. Toujours est-il que s il meurt ailleurs un individu sur cinquante, ici la mortalité s’élève à un sur quarante-cinq, ou même à un sur quarante habitants.

Le chef-lieu du gouvernement n’est pas à Abo, mais à Bjorneborg, triste ville qui n’a d’autre recommandation que son port, sur el commode. De Bjorneborg a Nystad,la côte s’effrite en îles, en îlots, en bancs de sable. Ces mille écueils sont la poussière des Aland que nous laissons sur notre gauche. Au dessus de Bjorneborg el au dessous de Vasa, le

rivage est plus ouvert, l’accès plus facile, et deux jolis ports

s’y creusent, Christinestad et Kasko. Quelques milles encore, et nous retrouvons un dédale de rochers granitiques, de murs cyclopéens, d’arêtes menaçantes, surgissant du sein des flots; c’est le Quarken, canton redouté des navigateurs. Au nord du Quarken, une large baie recèle Vasa, naguère encore la perle de rOstro-Bothnie, Yasa incendiée jusqu’à la dernière maison et que remplacera bientôt Nicolaistad, une ville toute neuve dont les maisons de briques s’élèvent à la place où Charles IX, lils de Gustave Vasa, bâtit la ville aujourd’hui disparue. Encore un souvenir qui s’efface de cette vieille et puissante Suède d’autrefois.

Terrible architecte que le feu! 11 a déjà dévoré presque toute la Finlande du moyen âge. Yasa, Abo, Helsingfors et bien d’autres villes ont vu leurs traditions vivantes, écrites sur le bois de leurs rues tortueuses, remplacées par les symétriques maisons de pierre et de brique et par les longues et larges perspectives de leurs maîtres nouveaux.

Après Yasa, voici deux antiques cités suédoises, le vieux et le nouveau Carleby.

Gamla-Carleby (Gamlci signifie vieux) se distingue des autres villes de Finlande par la solidité spéciale et par l’élégance de ses maisons construites pour la plupart en briques. La toiture de tuiles y a été substituée à la couverture habituelle de bois découpé. Ce n’est cependant pas le bois qui y manque, car bois et résine font le fond du commerce de celte ville, qui paraît être très prospère.

Il faut dire que cette localité est presque restée suédoise. Le finnois n'v est guere parlé que par les domestiques et

on y compte par milles suédois, et non par verstes russes.

Gamla-Carleby, ville de commerce importante et qui compte 2500 âmes, a été fondé, en 1620, par le roi Gustave-Adolphe, et sa mémoire y est universellement respectée. De là cette attache à la Suède qu’on rencontre surtout dans le gouvernement de Vasa que peuplent presque exclusivement des habitants d’origine suédoise. Le suédois y est encore la langue officielle. Gamla-Carleby, bien que très commerçant, n’a pas de port. Tout le trafic de cette place se fait dans la rade foraine de Trullo. Le détroit au fond duquel est situé le vieux Carleby (c’est, on l’a vu, la signification de Gamla ), est resserré et semé de bas-fonds et d’écueils.

Neu, ou Ny-Carleby, à peu de distance de Gamla-Carleby, est une véritable ville suédoise du moyen âge, aux maisons basses, aux rues étroites. La fenêtre à guillotine, avec ses carreaux en losanges réunis par des lames de plomb, s’y retrouve dans son antique pureté. Il y a là aussi un certain mouvement commercial, dont le vrai théâtre est surtout dans les stations voisines de Djupsten et d’Alorn. C’est dans ses environs qu’ont été livrés les combats les plus terribles de la guerre de 1808, et l’héroïque défaite du Suédois Adtleverentz a immortalisé le petit village d’Oravais, situé à trois milles de Ny-Carleby (Carleby le nouveau).

Enfin, voici Brahestad, ville de commerce de 2000 âmes environ, dont la rade est en partie fermée par des îlots nombreux et par l’île de Langholm, position sûre et bon mouillage pour les petits bâtiments du commerce, car les bâtiments d’un fort tirant d’eau ne pourraient trouver asile dans ces eaux peu profondes; puis, au milieu d’une vaste

traînée de bancs de sable, l’île de Carlo, avec ses deux ports Petti et Sautisen. Six lieues de mer encore, et l'embouchure de rUléa-Elf nous signale Uléaborg.

Nous voici donc, par deux chemins divers, arrivés au même but. Il nous reste maintenant à visiter l’extrême nord de la Finlande, du fond du golfe de Bothnie jusqu’aux deux Laponies, russe et suédoise.

