PRIMITIVE DU DIPTYQUE DE MEMLING
Devant cette femme solitaire, j'oublie presque l'éteinte robe en fourreau de velours écarlate ciselé d’or, même le manteau couleur de pensée — un peu son emblème. Sous la lymphatique forme allongée, amincie, je perçois l’âme si simplement impénétrable et sans doute vague à elle-même l’exquise Vierge si chaste qu’elle semblerait hautaine. Grèles apparences, doigts affinés comme interminés, et cela sans rien de nerveux ou même de souple, dans un calme surélevé, non impersonnel pourtant ; col droit etfrèle, sans les inquiétudes un peu sinueuses des cols, des têtes des humaines créatures rares; pureté, si peu niaise et vraiment au delà de l’outrage, de l'expression de cette femme
u vaste front bombé, aux grands cintres légers,
aux bleus yeux d’une limpidité se transfondant obscure, au nez inflexueux, harmonieux, où les fluides circulent sans effervescence, aux lèvres de bonté fine, au bas idéal de la figure triangulaire en
merveillosité et se cavant à son milieu en un accord avec la racine du nez elle aussi un peu rentrante, tète de fleur écluse, mais dans une adorable gravité d'enfance, sous l'ondoyante tombée modeste de la toison blonde.
Cette ingénue figure, des dessins de l'école flamande du xv° siècle, mignonne et presque humble dans son béguin, aux orbites des yeux un peu enveloppés, comme ondulants en une convergence centrale, à l'expression de vertu ingénieusement innée, cette figure doucement fine, timidement calme me laissait le regret mystérieusement douloureux de ne l'avoir point connue. On aurait voulu être le veilleur de cette virginité qui, bien qu'insuspecte, semble n'avoir pas dû ètre insusceptible, sous sa fraîcheur pâle, de tendresse pure.
Dans l'une surtout des fresques de la villa Lem-
mi, fresque comme antique, les figures ont pris et gardent un charme d’apparition. La peinture semble s'effacer, plus pénétrante. Le fond estun bois de pins touffus, bois sacré. Et elles sont là, au premier plan, rassemblées ces jeunes filles, pointtrop mystérieuses, tout fémininement mais si décemment curieuses et observantes et émues et nonchalamment singulières. En cette scène d'initiation, le récipiendaire semble androgyne; positivement on ne saurait dire s’il est plus décidé ou plus gracieux. La tunique tombe simple, sans rigidité, sans mollesse; sous la petite toque la tête, non moins que le buste, a unair d'adolescence. Et que fines, élégantes, nerveuses sans tourment, ces mains de race, ces lignes amincies du visage découpé sans la régularité ennuyeusement précise d'un camée, avec une pointe indéfinissablement hardie et réservée en un amalgame étrange ! Celles assises en un demi-cercle resserré autour de la présidente ont: les unes, plus jeunes, des étonnements devant le nouveau que présente une jeune fille affable, étonnements presque stupéfiés, la bouche entr'ouverte, écouteuse, des causeries entre elles. confidences promptes,ravissantes d’élan,un élan qui serpente; les autres, celles à droite, des franchises mêlées à des prudences, oui des précautions et des languidités et aussi et enfin des mélancolies. Oh!
délicates et disantes mélancolies, touche exquise, signature particulièrement tendre et triste de Botticelli. La Mélancolie de Dürer a, je l'avoue, plus d'envergure, avec ses ailes qui ne s'éploieront plus et son regard moins mortifié encore peut-ètre qu’aigu. Mais pour être moins hautaine, la jeune fille en vert fané si léger, cette création du primitif italien remue qui sait! plus certaines fibres ténues toutes cachées au fond de l'âme. Qui plaint-elle, cette vierge? le récipiendaire ou elle-mème ? plutôt de vivre. Et sans connaître en somme la scène, sans plus s'intriguer du serpent, du triangle, du scorpion, signes symboliques, ma pensée est dérobée par cette physionomie de vierge si discrètement, si intimement plaignante et en une conscience presque dégoûtée de la vanité de plaindre.
Maintenant, je le répète, elles sont bien femmes, elles ne se perdent pas dans les nues. Telle fille du Nord, en les conceptions shakespeariennes, tout en ayant de pareils abandons, serait plus idéale en un parfait oubli de soi. En l'épanouissement, le recueillement, l'attente de leurs pudiques figures, je les crois ces vierges moins intuilives que raisonneuses, mème celle en vert que je soupçonne n'être pas incapable de s'expliquer à elle-même sa
rèverie; non, mème cette triste charmante n'a
pas, ne connaît pas les ultimes détachements tendus sur l’inaccessible.
