‹ Paysages et paysansChapitre 20 sur 121 · LE GRAND CERCUEIL · texte numérisé non relu

LE GRAND CERCUEIL

Il pleuvasse avec du tonnerre...

Il est déjà tard... quand on voit Dans le bourg entrer le convoi De la défunte octogénaire.

La clarté du jour s'est enfuie.

Tristement, la voiture à bœufs A repris son chemin bourbeux Le cercueil attend sous la pluie.

Un lent tintement qui vous glace Dégoutte morne du clocher :

Voici tout le monde marcher Vers la grande croix de la place.

PAYSAiJES ET PAYSANS 5'.>

Quand il s'approche de la pierre Pour lever le corps, le curé, Tout en chaulant, reste ellaré Par l'énormité de la hière.

Certe ! avec ses planches massives, Espèces de forts madriers Crevassés, noueux, mal taillés, Qui remplaceraient des solives.

Elle apparaît si gigantesque En épaisseur, en large, en long, Si haute, d'un tel poids de plomh, Qu'à la voir on en frémit presque.

Elle s'étale sans pareille, D'autant plus démesurément Qu'elle renferme seulement Un mince cadavre de vieille.

L'immense couvercle en dos d'âne A l'air aussi grand que lea toits ; Le drap trop court montre son bois Roux et jaune comme un vieux crâne.

Et tandis que d'une aigre sorte Les enfants de chœur vont hurlant, Le prêtre est là, se rappelant^ Les dimensions de la morte.

(( Qu'avait-elle ? cinq pieds, à peine ! C'était maigre et gros comme rien !

Un seul corps pour ça qui peut bien En contenir une douzaine I

En a-t il fallu de la paille !

Aura-t-on dû l'empaqueter Pour l'empêcher de ballotter Comme un grain dans une futaille!

Quel menuisier! ça tient du songe!

Il doit sûrement celui-ci

Avoir le regard qui grossit,

Et dans sa main le mètre allonçire ! »

Les porteurs pliant sous leur charge, En nombre, comme de raison, Semblent traîner une maison.

Le^brancard est bien long et large,

PAYSAGES ET PAYSANS (i L

Mais, il est usé! quoi qu'on dise, Puisque, hélas! le monstre ligneux Croule avec un bruit caverneux, Juste en pénétrant dans l'église.

C'est un bras du brancard qui casse., On hisse l'eiïrayant cercueil Sur l'estrade — et les chants de deuil Sont bâclés sous la voûte basse.

Puis, les cloches vont à volées... A la montée, ob ! que c'est dur Et long! — Enfin ! voici le mur Que dépassent les mausolées.

Le chantre mêle sa voix fausse Au bruit sourd des pas recueillis.

Debout, s'offre aux yeux ébahis Le vieux sacristain dans la fosse.

L'ombre vient. Personne ne bouge.

L'homme surmène, haletant, Ses deux outils où par instant Le soleil met un reflet rouge

Brusque, le curé l'interpelle :

a Eh bien ! }• sommes-nous? » Et lui

Quitte la fosse avec ennui

En poussant sa pioche et sa pelle.

Le gouffre bâille son mystère :

Mais, le cercueil n'y glisse pas.

« Je m'en doutais ! » grogne tout bas Le sacristain qui rentre en terre.

11 remonte. On reprend la boîte Qu'on ajuste du mieux qu'on peut.

Mais, il s'en faut toujours un peu :

La tombe est encore trop étroite.

De nouveau, la pioche luisante Descend l'élargir. Cette fois, Le cercueil y coule à plein bois En même temps qu'on l'y présente.

Au bord du trou, qui s'enténèbre.

Un vieux qui tient le goupillon Emet celte réflexion En eruise d'oraison funèbre :

PAYSATiES ET PAYSANS Ci-S

« Elle a bipii mérité sa fosse!

(l'est égal! tout d'iiiême, elle était Trop p'tit' quand elle existait Puurfaire une morte aussi s rosse ! »

Et, sous sa chape très ancienne, Haut, solennel, — l'ofliciant S"en revient en s'apitoyant Sur sa défunte paroissienne :

« L'infortune l'a poursuivie !...

(( Pauvre cadavre enguignonné!...

« Tout pour elle aura mal tourné, « Dans la mort comme dans la vie ! »

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