SAN-FRANCISCO EN FLAMMES
tiale est proclamée ; plus de cent émeutiers ont été déjà fusillés dans les rues.... — Et le feu gagne toujours? Il n'y a pas à songer à débarquer.
A bord, tout le monde est atterré — mais-la sang-froid américain refoule les angoisses de ceux qui ont des parents, des enfants dans la ville en flammes, et le silence, un silence plus impressionnant queles cris et les pleurs, accueille l'affreuse nouvelle. — 11 semble que l'on vit un cauchemar!
La fumée devient de plus en plus épaisse. Quand nous entrons dans le Golden Gâte, le panorama de San-Francisco s'étale devant nos yeux. La rive seule est nettement visible ; les nuages jaunes, violacés et gris, tourbillonnent et se mêlent en grand lavis bleu sale, et dans ce lavis, une longue traînée noire monte d'un dépôt d'huile comme d'une mèche qui fume. Au premier plan, sur une tour encore épargnée, la grande horloge est arrêtée à l'heure du cataclysme, •") h. 16. Puis, au fond, l'hôtel de ville ne montre plus qu'une carcasse de fer surmontée d'un dôme noirci, et un énorme building, qui domine le tout, et dont les pierres seules demeu-
rent, le toit effondré, apparaît vaguement, fantomatique, comme un arc de triomphe, — l'arc de triomphe de la destruction et de la mort !...
Déjà tout le centre de la ville est un foyer ardent et les flammes sont aussi visibles qu'en pleinenuit. Une église estencore intacte ; nous la voyons fumer assez longtemps, hésitante, puis brusquementle grand clochergothique s'embrase de bas en haut, des moellons se détachent ; tout d'un coup l'édifice entier s'effondre. — Et les maisons s'écroulent comme des bûches consumées. Ce n'est plus qu'un immense brasier sur une distance de plusieurs kilomètres, le soleil qui brille en haut, brouillé d'un halo de fumée, brûle d'une flamme plus jaune et nous inonde de ses reflets d'incendie. — Voici que le China a l'air d'être embrasé lui-même.
L'ne odeur acre nous prend à la gorge. Les sirènes des bateaux hurlent sinistrement, plus ou moins basses ou aiguës, comme des chiens à la mort. Des explosions tonnent continuellement avec des voix de canon, des poudrières sautent, des conduites de gaz éclatent, et la dynamite détruit des ruesentières, essayant pardes trouées d'arrêter la marche du feu. Tout près de nous
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passent des femj-boats et des barques chargés à couler, et ceux qui ont été assez heureux pour s'échapper de la ville nous crient péle-mèle de nouveaux détails de l'horrible tragédie : trois cent mille personnes campent dans les parcs et les squares, ne pouvant fuir plus loin, attendant un secours inespéré: les hôpitaux des vieillards et des enfants sont détruits et la plupart des malades qu'on a transporté, à la hâte sont morts en chemin, d'autres, qui se sont crus sauvés, ont été brûlés dans les refuges improvisés; des cadavres carbonisés encombrent les rues et, parmi le désordre et l'affolement, des scènes d'horreur ont lieu : des brigands ont été vus coupant les doigts de femmes mortes ou seulement évanouies, dans leur précipitation à prendre les bagues et Jes bijoux : des magasins ont été pillés et la troupe exécute immédiatement la populace sans forme de procès. Les flammes s'étendent toujours, comme guidées par une traînée de poudre ; de nouveaux foyers sans trêve se déclarent
Et le soleil se couche sur la ville, embrasant l'incendie d'un nouvel incendie flamboyant; la fumée de plus en plus épaisse s'étend dans le
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ciel à perte de vue. La mer est du feu liquide.
Mais voici la nuit. Alors c'est l'apothéose du cauchemar, une vision horrifîque et grandiose, telle que n'en a pas rêvé Turner. — Les charhons rouges sont d'un rouge plus éclatant et dans l'obscurité la fournaise brûle, plus ardente.
Les choches des églises encore intactes sonnent à toute volée et vers le tocsin le feu s'approche. Les hurlements des sirènes sont plus lugubres encore, déchirants comme des cris d'agonie. Des décombres de bois noircis avec des cendres flottent sur l'eau. Et c'est pour nous l'angoisse d'assister à tout, spectateurs impuissants, tandisque resprits'imaginecequisepasse en face de nous : les dévouements sublimes et les scènes de sauvagerie, — l'ange et la bête se réveillant devant la mort!