Le panorama d’Uléaborg, les rapides de l’Uléa, commerce et agriculteure, les nuits de fer, les moulins à scie, la femme finlandaise, un bain russe. — D’Uléaborg à Tornéo, Simila, Saunio, Brousila, Youornos, Ivestila, Raoutiola. — La frontière de Suède, Tornéo et Haaparanta. — Le soleil à minuit, Tornéo l’hiver et l’été, nuit lumineuse.

C’est véritablement un charmant point de vue que celui qui s’offre au voyageur lorsqu’il arrive par la voie de mer à Uléaborg. Une colonne d’eau bouillonnante se précipite dans le golfe, comme chassée par quelque puissante écluse. Des récifs la brisent en mille flocons d’écume. Toute cette agitation se calme enfin et le rivage se courbe en un bel arc de cercle peint en rose par dévastés murailles naturelles de granit et couronné de vert tendre par des bouquets de saules.

Au-delà, la vue se repose sur des champs couverts de moissons blondes et de fermes rouges à toits jaunes.

De l’endroit où elle sort du lac qui lui donne son nom, jusqu’à celui où elle se jette dans le golfe de Bothnie, l’Uléa ne mesure guère que vingt-cinq lieues. Elle se précipite dans le golfe après avoir brisé ses eaux dans les obstacles des Merikoskl, ou rapides voisins de la mer.

Malgré les dangers delà navigation dans un courant hérissé d’écueils, le Finlandais se sert de l’Uléa pour les transports de marchandises encombrantes. Il y a un pilotage établi sur la partie difficile de la rivière et le droit est fixé à trente-cinq kopecks d’argent, soit environ un franc cinquante centimes.

Voici comment un voyageur russe, témoin oculaire, raconte le passage d’un de ces rapides par des bateaux chargés de résine.

<r Deux bateaux s’avançaient, l’un derrière l’autre, entraînés par l’eau et marchant avec assurance vers les brisants. Suivant la coutume établie, il n’y avait que deux hommes dans chaque bateau. Négligeant la précaution d’atterrir pour prendre un pilote, ces bateaux s’élancèrent vers le point dangereux, en ayant soin de serrer de près la rive droite de la rivière. L’homme assis à la poupe du bateau qui marchait en tête dirigeait son embarcation à l’aide d’un large gouvernail d’une forme particulière. Le voici à l’endroit du remous... Il se lève vivement, appuie sur la barre du gouvernail de tout le poids du corps et tient le regard arrêté sur le tourbillon. Les vagues bondissent à l’entour du bateau, et leurs crêtes blanches l’inondent à l’intérieur. L’esquif tressaille, chancelle, mais, guidé par une main expérimentée, il continue dans une

direction certaine. Bientôt même il a franchi le passage redouté, et il arrive dans une eau moins tourmentée, quoique encore chargée d’écume. »

La ville construite à l’embouchure de ce fleuve est un port de mer des plus animés.

Uléaborg a éié plus d’une fois ravagé par de terribles incendies. C’est au reste un sort commun à presque toutes les villes de Finlande et de Suède. Le plus destructeur de ces incendies a été celui de 1822. Mais, comme Londres, Uléaborg a gagné à sa destruction sa moderne splendeur. Les rues y étaient auparavant irrégulières, sombres, tortueuses; elles sont aujourd’hui bien aérées, droites et régulières.

Le commerce est ici fort actif et, pour une population qui n’excède pas six mille âmes, les boutiques abondent. On fait ici beaucoup d’affaires en résines et en bois d’œuvre. Dévastés chantiers de construction y voient lancer de nombreux bâtiments d’un fort tonnage. Les matelots sont Finnois pour la plupart : les commerçants et les bourgeois sont Suédois par la langue et par les habitudes.

Outre le commerce de transit , deux industries vivifient Uléaborg et ses em irons : c’est la culture des céréales et l’exploitation des bois d’œuvre. C’est surtout à ses moulins à scie que la ville doit l’activité de ce port où se pressent des matelots finnois et des portefaix, incessamment occupés à porter dans de grands magasins peints en rouge les marchandises entassées près du débarcadère. La Russie y est représentée par quelques Cosaques chargés du service de la police.

La campagne est couverte, aussi loin que la vue peut s’étendre, de moissons abondantes. Les heimats ou héritages y ont

un air comfortable qui réjouit l’œil. L’orge, le seigle, l’avoine mûrissent dans ces latitudes avec une inconcevable rapidité. Il semble que la nature veuille compenser par une fécondité hâtive la brièveté des beaux jours qu’elle accorde au cultivateur. Il arrive pourtant quelquefois que la récolte est surprise et perdue en une seule nuit, la nuit de fer, comme on l’appelle

La nuit de fer est l’accident toujours redouté du cultivateur en Finlande, en Danemark, en Suède et en Norvège. Nous avons bien, nous, la lune rousse, cette pauvre lune si calomniée :

mais qu’est-ce à côté de la nuit de fer?

