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MÉDECIN DE CAMPAGNE

A la mort de Stendhal, Balzac déclarait à Romain Colomb : « C'est un des esprits les plus remarquables de ce temps; mais il n'a pas assez soigné la forme ; il écrivait comme les oiseaux chantent, et notre langue est une sorte de dame Honesta, qui ne trouve rien de bien que ce qui est irréprochable, ciselé, léché. » Ce louable souci de la forme ne fit pourtant point de Balzac un bon écrivain. Comme le remarque Faguet, il écrit même

d'autant plus mal qu il s'applique davantag:e ; alors, « il est malaisé de dire à quel point il est mauvais ». Brunetière, tout en s'évertuant à défendre le style vivant et varié de la Coinédif humaine, doit en reconnaître l'infériorité. c( Les écrivains du premier ordre, dit-il, sont ceux qui, sans troubler le cours d'une langue, ni le détourner de sa direction séculaire, le modifient, et, d'un instrument consacré 'par la tradition, nous enseignent à tirer des accents nouveaux. Tel un Ronsard au xvi' siècle, un Pascal au xvii% et au xix* un Chateaubriand ou un Victor Hugo. . . Leur passage fait trace profondément dans l'histoire d'une langue, et on n'écrit plus après eux comme on faisait avant qu'ils eussent paru. Balzac, évidemment, n'est pas de cette famille ! . . . Ses plus belles pages, qui ne sont pas très nombreuses, sont belles, mais ne le sont point pour et par des qualités de style ini-

mitables et unuiues. On n'y voit point éclater ce don ele l'invention verbale qui est si caractéristique du génie naturel du style . »

La description pittoresque, qui permet en particulier la magnificence et Toriginalité de l'écriture, et qui, précisément, nous valut tant de splendides pages d'Hugo et de ('hateaubriand. n'est point le fort de Balzac. Il faut en accuser le manque d'aptitude de l\''crivain beaucoup plus que son inditîérence devant la nature. Certes, ce qui intéresse le romancier, ce sont les hommes; mais il est loin d'être insensible à la beauté des choses ; Faguet se trompe, quand il déclare que les paysages sont très rares chez Balzac, et que, s il y en a, c'est parce que, « en 1830, il fallait faire le paysage sous peine de ne pas compter pour un littérateur ». Ils abondent, au contraire, dans cette œuvre où l'on trouve,

comme on l'a dit, toute une «■ géographie de

la France ». Qui ne connaît les descriptions de Tours, Guérande, Fougères, Bayeux, Issoudun. Saumur, Alençon, Sancerre, Limoges, Provins, Besançon, Angoulême, pour ne citer que les plus célèbres? Dans la seule Peau de chagrin, nous allons du lac du Bourget au Mont-Dore et sur les rives de l'Allier. Balzac fut, avec -Stendhal, lun des plus passionnés touristes du xix'' siècle ; il parcourut presque toutes nos provîntes, fit plusieurs fois le voyage de Paris à Marseille, vit la Suisse, la Corse, l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne, la Russie.

La Touraine et les rives de la Loire tinrent toujours la plus grande place dans ses écrits comme dans son afifection. C'est là qu'il eut ses premières émotions devant la nature. « Dans les longues promenades que notre mère lui faisait faire, dit Mme Surville, il admirait déjà en artiste les doux paysages de

sa chère Toiiraine qu'il décrivit si bien. Il s'arrêtait quelquefois enthousiasmé devant ces beaux soleils couchants qui éclairent si pittoresquement les clochers gothiques de Tours, les villages épars sur les coteaux, et cette Loire si majestueuse, couverte alors de voiles de toute grandeur. » Dans une lettre à Ratier, directeur de la Silhouette, datée du 21 juillet 1830, il laisse parler son cœur. « Oh ! si vous saviez ce que c'est que la Touraine... J'en suis arrivé à regarder la gloire, la Chambre, la politique, l'avenir, la littérature, comme de véritables boulettes à tuer les chiens errants et sans domicile, et je dis : — La vertu, le bonheur, la vie, c'est six cents francs de rente au bord de la Loire. » Puis, faisant allusion à un récent voyage en Bretagne : « Oh ! mener une vie de Mohican, courir sur les rochers, nager en mer, respirer en plein l'air, le soleil ! Oh ! que

j'ai conçu le sauvage ! » Le Lys dans la vallée renferme une suite de paysages que Balzac écrivit sur place, quand il séjourna au château de Sache, où l'on a conservé son cabinet de travail. C'est dans ce roman qu'il déclare : « Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine ; je l'aime comme un artiste aime l'art... Sans la Touraine, peut-être ne vivraisje plus. »

Ce n'est donc pas l'émotion qui lui manque devant la nature ; mais l'écrivain n'arrive à rendre cette émotion qu'assez gauchement. Qu'on en juge par une page de la Femme de trente ans^ où il veut nous montrer « la Touraine dans toute sa gloire, le printemps dans toute sa splendeur ». Il évoque le paysage familier : « A travers le tendre feuillage des îles, au fond du tableau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des eaux. Les campaniles de sa vieille cathédrale s'élancent

dans les airs, où ils se confondaient alors avec les créations fantastiques de quelques nuages blanchâtres... » Le peintre manque d'habileté; le tableau ne sort pas, est à la fois confus et banal ; les épithètes. les verbes sont pauvres et insignifiants : « La senteur des saules qui bordent le tleuve ajoutait de pénétrants parfums au goût de la brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs prolixes concerts ; le chant uionotone d'un gardeur de chèvres y joignait une sorte de mélancolie, tandis que les cris des mariniers annonçaient une agitation lointaine. De molles vapeurs, capricieusement arrêtées autour des arbres épars dans ce vaste paysage, y imprimaient une dernière grâce. »

