‹ Paysages du NordChapitre 8 sur 15 · LA LAPONIE · texte numérisé non relu

LA LAPONIE

Une excursion au Kemy-Trask et à Kamakyla. — Dégradations de la végétation, limites des arbres. — Costume finnois. — Un glacier. — La halte au Gammer.

— Cuisine finnoise, le pain d’écorce. — L’hiver en Laponie, skies et traîneaux.

— L'aurore boréale. — Le Lapon, types déshérités, l’eau-de-vie de grain, l’hospitalité laponne , un repas sous la hutte. — Les rennes, prairies de lichens.

Une excursion, même en plein cœur d’été, dans les contrées montagneuses de la Laponie, qui s’étendent du Kemi-Traskà Kamakyla, ressemble peu à un voyage de touriste dans les Pyrénées françaises ou dans les Alpes suisses. Il faut s’apprêter, au mois de juillet, et surtout au commencement du mois d’août, comme pour un hiver de nos climats.

Sur cette route à peine indiquée , plus de maisons de poste,

plus de stations régulières. C’est à cheval, à pied le plus sou-

vent, en bateau quelquefois, qu’il m’a fallu visiter ces pays sauvages, en compagnie d’un jeune guide finnois fort intelligent.

La première révélation du climat est dans l’affaiblissement successif de la végétation.

Rien de curieux comme de voir ainsi plusieurs saisons étagées à portée de la vue et des climats divers rassemblés dans un petit espace. Au bas de la vallée, à l’endroit où elle est le plus chaudement encaissée dans les contreforts de rochers, des foins déjà presque mûrs, des feuilles entièrement développées aux grands bouleaux qui bordent la prairie. Un peu plus haut, sur la pente de la montagne, la feuille est encore verte, tendre, amincie, dentelée ; plus haut encore, elle pointe seulement. Aux derniers bouleaux, des bourgeons, et là-haut l’hiver, avec ses neiges éternelles.

Chaque arbre a, dans ces climats', sa limite infranchissable assignée par la nature. Le charme ne dépasse pas la latitude de la Scanie. Le peuplier noir et le peuplier blanc s’avancent jusque dans le Halland. Le hêtre s’arrête aux environs de Goetha-Elf. Le chêne monte plus haut et, partout où on le rencontre, le cerisier se charge encore de ses neiges fécondes, le blé mûrit toujours.

Mais le tremble, l’aulne et surtout le bouleau, voilà les véritables arbres du Nord.

Cependant le pays devient de plus en plus sauvage. La montagne s’élève en pentes abruptes, les plus hauts sommets sont couverts de neiges dures, d’un bleu éblouissant. La pâle lumière du jour donne à ces rocs dentelés ces apparences fantastiques que le temps a imprimées aux paysages des tableaux

de Léonard de Vinci ou de Luini. 11 me semble, par moments, que je suis enfermé dans le cercle infranchissable de glaces éternelles.

Par fois seulement, un champ de quelques perches se révèle entre les blocs de rochers. Un torrent coule bouillonnant et anime le paysage, et un pauvre toit de planches, que surmonte un panache de fumée, décèle la présence de l’homme dans ces déserts rigides.

Je monte, je monte toujours. Mon petit conducteur finnois est gai comme une hirondelle. Il est chez lui, dans son élément. Mais moi, je pense à voir cette nature inanimée, je pense aux délicieuses campagnes de Naples, je pense à la Conca d'Orode la côte sicilienne; j’évoque dans mes rêves éveillés le pur et chaud soleil de l’Italie, les ombrages parfumés de Cannes, les vallées de l’iLsie-Mineure aux grands bouquets d’orangers et de sycomores.

Mais déjà je n’aperçois plus que la neige, la neige en haut, la neige derrière moi, autour de moi et, de distance en distance, les longues perches écorcées qui marquent la roule avec des altitudes de fantômes.

Compagnons de mon gai pèlerinage au Vésuve, amis improvisés que me fit à Rome mon nom de Français, vous, mon cher D..., qui croquiez avec tant de verve les majestueuses Trasteverines et les pifferari déguenillés chantant à la madone ; vous, mon cher comte, qui promeniez par l’Europe vos habitudes aristocratiques, vos gants toujours blancs et l’irréprochable nœud de votre cravate toujours fraîche, que vous ririez en me voyant à cette heure, perdu dans une cotte de laine, les mains ensevelies dans des gantelets de peau de mouton qui me montent

aux épaules et s’attachent à mon dos par des courroies de peau de renne, la tête prise dans un bonnet informe qui se ferme au dessous du menton et tombe sur les yeux, les pieds engagés dans des bottes fourrées ! Soupçonneriez-vous sous cet attirail l’ancien camarade du Corso?