Ce soir, sur le quai des Tuileries entre les ponts de la Concorde et de Solférino, la Seine semblait moins rouler qu’agiter ses brisures d’eau-forte, d'une incolore luisance; elle continuait sous les ponts plus loin. Les réverbères de l’autre côté et sur les ponts faisaient des cordons tristes, piquaient des lueurs d’un jaune terne. Derrière elles se refermait un horizon morne. En face seulement sur l’autre quai on devinait des édifices inéclairés, mais sans distinguer le laid bête d’une caserne ni le grand déjà d’une ruine pourtant récente. En bas du quai où je marche lent et écouteur, c’est un petit bruit soyeux de l’eau, en un accord avec l’'haleine humide de l’air, haleine automnale elle aussi concordante aux feuilles vert-jauni des peupliers, des platanes éparses, pas encore sourries, sur Je mouillé assez gras du trottoir presque désert. La Seine aux longs reflets de lumière incertains et durs, entre les quais immobilement tombants, s’imposait large avec ses extrèmes bords dérobés, profonde, un peu mythiquement infernale.
Du même quai, un autre soir, nous remarquiois
sur quelques-uns des nombreux et oscillants reflets des réverbères de l’autre quai dans la Seine s'allonger comme fugitives des ombres d'arbres noires, d'une ronde minceur. Plus loin, sous la lune, le fleuve avait un gris vague, un peu mou, de métal fondu. A un endroit, du milieu du pont Solférino nous regardions en bas l’eau se tacher de gouttes de mercure, et ces taches tremblotantes s'étendre diminuées, se perdre en traine de lune, et vers le pont Royal et au delà, l’eau se friser d'une argentine phosphorescence. Charme vaste, paisible, empli d'une fraicheur, l’astre versant sa clarté à la fois un peu aigüe, un peu indélimitante, le fleuve qui légèrement tremble et reluit et prolonge, eau sidérale où les choses se retrouvent, se confondent en une reliante, harmonique informité. Puis, la lune plus haute, du pont de la Concorde on eûtdit dans la Seine se former, se déformer des lettres d'or chingises; près des piles l’eau ondoyait luxueuse, en une grise tonalité qui gaze. Tout au fond à l'orient, le ciel de pierrerie avait un verdissement anuité.
Du pont de la Concorde, un autre soir. Sous le fluide ciel de grise lividité, les réverbères du pont Solférino ont allumé leurs fausses étoiles. Elles ne bougent. Dans le fleuve dont les ténèbresont un poli brisé, s'enfoncent pendants là-bas comme
des obélisques reposant à vide sur leur pointe et dont la flamme se trempe. De l’autre côté du Pont de la Concorde, à gauche, entre les reflets des réverbères les intervalles obscurs simulent des cyprès renversés, funèbrement peuplant sur un de ses bords la madide voie phantasmatique. Et le roulant vacarme presque ininterrompu des voitures recule en d’invraisemblables perspectives les mal sûres profondeurs muettement fluentes.
La jeune fille de quatorze ans et demi de la concierge de la maison à côté a été enterrée ce matin. Sous la araperie blanche la mort ne semble presque plus un deuil, elle prend même une manière d'attirement. En rentrant ce soir, je me dis qu’elle dort, la jeune fille, sa première nuit au cimetière, l'humidité suinte du sol, et je pense que dans sa couche nouvelle la morte ne doit pas avoir chaud. Quoique je lui aie à peine parlé une seule fois pour une chose quelconque — je l’entends encore me répondre d'un air de lointaine présence et de ses yeux bruns adoucis mais gardant une lueur espiègle, me répondre « je ne sais pas » — je crois bien que je la regretterai contre sa porte ou à la fenêtre de sa loge ou encore assise en prenant un peu
de sa chaise sur le trottoir. D'habitude elle lisait modestement dolente, ses mains étroites, minces dans une transparence tournant mal les pages, son corps allégé par sa maladie de poitrine, et ses couleurs d'une pâleur jaunâtre et ses traits amaigris prédisposant en sa faveur. Elle tenait par une rat-
tache frèle à la vie, et il semblé que de tels ètres ont une façon toute spéciale, inconsciente d'eux, d'attendrir.
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