Sans que la forme gagne beaucoup, Balzac réussit pourtant mieux les tableaux animés, par exemple, dans le Curé de village, cette scène de la fenaison. « Les moindres acci-

dents de ce beau panorama se voyaient parfaitement : et ceux qui, craignant l'orage, achevaient en toute hàle des meules autour desquelles les faneuses accouraient avec des fourches chargées, et ceux qui remplissaient les charrettes au milieu des botteleurs, et ceux qui dans le lointain fauchaient encore, et celles qui retournaient les longues lignes d'herbes abattues comme des hachures sur les prés pour les faner, et celles qui se pressaient de les mettre en paquets. On entendait les rires de ceux qui jouaient, mêlés aux cris des enfants qui se poussaient sur les tas çle loin. On distinguait les jupes roses, ou rouges, ou bleues, les tichus, les jambes nues, les bras des femmes parées toutes de ces chapeaux de paille commune à grands bords, et les chemises des hommes, presque tous en pantalons blancs. Les derniers rayons du soleil poudroyaient à travers les longues

lignes des peupliers plantés le long des rigoles qui divisent la plaine en prairies inégales, et caressaient les groupes composés de chevaux, de charrettes, d'hommes, de femmes, d'enfants et de bestiaux. Les gardeurs de bœufs, les bergères commençaient à réunir leurs troupeaux en les appelant au son de cornets rustiques. Cette scène était à la fois bruyante et silencieuse, singulière antithèse qui n'étonnera que les gens à qui les splendeurs de la campagne sont inconnues. »

Tout cela a été vraiment vu ; et l'on sait que la mémoire visuelle de Balzac était surprenante. « Quand je veux, dit-il, je tire un voile sur mes yeux ; soudain, je rentre en moi-môme, et j'y trouve une chambre noire 011 les accidents de la nature viennent se reproduire. » Dans Béalrix, presqu'au début de la description de Guérande, il note ce même

phénomène dune manière assez originale : . Parfois Timage^de cette ville revient frapper au temple du souvenir: elle entre coiffée de ses tours, parée de sa ceintura ; elle déploie sa robe semée de ses belles fleurs, secoue le manteau dor de ses dunes, exhale les senteurs enivrantes de ses jolis chemins épineux et pleins de bouquets noués au hasard ; elle vous occupe et vous appelle comme une femme divine que vous avez entrevue dans un pays étrange et qui s'est logée dans un coin du cœur. » Ce dernier trait, n'est-i! pas celui que Barrés reprendra. pt'Ur nous parler des belles ensorceleuses d'Espagne et d'Italie ?

Dans l'œuvre inégale et touffue de Balzac, j ai toujours eu une tendresse particulière

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pour le Médecin de cainpagne. C'est l'un de ses meilleurs romans, bien que le roman v tienne peu de place. Certes, il y a des longueurs, des di>sertations politi(iues et sociales dont je me passerais volontiers. Au moment où Balzac écrit cet ouvrage, il a des intentions politiques, prépare sa candidature aux élections dans divers collèges qui. dailleurs, n'en voulurent point ; et il espère, comme il le dit à MmeZulma ("arraud. que ce livre pourra servir sa propagande. Mais il n'est pas d'œuvre de Balzac plus noble et plus saine, pas d'œuvre oîi il ait mieux traduit le charme de la vie libre, dans la nature, loin des bassesses humaines. Avec quel art aussi, Balzac a su exprimer l'àme des humbles, leurs naïvetés, leurs roueries parfois, mais surtout leur toi, leur générosité', leur bonté, leur dévouement sublime. Le Napoléon du peuple est un chef-d'œuvre.

Personne, avant Balzac, n'avait parlé si bien le langage des soldats, des poilus pourrais-je dire, puisqu'on trouve le mot dans le Médecin de campagne . A propos de la construction du pont sur la Bérézina, Balzac écrit : « Le général Eblé, sous les ordres duquel étaient les pontonniers, n'en a pu trouver que quarante-deux assez poilus pour entreprendre cet ouvrage. » Ici, comme souvent, Balzac fut un précurseur; je crois bien que c'est la première apparition en littérature de l'expression qui a fait fortune depuis bientôt trois ans.

Le Médecin de campagne est, d'ailleurs, de la meilleure époque de Balzac qui, jeune encore, a la pleine conscience de son génie. D'Aix, oij il travaille fébrilement au volume, il déclare à Mme Surville : « Me voilà entre trente et quarante, chère sœur, c'est-à-dire dans toute ma force ; il faudrait maintenant

écrire mes plus beaux sujets, qui doivent faire le couronnement de mon œuvre. » C'est cette même année que lui vient l'idée de relier entre eux ses romans et leurs multiples personnages. Sa sœur nous raconte l'entrée triomphante du romancier dans son salon. « Saluez-moi, s'écrie-t-il, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie ! » Il ne s'arrêtera que plus tard au titre de Comédie hioiiaine;m.m'S>, en choisissant, dès 1833, celui A'Etudes de mœurs au XJX^ siècle, il nous prouve qu'il a déjà dans la tête tout le vaste et magnifique plan de son grand édifice.

D'autres raisons expliquaient ma juvénile prédilection pour le roman de Balzac. Il se déroule près de Grenoble, et j'avais, dès le lycée, ce patriotisme local, un peu puéril, qui me faisait rechercher, dans les auteurs célèbres, tout ce qui évoquait les rives du

Rhône et les montagnes du Dauphiné. Et puis, en lisant l'histoire du docteur Benassis, une silhouette se dressait et se dresse encore devant mes yeux. Je revois le bon et souriant visage du médecin de campagne dont les récits charmèrent mon enfance. Je l'entends me parler de son village natal, perché au bord de la Drôme, sur une colline brûlée de soleil, et de la vieille maison, où, en 1815, d'aimables soldats autrichiens — ignorant encore la Kultur allemande — le faisaient sauter sur leurs genoux. Il me racontait comment il était allé directement de son village à Paris, — cinq jours et six nuits de diligence, — dans ce Paris de Balzac, où il arriva pour assister à la révolution de Juillet, il était de cette génération de médecins qui, au moment où la médecine devint scientifique et prit conscience de son rôle social, regardèrent leur fonction non comme