Utiles précautions, car si, là-bas dans la plaine, le soleil achève de mûrir les moissons, ici commence la région des neiges et des glaces éternelles. En face de moi s’élève un glacier gigantesque, dont la base s’enfonce dans de vastes campagnes d’une neige éblouissante. Quelquefois, par de chauds étés, ces masses bleuâtres, minées par le vent du sud, s’affaissent, chancèlent et se précipitent entraînant tout dans leur passage.

Il y a cependant encore des hommes dans ces déserts glacés. Voici une habitation finnoise, et c’est là que mon guide a marqué notre halte.

Ce n’est plus une maison, c’est un gammer , c’est-à-dire une sorte de hutte de terre, couverte de terre, quelque chose comme ces trous que se creusent nos cantonniers au bord de nos grandes routes. Une porte de trois pieds de haut, qui s’ouvre en dedans, vous laisse pénétrer à grand’peine dans un couloir obscur qui mène aux diverses subdivisions de ce terrier humain. La pièce principale est à peu près, sur un modèle réduit, celle du paysan norvégien. Des poutres, un toit pyramidal, des ouvertures pour la fumée fermées à volonté par une vessie de poisson tendue. Le long des parois sont rangés un banc, une table, un vaste lit, des coffres de bois de bouleau. Au milieu est le trou où se fait la cuisine. Quant à la chaleur, l’épaisseur des murs rend souvent le feu inutile et la cave est difficilement accessible aux impressions de l’air extérieur.

La cuisine linnoisc n’a que trop de rapports avec cette architecture primitive.

Le pain d’écorce est la ressource dernière des contrées absolument déshéritées. Ce n’est qu’à la dernière extrémité que l’homme a recours à cette grossière nourriture, qui remplit plus qu’elle ne soutient. Partout où peuvent mûrir le blé, l’orge ou le seigle, on rejette avec dédain cette affreuse tromperie de la faim.

On 11e saurait, au reste, s'imaginer combien il faut se donner de mal pour confectionner ce mensonge alimentaire. Le Finnois abat quelques jeunes pins , enlève soigneusement l’écorce extérieure, jusqu’à ce que le tissu verdâtre ait enticment disparu. 11 reste alors sur l’aubier une écorce molle et blanchâtre. On la suspend ensuite dans un endroit chaud, on la sèche à l’air libre, puis au four; on la bat à grand renfort de pilons sur des blocs et on la concasse en morceaux aussi fins que possible. Puis, on moût grossièrement, on mêle l’affreuse farine qui en résulte avec des balles d’épis et de la farine oe paille hachée, quelquefois avec des mousses tendres, et 011 en pétrit des galettes minces. Tout cela forme un compose amer, astringent, qui sollicite vivement les parois de l’estomac, qui épuise en quelques mois celui qui n’a pas d’autre aliment.

Ce déplorable mets ne vous rappelle-t-il pas la farine d os humains du cimetière des Innocents ou le fameux pain de fougère que présenta le duc d’Orléans sur la table de Louis XV.

Si le Finnois mange l’écorce du pin, les rares bestiaux qui vivent à scs côtés sont encore moins difficiles.

Comment vous raconter un autre usage des vallées stériles enclavées dans ces âpres montagnes. Là où l’extraction du

minerai, les transports de planches exigent de nombreux chevaux, l’habitant ne voit qu’avec peine l’herbe si rare dévorée par ces utiles quadrupèdes. Il cherche à l’utiliser encore après qu’elle a déjà servi.

J’ai vu dans l’Asie-Mineure les excréments du cheval et de la vache servir de chauffage, et c’est même en beaucoup d’endroits le seul qu’on connaisse. Ici, ceux du cheval sont convertis en fourrage pour les bestiaux. Les vaches les mangent avec avidité quand on les a fait bouillir dans de vastes chaudières et mêlés à un peu de farine et de balles d’épis. C’est un véritable régal pour les porcs, les oies et les canards.

Plus j’avance dans ce pays entrecoupé de canaux, de torrents produits par les neiges fondantes, plus je comprends que l’été est ici la saison déshéritée. Les communications y sont toujours difficiles, souvent impossibles. En hiver, avec les skies et le traîneau, le voyageur ne trouve plus d’obstacles.

