‹ Paysages et sentimentsChapitre 9 sur 11 · VÉRONE · texte numérisé non relu

VÉRONE

On mande de Vérone que la maison des Capulets menace ruine. Ces murs, témoins de la naissance, de l'amour et de la mort de Juliette, tendre fille, vont s'écrouler : les entrepreneurs de démolitions les guettent déjà.

« On assure, — disent les journaux, — qu'un garage d'automobiles avait été installé, en ces dernières années, dans la maison de Juliette, et Ton croit que la trépidation de ces engins brutaux a pu hâter sa ruine. »

Avant ce coup de grâce de l'automobilisme, la poétique demeure avait sans doute reçu, dans le cours des siècles, d'autres blessures, moins tangibles, mais aussi cruelles: par exemple, le contact delà vulgarité morale.

Pour moi, je regarderai toujours

mÊ^

sans tristesse Tadversité fondre sur les plus belles choses. Je découvre en cela une règle établie fort sagement.

La légende qui s'attache à cette maison de Vérone est-elle fondée?

Roméo et Juliette eux-mêmes ont-ils vécu réellement ? Oh ! la vaine enquête !. . . Qu'un passant, en sa jeune ardeur, écoute ici, par une tendre nuit parfumée, le chant du rossignol, et que cet autre, le cœur las, reconnaisse en souriant amèrement le tirC" lire de Talouette !

Laissons aussi le touriste indifférent, qui visite l'antique maison, son Baedeker à la main, se figurer un instant, que là, dans ces salles vermoulues, un soir d'autrefois, au milieu des lumières et des fleurs de la fête joyeuse, la vue d'un jeune cavalier a fait soupirer une enfant de quinze ans, son ennemie héréditaire : « Mon unique amour est né de mon unique haine. Ah ! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, ou je l'ai connu trop tard.

Amour monstrueux, qui me condamne à aimer un ennemi abhorré ! »

Dans ma jeunesse s'élevait encore à Paris, au détour d'une rue déserte,

''•Him

une maison qui passait pour avoir servi de retraite amoureuse à un roi de France. Je n'ai pas oublié certain escalier de marbre, lézardé et moussu, qui descendait dans un vaste jardin sans arbres. Seul un grand orme restait toujours debout et continuait peutêtre à donner son ombrage à Tamour :

un buvetier avait installé des tables autour de cet orme séculaire.

A Bonn, sur le Rhin, je voulus visiter la maison de Beethoven. Je montai un escalier tortueux, je sonnai à une porte au fond d'un couloir plein de moisissure; un homme aux longues moustaches tombantes, qui fumait une interminable pipe de porcelaine, vintm'ouvrir. Je n'arrivai point à me faire entendre. Je quittai le Rhin et les elfes sans avoir pu contempler Tépinette de l'illustre musicien.

... Nous possédons deux vieux récits italiens sur les aventures de Roméo et Juliette . Ces récits sont touchants et gracieux ; Shakespeare y puisa l'ensemble de sa pièce et plus d'un détail. Cependant, c'est au génie du poète que les amants de Vérone doivent l'immortalité : il a soufflé sur

eux, il a précisé le sens de leur tragique rencontre.

Il est permis de soutenir que Tamour est de tous les âges. Mais c'est dans la première jeunesse qu'il montre une grande netteté. Plus tard, on Ta vu, certes, et véhément et terrible à l'excès, toujours mêlé, néanmoins, de quelque autre passion qui le gâte. Dans Roméo et Juliette, Shakespeare veut tracer un tableau sérieux de l'amour sans alliage ; il lui faut donc deux adolescents pour héros, et le malheur comme dénouement.

J'espère que mon destin ne me conduira jamais dans la ville de Vérone.

Il pourrait brouiller ainsi un de mes souvenirs, le plus délicieusement coloré :

Je me tenais, — il y a longtemps, — sur un remblai oii j'attendais le train qui allait d'Italie en Allemagne.

Un jour d'été mourait à l'horizon calme. J'avais à mes pieds un faubourg de Vérone ; les rayons du couchant doraient une porte ou arc de triomphe ; des gens qui passaient en voiture chantaient un air ; une dou-

ceur planait. Et je me souviens que dans tout cela j'évoquais inconsciemment les Capulets et les Montaigus sur la place publique : Tybalt et Mercutio, et les domestiques et la nourrice...

Le train arriva bientôt au milieu de grands sifflements, et j'eus à peine le temps de me précipiter dans un wagon. Deux dames s'y trouvaient :

l'une âgée, corpulente et haute en couleur, l'autre très jeune, blonde et languissante, avec des yeux d'un gris léger. Nous causâmes pendant que le train brûlait les rails . Elles étaient Polonaises, la mère et la fille. La mère m'offrit des sandwichs au caviar, et je tombai tout de suite amoureux fou de la fille. Gela dura jusqu'au lendemain où nous nous séparâmes.

J'avais vingt ans, le cœur sensible et peu de constance . . .

Page 1