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un métier, mais comme un sacerdoce. Sans vouloir comparer mon grand-père au héros de Balzac, que de traits communs 1 S'il ne refusait pas les honoraires, je ne crois pas qu'il en ait jamais réclamé ; et les milliers et les milliers de visites qu'il fit jusqu'à son extrême vieillesse ne l'enrichirent guère. Je vois, cil écrivant ces lignes, le cirque des montagnes qui entourent le Diois ; même aujourd'hui, où do nombreux chemins les -illonnent, les courses n'y sont guère faciles. Ou'est-ce que cela devait être au milieu du >iècle dernier 1 Souvent, les gens du pays m'ont parlé du docteur, allant faire au Ver- «'ors, en plein hiver, dans la neige, à dos de mulet, une visita qui lui prenait deux jours, visite tarifée quinze ou vingt francs, que, du reste, il ne touchait presque jamais. Et, bien l'ntendu, il ne partait pas sans emporter les médicaments qu'il croyait utiles... Benassisme

semblait un portrait agrandi, complété, embelli, du médecin de campagne. Mais avaitil eu un original? Ma joie lut vive le jour oii le hasard d'une conversation me mit sur la Vlrace du héros de Balzac.

D'après les indications du roman, le docteur, Benassis exerçait dans un chef-lieu de canton de l'Isère, près de Grenoble et de la Grande-Chartreuse. Contrairement à son habitude — à laquelle le Médecin de campagne et les Paijsans sont seuls à faire exception — Balzac ne donne pas le nom du « gros bourg » 011 se passe son récit. Il a dû craindre de désigner trop clairement son modèle, le docteur Rome, de Voreppe. Et peut-être celuici, dont la modestie était profonde, lavait-il demandé à Balzac qui, de plus, parla d'un

chef-lieu de canton pour mieux dérouter les chercheurs.

C'est on 1832 que Balzac vient à Voreppe. Il quitte Angoulême au mois d'août. Près de Thiers, il tombe de diligence et se blesse légèrement à la jambe. Le i"" septembre, il est à Aix-les- Bains, d'où il écrit à sa mère pour réclamer de l'argent. « La Bataille finie (il s'agit de la Bataille dWiisterlitz qui ne parut jamais), j irai à Genève et à la Grande-Chartreuse. » Dans ses projets et ses comptes de droits d'auteur, il n'est pas question encore du Médecin de caiyipagne. Quinze jours plus tard, il annonce à sa sœur qu'il espère partir en Italie, avec Mme de Gastries et son oncle, le duc de Fitz-James; pour se procurer l'argent du voyage, il dit : « J'écrirais pour Marne le Médecin de campagne ^ et ce livre payerait tout. » Il est donc allé en Dauphiné entre le 1"' et le 15 septembre, quoique sa jambe

ne fût pas tout à fait guérie. Il le déclare, d ailleurs, dans une lettre à Mme Carraud, le 23 septembre; et, le même jour, il écrit à sa mère, à qui l'ouvrage est dédié : « En travaillant trois jours et trois nuits, j'ai fait un volume in-dix-huit intitulé le Médecin de campagne. » Quelques temps après, nouvelle lettre à iMme Carraud : « La Bataille va paraître, et quelque chose de mieux, un livre selon votre cœur, Xe Médecin de campagne... Il me fera des amis. C'est un écrit bienfaisant, à gagner le prix M(mt}on. » 11 fonde de très grandes espérances sur ce volume et compte en vendre de nombreuses éditions, comme il le dit à son éditeur, dans une curieuse lettre dont je crois intéressant de citer quelques lignes : « J'ai été, depuis longtemps, frappé et désireux de la gloire populaire qui consiste à faire vendre à des milliers considérables d'exemplaires, un petit volume in-

ilix-lîu il. comme A ta/a, Paul et ]'/rf/iiiie, etc.. Il faut (jue le livre puisse aller en toutes les mains, celles de la jeune lille, celles de l'enfant, celles du vic^illard et même celles de la dévote. Alors, une fois le livre cormu, — ce qui est lon'j; ou href, selon le talent de l'auteur et celui du libraire, — ce livre devient une affaire fort importante; exemple : les Méditations d'A. de Lamartine, à soixante mille exemplaires, \cs Ruines de Volney, etc. Mon livre est donc conçu dans cet esprit, un livre que la portière et la grande dame puissent lire. J'ai pris l'Evangile et le Catéchisme, deux livres d'excellent débit, et j'ai fait le mien. » Il prévoit un tirage formidable. Emile de Girardin, à ce qu'il nous raconte, pariait pour quatre cent mille exemplaires.

On sait combien Bal/ac changeait vite de projets. Il renonce au voyage d'Italie et revient à Paris. Si le Mêflecin de campagne tut

achevé en trois jours et trois nuits, il prit à l'auteur plus de trois mois de corrections. En mars 1833, Balzac écrit : « Le Médecin de campagne me coûte dix fois plus de travail que ne m'en a coûté Lambert ; il n'y a pas de phrase, d'idée, qui n'ait été vue, revue, lue, relue, corrigée; c'est effrayant! Mais, quand on veut atteindre à la beauté simple de l'Evangile, surpasser le Vicaire de Wakefield et mettre en action V Imitation de. JésKS-Christ, il faut piocher et ferme! » Sa confiance dans la valeur du livre et dans le succès qui l'attend, grandit chaque jour. Le chevaucheur de chimères s'exalte, non sans quelque ridicule. « A la fin de cotle semaine, écrit-il, le 2 août, à Mme Carraud,vous lirez ce magnifique ouvrage, vous verrez jusqu'où j'ai été. Ma foi, je crois pouvoir mourir en paix. J'ai fait pour mon pays une grande chose. Ce livre vaut, à mon sens, plus que

des lois et des batailles gagnées. C'est l'Evangile en action. Que de gens ont déjà pleuré à la Confession du Médecin de campagne ! Mme d'Abrantès, qui pleure rarement' a fondu en larmes au désastre de la Bérézina...»