... Là-bas, bien loin de la terre américaine et à l'autre bout du monde, des bûchers se consument chaque jour dans la vieille Inde brahmanique, mais c'est l'humanité d'autrefois, l'individu s'en allant isolément de la vie, comme isolément il a vécu. Ici, c'est la vie moderne, à outrance, où tous les efforts sont concentrés dans la lutte pour l'existence qui s'absorbe dans l'ef-
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froyable brasier. C'est le charnier où les milliers d'ouvriers de la ville dévorante, dévorée à son tour, sont associés dans la mort, c'est la débâche, l'agonie de Titan d'une ville du vingtième siècle !
Vendredi 20 avril. — Ce matin la fumée est si épaisse que, sous le soleil, on ne distingue plus rien. Une poussière grise comme un brouillard d'hiver nous enveloppe de toutes parts et le vent nous apporte une écœurante odeur de mort. — Des nouvelles circulent : d'autres villes de la cote ont également souffert du tremblement de terre. À San-José et Santa-Rosa, quelques milles plus au nord, plusieurs centaines de personnes ont été ensevelies sous leurs maisons effondrées. Le câble d'Honolulu a été brisé ; on croit que l'île a disparu dans la mer. Des bateaux sont partis de Los Angeles, chargés de médecins, de remèdes et de vivres pour secourir San-Francisco, la pauvre jolie « Frisco », dont les Américains étaient si fiers ! Le steamer Mongolia, arrivé dans la baie quelques jours avant le nôtre, a été transformé en hôpital. Le zèle et l'émulation charitables sont grands comme la catastrophe même.
Le soir de ce même jour, nous abandonnons enfin le China pour débarquer à Oakland. Sur Jes quais et dans la gare règne une grande confusion. On organise des trains de secours sur les voies réparées à la hâte, et dans la foule qui se presse anxieuse, au milieu de jeunes filles qui distribuent du pain aux malheureux, beaucoup de blessés montrent des figures pâles encadrées de bandeaux de linge et des bras en écharpe. Sur des civières, de lamentables victimes attendent d'être transportées dans des refuges de calme et d'oubli.
Et tandis que là-bas, en face, la ville est encore en flammes, les dernières éditions des journaux de Californie font déjà des plans de reconstruction, annoncent que San-Francisco renaîtra plus grande qu'autrefois, — un peu de bluff, beaucoup de volonté énergique. — Et n'est-ce pas aussi toute l'histoire du monde? la mort qui détruit ce que la vie a créé, et la vie qui renaît de la mort elle-même, plus florissante et plus intense...
Nous voici enfermés pour quatre jours et qua-
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tre nuits dans un « Pullman » qui sert do salon et de dortoir pour une vingtaine de voyageurs des deux sexes. Non sans peine nous avons réussi à nous faufiler dans ce train déjà bondé qui se dirige sur Chicago. Les wagons étaient pris d'assaut et déjà nous avions vu partir deux convois avant de trouver place dans ce dernier. — Quant à nos bagages, enregistrés à la hâte et abandonnés sur les quais au milieu de la confusion générale, ils nous rejoindront, Dieu sait quand, s'ils doivent jamais nous rejoindre!
Samedi 21 avril. — Hier soir, vers onze heures, franchi l'embouchure du Rio-Sacramento. Le train est arrimé sur un énorme bac qui peut contenir quatre files de wagons à la fois. La traversée dure vingt minutes et l'on a la singulière impression d'être à la fois en chemin de fer et en bateau. C'est notre premier contact avec la formidable machinerie américaine.
Nous nous éveillons le lendemain dans le jour cru de la Sierra-Nevada — des montagnes se dressent tout à l'entour, des vallonnements couverts de -neige dont la blancheur miroite au soleil, obligeant presque les yeux à se fermer — de ci
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de là des blocs de rochers surgissent, des sapins, et des chênes poudrés à frimas et à nos pieds des rivières bouillonnent, des rapides écument.
— Cette contrée sauvage et perpétuellement aride contraste étrangement avec la Californie, toute proche et si fertile, le jardin des Etats- Unis.