Le skie ou schie (c’est de cette dernière façon que l’on prononce) est une sorte de longue et mince planche de bois dur, mesurant quelquefois jusqu’à un mètre. Le bout est relevé à la poulaine. Deux anneaux d’acier, placés vers ce bout, y assujettissent le pied, au moyen d’une corde de cuir. En dessous est une rainure assez profonde. Armé de ce patin, le pied ne saurait enfoncer dans la neige molle : le poil d’une peau de porc, dont on garnit la semelle, empêche de glisser sur la neige dure. On se dirige, avec les skies, au moyen d’un long bâton, terminé par une rondelle à pointe courte : ce bâton mord la neige sans s’y enfoncer.

Le skie et le traîneau, voilà les locomotives du paysan dans le Nord. Ces instruments lui permettent une rapidité demar-

che incroyable ; car, l’hiver, tous les obstacles qui s’opposaient à la facilité des communications ont disparu sous la croûte de glace et de neige.

Le vrai traîneau de voyage, le vieux traîneau national de la Russie est un véhicule disgracieux, mais assez commode. 11 a la forme d’un berceau. Une toile le recouvre et s’avance de deux pieds sur le devant : elle est ouverte par un bout, de manière à former rideau; on l’ouvre ou on l’attache selon le temps. Par les grands froids, on tapisse en dehors le traîneau de nattes et de peaux huilées. Le dedans est garni de toile, dans les traîneaux de marchands ou dans les traîneaux de louage. Mais les coussinsélastiques,lcssommiersen caoutchouc, les matelas de velours ou de soie, les peaux de renard ou d’ours décorent et meublent chaudement ceux des particuliers. Le plus ordinairement, une seule personne peut s’y asseoir ou s’y coucher. Chaque traîneau est tiré par deux chevaux, que le peu de largeur des chemins oblige à atteler l’un devant l’autre : mais, sur les grandes routes de Finlande et de Russie, on peut les atteler de front.

Le traîneau de plaisir est tout à fait russe et décoré de la façon la plus élégante. 11 en est qui rappellent une des plus ingénieuses inventions du règne de Pierre le Grand. Cet illustre matelot aimait tant la marine qu’il « en mettait partout. » Il avait donc imaginé d’aller à la voile, même en traîneau.

Le douer, en effet, est un canot lixé sur de longs patins de fer, avec un gouvernail également à patins, lia un, deux, quelquefois même trois mâts; des agrès diversement peints et des voiles de toutes couleurs, des pavillons de soie à fran-

ges dorées pendent à ces nuits, et c’est un magique s que celui de ces flottilles courant des bordées sur la glace.

La montagne russe, pour parler à la française, est encore un des amusements nationaux de l’hiver. On élève, à la suite les uns des autres, des monticules de neige foulée de dix mètres environ de hauteur. Du sommet jusqu'en bas s’étend un plan incliné, couvert de glace nivelée et rejointovée à l’eau chaude. De l’endroit ou le plan touche terre, on trace un chemin long quelquefois de cinquante mètres sur un mètre et demi de largeur : on le borde de fortes branches de sapin fraîchement coupées.

C’est du haut de la montagne que, sur ce parquet luisant, partent comme un éclair des traîneaux qui, une fois lancés, descendent en un clin d’œil et remontent, par leur seule vitesse acquise, le plan incliné d’une autre montagne. Il faut, pour cet exercice, une grande habitude et une dextérité d’équilibre qui seule peut préserver de chutes dangereuses. Je vous laisse à penser les émotions, les cris, les rires qui accueillent une fausse manœuvre. Après les traîneaux, c’est le tour des patineurs, qui descendent et remontent sur une seule jambe.

Un hiver doux est un véritable désastre dans les pays du Nord. Toutes les habitudes sont changées, toutes les relations compromises. Si la neige manque à son heure ou si elle disparaît trop tôt, les paysans venus des cantons montagneux n’arrivent ou ne repartent qu’à grand’peine sur leurs traîneaux embourbés. La neige, d’ordinaire, fond plus vite sur les routes que dans la campagne : que la fonte se fasse trop tôt et vous ne pourrez voyager ni en traîneau, ni en carriole.

La carriole s’enfoncera dans la voie étroite du traîneau, le che¬

val disparaîtra jusqu’au poitrail dans les trous perfides recouverts par la neige.

Si la neige est assez consistante pour supporter encore le traîneau, vous arrivez infailliblement à quelque fjord, à quelque ruisseau qu’il faudra traverser sur une couche mobile, qui s’étoile à chaque pas et laisse entendre sous le poids des craquements de mauvais augure.