Ces beaux rêves s'évanouirent rapidement. Un procès avec Marne commence à détruire les illusions de l'auteur. Le public lui-même, je ne sais pour quelles raisons, se montre plus que tiède. Où sont les quatre cent mille exemplaires prédits par Emile de Girardin ? L'Académie ne juge pas l'ouvrage digne du prix Montyon. Balzac écrit à la duchesse d'Abrantès : « Comment avez-vous besoin de mon autorisation pour parler en bien du Médecin de campagne^ quand tout le monde en parle en mal, de son autorité privée? » En janvier 1834, il déclare à Mme Carraud : « Le fiasco du Médecin de campagne m'a

chagriné, mais j'ai pris mon parti, rien ne me découragera. » La postérité a bien vengé Balzac; de son vivant même, il eut la joie de voir son œuvre mieux comprise et plusieurs fois rééditée.

La description que Balzac donne de Voreppe et de ce coin du Dauphiné est restée, somme toute, assez exacte. Voici, à peu près comme il ladépeint, le village « assis à micôte », au bord de la Roise, « torrent à lit pierreux, tantôt à sec, tantôt rempli par la fonte des neiges », un peu au-dessus de la vallée de l'Isère, dans son beau décor de montagnes qui le surplombent à pic de trois côtés. Voici les toits du bourg « ramassés autour d'un clocher qui s'élève en cône et dont le portail formait une jolie perspec-

tive ». Voici la ruelle « caillouteuse, à sinuosités », et Tauberge du Petit- Paris qui fournissait des mulets aux voyageurs se rendant à la Grande-Cliarireuse, avant que les cars automobiles soient venus troubler le silence des vieilles forêts de saint Bruno. Ceci encore est fort bien noté : « Tantôt un moulin à scie montre ses humbles constructions pittoresquement placées, sa provision de longs sapins sans écorce, et son cours d'eau pris au torrent et conduit par les grands tuyaux de bois carrément creusés d'oii s'échappent par les fentes une nappe de filets humides. Çà et là des chaumières entourées de jardins pleins d'arbres fruitiers couverts de Heurs réveillent les idées qu'inspire une misère laborieuse. Plus loin, des maisons à toitures rouges, composées de tuiles plates et rondes assez semblables à des écailles de poisson, annoncent l'aisance due à de longs tra-

vaux. Enfin, au-dessus de chaque porte se voit le panier suspendu dans lequel sèchent les fromages. » Certes, Balzac a quelquefois arrangé une description pour les besoins de son roman; mais ce qui n'y correspond plus aujourd'hui vient surtout de ce que Voreppe a beaucoup changé d'aspect depuis la construction des quais do la Roise et d'une nouvelle église. De même, si l'on ne retrouve plus la (< double rangée de peupliers », qui donnait « l'aspect d'une route royale » à la longue avenue en ligne droite du Ghevalon au Fontanil, c'est que les arbres ont été arrachés, il y a une vingtaine d'années , à la demande des propriétaires dont les prairies et les cultures voisines souffraient .

Pour les environs également, les paysages de Balzac sont assez fidèles dans l'ensemble. Quand on s'élève au-dessus de Voreppe, sur le chemin de la Grande-Chartreuse, on arrive

au col de la Placette et au plateau de Saint- Juiien-de-Ralz, d'où l'on a bien la magnifique vue que célèbre Balzac. « Prenez le chemin qui monte, dit le docteur, il faut que nous gagnions le plateau. De là nous dominerons les deux vallées et vous y jouirez d'un beau spectacle. Elevés à trois mille pieds environ au-dessus de la Méditerranée, nous verrons la Savoie et le Dauphiné, les montagnes du Lyonnais et le Rhône. »

Le Médecin de campagne est l'un des romans où l'on sent le mieux combien Balzac goûtait la campagne. C'est là qu'il déclare que « l'amour pour la nature est le seul qui ne trompe pas les espérances humaines ». Et, après avoir décrit une allée d'arbres, il s'enthousiasme : « Combien d'émotions dont ne se doutent pas les gens de la ville ! Sentez-vous les parfums exhalés par la propolis des peupliers et par les sueurs du mélèze? Quelles

délices ! » Est-ce le cri d'un homme qui, d'après Faguet, composait des paysages sans conviction? La jolie peinture qui suit n'est guère moins probante : « Ils allèrent à pas lents le long d'un sentier bordé de deux haies d'épine blanche en tleur qui répandaient de pénétrantes odeurs dans Ihumide atmosphère du soir. Les rayons du soleil entraient dans le sentier avec une sorte d'impétuosité que l'ombre projetée par le long rideau de peupliers rendait encore plus sensible, et ces vigoureux jets de lumière enveloppaient de leurs teintes rouges une chaumière située au bout de ce chemin sablonneux. Une poussière d'or semblait être jetée sur son toit de chaume... Il se rencontre dans la vie en plein air de ces suavités champêtres et passagères qui nous arrachent le souhait de l'apôtre disant à Jésus-Christ, sur la montagne : Dressons une tente et restons ici. »

J'ai retrouvé, à Voreppe, la maison du docteur Benassis. On sait l'importance qu'attachait Balzac à décrire les logis de ses personnages ; il apportait même à ce travail ce que M. Le Breton appelle « le pédantisme de l'observation ». Ne regrettait-il pas, à propos du Lys dans la vallée, de n'avoir pu nommer une [tar une toutes les herbes qui forment une pelouse? De même ne s'estimait-il satisfait qve lorsqu'il avait dépeint chaque pièce d'une maison, en notant les plus insignifiants détails. Certes, des liens secrets se tissent souvent entre nous et la demeure que nous avons choisie ou que les circonstances nous imposèrent. Il arrive aussi que l'habitation finisse par réagir sur nos habitudes, nos manières de vivre et jusque sur nos ca-

ractères ; mais Balzac exagère la portée de ces influences.

