HENRY BECQUE
Je disais avec tristesse : La vie a trahi Henry Becque ; ie crains que la mort ne se moque de lui.
Je tâcherai de m'expliquer :
Celui qui s'élève dans les hautes sphères de l'art, un Milton, un Corneille, s'il coule des jours malheureux, goûtera, dans son infortune même, une infinie douceur. Il se plaint, sans doute, et maudit son siècle. Cependant, en dépit de ces heures de faiblesse humaine, l'orgueil le soutient secrètement et lui rend déjà l'avenir visible. Je parle du noble et lé^time orgueil et non de cette passion équivoque qui n'en prend que les vaines apparences. Et )e suis certain que peu de gens éprouvent en réalité ce véritable orgueil, au point d'en être secourus.
Ce que la vertu a de plus délicieux formait la nature de Becque. Il avait conscience de son grand mérite; mais n'avait-il pas aussi, au fond de son cœur, comme un pressentiment de sa destinée ? Il songeait peut-être que , la Comédie bourgeoise, où il excellait, doit obtenir sa récompense du vivant de l'auteur, et que se fier, en pareil cas, à la postérité, c'est bâtir sur le sable.
C'est pour ces raisons que je disais avec tristesse: La vie a trahi Henry Becque ; je crains que la mort ne se moque demi.
En écrivant ses polémiques, Becque s'exprime toujours dans l'amertume de son âme, malgré la certitude quMl pouvait avoir d'être le premier de son temps dans le genre littéraire qui lui était échu. Vous voudriez qu'il y trouvât un sûr remède contre d'injustes attaques ; le moyen?
Je vous le dis, les genres existent.
Réjouissons-nous cependant de voir la Parisienne reprise au théâtre, et la mémoire de Becque agitée un instant avec respect par quelques-uns de ses
anciens détracteurs précisément.
C'est une fiche de consolation.
Je rencontrais souvent Henry Becque pendant les dernières années^ de sa vie. Il me témoignait beaucoup d'affection. Ne sentait-il pas que j'étais plus bête que lui dans la pratique de l'existence ?
J'aimais ses causeries familières.
Il avait en parlant l'air de tirer de l'arc; mais sourire n'était pas méchant, il me semble. Ce n'était que de l'agacement.
Ses mots cruels partaient d'un dépit bon enfant, et l'on écoutait Becque comme il s'écoutait, avec plaisir.
A vrai dire, il avait du goût pour le potin, mais élégant, et filé de préférence, j'imagine, en compagnie de quelque dame sur le retour, tirée à quatre épingles et spirituelle. Ce penchant de Becque pour le potin a-t-il fait peur à l'Académie, le jour où il voulut en être ? La conversation que j'eus, dans le temps, avec un académicien aui ne détestait point l'auteur de la Parisienne j m'induit à le ci'oire. Euh! euh! si notre Becque
était bon enfant, il ne laissait pas d'être aussi un enfant terrible.
Lamartine disait au versificateur de Némésis qui avait essayé de le piquer par des , railleries :
... j'aurai vidé la coupe d*amertume '^ Sans que ma lèvre même en garde un souvenir. . .
Becque gardait Tamertume sur ses lèvres, et passait la langue dessus avec une grimace.
Mais c'était d'un air de noblesse.
Dans ses œuvres, il n'est pas pamphlétaire comme Beaumarchais. C'est un Le Sage plus élégant, moins borné, avec une certaine capacité d'abstraire, qui le rapproche de l'auteur du Misanthrope.
... Je me rappelle Henry Becque entrant au bureau de tabac pour acheter des hrevas.,, 11 aimait la vie jusque dans ses moindres détails.
Mais ce n'était pas un jouisseur. Il aimait même sa propre vie — sombre vie — comme un amusement. Voilà Vartiste^né.
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Quelle fut la vie amoureuse de Becque ? Je l'ignore. On a publié des vers de lui sur une rupture. Ils sont mauvais. Il sentait beaucoup, mais pas en poète.
Je crois — c'est une de ces suppositions que j'aime à forger et que je donne pour ce qu'elles valent — je crois que Becque n'était pas un amoureux vrai.
Une nuit pourtant que nous descendions en flânant l'avenue de 1*0péra, il se mit à me raconter les péripéties (cabinet particulier et mystère) d'une intrigue renouée, d'un regain d'amour. Il paraissait être aux anges, et il riait de son bon rire.
Je n'en démords pas. Le commerce des femmes plaisait fort à Becque, je le veux bien. Mais l'esprit y balançait souvent le cœur.
Connaissez-vous : Souvenirs d'un auteur dramatique'^ C'est un recueil d'articles où coulent librement: la gaminerie satirique, la gaîté, un peu forcée, la bonhomie, très réelle, le sentimentalisme, assez romance — ma foi ! — de Becque.
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, . , Un professeur qui se mêle de théâtre éprouve-t-il la plus grande émotion de sa vie le jour ou il parvient à franchir le seuil d'une loge d'actrice? Becque l'affirme. Il avait une haute estime pour l'esprit et le talent de Weiss : mais il ne l'a pas raté. Il cite de lui cette exclamation fort ridicule : «Je ne passe jamais devant les Variétés sans ressentir le frisson de la vie parisienne ! »
*.. Voici un joli mot de Becque sur une critique dénuée de loyauté : « Cela est fait de main de traître. »