11 11e faut pas s’exagérer, au contraire, les horreurs d’un hiver arctique. Il est certain que cette saison est celle que l’on choisit en Finlande, en Suède, en Norvège pour' les longs voyages. Même dans les pays de montagnes, l’intensité du froid 11’est pas un obstacle. M. Henri Twining, voyageur anglais distingué, remarque fort bien que le froid qu’on ressent sur les passages des Hautes-Alpes pendant l’hiver ne dépasse quelquefois pas celui qui règne en même temps dans les plaines. On m’a même assuré, dit-il, que, durant l’hiver rigoureux de 1829 à 1830, les oiseaux qui, ont l’habitude de chercher des retraites tempérées au fond des vallées, quittèrent les régions inférieures pour gagner les sommités les plus élevées. De tels faits indiquent que, sur les hautes montagnes, le maximum du froid s’écarte moins que dans les plaines d’une température moyenne.

Si l’été a ses nuits lumineuses, la longue nuit de l’hiver a

ses aurores boréales.

N’allez cependant pas croire, sur la foi de plus d’un voyageur, que l’aurore boréale remplace incessamment de ses feux magnétiques le soleil qui n’apparaît plus. C’est ici un météore et rien de plus. 11 n’est pas plus fréquent que chez

nous les orages ou les éclairs de chaleur. On le voit toujours avec surprise, surtout quand son intensité dépasse les proportions ordinaires.

Ne croyez pas davantage à tous ces contes de courants électriques, d’images fantastiques de chevaux et de cavaliers, de crépitements électriques.

Un mot maintenant des habitants de la Laponie russe ou suédoise.

Le Lapon a changé de nom de nos jours, on le nomme Finois ou Finnois. Mais cetle appellation nouvelle expose le voyageur à des erreurs singulières. Le Finois, en effet, je dis le Finois véritable, est une race industrieuse, agricole, tandis que le Finois-Lapon d’Ostro-Bothnie ou de Yestro- Bothnie est une race de pêcheurs et de pasteurs nomades. Le Finois de Dalécarlie, d’Orsa, de l’Oesterdal-Elf est civilisé connue le Suédois ou le Norvégien.

Le Lapon de Finlande , de Suède ou de Norvège est déshérité par l’intelligence encore plus que par le climat.

Ce pauvre peuple, et ceci explique suffisamment sa dégradation actuelle, a toujours été opprimé, exploité, méprisé. Pendant tout le moyen âge, le Lapon n’est bon qu’à payer des tributs écrasants. Le curieux périple d’Other raconte, à la date de 850, que les plus riches d’entre les Lapons étaient tenus de fournir annuellement au roi Alfred d’Angleterre quinze peaux de martre, cinq peaux de renne, une peau d’ours, dix balles de plume, un habillement complet de peau d’ours, un autre de peau de loutre et deux câbles longs de 60 aunes (30 mètres environ), l’un de peau de veau marin,

l’autre de peau de baleine. Les pauvres payaient aussi, en proportion de leurs ressources.

Ces longs siècles d’oppression et d’abrutissement ont fait du Lapon moins qu’un homme aux yeux de leurs voisins civilisés. C’est l’écume du genre humain, dit le Norvégien. Je n’en fais pas plus de cas que d’un Lapon, dit le Suédois. Et, dans les deux pays, ces malheureux sont traités avec le mépris le plus profond, exclus de toutes les relations intimes, considérés à peu près comme des bêtes brutes. Ce ne sont après tout que des sauvages, à (pii manquent la culture de l’intelligence et la somme d’idées que possède un Européen civilisé.

Le Lapon du gouvernement d’Archangel, de Finlande et de Suède, est le dernier né par l’intellignce de cette noble race de Finnois qui compte dans ses rangs les Finlandais ou Finnois proprement dits, les habitants d’Archangel et d’Olonetz, les Lives ou Livoniens, les Koures de Courlande, les Esthes ou Esthoniens, les Syriaines de Yologda et de Tobolsk, les Permiens de Sibérie et les Yogoules de la Kama. A cette race appartiennent aussi, mais avec un mélange de slavon et surtout de tatar, les Tchéremisses du Volga, les Yostiaks de Yiatka et les Tchuvashs qui s’étendent des bords du Volga jusqu’en Sibérie. Depuisle christianisme élevé du Finlandais, dans lequel se rencontrent cependant quelques traces du vieil odinisme, jusqu’au stupide fétichisme du Lapon, en passant par le schamanisme asiatique des Yostiaks et des Tehérémisses, mangeurs de cheval, la race Finnoise comprend bien des degrés de civilisation religieuse.

Le Lapon s’adonne, suivant les lieux ou la tradition pater—

nelle, à la vie nomade des côtes ou des montagnes. 11 est pécheur ou pasteur.