Bien que tout ait été plus ou moins bouleversé dans la maison du docteur, par la congrégation qui s'y installa, après sa mort, et y aménagea des classes, l'essentiel de la description de Balzac subsiste encore. Je retrouve la cour d'entrée, le jardin en^contrebas et les ditTérehtes portes d'accès dont parle le romancier. J'entre dans le «salon à quatre fenêtres donnant les unes sur la cour, les autres sur le jardin», puis dans la salle à manger 011 Balzac s'assit peut-ôtre en face de Benassis qui lui racontait son existence et les mœurs des paysans dauphinois. Sans doute le docteur avait-il monté, ce jour-là, une bouteille de ce fameux hermitage qu'appréciait fort Genestas. Dans les deux pièces, les boiseries peintes en gris, mentionnées par Balzac, ont été enlevées, il y a quelques années; j'ai

pu les voir dans le coin où elles furent remisées. Certes, ces bois rustiques n'avaient pas grande valeur; mais l'ensemble en était fort décoratif. C'est l'autorité académique, m'at-on dit, qui exigea cet inutile vandalisme, en vertu d'un règlement prescrivant pour les écoles des murs blanchis à la chaux...

Dans un angle du jardin, isolé de la maison, on voit encore le cabinet du docteur, dont il ne reste que la cheminée de bois garnissant un pan coupé. La pièce est aujourd'hui abandonnée. Des branches de buis sèchent, étalées sur le sol. C'est là qu'exerça, pendant plus de trente ans, le médecin qu'immortalisa Balzac.

Le docteur Amable Rome était né en 1781, à La Grave, dans ce morne village des Hautes-

Alpes qui tasse ses murs gris sur le penchant d'une montagne, en face de la gigantesque muraille de la Meije. Après avoir terminé SOS études classiques au collège de Briançon, il commença la médecine à l'école secondaire de Grenoble et vint rachover à Paris, où il soutint sa thèse de doctorat en 1806. Etabli à Briançon, il y organise la lutte contre le crétinisme qui sévit dans quelques vallées de la région, épisode que Balzac transporta à Voreppe. Le baron de Ladoucetle, préfet des Hautes-Alpes, qui Ta remarqué et apprécié, l'emmène avec lui, quand Napoléon le nomme à la préfecture du département de la Buhr. Lorsque fa rive gauche du Rhin retourne à l'Allemagne, Rome n'hésite pas à sacrifier la brillante situation qu'il s'est créée là-bas ; mais, au lieu de revenir à Briançon, pij les habitants pourtant le réclament par une pétition publicjue, il se fixe à Voreppe et ne tarde pas

à s'y marier. Sans doute fut-il altiré dans le pays par la f<imille d'Agoult, avec laquelle il ne cessa d'entretenir les plus atrectueuses et les plus intimes relations. Sa haute valeur scientifique et morale le fil presque aussitôt nommer médecin de limportant asile d'aliénés de Saint-Robert, directeur du service de la maternité pour le département de l'Isère, et professeur d'un cours d'accouchement. Mais, en 1830, hostile au nouveau gouvernement, il ne voulut conserver aucune fonction officielle rétribuée et abandonna ces emplois, malgré les plus vives instances de l'administration.

Dès lors, le docteur Rome se consacra uniquement à ses malades de Voreppe et des environs, venant deux fois par semaine à Grenoble, où de nombreux clients l'attendaient comme le sauveur. Médecin de la Grande- Chartreuse, il s'y rendait à cheval

tous les quinze jours ; les pères lui réservaient l'accueil le plus empressé; en 1828, le prieur de l'ordre lui remit un diplôme comportant des faveurs et des privilèges spéciaux pour lui et sa famille. Il était aussi médecin du couvent de Chalais, vieux prieuré du xu" siècle, fondé par saint Hugues sur la montagne qui domine Voreppe; le père Lacordaire l'acheta en 1844; des relations suivies s'établirent entre le docteur et le célèbre dominicain.

Plus encore que sa science et sa valeur professionnelle, la bonté et la générosité du docteur en faisaient une sorte de personnage légendaire. Les gens s'arrêtaient sur son passage et le saluaient comme un saint laïque. « A mesure que Ben^assis avançait, les femmes, les enfants et les hommes, dont la journée était finie, arrivaient aussitôt sur leurs portes; les uns lui ôtaient leurs bon-

nols, les autres lui disaient bonjour, les petits enfants criaient en sautant autour de son cheval, comme si la bonté de Tanimal leur fût connue autant que celle du maître. » Jamais Rome ne réclama le prix de ses visites; jamais même il ne voulut les inscrire. « J'ai peu de mémoire, disait-il ; il m'arriverait de ne pas efïacer une somme payée et mes héritiers pourraient la réclamer une seconde fois. » Quelques familles riches lui firent des cadeaux importants : du vin, des meubles, une maison, une ferme, des champs; mais il employait tous ses revenus à l'achat de remèdes, d'aliments et de vêtements pour ses clients pauvres. Un jour, on le rencontra revenant chez lui par un chemin détourné : il avait donné sa chemise pour envelopper un nouveau-né. Dans sa maison de Voreppe, la lingerie devait être sans cesse renouvelée, tant il emportait de draps et de serviettes

chez ses malades. Chaque semaine, une fournée de pain était réservée aux indigents du pays. « Jamais, déciara sur sa tombe le maire de Voreppe, il ne comptait ses visites, jamais il ne demandait de salaire. Des riches, il re- ; cevait ce qu'on voulait bien lui donner; des pauvres, il refusait lout; de ses amis, il ne voulait que de Famitié. Il ne demandait rien et tout prospérait dans sa maison. Jamais il n'y était entré Tobole du pauvre, jamais le produit de l'intrigue ou du charlatanisme, jamais le résultat de conseils intéressés, mais toujourslesdons delà reconnaissance. » N'estce pas la paraphrase de la déclaration que, dix-sept ans plus tôt, Balzac prêtait à son docteur Benassis : « Les liches ne sauraient acheter mon temps, il appartient aux gens de cette vallée. Je ne veux ni gloire ni fortune, je ne demande à mes malades ni louanges ni reconnaissance. L'argent que vous

me remettrez ira chez les pharmaciens de Grenoble pour payer les médicaments indispensables aux pauvres du canton. »

