‹ Paysages et sentimentsChapitre 2 sur 11 · L'AUTOMNE · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE

L'Automne va céder à l'Hiver, et, bientôt, les derniers rayons de novembre s'éteindront avec mélancolie.

Douce et féconde saison, ô déesse!

déjà les pampres de ta chevelure se délient et la belle grappe de raisin que lève ta dextre s'égrène à tes pieds. Les présents que tu offres aux mortels n'envahissent plus tes corbeilles et les cris joyeux de la vendange ont cessé de retentir autour de la cuve. Tes satyres et tes faunes regagneront leurs antres, et te s nymphes aux blanches épaules quitteront les bords des ruisseaux où elles aimaient à nouer des danses harmonieuses. Une fois encore ta tunique couleur de feuilles de vigne s'est fa-

née. Nous n'irons plus rêver dans les bois profonds, un livre à la main; nous nous accouderons près de l'âtre et sous la lampe.

Le chasseur chanté par les poètes ne porteraplus ses pas rapides le long des prairies ; il ne lancera plus sa meute docile sur le lièvre et le daim craintifs. Ah ! qu'il avait de plaisir à prendre dans un piège le loup belliqueux et le renard retors, ou bien à découvrir dans les roseaux du fleuve richneumon et le chat sauvage. Puis il emportait chez lui, en riant, le corps couvert d'épines d'un hérisson souple.

Avant que le Borée ne sème les funestes frimas, il me plaît de remémorer la vendange et de faire revibrer à ma façon la syrinx de Galpurnius :

... Des satyres joufflus la folâtre cohorte Saisit la coupe alors que le hasard apporte : L'un dans la corne courbe a savoure le vin, Pour boire l'autre n*a que le creux de sa main. Sur la cuve penché, j'entends cet autre encore Qui pompe la liqueur d'une bouche sonore ; Et quelques-uns, là-bas, sur le dos renversés, S'inondent des raisins qu'eux-mêmes ont pressés: De la grappe crevée, un jus de bon augure, Â force jaillissant, barbouille leur figure...

Les anciens célébraient l'Automne non sans tendresse, mais avec séré-

nité. Maintenant, quand Thumide Auster tourbillonne, nous nous envolons, dans les sentiers désolés, avec les feuilles mortes, et nous nous accoudons près des eaux assombries où elles pourrissent.

Sommes-nous les victimes de Tanglais Thomson et de son élève Jean- Jacques? Que dis-je ! Notre âme a pris le pli. Nous ne pouvons pas être infidèles à notre âme. Efforçons-nous seulement à tirer un peu de beauté de ses caprices et de sa folie.

Le divin Ghénier, né d'une mère grecque, se laissait aussi trop alanguir. Au bord d'un fleuve pur, sous de beaux feuillages, il inclinait sa tête sur son sein, et il évoquait des fantômes :

Ces fiuitdmes si beaux, de nos cœurs tant aimés...

Lamartine qui, n'ayant presque que la poétique de Parny sous la main, sut s'élever au zénith de l'inspiration et s'épancher, comme Virgile, en grand fleuve d'harmonie, a voulu mêler son âme avec les derniers soupirs du vent du soir dans les pampres, ou avec la lueur du dernier rayon de l'année sur les sommets rosés déneige des montagnes. Il a subi

toutes nos modernes langueurs de TAutomne :

Salut, bois coaronnës d'un reste de verdure ! Feuillages jaunissants sur les gazons épars ! Salut, derniers beaux jours! le deuil de la nature Convient à la douleur et plaît à mes regards.

U Automne de Lamartine est une composition de sa jeunesse. Il produisit plus tard des strophes plus fortes. Toutefois, il est permis de penser que ses premiers ouvrages, dans leur ensemble, sont, peut-être, les meilleurs. 11 faut le regretter, car, en matière d'art, si la jeunesse comporte tous les charmes, elle manque souvent de véritable solidité.

On peut dire qu'elle ne creuse pas en profondeur, même dans les conditions les plus favorables.

Cent répugnances m'éloignent de Victor Hugo. Cependant, lui, s'est développé régulièrement jusqu'à un âge avancé. Voilà pourquoi certaines de ses poésies lyriques, dans les Contemplations y par exemple, nous bouleversent avec autorité.