Dans notre train, formé en toute hâte à Oakland, il n'y a pas de dining-car, ce qui complique un peu les choses. Nous déjeunons et dîuons à des heures fort irrégulières, au hasard des arrêts. Il faut alors se précipiter vers le premier bar venu ou le saloon le plus proche et, tout en avalant rapidement un œuf ou un sandwich, surveiller du coin de l'œil le départ
— car ces trains américains se mettent en mouvement sournoisement, sans prévenir (1). Une fois déjà nous avons failli rester en plan dans une petite station. Et ça été une course à toutes jambes pour rattraper le dernier fourgon et sauter dedans !
Maintenant c'est le désert, les grandes plaines
(1) Ou plutôt ils préviennent tous le temps, ce qui revient au même. Depuis l'arrêt jusqu'au départ la cloche sonne, si bien qu'on finit par ne plus l'entendre.
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désolées do l'Utah. Rien que du sable jaunâtre, avec de maigres touffes d'ajoncs couverts de poussières, et des collines pelées, toutes grises comme des dos d'éléphants. Morne paysage qui nous rappelle, par sa pauvreté, les vastes étendues de l'Inde centrale.
Dimanche 22 avril. — A la petite station de Winnemucca (dix minutes d'arrêt) , tentative de conversation avec un groupe de Sioux accroupis à l'écart, des hommes, des femmes (on les reconnaît difficilement entre eux) et des enfants — pommettes saillantes, à la mongole, traits rudes qui semblent taillés au couteau et cheveux noirs bien soigneusement collés sur les tempes; des châles éclatants, rouges et jaunes à grands ramages les enveloppent. — Nous leur avons adressé quelques questions pleines de sympathie sur leur genre de vie actuelle ei la chasse qui est toujours leur grande passion. Mais quoiqu'ils comprennent et parlent parfaitement l'anglais, ils se sont contentés de nous regarder, d'un regard froid et sauvage et n'ont pas répondu. Seule une grande femme osseuse, aux compliments que nous lui faisions sur un de ses
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jolis marmots, a daigné répliquer par un guttural thank~you.
Ces pauvres Peaux-Rouges, dans cent ans peutêtre, ii n'en restera plus trace en Amérique, pas plus que de bisons. Ils disparaissent de jour en jour. A présent soumis, après plus d'un siècle de révoltes et de massacres continuels, ils se sont réfugiés dans les réserves que l'Etat leur concède, dans le Far-west principalement et au Canada. Presque tous leurs vieux chefs sont morts et l'on parle comme d'un phénomène d'un autre âge du fameux Géronimo, le « Démon-apache », le dernier des révoltés dont les sentiments pacifiques sont à ce point sujets à caution qu'un agent de police est perpétuellement attaché à sa garde. — Aujourd'hui, l'alcoolisme achève de détruire la race des « scalpeurs de chevelures ».
Onze heures. — Nous traversons le lac Salé, sur une digue étroite qui a trente-six milles de longueur. — Tout autour, à perte de vue, une mer morte s'étend, glauque avec une écume très blanche, à la surface.
Quatre heures. — Nouveau changement de
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décors. — Voici une chaîne des Montagnes rocheuses. Les pentes sont hérissées de blocs de pierres qui pointent, comme des fers sur un mur de défense. Les sommets sont coiffés de neige et de grands rocs isolés se dressent, semblables à des menhirs bretons; — d'autres, d'un dessin fantastique, prennent tour à tour l'aspect des monstres d'Apocalypse ou de profils de guerriers avec le casque à la Minerve.
Lundi 23 avril. — Ce trajet n'en finit pas. Gela devient un vrai supplice de rester perpétuellement immobile dans le même coin du wasron. Aussi, pour tromper le besoin d'exercice, je passe des heures entières à parcourir le train d'un bout à l'autre, au grand déplaisir de certains voyageurs que cette promenade exaspère.
Cependant, depuis hier, j'ai une distraction plus intéressante; je donne des leçons de français à une jeune miss toute gracieuse, un de nos compagnons d'infortune du China. — Elle a les cheveux d'un blond ardent et leurs mèches rebelles ombrent d'un halo doré son front et sa nuque. Ses yeux rient d'un rire enfantin où il entre beaucoup de malice, et, quand je la reprends sur
une mauvaise prononciation, ses lèvres se plissent en une moue si charmante que, pour la revoir encore, je me montre professeur très sévère. — Ce sont les heures les meilleures de la journée.
Nous passons de nouveau au milieu de grandes plaines. — Mais cette fois ce sont des champs fertiles, labourés et travaillés à la machine, de vastes prairies où paissent des troupeaux que galopent des coco-boys bien en selle sur leurs petits broncos mexicains à longue crinière.
