SAN-FRANCISCO EN FLAMMES (I
Jeudi ig avril. — Le China n'est plus qu'à une trentaine de milles de la côte. Dans deux heures nous aborderons. Et après ces dix-sept jours interminables de traversée, tous les passagers, de grand matin, sont déjà sur le pont, lorgnettes en main. — Il fait un temps de radieuxprintemps. Le soleil est ardent et la mer très bleue sous le ciel clair....
Mais depuis quelques instants un nuage étrange attire notre intention ; d'un roux tirant sur le gris, plus dense à sa base, il monte de l'horizon en s'élargissant comme une nuée d'orage. Des bandes de canards sauvages, mêlés aux mouettes blanches, zigzaguent et tournoient en grande confusion, en vols affolés. Le nuage roux atteint presque le zénith. Que se passe-t-il donc? Et en même temps que se dessine la terre sous le voile
(1) Paru en article dans le Figaro du 16 mai 190(3.
épais apparaît la goélette du pilote. Peut-être allons-nous avoir l'explication de ce phénomène qui nous intrigue et nous angoisse vaguement sans savoir pourquoi....
.... Avec le pilote arrive la nouvelle consternante : Depuis hier matin San-Francisco est en flammes, — un violent tremblement de terre a réveillé la ville en sursaut et pendanttrois quarts de minute, une éternité ! a secoué et fendu le sol, fait craqueler les murailles, abattant les grands édifices comme des châteaux de cartes, écrasant sous les décombres des centaines de personnes, et presque immédiatement le feu s'est déclaré : depuis vingt-quatre heures il est maître de la place. Tous les hôtels, les banques, tous les services publics sont brûlés, le matériel de secours détruit, des quartiers entiers dévorés; la moitié de la population est sans abri, sans vivres; la cité chinoise, la fourmilière janne, n'est plus qu'un amas de cendres: on ne peut évaluer les milliers de morts. Les moyens de communication n'existent plus : les voies ferrées ont été détruites par le tremblement, les câbles brisés, les docks se sont écroulés et les bateaux ne peuvent plus aborder. La loi mar-