Baudelaire était un fervent de Tarrière-saison. Avec lui, l'Automne

entre dans les vieux appartements pleins de moisissure, dans les cours noires des maisons, où s'entasse le bois pour l'hiver. Loin des futaies que le vent dépouille et fait craquer, il préfère se lamenter avec les girouettes et dans les gouttières. L'Automne de Baudelaire se mêle aux intrigues et aux artifices du cœur. Il ne s'habille pas des classiques feuilles mortes, mais de robes bizarres ; il met du fard et joue avec les chats frileux et sédentaires,..

Relisez le Sonnet d'Automne,. Le goût y est rehaussé par les plus rares épices de la psychologie et même de la physiologie. Et si ces substances se sont éventées un peu, avec le temps, songez qu'elles commencèrent par être fort piquantes et d'un arôme très irritant.

J'ai beaucoup aimé les Fleurs du Maly pendant mon adolescence et ma toute première jeunesse. J'admire toujours Baudelaire et ne le relis jamais. Ses préoccupations comme ses épithètes me gênent à présent jusqu'à l'angoisse : une angoisse physique. Certes, Baudelaire est un vrai artiste, comme nous l'entendons aujourd'hui, ou plutôt comme on l'en-

tendait il y a quelques années. Allons, c'est un grand artiste tout simplement, c'est même un grand poète...

Ce n est pas un pur poète.

Verlaine était plus naturellement poète que Baudelaire. Il n'était que cela, il l'était de toute son âme. Ses vers jaillissaient comme l'eau du rocher, et, par un mauvais miracle, ils charriaient du limon. Verlaine était habile dans son art, mais avec un désordre surprenant. « Il lui a manqué de savoir canaliser sagement sa merveilleuse sensibilité » a dit excellemment M. Jean de Gourmont, le jeune frère du savant auteur de VEsthétique de la langue française.

Je crois que Verlaine n'était pas très affecté par la tristesse des campagnes et des bois jaunissants. Mais l'Automne entre dans son inspiration-; il y entre comme symbole et comme métaphore :

Les sanglots longs Des violons De Tautomne...

Avec sa figure de bandit mandchourien, Verlaine avait l'esprit le

plus fin. Il avait aii,^sî lo goût ot le sentiment de b mignardise. Et ce n'est pas pour rien qu'il exr.ellait à mettre en rimes les Fêtes galantes.

L'automne do ces peintures^ d*nn raffinement qui n'exclut pas le naturel, lui convenait :

Le soir iDinbaîU un sm équivoque d'automiiQ : Los belles, se pendauL râvetises à m>s hnis, Dirent alors des mois û spétleui tout bas, Que iioir« àme d&puisce temps tremble et Vétonne.

Ce poète était débordant de poésie, d'une poésie d'actualité. Sans doute il n'a pas suivi la mode^ il Ta créée, ce qui est peut-être plus grave.

J'ai toujours été la proie de cette saison :

Automae rpulheur^axt q^^ j'aime taa risâge î

Qui sait si ce n'est point à tort que la tristesse del' Automne a séduit mon âme l La belle lumière, épandue sur les plaines et sur la mei% n'est-ce pas elle le véritable aspect tragique de la vie ?

QucUe folie de ratiociner eu pure perte l Que n*ouvré-je pas plutôt ma

fenêtre, pour admirer l'Automne sur l'écran mordoré des arbres !

,,. Dans les jardins^ les dahlias, jaunes, blancs ou foncés, les roscf^ trémières et les chrysanthèmes de toutes sortes, hument les derniers rayons de soleil. Le haut marronnier s'y dresse avec le port et les fluances d'une gentille tête de rousse ébouriffée.

Sur le sable des allées, sur le gazon des boulingrins, les feuilles tombées palpitent au vent qui, soudain d'une haleine plus forte, les soulève jusqu'aux socles des statues, ou les précipite dans les bassins à Teau noire.

Si j'étais feuille morte, je voudrais pourrir dans la vasque d'une belle fontaine de marbre que je connais.

D'antiques platanes rentoureut ; et lorsqu'au milieu de la nuit, elle filtre doucement, je crois entendre Byblis, sœur coupable, pleurer son funeste amour.

... Un jour j'avais choisi — entre cent, — trois roses : Fune jaune, Tautre blanche, et la troisième au coËur de feu. C'était afin d*en faire

présent à une Dame, belle et docte comme les înteriorutrices de THeptiiméron : comme celle jeune veuve Longarine, ou cette rieuse Emarsuitte.

Or, lorsque j arrivai, la Dame lenaît à la roain un bouquet de feuilles mortes qu'elle avait eu la jolie fantaisie d'assembler : il y en avait de toutes lespàleurs, et quelques-unes d^un vert tardif et magnifiquement rouille.