Les moissons ont blondi, l’épi est presque mûr, tout s’apprête pour la récolte. Tout à coup, en une nuit, le blé s’est couvert de givre, et le matin, au premier rayon du soleil, le givre se fond, la température du grain s’abaisse rapidement et la récolte est perdue. 11 est vrai que ce sont là des phénomènes locaux et que ces nuits désastreuses sont surtout réservées aux cantons entourés de forêts et de marécages. La forêt empêche le sol de s’échauffer, le marais exhale des vapeurs qui se condensent en givre.

J’ai dit que l’autre grande industrie du gouvernement d'Uléaborg est celle du bois d’œuvre. Le lac Uléo, l’Uléa-Elf, leurs nombreux affluents, leurs mille chutes et cascades sont, presque à chaque pas, utilisés pour l’établissement d’un moulin à scie.

Les planches débitées par les moulins à scie qui ne sont pas voiturées par eau ou sur la neige durcie, partent dans de singulières charrettes que je n’ai rencontrées qu’en Finlande.

Iles se composent d’un simple essieu monté sur une grande

paire de roues : les planches, réunies et liées, sont attachées à l’essieu par l’un des bouts : l’autre traîne sur la terre à grand bruit et avec des heurts formidables. Cetle voiture primitive et grossière n'est en usage que là.

Ce sont des hommes qui débitent et qui chargent ; ce sont souvent des femmes qui conduisent les voitures et les bateaux.

La Finlandaise est généralement forte, bien découplée. Elle est habituée de bonne heure aux travaux les plus fatigants et j’en ai vu souvent aider ou suppléer leurs maris ou leurs pères dans les fonctions les plus pénibles. Il n’est pas rare, sur une rivière ou sur un lac de Finlande, de ne rencontrer que des passeuses et les stations de poste sont souvent desservies par des femmes qui, à l’arrivée du voyageur, amènent et attèlent les chevaux. Ces pénibles ouvrages ne leur impriment pas ce triste caractère de servitude et d’abjection qu’ils donnent à la femme dans quelques contrées du Midi.

Ainsi, j’ai rencontré plus d’une fois avec déplaisir une femme corse pliant, comme une bête de somme, sous un fardeau, tandis que son mari se prélassait sur son âne à l’arrièregarde, ne portant que son fusil en bandoulière. J’en ai vu servir les maçons et succomber sous le poids d’un couffin chargé de briques. Ce travail-làsent l’esclavage. Ici, rien desemblable. La femme est véritablement l’épouse chrétienne, toujours prête à partager les fatigues de son compagnon de labeur, mais travaillant comme lui, par choix et librement, sous l’impulsion d’un commun devoir. La dignité de son sexe n’est pas rabaissée par ce partage.

Uléaborg, cette ville toute suédoise, a pourtant plusieurs établissements que je croyais exclusivement russes, je veux

dire des bains de vapeur. Les matelots linnois, les charpentiers et les portefaix suédois en font leurs délices, et je ne sais, en ellet, rien de mieux approprié au climat. Ce sont de véritables boutiques de santé, où l’artisan et l’homme de mer viennent déposer leurs rhumes et leurs douleurs. La peau y reprend son énergie, toujours atteinte par les rigueurs du climat : le sang coule plus rapide et plus généreux après les réactions puissantes éprouvées par les organes.

J’ai voulu voir un de ces établissements et il m’a semblé

que j’étais encore sur les bords du Volga.

Un long bâtiment en planches, en forme de grange, ordinairement construit près d’un cours d’eau, voilà l’édifice de bains. A l’intérieur, on élève grossièrement une voûte en fragments de granit, de quatre pieds de hauteur environ. Sous ces pierres on allume un feu vif et, quand elles sont échauffées, on jette à plusieurs reprises de l’eau dessus. On fait aussi rougir des cailloux dans le brasier et on les en retire par pelletées pour les jeter dans des auges à moitié pleine d’eau. Une chaude vapeur se dégage, monte, enveloppe les corps d’une atmosphère humide et torride à la fois.

A peu près à hauteur d’homme est établie, tout le long de la salle, une sorte de soupente treillagée, à laquelle on monte de chaque côté par une large échelle fixée au mur. C’est dans cette soupente à claire-voie que se placent les baigneurs pour les opérations du fouet et du massage. Ce sont là, au reste, des services qu’on se rend mutuellement.