Mais enfin nous approchons. Voici déjà le Mississipi et son pont gigantesque. Le fleuve a débordé et sur ses rives de boqueteaux entiers sont noyés. — Encore quelques heures et nous arriverons à Chicago.
Je m'en souviendrai longtemps de cette arrivée! — Le train n'avait pas stoppé qu'une nuée de reporters, de photographes armés d'appareils de tnutes formes et de toutes dimensions le prennent d'assaut, envahissent les wagons, s'élancent sur les voyageurs. Chacun en a largement son compte. — « Vous venez de Frisco ? — Cinq dollars pour vous laisser kodaker! — Votre
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nom? votre âge? votre profession? — Quelles ont été vos impressions? Les dangers que vous avez courus? » Un reporter s'est abattu sur ma valise et ne veut pas la lâcher avant que je ne lui aie répondu. — Deux autres entourent Henri s'accrochent à lui et parassent ses mouvements : « Vous étiez à bord du China, dites-vous? — Avez-vous pris des photographies ? — Combien voulez-vous les vendre? » — Il y a rivalité entre les deux journalistes. Chacun s'obstine, hausse les prix : « Trente, cinquante, cent dollars pour une photographie et un interview de cinq minutes ! »
C'est ainsi que le lendemain la Tribune, un des principaux organes de Chicago, publiait une vue de San-Francisco en flammes, prise à notre arrivée dans le Golden Gâte et au milieu de nombreux récits de rescapés, un petitrésumé circonstancié de nos impressions.
J'aime mieux les Chicagolaisque leur ville. — Je ne sais trop pourquoi on se les représente généralement chez nous comme des êtres frustes, sans usages, le type parfait du marchand de
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porcs enrichi. En vérité, il y a parmi eux autant de gentlemen qu'en toute autre cité d'Amérique ou d'Europe. Je n'oublierai pas pour ma part l'accueil très cordial qu'on nous fit à « l'LTnion — ligue-club », ni celle d'un de nos compagnons de voyage, capitalîst important et homme du monde delà plus exquise urbanité. — .Mais la ville même de Chicago ne me charme assurément pas avec ses rues assourdissantes et mal pavées, sillonnées en tous sens par des camions, des tramways et des eleuatedy avec son vacarme infernal de ferraille, de trompes et de cloches, la fumée de ses usines et la poussière noire qui (lotte dans l'air perpétuellement!
Si vous voulez avoir un exemple du plus mauvais goût yankee, allez le soir dans la State- Strect. la rue des concerts, music-halls, où florissent aussi cynémas et musées de cire. De tous côtés vous entendrez des gramophones. des pianos mécaniques, des orgues mécaniques, des orchestres mécaniques. — Tous ces instruments jouant côte à côte leurs ritournelles, tâchant de faire le plus de bruit possible pour écraser le voisin et attirer le passant. — Et ce charivari n'a l'air de gêner personne !
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Le Lincoln Park/du bord du lac Michigan, est une jolie promenade. — Cependant, on y voit quelques statues assez vilaines. Quel peut bien être l'auteur du monument dédié au président Lincoln? Le grand Abraham est représenté debout, la tête penchée et la main dressée. Ilharangue les promeneurs — et,derrièrelui,une lamentable chaise Louis-Philippe attend patiemmentla première marque de fatigue de l'infatigable orateur. C'est inesthétique et poncif, de la véritable sculpture officielle comme, hélas ! Paris possède en trop de spécimens maintenant.
20 avril igoy. — Nous venons de passer trois heures aux abattoirs chez Armourand C°(l). Mais j'aurais quelque scrupule à vous traîner à notre suite dans la visite de cet établissement. Le spectacle n'a rien de ragoûtant et la symphonie en rouge de cette boucherie, à la fin, est écœurante. Les bœufs, poussés par un bâton électrisé sur la bascule de l'opérateur ont une
(1) C'est le plus grand établissement des Stock yards, Les autres maisons concurrentes sont Swift and C°, Morris, LibLy, Hammondj sans compter plusieurs autres secondaire;.
peur effroyable. Leurs flancs battent, leurs yeux roulent avec terreur et de toutes parts le sang gicle en cascades pourpres. — Quels anathèmes un bralime ne jetterait-il pas, de sa bouche végétarienne, sur cette hécatombe de trois ceut cinquante bœufs massacrés en une heure !