Le Lapon pêcheur ne possède pas de rennes. Il habite des huttes de branchages hautes d’un peu plus d’un mètre. Un torchis de terre rassemble tout cela, mais si grossièrement, que l’air entre de toutes parts. Et, après tout, cela est heureux, car pourrait-on, si ces tanières étaient vraiment closes, supporter la terrible odeur de poisson pourri, d’huile rance, qui s’en exhale.

L’homme est rarement à la maison ; s’il y vient, c’est pour apporter le produit de sa pêche, manger, fumer et dormir. La mère est tout à la hutte et son autorité est visiblement symbolisée par la place qu’elle y occupe. Son côté est inviolable, les filles ou gendres n’y peuvent pénétrer, comme ellemême va rarement du côté des enfants. L’âtre placé au milieu sépare le monarque des sujets.

Le Lapon pêcheur n’a pas de rennes à conduire de climats en climats. Pourquoi donc est-il nomade? Je l’ai demandé à quelques-uns de ces malheureux, et tout ce que j’en ai pu tirer, c’est que leurs pères avaient changé de demeure en été, en automne et en hiver, et qu’ils faisaient comme leurs pères. Ces huttes misérables 11e sont, en effet, construites que pour quelques mois. Provisions, bateau flexible, ustensiles de ménage, tout voyage avec lui. Ses besoins ne varient pas, ne s’accroissent pas, et par conséquent l'esprit d’industrie 11e peut naître et se développer dans cette race déshéritée.

Comme toutes les populations sauvages, les Lapons sont de véritables enfants incapables de résister à un désir. La volonté intelligente n’existe pas chez eux et ils ne savent pas

I il

comprimer une passion. Aussi la passion de l’eau-de-vie exerce-t-elle chez eux d’affreux ravages. Elle tue leur santé, elle tue leur bien-être. Si le Lapon gagne cent francs à la pêche dans un an, il en dépensera soixante en eau-de-vie; et il n’a pas même l’excuse du climat, car partout où le marchand manque, il se passe du fatal breuvage. 11 s’en passe pour se réchauffer quand souffle le terrible nord-ouest ou quand la lame l’a mouillé jusqu’aux os; il s’en passe pour digérer quand il a rempli son estomac de foie gras et d’huile de poisson; mais qu’il entre chez un marchand de farine (ce sont ceux-là qui vendent l’eau-de-vie), il n’en sortira qu’ivremort, après avoir dépensé tout l’argent destiné aux provisions d’hiver de la famille.

Une vieille loi danoise (la Norvège appartenait naguère au Danemark) interdisait aux marchands de vendre de l’eaude-vie aux Lapons le jour d’ouverture des marchés ou des assises, et cependant il arrivait souvent que le greffier de la justice et le receveur du marché étaient obligés de plier bagage et d’indiquer un nouveau jour : tous les Lapons étaient dès la première heure couchés à terre comme des brutes sans force ou sans vie.

Le Lapon a un petit raisonnement à lui pour excuser l’eaude-vie et lui-même. Avec quoi fait-on l’eau-de-vie? dit-il d’ordinaire. Avec du grain, or, le grain nourrit et fortifie!

Le Norvégien, plus civilisé, partage trop souvent cette passion funeste pour les liqueurs fortes. N’oublions pas que le nègre, l’Esquimau, l’Apache d’Amérique, le sauvage Papou, l’habitant des Marquises ne savent pas plus résister à ce goût déplorable. C’est donc à l’absence de culture intellectuelle.

de responsabilité, de liberté active qu’il faut attribuer ce penchant. Le Russe, qui boit avec excès dans sa patrie, est parfaitement sobre partout où il a un intérêt de commerce et d’avenir:

Le Lapon est peu hospitalier de sa nature, quoi qu’en ait dit Regnard ; mais présentez lui un verre d’eau-de-vie, alors seulement il vous accueillera avec prévenance, il vous cédera la meilleure place dans sa hutte, celle du fond, en face de la porte : c’est là, en effet que l’air ne pénètre pas, la fumée qui s’élève au milieu de la pièce lui défendant l’accès.

Je fis l’épreuve de cette hospitalité intéressée à la première hutte que je rencontrai dans la montagne.