A travers le treillage monte la vapeur brûlante, plus brûlante encore à cette hauteur. Elle sollicite la sueur, elle ouvre les pores, elle appelle à la peau la vitalité et lui rend l’énergie

que le froid lui avait enlevée. Chacun des baigneurs est armé d’un balai de branches de bouleau garnies de leurs feuilles et fouette à tour de bras son voisin qui lui rendra le même service. Puis, lorsque la circulation vitale a atteint son paroxysme, lorsque la chaleur est devenue insupportable, le baigneur sort de l’étuve et se précipite, si c’est l’été, dans la rivière voisine, si c’est l’hiver, dans la neige amoncelée près du bain.

Nous quittons Uléaborg et nous donnons un coup d’œil de

regret à ses fécondes campagnes, à ses riches heimcits. Un peu

plus loin, deux ou trois kilomètres après l’embouchure de l’Uléa, le sol reprend un aspect marécageux et, de temps en temps, une rivière basse le coupe et va se jeter, à travers des fondrières, dans le golfe de Bothnie.

Ainsi, quelques verstes après la station de Simila, nous traversons une rivière profondément encaissée, le Kaoukikoudas, aux berges sablonneuses.

Puis, c’est la station de Saunio, contrée plus accidentée, ravinée par le passage de plusieurs torrents, parmi lesquels l’lio, un peu avant la maison de poste de Brousila. La seule industrie du pays est la pêche des nombreux poissons qui remontent ces cours d’eau torrentueux : le saumon, l’esturgeon, lésion lavaret, la truite saumonée y sont d’un goût exquis. On en expédie de grandes quantités salées ou simplement gelées pour les marchés de Russie.

O11 sait que le poisson ou la viande gelée font, pendant sept mois, le fond de la cuisine dans les meilleures maisons de Saint-Pétersbourg.

Après Brousila, la voiture de poste traverse Vouornos et on arrive à Kestila, grande ferme et maison de poste sur les bords

du golfe de Rothnie. A Vouornos, un torrent nous barre le passage : quatre lieues plus loin, un autre torrenl, le Simaïoko; puis, le Ivemi, rivière plus considérable, à la station de Raouliola.

Toute celte partie de terrain estmontueuse et semée de pins et de mélèzes. Après la traversée du Kemi, ce ne sont plus des forêts, mais des bois clairsemés, où de temps en temps apparaît une ferme.

Je suis enfin à la frontière de Suède, et en même temps aux contins de la terre vraiment habitée, aux bords de la Laponie. Une rivière asssez large, la Tornea, forme ici la séparation des deux royaumes et chacun d’eux y est représenté par une ville. A l’est, Torneo ; à l’ouest, Haaparanta. Un pont réunit la dernière ville du grand-duché à la première ville suédoise.

Torneo, la Finlandaise, est établie sur une île de la Tornea. Ses maisons, ou plutôt ses maisonnettes, sont d’un aspect assez gai. De petits jardins s’étendent devant chaque porte et les habitants ont un air de propreté et de politesse qui fait plaisir.

Haaparanta, toutefois, bien que moins grande et moins populeuse, est plus riche et mieux bâtie que Torneo. Pour les amateurs d’étymologies, je dirai que son nom signifie en finnois la terra aux Trembles ou la Trembfaie; mais les habitants ne la nomment (pie la ville du roi Chartes-Jean. Sa fondation ne remonte qu’à l’époque delà conquête, et elle fut peuplée, à l’origine, d’habitants de Torneo, auxquels un délai fut accordé pour choisir entre la Finlande devenue russe et la Suède.

Mais laissons les souvenirs historiques pour les paysages..

Ceux de Torneo, soit pendant le court été, soit pendant le long hiver de ces climats, ont une réputation européenne.

C'est dans la nuit du 23 au 24 juin que le soleil reste visible à l'horizon. Cette nuit singulière attire à Torneo de nombreux voyageurs qui se rendent sur le haut du mont Ava-Saxa pour assister à ce curieux phénomène. Les bateaux à vapeur qui font le service direct de Suède en Finlande ne manquent pas d’établir, au solstice d’été, des services supplémentaires.

A des étés si courts il faut des chaleurs qui surexcitent vivement les forces productives de la terre. Aussi, à mesure qu’on s’élève vers le pôle, la force de végétation s’accroît avec la latitude. 11 faut reconnaître ici l’intelligente bonté de la Providence, qui n’a pas voulu que le travail de l’homme fût stérile dans ces contrées déshéritées en apparence. Ce que l’été perd en longueur, il le regagne en fécondité. Si, par exemple, dans le sud de la Finlande, il faut à l’orge quinze semaines pour arriver à maturité, ici, après cinq semaines, il monte déjà en épi et il est mûr à la dixième.