La tuerie des porcs est particulièrement impressionnante. Leurs cris feraient dresser les cheveux sur la tète au plus insensible et leur transformation rapide en jambons, conserves, saucisses et boudins (1) peut inspirer de sages réflexions sur la fragilité de la vie et le néant de toutes les ses terrestres. — Aies voir ainsi découpées, hachées, triturées de mille façons, les innocentes bêtes, la jolie pastorale de Rostand m'est revenue à l'esprit :
Us vont, et tous ces corps charnus Sont si roses qu'ils semblent nus
rame ceux d" amours ingénus
Aux formes grasses.
Armour en égorge 25.000 par jour, 275.000 livres de boudinspassent sur la balance, 350.000 boîtes de conserves sont expédiées par toute
(1) Rien n'est perdu. Avec les os on confectionne des bouos, des fume-cigarettes, des manches de couteaux. Les soies servent à faire des brosses.
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l'Amérique et l'Europe. — Pauvres petits cochons!
J'aurais bien encore d'autres impressions à vous mander sur Chicago et sur la vie américaine telle qu'elle nous apparaît ici. Mais vous me saurez gré de vous les épargner. — Depuis Colomb, l'Amérique a été découverte chaque année par un nombre respectable de touristes, et je serais bien empêché de vous dire rien dont vous n'ayez déjà eu cent fois les oreilles rebattues. — Et si vous le voulez bien nous en resterons là pour la ville de Chicago et ses habitants.
Lundi 3o avril. — Bien que dûment averti, je ne voulais pas croire au puritanisme actuel des Américains. J'ai du pourtant me convaincre qu'il en subsiste encore quelques traces. Hier, nous revenions à Chicago, après une fugue de plusieurs jours chez nos aimables amis P. de Davenport (1). Dans le dining-car du train nous demandons au stewart la carte des vins. « Non, Mon-
(1) Davenport, coquette petite ville de l'iowa, très ang] d'aspect. 11 y a soixante ans, c'était une réserve de Peaux- Rouges.
sieur, » répond-t-il. « Comment? vous avez sans doute mal cornons. Nous réclamons la carte des
vins. — Non, Monsieur, on ne boit pas de vin le dimanche. » En revanche il nous donne la liste complète des eaux minérales de toutes les nationalités, même — serait-ce aussi par mortification î — les purgatives sont mentionnées!
Niagara, 2 mai. — Je suis étourdi, abasourdi ! Un bourdonnement me remplit latête, comme si le « Tonnerre des Eaux » (1) grondait encore à nos oreilles. Greaiest in the world, selon la formule américaine. Personne, je pense, ne contestera cette prétention à propos des cataractes du Niagara.
Cependant la première sensation éprouvée a été une réelle déception. L'arrivée au-dessus des chutes est trop brusque. Le regard les domine sans en apercevoir la profondeur et l'on reste étonné, presque attristé, d'avoir à noter une impression moins écrasante qu'on ne l'espérait.
Mais cela tient simplement à une défectueuse
(1) Traduction du mol indien O-Niagara.
mise au point , Il faut s'éloigner, passer de l'autre côté des rapides, sur la rive canadienne, d'où la vue embrasse l'ensemble des trois cataractes et prendre des points de repère pour en bien sentir l'énormité. Alorsde spectacle devient titanesque. A quelques centaines de mètres delà Florseshoe /ail on ne distingue plus rien. Une vapeur monte qui s'étend comme un voile. Parfois une rafale de vent laisse entrevoir au sommet de la chute, dans uneéclairciede quelques secondes^les eaux affolées qui se précipitent en bondiss par-dessus les rochers. Un vertige formidable les appelle au fond du gouffre qu'elles vont remplir de leurs éclaboussements. — Etla trombe s'écrase au milieu d'un brouillard compact, bouillonna avalanche d'émcraude,lamelléede bavures blanches et d'irisements rosés.
Et des grondements, des mugissements, des - lements vous emplissent les oreilles d'une musique de tempête et d'épouvante : « Tonnerre des eaux! » L'imagination enfantine des Indiens avait bien trouvé l'expression juste (1).