C’était un Lapon riche: il possédait un troupeau d’environ trois cents rennes et sa vaste hutte pouvait presque prendre le nom de maison. Je demandai l’hospitalité. La femme seule était-là, assez revêche et en apparence peu disposée à accéder à ma requête. Je dus, comme c’est L’habitude, m’asseoir sur le seuil, la porte à moitié ouverte. La virago s’informa soigneusement du but de mon voyage, s’enquérant si je vendais ou si j’achetais quelque chose et ne comprenant guère que je fusse venu si loin de mon pays par curiosité pure. La porte ne s’ouvrait toujours pas et je pensais en moi-même à ces pauvres Arabes, un peu détrousseurs de gens, mais hospitaliers comme les patriarches de la Bible ou comme les héros d’Homère. Ah ! me disais-je, si c’était ici quelque tente du désert, j’entrerais, je m’assiérais au foyer en disant : Allah Kerim! et on ne me ferait pas une seule question avant d’avoir partagé avec moi le couscous et le sel.

Mais l’idée me vint tout à coup que j’oubliais l’essentiel,

et, tirant de mon sein une vaste gourde remplie d’excellent genièvre, j’en versai une ample ration à la défiante Laponne. Ses traits s’illuminèrent aussitôt, la porte s’ouvrit toute grande et la place du fond me fut indiquée. Puis, une jeune fille assez sale, mais presque gracieuse, alla chercher un vase et une écuelle d’écorce de bouleau et me présenta une grande tasse de lait de renne. Pendant ce temps la mère faisait rôtir sur une sorte de gril des bandes de chair de renne, dont l’odeur 11e me sembla pas des plus suaves.

Bien m’en avait pris d’obtenir, au prix ordinaire, cette hospitalité laponne. Le vent soufflait avec furie, la pluie commençait à tomber, froide et dure. La hutte, bien que solide , craquait d’une façon inquiétante. La maîtresse du logis allait et venait, ouvrant souvent la porte. Elle attendait évidemment avec anxiété quelqu’un qui ne rentrait pas. Tout à coup, des aboiements multipliés se firent entendre, et un immense troupeau de rennes arriva au galop près de la tente. La Laponne s’élança au devant des nouveaux venus ; c’étaient les fils et le mari qui revenaient. Chacun avait sa part du troupeau à conduire, ses chiens à lui, qui ne connaissaient que sa voix. Les chiens se précipitèrent dans la hutte, affamés, fatigués , la langue pendante. C’est à eux qu’on pensa d’abord. La ménagère leur coupa des bandes de chair de renne, qu’elle jeta dans une sorte de bouillon de graisse fondue et les rassasia avant de penser à sa famille. Les pauvres bêtes sont, en effet, la fortune du Lapon. Ce sont les chiens qui veillent et défendent le troupeau; continuellement en mouvement, jour et nuit, ils conduisent, ils rassemblent, ils font tète au loup ; aussi, les considère-t-on comme

des frères quand ils rentrent à la hutte, et le premier morceau, la première place au feu sont pour eux.

Le temps se levait cependant ; la tempête avait cessé. De grands nuages gris couraient au ciel , mais le bleu y reparaissait par places. Les nouveaux venus avaient fait entrer les rennes dans le parc, et deux jeunes filles, que je n’avais pas encore aperçues, circulaient au milieu d’eux, leur distribuant du sel et une sorte de son mouillé, ou portaient à côté des mères un grand vase de bois pour les traire. Le plus jeune des fils jetait une courroie de peau de renne autour de la ramure de celle qui devait donner son lait et la fixait pour quelque temps à un des poteaux du parc.

C’était une scène de patriarches dans un désert du nord.

Les rennes, une fois pourvus, le mari rentra dans la hutte et y reprit l’autorité. Un verre de genièvre me gagna facilement son estime, et j’eus la place d’honneur au repas commun préparé pour les arrivants.

Ce repas était des plus sommaires : chair de renne, bouillon de renne', lait de renne. La farine seule, et quelle farine, n’était pas du renne.

Le chaudron mis au feu, la ménagère laponne coupa quelques bandes de peau de renne, les fit cuire dans l’eau, puis les retira, ajouta à l’eau du lait et de la farine, et nous servit une solde de colle fade, écœurante, nauséabonde. Après cet affreux potage, vinrent les bandes de renne bouilli , qui furent suites d un morceau de foie de renne grillé qui fut accueilli Iriomphalement par mes hôtes. Le dessert consistait dans une pinte d’eau-de-vie, dont la ménagère but sa large part.

Nils, c était le nom de mon hôte, fêta avec enthousiasme le

gin hollandais, dont l’agréable saveur lui était jusque alors inconnue.

