LE BOUCHER
«Tiens? t'es donc plus bouclier? ditla vieille au gros homme
Qui venait de vendre son fonds, Et lui répondit grave, avec un air profond :
« Non ! et j'vas vous raconter comme :
Ah! l'métier était bon ! Mes viandes?
Vous savez si ça s'débitait !
Tell'ment partout on m'réputait
Que j'pouvais pas fournir aux d'mandes.
C'est moi-mèm' qu'abattais les bêtes Promis' aux crochets d'mon étal, Et j'vous crevais comme un brutal Les cous, les poitrails et les tètes.
Si j'suis si gros, q'ça m'gên' quand j'bouge, Si j'ai rteint si frais, l'corps si gras, C'est q'par le nez, la bouch', les bras, Tout rtemps j'pompais vif du sang rouge.
L'animal? c'est pas un' personne...
Que j'me disais ! Pour moi, l'bestiau C'était qu'un' chos', j'trouvais idiot D'croir' que ça rêv' ou q'ça raisonne.
Si ça qui grogn', qui bel', qui beugle, A l'abattoir s'tenait pas bien, J'cognais d'sus, ça n'me faisait rien : J'ieur étais aussi sourd qu'aveugle.
D'un coup d 'maillet bien à ma pogne J'défonçais l'crâne d'un vieux bœuf Comme on cass' la coquill' d'un œuf.
Et j'fredonnais pendant ma b'sogne.
A ceux qui, lorsque l'couteau rentre, S'iamentaient sur l'ouaill' ou l'cochon, J'criais : « Ça s'rait plus folichon D'en avoir un morceau dans l'ventre ! »
Et dans Itrou plein d'sanglante écume Se r'tournait, creusait mon surin.
Tel qu"un piquet dans un terrain Où q'I'on veut planter d'ia légume.
J'étais ben boucher par nature !
Dam' ! Le coup d'mass' ? ça m'connaissait ; Et quand mon vieux couteau dép'çait r savait trouver la jointure.
Oui ! j'avais la main réussie Pour mettre un bœuf en quatr' morceaux ; Vit' se rompaient les plus gros os Ousque j 'faisais grincer ma scie.
Pour détailler d'ia viand' qui caille J'aurais pas craint les plus adroits :
Tous mes coups d'coup'ret, toujours droits, R'tombaient dans la première entaille.
Jusqu'à c'beau jour d'ensorcell'rie Ou v' allez savoir c'qui m'advint, Je m'saoulais d'sang tout comm' de vin Et j 'm'acharnais à la tuerie.
Donc, un' fois, on m'aiuèn<> un' vache Ben qu'âgée encur forte en lait, Noire et blanche, et voilà qu'eni' plait, Que j'ia conserve et que j'm'yattache.
J'ia soignais si teirment la vieille Que m'voir la faisait s'déranger D'ses song' et mém' de son manger, Qu'elle en dod'linait des oreilles ;
Quand em'rencontrait, tout' follette, Ben vite, elle obliquait d'son cli'min Pour venir me râper la main Avec sa lang' bleue et violette ;
Mes aut' vach' en étaient jalouses Lorsque mes ongl' y grattaient l'flanc Ou qu'ent' ses corn' noir' au bout blanc J'y chatouillais l'front sur les p'iouses.
Mais un jour, un' mauvaise affaire Veutqu'eir tombe, y voyant pas fin, A pic, sus rtalus d'un ravin, Et qu'es' casse un' patt' ! Quoi en faire ?.
EU' pouvait ben marcher sur quatre Mais sur trois... yavait plus moj-en !
Mêm'pour elle, il le fallait ben; Eir souffrait : valait mieux l'abattre !
Pour vous en finir, je l'emmène...
J'avais renvoyé ceux d'chez nous.
Mais, v'Ik qu'ell' tomb' sur les deux g'noux. Avec des yeux dTigure humaine.
Bon Dieu! j'prends mon maillet sur l'heure, J'vis' mon coup, et j'allais l'iàcher... Quand j'vois la vach' qui vient m'iécher En mêm' temps q'ses deux gros j-eux pleurent.
L'maillet fut bentôt sur la table, J'app'Iai tous mes gens et j'ieur dis : Faut pas la tuer! j'serions maudits !
Et j'fus la r'conduire à l'étable.
La vache? un r'bouteux l'a guérie.
A la maison j'yai fait un sort, Elle y mourra de sa bonn' mort, Etj'moi, j'f'rai plus jamais d'bouch'rie. »
— La vieille dit : « Via c'quc ra prouve : C'est q'ehez Vàm' des plus cruell' gens, Dans los métiers les plus méchants, Tôt ou tard la pitié se r'trouve.
Crois-moi! c'te chos'? tu n'I'as pas vue, Quand mèm' que tu peux l'certificr.
C'est ton bon cœur qui fut l'sorcier, C'est lui qui t'donna la berlue. »