LE VIEUX CHALAND
Un jour que je péchais dans sa rivière fraîche, Assis contre un bouleau qui brandillait au vent, Le vieux meunier Marchois par le discours suivant Sut me distraire de la pêche :
« Voyez! j'vis seul dans c'grand moulin Dont plus jamais l'tic tac résonne ; J'm'en occup' plus, n'ayant personne...
Mais c'est l'sort : jamais je n'm'ai plaint. C't'existenc' déserte et si r'cluse Ent' la montagne et la forêt Plaît à mon goût q'aim' le secret.
Puis, j'ai mon copain sur l'écluse!
Le v'Ià ! c'est l'grand chaland d'famille. A présent, ses flancs et sa quille Sont usés; l'malheureux bateau,
Malgré que j'ie soigne, i' prend dTeau, Tout ainsi q'moi j 'prends d'ia faiblesse. "Ah dam'! c'est q'd'àg' nous nous suivons, Et q'sans r'mèd' tous deux nous avons L'mèm' vilain mal q'est la vieillesse.
Des vrais madriers q'ses traverses!
Et qui n'sont pas prêts d'èt' rompus.
C'est bâti comme on n'bâtit plus!
Trop bien assis pour que ça verse.
En a-t-i' ernployé du chêne Aussi droit q'iong, et pas du m'nu!
C'bateau plat qj'ai toujou' connu Avec sa même énorm' grand' chaîne !
Pour nous, maint'nant, le r'pos et l'songe C'est plus guèr' que du croupiss'ment.
A séjourner là, fixement, Lui, l'eau, moi, l'ennui, — ça nous ronge. Mais, n'ya plus d'force absolument.
Faut s'ménager pour qu'on s'prolonge !
Si j'disais non ! ça s'rait mensonge.
J'somm' trop vieux pour le navig'ment.
PA v.sA(. i:.s 1i:t I'AVsans;
Sur que non ! c'est pas comme aut'fois, Du temps q'yavait tant d'truit' et d'perches, (( Au bateau! » m'criaient tout' les voix... Les pêcheurs étaient à ma r'cherche; A tous les instants mes gros doigts Se r'courbaient, noués sur ma perche.
Malheur ! quel bon chaland c'était !
\'ous parlez que c'iui-là flottait
Sans jamais broiiclier sous la charge !
Toujours ferme a tous les assauts
Des plus grands vents, des plus grand's eaux,
r filait en lon.s: comme en larsre.
Et la nuit, sous la lun' qui glisse, Quand, prom'nant mes yeux d'ioup-cervier, J'pèchais tout seul à l'épervier, Oh ! qu'il était donc bon complice !
Comme i' manœuvrait son coul'ment, En douceur d'huil', silencieus'ment, Aussi mort que l'onde était lisse !
r savait mes façons, c'que c'est!
On aurait dit qu'i' m'connaissait.
Qu'il avait une Am' dans sa masse.
A mes souhaits, tout son gros Lois Voguait comni' s'il avait pas d"poids, Ou ben rampait comme un' limace.
Oui! dans c'temps-là, j'étions solides.
Il avait pas d'mouss' — moi, pas d'rides. J'aimions les aventur' chacun; Et tous deux pour le goût d'ia nage Nous étions d'si près voisinage Q'toujours ensemble on nTaisait qu'un.
Sur l'écluse i' s'en allait crâne,
J'crois qu'on aurait pu, Thon Dieu m'damne!
Y fair' porter toute un' maison.
En a-l-i' passé des foisons
Dbœufs, d'chevaux, d'cochons, d'ouaill' etd'ànes!
r charriait pomm' de terr', bett'raves, D'quoi vous en remplir toute un' cave, Du blé, du vin, Lan d'autr' encor, Des madriers, des pierr', des cosses, Et puis des baptêm' et des noces.
Sans compter qu'i' passait des morts.
Oh ! Cest ben pour ça qu'en moi-même
Autant je l'respecte et je l'aime
Mon pauv' vieux chaland vermoulu ;
C'est qu'un à un sur la riv^re
Il a passé pour le cim'tière^
Tous mes gens que je n'verrai plus.
J'ai fait promettre à la commune A qui j'iég'rai ma petit' fortune Q'jusqu'à temps qu'i' coule au fond d'I'eau, On riaiss'ra tranquill' sous c'bouleau, Dans sa moisissure et sa rouille.
J'mourrai content pac'que l'iend'main, Pendant un tout p'tit bout d'chemin, C'est lui qui port'ra ma dépouille. »