(1) Horreur : un complot se trame dans le monde industriel contre les c . . Déjà on a détourné un filet d'eau pour
les usines d'électricité. 11 s'agirait, cette fois, d'utiliser les chutes entières. Ce serait une force incomparable, et l'idée de
12 mai. — Maintenant nous sommes arrivés à la toute dernière étape de notre course. Voici la ville des milliardaires et des maisons à trente étages. Depuis une semaine déjà nous habitons Je Waldorf-Astoria.le plus grand hôtel de New- York, et même du monde entier, s'ilfauten croire la réclame. Il y a des ascenseurs dans tous les coins et jamais au milieu de la cohue qui l'encombre je n'ai pu me rendre un compte exact du nombre de salons, bibliothèques et boudoirs de cet immense caravansérail. Il est situé dans le quartier élégant et donne sur la « cinquième avenue ». Les hôtels particuliers (en Italie on dirait les palais), de Carnegie, Rockfeller, Gould, Astor, Crocker, Vanderbielt se trouvent à deux pas du Waldorf.
Et vers quatre heures nous voyons défiler les équipages fort bien attelés qui se rendent
cette force fait rêver le? moins rêveurs des hommes. Cependant le cri de guerre des gens pratiques a provoque' une véritable émeute. On hurle au vandalisme, au scandale. Ne seraitce pas en'effet tristement grotesque de voir le Niagara capté, domestiqué, exploité et mis en actions?
au Central Park. Beaucoup de jolies jeunes femmes et des toilettes d'un chic très parisien, mais quelle profusion de gants noirs ! Avec les robes claires, primpantes, ces taches sont d'un effet vraiment malheureux.
C'est dans le décor de verdure du Central Park que se donnent les rendez-vous à la mode. A côté des victorias et des handsome on voit un grand nombre de cavaliers. Or, la moitié des amazones montent à califourchon et sans chapeau, — ce qui ne laisse pas d'étonner, au premier abord.
En somme, est-ce très beau, est-ce très laid ces prodigieuses constructions américaines, ces gratte ciel démesurés dont les étroits profils se dressent au-dessus de Broadway comme des minarets?Tels le Flatiron-building de vingt-cinq étages, le Park-Row-building de trente-un étages et d'autres plus modestes qui n'en comptent que quinze à dix-huit? En vérité, je les trouve extravagantes et saugrenues prises isolément, mais l'enfilade d'une rue bordée de ces Babels modernes produit une impression toute différente qui ne manque pas d'allure, et vraiment saisissante.
26a retour par l'amérique
Les Américains sont très fiers de New-York, qu'ils considèrent comme la véritable capitale des Etats-Unis et comparent volontiers à Paris. — De fait c'est une très belle ville selon la compréhension moderne. Cependant, malgré tout son luxe, New-York me paraît manquer d'un certain raffinement aristocratique — Allez chez « Cherrv », chez « Delmonico » , vous ne trouverez pas dans ces endroits d'élégance et de bonne chère, la même tenue que dans les grands restaurants de Londres ou de Paris. Les serviteurs, selon leur caractère, vous traiteront avec un parfait sans-gêne égalitaire — ou bien avec une bienveillante familiarité — au reste, ce ne sont pas des domestiques, mais des « gentlemen qui servent (1) ».
Les mœurs sont accueillantes et sans pose. — C'est un des traits les plus sensibles du caractère américain. Elles sont aussi très démocratiques. — A Washington, la « Maison Blanche m du président Roosewelt est ouverte à tous comme un musée. Il n'y a même pas de fonctionnaire cà l'entrée. On peut visiter la galerie, les salons,
(1) Et parfois momentanément, en attendant une situation meilleure.
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je crois qu'à l'occasion on pourrait tapoter un air de piano sur le Steinway qui trône en place d'honneur.
Lo cabinet do travail du président seul est inviolable. Mais le public s'en console en se promenant dans le jardin verdoyant et très fleuri où aucun cerbère ne viendra le relancer. — Entrée libre à la « Maison Blanche ». Même nous y avons vu un nègre — un de ces « négros » que les Américains pourtant méprisent de toute leur âme.
Petites gaîtés new-yorkaises. — Ce matin la fantaisie nous a pris de suivre une ces bandes de touristes que l'agence Gook promène à travers la ville. Un autobus pouvant contenir trente à quarante voyageurs remplace la classique tapissière d'antan, et durant tout le trajet un guide armé d'un porte-voix, large comme un pavillon de phonographe, énumère les beautés qu'il faut admirer. — Or, voici ce que l'on admire : le pont de Brooklyn, parce qu'il est gigantesque et a coûté dix-huit millions de dollars, Broodway-
street parce qu'elle est « la rue la plus animée du monde », le Flatiron et le Park-row parce qu'ils sont jusqu'à présent « les plus hautes constructions des Etats-Unis », — et naturellement de l'Europe. Notre guide nous désigne même au passage une maison fort banale, mais remarquable en ce qu'elle abrite le « Catholique le plus riche de New- York ».