La mémoire du docteur Rome est encore vivante à Voreppe ; les vieux de la commune se rappellent le médecin partant pour la Grande-Chartreuse; les jeunes le connaissent par les souvenirs qu'il y a laissés. Je crois bien qu'en interrogeant les uns et les autres, on arriverait à trouver l'origine de la plupart des anecdotes racontées par Balzac.

Benassis parle du cadeau d'un magnifique cheval barbe qui lui a été fait. « Un père a cru me payer ainsi la vie de sa fille, une des plus riches héritières de l'Europe, que j'ai trouvée mourante sur la route de la Savoie. Si je vous disais comment j'ai guéri cette jeune personne, vous me prendriez pour un charlatan.» D'aprt'S la tradition que j'ai recueillie dans la famille du docteur, le don de

ce superbe cheval — Rome avait, en effet, la passion des chevaux — lui aurait été fait par le père d'une jeune fille atteinte d'une maladie nerveuse que l'on n'arrivait pas à vaincre. Le docteur ordonna un bain et dit à la malade que si, au bout d'un certain temps, elle voyait de petits globules monter à la surface, elle serait guérie. 11 fit mettre au fond de l'eau je ne sais quelle substance qui produisit l'effet voulu ; la jeune fille en éprouva une si violente émotion qu'elle fut guérie. Le docteur Rome employait souvent ainsi la suggestion pour les maladies nerveuses et obtenait dés effets surprenants, qui, au début du siècle dernier, passaient encore pour des miiacles et ne faisaient qu'accroître sa réputation.

De même, pour l'épisode du braconnier.

<' Vous voyez, dit Benassis, l'homme qui m'a tiré jadis un coup de fusil. Si maintenant je

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témoignais le désir d'être délivré de quelqu'uD, il le tuerait sans hésiter. » C'est la transposition d'un événement qui avait fait grand bruit dans le pays. Un soir que Rome revenait en voiture d'une tournée, un individu bondit à la tête du cheval, et, menaçant le docteur, lui demanda la bourse ou la vie. Rome, qui avait toujours un pistolet à cause de ses courses nocturnes, tira un coup dans la direction du malfaiteur qui prit aussitôt la fuite. Le lendemain, un client se présentait à son cabinet, pour faire panser une blessure d'arme à leu. 11 reconnut l'homme qui l'avait attaqué ; il le soigna avec un zèle particulier, le nourrit pendant plusieurs jours et lui procura du travail. Celui-ci eut dès lors une reconnaissance inlinie pour le docteur, qui se félicita souvent d'avoir agi ainsi. « Si je l'^avais livré à la justice, disait-il, j'en faisais un forçat; en l'accueillant et en

m'intéressant à Jiii, j'en ai fait un honnête homme. »

La Fosseuse, probablement aussi, se retrouverait, comme on retrouve M. Janvier, le bon curé du roman. Peut-être Balzac a-t-il dîné avec Tabbé Marchand, dans la petite salle à manger de Voreppe. C'était le plus digne des prêtres, le grand àrai et le confident de Rome, qui partageait fraternellement avec lui la plupart des cadeaux qu'il recevait. Le jour où l'on baptisa le fils du docteur, le brave curé voulut lui-même sonner les cloches et s'y employa avec tant d'ardeur qu'il en fendit le bronze.

On comprend l'attrait que durent avoir, pour Balzac, et ce milieu de Voreppe et cette belle figure du docteur Rome. Nous avons vu

plus haut qu'il écrivit d'enthousiasme son roman, en trois ou quatre jours, au retour d'une rapide excursion en Dauphiné. C'est à peine s'il chercha un canevas d'intrigue, prêtant au docteur des aventures sentimentales qui sont loin d'être le meilleur du livTe. Sans doute, d'ailleurs, a-t-il donné à son Benassis des traits empruntés à d'autres -qu'à Rome. Mme Surville nous parle d'un docteur de risle-Adam, très aimé et regretté, vrai bienfaiteur du pays, dont Balzac vit les obsèques quand il était jeune et dont il dut garder le souvenir. D'autre part, lui-même écrit, dans une lettre à sa sœur envoyée de Yierzschovnia,le 30avrill849, à propos des étouffements et des palpitations qui le font terriblement souffrir depuis plusieurs semaines : « Heureusement, il y a ici l'un des premiers élèves du fameux Franck, l'original de mon Médecin de campagne, et, depuis ma dernière attaque,

jeFai consulté. » Balzac, en eflet, ne copie pas servilement un modèle. Il a trop de feu, trop <i'imagination pour se confiner, comme tant de romanciers naturalistes ou autres, dans l'analyse pure et simple d'un personnage dont l'humanité lui fournissait le type. Il le prenait pour point de départ, mais aussitôt il grandissait, élargissait, généralisait son héros; c'est ainsi que se créent les chefsnl'œuvre vrais de tous les temps et non pas seulement d'un moment déterminé. Comme je l'ai déjà dit, il y avait, vers 1830, de nombreux médecins dont la vie n'était qu'un incessant et désintéressé dévouement. Balzac a dû en connaître plusieurs et s'inspirer de chacun deux ; mais il n'est pas douteux que le docteur Rome fut son principal modèle et lui donna l'idée de son roman. Le moment et les conditions oii il l'écrivit, immédiatement après une course à là Grande-

BALZAC PAYSAGISTE 'l3

Chartreuse, la tradition familiale chez les descendants du docteur Rome qui parlent encore de la visite de l'écrivain à Voreppe, l'exactitude des descriptions de lieux et de personnages, le prouvent surabondamment.

