‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 78 sur 123 · LE VIEUX PRIS EUR · texte numérisé non relu

LE VIEUX PRIS EUR

Le plus grand priseur de la terre Etait bien le père Ghapii, Bonhomme rougeaud et trapu, Rond d'allure et de caractère.

Certes! la poudre tabagique Aucun ne la dégusta mieux.

Avec plus d'amour que ce vieux Dont c'était le trésor magique.

Oui ! c'était sa joie et sa force.

On le voyait s'épanouir Quand le couvercle à bout de cuir Découvrait sa boîte en écorce.

212 paysattEs et taysâns

Il r avait là, comme son âme,

Dans la poche de son gilet.

Il disait, quand il en parlait,

(( Plutôt q'd'eir je m'pass'rais d'ma femme. »

Pour son vieux nez sa large prise Qu'il aspirait jusqu'au cerveau Avait l'attrait toujours nouveau, Etait sans cesse une surprise.

Ayant ouvert sa tabatière,

Coudant un doigt, dans les deux bouls

Il tapotait à petits coups,

Pour dégrumeler la poussière.

Puis, entre l'index et le pouce, Il pinçait dans un plongement Sa prise que, dévotement, Il reniflotait, lente et douce.

Un éclair de béatitude Parcourant alors tous ses traits Faisait rire ses yeux distraits, Illuminait sa face rude.

(( Hein? chez vous l'habitude est forte, Dis-je, un jour, au pèreChapu.

Gomment ça vous est-il venu? »

Et le vieux parla de la sorte :

« Jeun' j'étais pourtant pas tout bête, Mais, faut croir' que c'était un sort : Je n'faisais q'penser à la mort, J'avais mon cercueil dans la tête.

Dans les champs, à la métairie, Tout seul, comme avec d'aut' garçons,.

Teir qu'un' fièv' qu'arrive en frissons, Subit'ment m'prenait c'te song'rie.

J'avais beau travailler q'plus ferme, Chanter fort, m'donner du mouv'ment^.

J'étais mangé par mon tourment, L'jour, la nuit, ça n'avait pas d'terme.

Et puis, sans que j'boiv', sur ma vue Yavait comm' les brouillards du vin.

Sans êtr' sourd, j'entendais pas fin, Et j'avais la langue r'tenue.

J 'fumais ben comm' ça quéq' pipette, Mais c'tabac-là n'me valait rien.

Si teH'ment qui m'faisait pas d'bien Qui m'rendait malade et pompette.

Via q'prenantmes.bott', un dimanche, J'm'en fus trouver dans sa forêt L'charbonnier qui soignait d'secret :

Un grand homm' noir a barbe blanche.

J'iui racontai tout' mon histoire.

Et ses paroi' tell' de c'jour-là, Ya pourtant trente ans d'ça, les v'Ià!

Eir n'ont pas quitté ma mémoire :

« D'abord, qui m'dit, c't'homm' solitaire. Vous et' fermier? Soyez pécheur!

Avivez dans les creux d'ia fraîcheur, Et fouillez l'onde au lieu d'ia terre.

A c'métier-là, moi, je l'devine, Vous d'viendrez plus astucieux. C'est la nuit qui fait les bons yeux.

Et Tsilenc' qui rend Toreill' fine.

Quant à vot' paroi' paresseuse,

Tant mieux pour vous! vous risquez moins

D'vous compromet' devant témoins,

La langue est toujours trop causeuse.

Maint'nant, v'iez-vous une âm' rentière D'ia plus parfait' tranquillité?

Dev'nez un priseur entêté, Un maniaq' de la tabatière.

Avec ça, vous n's'rez plus sensible

A tout' ces peurs de trépasser,

Vous attendrez, pour y penser,

Q'vot' jour soit v'nu : l'plus tard possible! »

Dam'! dès l'iendemain, yeut pas d'méprise. Le pêcheur remplaça l'bouvier; J'troquai la bèch' pour l'épervier, Et.la fumade cont' la prise.

D'abord, j'aimai pas trop la chose, J'en fus curieux p'tit à p'tit; Puis, mon nez en eut l'appétit...

J'agrandis la boîte et la dose.

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Dans mon tabac, moi, j'mets pas d'fève, Comm' de l'eau dans l'vin, ça l'chang' tout. Je l'veux net ! qu'il ait son vrai goût ! Et tous vos parfums ça yenlève.

Ah oui! c't'habitud'-la m'attache, l'm'faut ma pris' ! j'conviens q'mon nez En a les d'sous tout goudronnés, Qu'on dirait, des fois, un' moustache...

C'est pas la propreté suprême, Bah ! on s'mouch' mieux et plus souvent, Et puis, l'grand air, la pluie et l'vent Vous rend' ben ragoûtant quand même.

Eir sont aussi joint' qu'ell' sont grosses Mes queues d'rat. Dans leur profondeur L'tabac s'tient frais, gard* son odeur, Tel que du limon dans des fosses.

J'm'ai moi seul appris à les faire :

Queq' petits clous fins d'tapissier,

Un bout d'pelur' de bon c'risier,

Deux d'bois blanc, un d'cuir, font l'affaire.

J'en fabrique pour d'auL' ! quand l'vent rèclie Empèch' tout l'gros poisson d'mouver, J'm'amuse à les enjoliver, Pendant c'temps-là l'épervier sèche.

L'sorcier m'avait pas dil d'mensonges, J prends à mon aise, en vivant bien, L'homm' tel qu'il est, l'temps comme i'vient, Et la paix des chos' fait mes songes.

Oui! sauf les alfair' de la pèche Où q'mon esprit combin' des coups, J'rôve aussi douc'ment q'ies cailloux Quand i' sont léchés par l'eau fraîche.

Certain' fois q'ma b'sogne est confuse J'en r'nifle un' qui m'donne un conseil, M'désengourdit, m'tient en éveil, Et m'fournit du cœur et d'ia ruse.

Comme aussi, lorsque j'fais une pause Sur queq' rocher gris pour fauteuil, Un' bonn' pris' me met mieux à l'œil Le feuillag' qui tremble ou qui r'pose.

Et puis, VOUS parlez, pour mon Age, Que j 'suis encor subtil et r'tors!

Sans soleil, j'vois l'poisson qui dort, J'entendrais un' grenouill' qui nage.

Ma foi! j'suis l'plus heureux des hommes, J'rôd' tranquille au fond d'mes vallons, Au bord de l'eau, sous l'ciel, — allons ! Vite un* pris' I pendant q'nous y sommes !

Parc' que quand ma vie et la vôtre...

Mais j'vous pari* trépas, c'est trop fort! Cont' ce p'tit r'venez-y d'Ia mort Attendez! j'vas en prendre une autre. »

Ceci lu, maint priseur tirant sa tabatière, Se dira, non sans quelque émoi :

« 0 prise 1 que n'as-tu le môme effet chez moi Contre la peur du cimetière ! ))

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