Le Yankee volontiers est outrancier. Il aime le bluff, le théâtral et la grosse caisse. — L'ironie et la peur du ridicule, qui semblent le fait des peuples vieillis, ne hantent point son esprit pour l'empêcher d'agir. C'est encore un adolescent ; et de la jeunesse il a les grandes qualités qui le rendent très sympathique — avec, aussi, les petits travers.
Dernières notes avant le retour ! — Nous embarquons demain. — Dans six jours, sept au plus si la mer est mauvaise, nous toucherons la terre de France.
Et une dernière fois, avant notre départ, nous
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allons contempler l'étonnantspectacle de Broadway. — C'est là, dans ce centre grouillant des affaires, que réside vraiment l'âme de New- York. Quelle activité ! Quel affairement ! Jamais, si ce n'est à Canton, la ville chinoise, je n'ai vu pareille intensité de vie. — Entre les monstrueuses constructions qui les écrasent, les hommes s'agitent minuscules, semblables à des insectes au travail. De tous côtés, au-dessus des tètes, en larges lettres dorées, les réclames s'étalent, si nombreuses que le regard finit par les confondre. Les lourdes voitures de commerce, les tramways qui passent prônent à l'envie le nom de tel fabricant et vantent ses produits en termes souvent attendrissants. Dans l'encombrementdes trottoirs mêmes des hommes-sandwich vous bousculent dans l'espoir d'attirer votre attention. — Partout la concurrence, l'âpre lutte moderne des intérêts apparaît aussi bien dans la rivalité de ces réclames que dans la mêlée des hommes, leur course brutale à la conquête de l'or.
En mer — i5 mai. — A la tombée du Jour. — Un temps gris, pluvieux. — Un petit vent
froid qui cingle et rosit le visage. A cette heure le pont de la Lorraine est déserté pour les salons confortables où, dans une atmosphère plus chaude la musique des tziganes s'ajanguit et se pâme.
Je suis seul. — Par ondes frémissantes le chant des violons monte en sourdine, dans un rythme de valses lentes. Les vagues font un bruit monotone de respiration et le sillage qui moutonne à l'arrière sous l'hélice se dévide comme un écheveau
Alors mes yeux se ferment pour des évocations plus intenses, et des paysages entrevus défilent et se superposent d'une manière soudaine, hallucinante, — mais déjà enveloppée de rêve.
.... L'horrifiante vision de Frisco — la fournaise, dans la nuit illuminée d'une lueur de sang, les décombres encore fumants, qui flottent sur l'eau, — notre première impression américaine, inoubliable celle-là. Mais brusquement, comme chassé pas une raffale, l'angoissant tableau de mort a disparu. Voici maintenant une terre fleurie, printanière sous sa parure d'arbres roses; des silhouettes de poupées se dessinent, qui ont des gestes menus et un charme de sou-
rire. — et au loin, bornant l'horizon, une ceinture éternellement bleue de petites montagnes se profile. Puis c'est un pêle-mêle étrange d'êtres exsangues et jaunâtres, insolents et ridés comme des singes, de bibelots et de diableries chinoises, d'énormes bâtons d'encre qui sont des enseignes et se balancent au vent dans des ruelles où la lumière ne pénètre pas, une .sensation d'isolement dans cette foule, — et aussi de répulsion pour ces hommes, pour toutes ces choses, grises de saleté, qui les entourent.
Mais encore une fois le décor a changé. L'Orient jaune s'est effacé — Alors resplendissante et morne, l'Inde se dresse avec ses jungles, ses déserts de sable, avec ses palais et ses nécropoles; des temples taillés à même les montagnes, des dieux aux mille formes animales, des pierres symboliques surgissent et des processions aux voiles multicolores qui se hâtent fébrilement vers quelque pèlerinage. — Bientôt la vision se précise. Sur le bord du Fleuve saint, le peuple de Brahma est en prière, le soleil dore les nudités et irradie l'eau des aspersions.
Et c'est là toute l'Inde, l'Inde hiératique et désenchantée de l'action, figée dans son rêve
d'infini. Or c'est aussi5symbolisée par cette image, toute l'humanité d'autrefois dont le geste suprême a été celui de la prière.