Ce Nils, c’est-à-dire Nicolas, avait nom Nils Sajat; c’est le nom d’une tribu patriarcale. 11 y a ainsi la tribu des Sajat, celle des Sara, celle desKua, celle des Morotaja. A ces noms, s’ajoutent les noms de baptême Nils ou Nikkese (Nicolas), Pieter (Pierre), Jounes (Jean), ITnda (André), Yalla (l’Olof ou Olaf des Suédois et des Norvégiens) : le Lapon porte généralement le prénom de son père; mais, comme les Suédois, les Danois, les Écossais, les Anglais, il y ajoute lesen (son, c’est-à-dire fils de). Ainsi, mon hôte était Nils Nils-sen Sajat.

Ces noms de tribu n’ont pas, au reste, la valeur de nos noms de famille. A bien parler, le nom de famille n'existe pas en Laponie, pas plus que chez les paysans de Suède, de Norvège ou de Danemark. On s’y nomme André, fils d’André; Olof, fils d’Olof. Ou bien, si le père est Pieter, le fils s’appellera Karl Pietersen, fils de Pieter. Le souvenir du nom primitif ne remonte pas jusqu’au grand-père , et les cousins n’ont ensemble aucun rapport de nom.

Quelquefois, surtout dans les cantons agricoles et riches, le nom de la ferme vient s’ajouter au nom de baptême. On peut surprendre ici la naissance du nom patronymique. Ainsi on dira Yalla Stensrud ou Yalla Bjoëlset, du nom des métairies de chacun des deux Yalla. Le nom de la ville où est né Olof s’ajoutera à son nom de baptême. .

Le repas fini, le chef de la hutte et ses fils se groupèrent autour du foyer, pêle-mêle avec les chiens, et chacun de mes hôtes n’eut plus d’autre pensée que de se chauffer voluptueusement et de sécher ses vêtements trempés par l’orage.

Le feu, chez un Lapon, consiste surtout clans la fumée; et, sans la rigoureuse clôture de la hutte, il ferait à peu près aussi froid dedans que dehors. Le seul combustible qu’ils emploient se compose de menus branchages de saules de montagnes et de bouleaux nains, et il n’y a guère que les feuilles qui s’enflamment. Le scion humide, car ces arbrisseaux ne viennent guère que dans les marécages, ne flambe jamais et se résout lentement en fumée. Il faut souvent sortir de la hutte pour respirer, quand on n’a pas les poumons d’un Lapon.

J’ai dit que mon hôte était riche; beaucoup le sont à leur manière, qui consiste, ou à multiplier le nombre des rennes qui composent son troupeau, ou à entasser, dans quelque trou connu d’eux seuls, le produit de leurs ventes.

Comme notre Arabe d’Algérie, le Lapon est thésauriseur. Il aime à enterrer l’argent qu’il a gagné, et lui seul connaît sa cachette. A sa mort, c’est souvent autant de perdu. Des sommes considérables en billon et en menue monnaie ont été ainsi distraites de la circulation depuis que les Lapons ont commencé à se livrer au commerce et à l’industrie. Toutefois, le billet de banque s’introduit dans les usages, et le Lapon ne l’enterre pas. Il est vrai que, trop souvent, il l’échange immédiatement contre de l’eau-de-vie.

Trois cents rennes constituent ce qu’on pourrait appeler l’aisance; deux cents, la médiocrité; cent, la gêne. Avec trois

cents, on peut vivre assez largement de la chair et du lait du troupeau; la peau donne les vêtements et les bottes, et un certain nombre de peaux et de ramures peuvent s’échanger contre la farine, la laine et l’eau-de-vie nécessaires au ménage.

Si le Lapon n’a pas pu arriver à un chiffre suffisant de bêtes,

il lui faut renoncer à la vie libre et indépendante des montagnes, il lui faut descendre vers la côte. Là, il vivra le plus souvent de sa pêche, et il échangera ses services; mais, plus de chair de renne, plus de bouillon. L’huile de poisson, le poisson séché et salé remplacent ces aliments salutaires. Et puis, les occasions sont trop fréquentes de boire de l’eau-devie, ce poison des santés et des petites fortunes.

La montagne a aussi ses profits imprévus. Le Lapon a toujours au dos son fusil, et le coq de bruyère, le lagopède, les oiseaux de passage lui fournissent des mets délicats et variés. De temps en temps, la tribu tue un ours, dont la chair arrive en surcroît et dont la peau se vend un bon prix.

L’hiver n’est pas, on l’a vu, la plus mauvaise saison pour le Lapon montagnard. Il fait ses provisions en automne; aux premiers froids, il fait geler des quantités suffisantes de chair de jeunes rennes, et, pendant deux ou trois semaines, il conserve, pour le faire geler, tout le lait de son troupeau. Le lait se change, par le froid vif, en une sorte de fromage glacé dont * les morceaux fondus donnent un lait délicat et aussi frais que si on venait de le traire. Il se fait même, dans les villes les plus boréales, un commerce avantageux de ces morceaux de lait gelé.