Je n’ai pas vu Torneo l’hiver, mais voici comme en parle de visu un voyageur russe :

« Les doux et indolents Lapons, assis dans de petits traîneaux que des rennes emportent avec la vitesse de l’éclair, font souvent apparition dans les rues de Torneo en hiver. La ville offre alors un aspect morne, quand au spectacle de neiges d’une épaisseur formidable vient se joindre la tristesse d’un jour nébuleux qui ne dure pas plus de trois heures. Il arrive très souvent que la neige apportée par les vents du pôle vient s’amonceler dans les rues, au point de s’élever à la hauteur des toits.

<r On raconte, à ce sujet, l’anecdote du maire de Torneo, qui, à son retour d’une visite qu’il était allé faire dans les environs de la ville, trouva sa maison tellement enfouie sous la neige, que pour y entrer il dut passer par une des lucarnes du grenier. »

Ce n’est que dans le courant du mois de mai que la neige disparaît des rues. A proprement parler, il n’y a point ici de printemps ni d’automne, mais seulement un très long hiver auquel succède un été passager. Quoique la belle saison ne dure en tout que trois mois, on a vu que le seigle et l’orge parviennent à y mûrir.

L’activité humaine se ressent ici des excès de la température : elle ne peut s’exercer que sur un petit nombre d’objets.

Le commerce de Torneo consiste en poissons séchés et gelés, en peaux, viande et langues de renne. Viande et langue se débitent fraîches et fumées. On fabrique ici divers objets de peau de renne, et en particulier des gants très fins et très souples. Les Lapons y apportent, en outre, des vêtements tout confectionnés en peaux de renne garnies de leur poil et des fromages de lait de renne assez estimés. Ils acceptent, en échange, des objets manufacturés qu’ils commencent à consommer en quantités assez considérables, des mouchoirs de tête, des tissus communs, de la bimbeloterie, des ustensiles de ménage. Il y a donc, chez les Lapons, une infiltration assez notable des usages de l’Europe civilisée.

Le pays produit même un mets assez délicat et tout spécial à ces latitudes : c’est une sorte de confiture de morochku , sorte de fruit sauvage du genre rubus (framboise jaune ou chamœmorus ). Ce fruit, très aromatique, est savoureux et sain. J’en

avais goûté à Saint-Pétersbourg, où il s’en vend beaucoup : mais je 11e me doutais guère que ce fût là une confiture laponne.

J’ai quitté Torneo par une belle nuit d’été: la nuit est ici, pendant deux mois, préférable au jour pour le voyage. Je me rappellerai toujours les charmes de cette nuit délicieuse, assez claire pour me laisser voir à plus d’une lieue, les campagnes, les moissons, les grands troupeaux de chevaux presque sauvages, les bouquets d’arbres et le cours torrentueux de la Tornea, tout cela doucement estompé et comme enveloppé d’une brume nacrée.

La présence continuelle du soleil n’empêche pas de percevoir les divisions du jour et la marche des heures. Lorsque arrive minuit, c’est un calme crépuscule, une fraîcheur pure et pénétrante, une sorte de nuit lumineuse aux douceurs singulières. Quelques heures après, l’intensité de la lumière augmente peu à peu, le vrai jour se fait, la chaleur vivifiante se répand sur la terre. La nature s’anime alors, de petits nuages roses s’élèvent et se répandent en légers flocons sur

les montagnes. La mer frissonne et les animaux chantent ou s’agitent. La nuance est délicate, mais peut être facilement saisie.

Et maintenant quelques pas encore vers ce Nord mystérieux dont les beautés étranges m’effraient à la fois et m’attirent.

La Tornea coule, au moins près de son embouchure, dans un lit de granit : elle est donc torrentueuse, car les roches amoncelées lui barrent souvent le passage et forment de dangereux rapides. Aussi, les grands transports se font surtout de l’intérieur du pays, l’hiver par le traînage, l’été par carrioles

sur la belle route carrossable macadamisée en fragments de granit qui longe la rive finlandaise du fleuve. Cette magnifique voie de communication n’existe, m’a-t-on dit, que depuis quelques années et s’enfonce jusqu’à Mionioski, à plus de soixante- cinq lieues du golfe et de l’embouchure de la Tornea.

Vous voyez donc que je n’ai pas visité à beaucoup près les colonnes d’Hercule du nord habité et que, comme pour Regnard, il y aurait à redire à mon ubi défait orbis. Mais, au delà de Tornea, le voyage est bien difficile et je me contenterai de voir un coin de cette tant curieuse Laponie.

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