Du reste, dans la biographie qu'elle nous a laissée, sa sœur, parlant des voyages de son frère, déclare : « En venant prendre congé de nous, il nous disait : « Je pars pour Alençon, pour Grenoble, oii demeurent Mlle Gormon, M. Benassis... »

11 est intiniment probable que ce fut chez les d'Agoult que Balzac entendit parler du docteur Rome. Ceux-ci, notamment lorsque Mme de Flavigny (Daniel Stern) fut devenue comtesse d'Agoult, recevaient tout ce que Paris comptait d'illustrations dans les arts, les lettres et la politique. De nombreux visiteurs de marque furent également les hôtes de leur château de Beauplan, à Voreppe.

Rome, qui avait toujours son couvert mis à Beauplan, fut ainsi en relation avec les gens les plus célèbres de l'époque; quelques-uns de ceux-ci durent avoir l'occasion de signaler au romancier sa physionomie curieuse et passionnante.

Le docteur Rome mourut, en 1850, d'une congestion cérébrale. Avec l'étrange prescience qu'il avait parfois, Balzac, dix- sept ans avant, a presque raconté cette mort et décrit l'émotion qu'elle souleva. « Quand, le lendemain matin, sa mort a été sue dans le bourg, c'a été un spectacle incroyable. La cour, le jardin ont été remplis de monde. C'était des pleurs, des cris ! entin personne n'a plus travaillé, chacan rapportait ce que M. Benassis lui avait dit, quand il lui avait

parlé pour la dernière fois ; Tun racontait tout ce qu'il lui avait fait de bien ; les moins attendris parlaient pour les autres ; la fouie croissait d'heure en heure, et chacun voulait le voir. La triste nouvelle s'est promptement répandue, les gens du canton et ceux même des environs ont eu la même idée: hommes, femmes, filles et garçons sont arrivés au bourg de dix lieues à la ronde. » Mais ce que n'avait point prévu Balzac, c'est qu'il fallut porter, à travers toutes les rues du village, le cercueil ouvert, pour permettre aux habitants, qui se pressaient sur le trajet, de contempler une dernière fois le visage du bon docteur.

C'est par le cimetière de Voreppe que j'ai voulu terminer mon pèlerinage. Emouvant lieu de repos ! Sur le penchant d'un coteau, de hauts sapins ombragent les tombes qui entourent l'église romane dont parle Balzac.

Très habilement et très fidèlement restaurée par un architecte — petit-fils du docteur Home — elle a retrouvé son aspect du xu" siècle.' A l'intéjieur, le sol incliné de la nef, qui suit la déclivité du terrain, lui donne une physionomie fort particulière. Sur les côtés, comme seuls ornements, s'alignent les arcades des tombeaux appartenant aux vieilles familles du pays. Le docteur n'est point là. Il dort son dernier sommeil sous les grands arbres, au milieu du magnifique cadre des montagnes qui dominent Voreppe. Sa tombe est simple et nue. Un étroit bas-relief du sculpteur grenoblois Sappey représente les attributs de la médecine. Dans une tombe toute pareille, à côté de la sienne, repose son fils qui lui succéda comme médecin à Voreppe et y mourut comme lui. Home n'a point la pyramide de terre gazonnée de vingt pieds de haut, ni l'immense croix faite

avec un sapin, que Balzac élève sur les restes mortels de Benassis. Sa tombe ne se distingue en rien des sépultures voisines. Et sur la pierre, cette simple inscription : Pertransiit benefaciendo.

C'est bien l'humble monument qui convenait à Rome. Et là, tout à coup, dans le silence de ce tiède après-midi de juillet, je me demande si je n'aurais pas dû respecter l'anonymat de celui qui refusa toute gloire immaine. « Aux cœurs blessés, l'ombre et le silence », met en épigraphe Balzac, au début du roman. Mais le docteur Rome ne fut point un cœur blessé. Ce fut un grand cœur qui ne battit que pour le bien. Pourquoi n'évoquer jamais que les souvenirs les plus troubles, les fautes et les défaillances de ceux qui nous ont précédés ? En ces temps atroces surtout, où l'homme est un lou[) pour l'homme, n'estil pas consolant de penser que, si l'huma-

nité compte trop de Hulot et de Nucingen, c'est elle qui fournit à Balzac le modèle de Benassis?

Dès ma première visite, — coml)ien déjà lointaine ! — Sienne m'avait été sympathique. D'invisibles liens s'étaient noués entre nous, et j'attendais l'occasion qui me permettrait de la revoir et d'y flâner à loisir.

Malgré l'étrangeté du décor, nulle part, en Italie, je ne me sens plus vite et mieux chez moi. Mais je doute vraiment que ce soit, suivant une explication qui pourrait tenter certains esprits, parce que les origines de la

ville remontent à une colonie de Gaulois sénonais, — légende d'ailleurs contestable et fort contestée. Serait-ce parce qu'un peu de sang français coula pour sa défense ? Je songe à l'héroïque siège soutenu par le vieux Biaise de Montluc, qui se frottait le visage avec du chianti pour dissimuler au peuple affamé sa propre faiblesse et sa pâleur. Un autre Français, le roi Charles VIll, y entra en 1494 ; et comme les Siennois n'avaient pas toujours été nos amis, ils jetèrent bas une porte et tout un pan de murailles pour mieux affirmer leur soumission ; puis, sachant que les Français ne sont jamais insensibles à la flatterie, au moins quand elle est spirituelle, ils inscrivirent sur une banderole au-dessus de la brèche ouverte : «Soyez le bienvenu, Roi très-chrétien; nos murs tombent d'eux-mêmes devant vous ».