L’hiver, au contraire, est bien dur pour le Lapon côtier. Il faut qu’il se contente le plus souvent d’une soupe bien maigre au lavaret séché : ce lavaret est la plus mauvaise espèce de saumon. On ajoute au bouillon de la farine d’écorce de pin, des fraises de ronce-fausse-mûre et un peu de graisse de renne. Tout cela compose un repas détestable et fort peu substantiel.

On comprendra, du reste, qu’un voyageur habitué à la vie

facile de l’Europe civilisée ne prolonge pas une excursion dans ces inhospitalières solitudes. C’était bien assez d’avoir entrevu le Lapon , de m’être couché à son foyer, de m’être assis à sa table. J’avais hâte de revoir Torneo. Quelques générosités peu coûteuses faites aux fils de mon hôte me concilièrent tellement leurs bonnes grâces, que l’aîné se décida à me conduire dans la partie la plus difficile du chemin, par des sentiers qui devaient me faire éviter les fréquentes rencontres de lacs et de torrents, si incommodes dans celle saison ; mon guide finnois ne connaissait pas aussi bien la route à beaucoup près.

Il est vrai que son excuse était toute simple : il n’y a pas de route; mais le Lapon n’en a cure; et, pourtant, il se trompe bien rarement dans ses excursions vagabondes. Comme au trouveur de sentiers ( Paihfinder ) de Cooper, tout lui est signe. Le moindre tertre déjà rencontré, la forme d’un buisson, telle flaque d’eau, telle pierre lui disent où il est, où il faut aller. Dans les immenses espaces qu’il parcourt sans rencontrer l’homme, la nature lui parle un langage toujours intelligible. Pour lui, la boussole est inutile; les branches de sapin plus longues, plus inclinées, lui disent où est le sud; la mousse plus épaisse au tronc de l’arbre lui dit où est le nord; de ce coté, l'écorce est plus noire, ce nid de fourmis a un côté de son cône plus évasé que l’autre ; tel animal a pris telle direction pour telle cause; la route est reconnue et le plan en est inscrit dans son cerveau.

C’est a l’aide de cette faculté presque divinatoire de mon étrange guide que je revis bientôt, et sans avoir rencontré de sérieux obstacles, les rives du Kemi-Trask.

Nous avions, chemin faisant, traversé les pâturages ordinaires des habitants de la montagne, ces vastes plaines que recouvre la mousse, nourriture ordinaire des rennes.

Sous la pâle lumière de la nuit, ces plaines, couvertes de lichens, semblent de vastes tapis de neige jaunie. Cette végétation, singulièrement triste, envahit les moindres anfractuosités du granit; elle ronge les maigres broussailles qui tachètent la terre ; elle dévore tout et donne au paysage un aspect uniforme plus mélancolique que la neige elle-même.

Ces prés naturels sont, même pendant les âpres hivers du pôle, toujours abondants en aliments tout préparés pour les troupeaux du nord.

Le renne et même le mouton savent trouver, sous la neige, la nourriture la plus abondante. Quelle que soit l’épaisseur de la neige, quand la faim les sollicite, ces animaux grattent jusqu’à ce qu'ils aient découvert la mousse ou l’herbe dont leur instinct leur révèle l’existence.

Un propriétaire suédois me raconta qu’en plein hiver, les provisions d’étable étant épuisées, il lui fallut mettre ses moulons dehors. Ils restèrent pendant trois mois dans la neige, et là, sans doute, ils trouvèrent à vivre, car le dégel les fit retrouver gros et gras.

Au demeurant, le Lapon et le renne sont deux voisins assez incommodes pour les populations casanières visitées par ces nomades. Le renne a un inconvénient grave aux yeux de l’agriculteur, c’est de gâter irrémédiablement toute herbe qu’il

touche, ne fût-ce que du pied. La prairie qu’ont traversée des rennes ne nourrira plus une seule vache de l’année.

Quant au Lapon, semblable à l’ancien Bohême, qui par-

courait jadis toute l’Europe et se croyait partout chez lui, il ne respecte ni haies, ni clôtures, et maraude insolemment. De là des rixes sans nombre avec les habitants de la plaine. Ici se reproduit cet inévitable phénomène de l’oppression causant la brutalité des mœurs et de la brutalité des mœurs justifiant et perpétuant l'oppression.

Le Lapon est sauvage parce qu’il a été traité comme tel. C’est une race déshéritée.

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