Ce bouquet automnal était si beau que, de dépit, je voulus jeter mes roses imaift je manquai de courage*

L'Automne embellit aussi le cours des fleuves, et principalement celui de la Seine,

Alors tandis que Tinfaligable pêcheur se penche sur ses roseaux attachés bout â bout, j'aime à suivre les berges à pas lents, soit que le malin délicat pointe à peine, soit quc^ déjà, la chute du crépuscule ait colore Teau de ses teintes successivea,

Et quand la nuit est close, si la lune brille à Thorizon, je m'étends volontiers dans une barque et me laisse aller à la dérive.

Je m'étais assis, après une longue course, sur un tertre dans le bois de Verrières, lorsque j'aperçus un être étrange, cornu et chèvre-pieds. Son visage était rude et barbu, sa chevelure inculte, et il avait le dos couvert d'une peau de lynx. Vous vous doutez bien que je n'ai pas tardé à reconnaître en lui le fils de Mercure et de la nymphe Dryopé, Pan qui se plaît aux danses bruyantes et aux belles joutes des chalumeaux.

Il se tenait dans un hallier, et il y avait au-dessus de sa tête, suspendues à un flexible rameau, quatre syrinx finement percées.

Soudain, je vis le Dieu saisir une de ces syrinx et l'approcher de ses lèvres.

Un son se fait entendre allègre, comme rempli d'une espérance inconsidérée, et à l'instant, mille fleurs s'ouvrent, odorantes ou distillant le miel. Des branches et des tiges montent et s'alr longent, toutes chargées d'une promesse diaprée de fécondité. L'air s'azure et s'irise, les cours d'eau murmurent sur le gravier. Dans le

profond des forêts, le fauve s'élance en bondissant et la race ailée des oiseaux vole çà et là avec des cris.

Plus abusés qu'eux, les mortels se réjouissent d'éprouver que l'univers n'est qu'amour et que félicité. G*est le printemps, c'est le printemps !

Mais quoi ! n'est-ce pas, en vérité, que les sons de l'instrument divin raillent à présent?

Le dieu Pan, avec une moue, jette enfin à ses pieds cette première syrinx.

Alors le dieu prend la seconde des quatre syrinx suspendues au rameau flexible et il se remet à souffler. Le paysage change à vue d'oeil : les fleurs languissent et leur parfum s'évapore; les corymbes se nouent sur les branches ; les eaux commencent à tarir sous le ciel nu et brûlant. Toute lanature semble assoupie. Et l'homme pense avec satisfaction que c'est l'été de la vie, plein de vigueur et de sécurité.

Pan ne tarda pas à jeter à ses pieds cette seconde syrinx avec une moue plus dédaigneuse encore.

Le dieu marcha alors nonchalamment vers le rameau flexible et prit la troisième syrinx. Il l'anima de son souffle sans se presser. Un son

en sorti ty qui n'était ni allègre follement ni pré somptueuse sans raison, mais doux et mélancolique. Et Vantomne naquit avec la sérénité de ses eaux, avec sa flore et ses feuillages modérés, avec la philosophie de son beau ciel et Tironie charmante de ses vendanges. L'homme bot le vin goulûment, mais l'Automne lui parut fade. Car il s'était égaré depuis longtemps loin de la mesurée! de la vérité.

Et le dieu Pan laissa tomber sa troisième syrinx sur un tapis de feuilles mortes, et sourit*

Puis il dépendit du flexible rameau la quatrième syrinx el souffla dedans avec violence. L'hiver désola la terre aussitôt: la vaste forêt sans feuilles craque sous le vent, la brume efface Thorizonja glacearrôle les surgeons des fontaines et les fleuves impétueux, enfles sous la lemp ê te ^ ravagent leurs rives. La faim et la maladie s'abattent sur les êtres vivants; Thomme voit sa huche vide et son âtre éteint. Mais tout en se plaignant, il s^enorgueillit de subir la misère cl la mort, qu'il juge des choses d'importance.

D'un geste sec^ Pan lança au loin cette dernière syrinx en éclatant de rire*..

Selon Tacite, les Germains ignoraient l'Automne ; et il est possible que les peuples du Septentrion ne connaissent] amais les fines nuances de cette saison...

O Novembre ! es-tu ce jeune homme qui, couronné de rameaux d'olivier, s'appuie sur le signe du Sagittaire et songe ? ou bien, comme le veut Ausone, te montres-tu sous l'aspect d'un prêtre d'Isis, la tête .rasée et vêtu de Irn ?

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