‹ Paysages et paysans; poésiesChapitre 93 sur 123 · LE BOUCHER · texte numérisé non relu

LE BOUCHER

((Tiens? t'es clone pliisboucber? ditla vieille au gros homme

Oui venait de vendre son fonds, J.t lui répondit grave, avec un air profond :

(( Non ! et j'vas vous raconter comme :

Ah! Tmétier était bon ! Mes viandes?

Vous savez si ça s'débitait !

Tell'ment partout on m'réputait

Que j'pouvais pas fournir aux d'mandes.

C'est moi-mém' qu'abattais les bêtes Promis' aux crocliets d'mon étal, Et j 'vous crevais comme un brutal Les cous, les poitrails et les tètes.

Si j'suis si gros, q'ça m'gên' quand j 'bouge, Si j'ai rteint si frais, l'corps si gras, C'est q'par le nez, la bouch', les bras, Tout i'temps j 'pompais vif du sang rouge.

L'animal? c'est pas un' personne...

Que j'me disais ! Pour moi, Tbestiau C'était qu'un' chos', j'trouvais idiot D'croir' que ça rêv' ou q'ça raisonne.

Si ça qui grogn', qui bel', qui beugle, A l'abattoir s'tenait pas bien, J'eognais d'sus, ça n'me faisait rien : J'ieur étais aussi sourd qu'aveugle.

D'un coup d'maillet bien à ma pogne J'défonçais l'crâne d'un vieux bœuf Gomme on cass' la coquill' d'un œuf, Et j'fredonnais pendant ma b'sogne.

A ceux qui, lorsque l'couteau rentre, S'iamentaient sur l'ouaill' ou l'cochon, J'criais : « Ça s'rait plus folichon D'en avoir un morceau dans l'ventre ! »

Et dans l'trou plein d'sanglante écume Se r'tournait, creusait mon surin.

Tel qu'un piquet dans un terrain Où q'I'on veut planter d'ia légume.

J'étais ben boucher par nature !

Dam' ! Le coup d'mass' ? ça m'connaissait ; Et quand mon vieux couteau dép'çait r savait trouver la jointure.

Oui 1 j'avais la main réussie Pour mettre un bœuf en quatr' morceaux Vit' se rompaient les plus gros os Ousque j'faisais grincer ma scie.

Pour détailler d'ia viand' qui caille J'aurais pas craint les plus adroits :

Tous mes coups d'coup'ret, toujours droits, R'tombaient dans la première entaille.

Jusqu'à c'beau jour d'ensorcell'rie Ou v' allez savoir c'qui m'advint, Je m'saoulais d'sang tout comm' de vin Et j'm'acharnais à la tuerie.

PAYSAGES ET PAYSAXS 259

Donc, un' fois, on m'amène un' vache Ben qu'âgée encor forte en lait, Noire et blanche, et voilà qu'em' plait, Que j'ia conserve et que j'm'yattache.

J'ia soignais si tell'ment la vieille Que m'voir la faisait s'déranger D'ses song' et mém' de son manger, Qu'elle en dod'linait des oreilles ;

Quand em'rencontrait, tout' follette, Ben vite, elle obliquait d'son ch'min Pour venir me râper la main Avec sa lang' bleue et violette ;

Mes aut' vach' en étaient jalouses Lorsque mes ongl' y grattaient l'flanc Ou qu'eut' ses corn' noir' au bout blanc J'y chatouillais l'front sur les p'iouses.

Mais un jour, un* mauvaise affaire Veutqu'eir tombe, y voyant pas fin, A pic, sus rtalus d'un ravin.

Et qu'es' casse un' patt' ! Quoi en faire ?.

Eir pouvait ben marcher sur quatre Mais sur trois... y avait plus moyen 1 Mêm' pour elle, il le fallait ben ; Eir soufTrait : valait mieux l'abattre

Pour vous en finir, je l'emmène...

J'avais renvoyé ceux d'chez nous.

Mais, v'ià qu'elF tomb' sur les deux g'noux. Avec des yeux dTigure humaine.

13on Dieu! j'prends mon maillet sur l'heure, J'vis' mon coup, et j'allais l'iâcher... Quand j'vois la vach' qui vient m'iécher En mêm' temps q'ses deux gros yeux pleurent.

L'maillet fut bentot sur la table, J'app'lai tous mes gens et j'ieur dis : Faut pas la tuer! j'serions maudits !

Et j'fus la r'conduire à l'élable.

La vache? un r'bouteux l'a guérie.

A la maison j'3'ai fait un sort, Elle y mourra de sa bonn' mort, Et,^moi, j'frai plus jamais d'bouch'rie^ »

— La vieille dit : « V'ià c'que ça prouve : C'est q'chez Tàm' des plus cruell' gens, Dans les métiers les plus méchants, Tôt ou tard la pitié se r'trouve.

Crois-moi! c'te chos'? tu n'I'as pas vue, Quand mém' que tu peux l'certifier.

C'est ton bon cœur qui fut l'sorcier, C'est lui qui t'donna la berlue. »

LA CIÏATA[GNERAIE

Gloire à cette rencontre, en ces fonds de la Marche, Surgissant, après tant de tours et contremarches, D'une châtaigneraie, immense, en vétusté, Comblant tout un ravin de son énormité I

Vivent ces châtaigniers, monstres et patriarches,

Lugubres frères noirs en la difformité,

Horrifiant l'endroit par la solennité,

Le morne, et le croulant de leurs rameaux en arches 1

Grave, tombe au sol frais leur grande ombre qui marche Sur des cèpes suintant leur venin fermenté. Vivent ces châtaigniers, monstres et patriarches, Lugubres frères noirs en la difformité !

Leurs troncs où les renflés d'écorce font des marches, Moussus, ont pour l'orfraie un escalier ouaté, Et la sifflante bête, à la torse démarche, Trouve, en leur gros pied cave, abri, sécurité. Vivent ces châtaigniers, monstres et patriarches !

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