Ce qui me plaît tant à Sienne, c'est l'ama-

bilité générale : amabilité des choses comme des gens. D'avoir gardé, plus que toute autre en Italie,— au moins parmi les cités de cette importance, — son aspect moyenâgeux et ses palais crénelés, ne la rend point rébarbative. Ses rues, ses places, ses monuments ont du pittoresque et de l'imprévu, de la ,, grandeur sans morgue, une cordialité de bon aloi. Les écrivains ont souvent noté ce caractère plaisant et sociable. « Elle est située en très bon air, déclare La Lande; les habitants y sont aimables, et il y a des poètes qui l'ont appelée les délices de l'Italie. Elle est véritablement fort agréable ; les étrangers y apprennent l'italien dans toute la perfection ; ils y sont bien reçus et y séjournent volontiers.» Cette douceur des mœurs siennoises, la gentillesse des habitants rappellent le caractère français, et les étrangers ont souvent comparé les deux races. Dante fit,

sans bienveillance, comme on peut penser, le rapprochement. « Est- il par le monde, se demande-t-il, des gens plus frivoles que les Siennois? Non, vraiment, non, pas même les Français. » Je sais bien qu'il ne faut voir là qu'une boutade du Florentin qui, dans son Pai^adis, ne trouva place pour aucun Siennois. La rivalité perçait aussi par trop chez ce duc de Toscane qui refusait de construire à Sienne un asile d'aliénés, disant : « Fermez les portes de la ville, la maison de fous sera toute faite. » Mais il faut reconnaître qu'il y a, — qu'il y avait tout au moins, — une certaine part de vérité dans ces jugements. Nos compatriotes eux-mêmes, si indulgents, furent parfois choqués par la frivolité des Siennois. Montluc les appelle : « cerveaulx bizarres... grands enfants », et le cardinal du Bellay déclare à son tour : « C'est une terrible bestc que cette ville là,

PÈLERINAGKS !>1ENN01S o5

et sont estranges cer\ eaulx. » La coquetterie des Siennoises était aussi fort connue ; elles avaient non seulement le goût des riches toilettes et des parures, mais une véritable passion du maquillage. Saint Bernardin les suppliait d'abandonner ces pratiques dans leur propre intérêt. « Ne voyez-vous pas qu'avec vos fards, vous vous tlétrissez la figure et provoquez Taversion des hommes .'* » Il ne semble point, hélas 1 que ces conseils aient été beaucoup entendus. Aujourd'hui encore, — et pas seulement à Sienne, — combien de femmes, avec cet illogisme qui caractérise la plupart de leurs actes, se couvrent de poudres et de fards pour plaire aux hommes, qui ont. autant qu'au xv^ siècle, l'horreur des visages maquillés...

Prompts à l'enthousiasme comme au dt'»couragement, chimériques, idéalistes, dupes des mots, bâtisseurs de grands projets vite

abandonnés, d'un patriotisme facilement surexcité et très souvent négligent : autant de traits qui rapprochent de nous les Siennois. Et n'oublions pas un goût violent pour la i politique, ainsi que la passion de la liberté, dont le nom magique figure sur l'un des blasons de Sienne.

Dans une lettre à son ami Colomb, qui date d'un siècle (25 novembre 1817), et qui fut précisément écrite à Sienne, Stendhal déclare : « Tous les caractères ardents, tous les esprits actifs, étaient inévitablement entraînés à se disputer le pouvoir, celte jouissance délicieuse et peut-être au-dessus de toutes lesTiutres...» Ah ! comme il avait bien compris les Siennois ! Mais il faut ajouter à leur honneur que toujours, au milieu des pires passions déchaînées, ils surent garder ces dieux sentiments qui sont également si français : l'humanité et la générosité envers

PÈLERINAGES SlENNOrS 57

rennemi. Souvent, leur insouciance chevaleresque et trop de bonne foi les exposèrent il de terribles retours de fortune. Dans les moments les plus tragiques, ils conservaient cette forme du courage qui nous appartient aussi : la gaieté devant le danger. Jamais les Siennois ne cessèrent de rire et de s'amuser. Au cours des plus rudes sièges, ils arrêtaient les travaux de défense pour aller danser ou organiser des courses ; il a fallu l'elfro} able guerre actuelle pour interrompre le fameux Palio qui, depuis des siècles et deux fois par an, réunissait la ville entière sur le Gampo.

S'étant voués à la Vierge, ces grands enfants, comme les nomme Montluc, s'en remettaient à celle-ci du soin de veiller sur eux. Wyzewa a analysé ce côté de leur caractère, en opposantl'idéalisteSienneàla pratiqueFlorence. Il rappelle que lorsque, sur l'ordre de Savona-

rôle, Florence choisit pour roi Jésus-Christ, chacun, dans cette ville de boutiquiers librespenseurs, se rendit compte que ce n'était là qu'une formalité et que jamais le Christ ne viendrait occuper le trône laissé vacant par la fuite des Médicis, tandis que, à Sienne, chacun s'imaginait que la Vierge en personne protégeait la cité, toujours prête à sauver son peuple dans les heures décisives. <( Et par là, ajoule-t-il, s'explique le sentiment daveugle sécurité qui, vingt fois, a empêché les Siennois de profiter de leurs victoires comme de prévenir leurs défaites. Ils comptaient sur la Vierge pour les défendre ; et, sûrs de son appui, ils riaient, dansaient ou se querellaient. Mais ils savaient aussi que la Vierge, en échange de sa protection, exigeait d'eux qu'ils fissent au moins un petit effort pour obéir à la loi du Christ ; de telle sorte que leur piété, de temps à

autre, leur inspirait soudain un irrésistible désir de pardon et de paix. Les factions se réconciliaient dans la cathédrale ; les prisonniers ennemis, amenés devant l'autel de la Vierge, se voyaient, à leur grande surprise, remis en liberté. Et le fait est que, durant quatre siècles, la faveur divine semble avoir vraiment récompensé de sa dévotion ce peuple de fous, puisque la durée de la république siennoise, tout comme le caractère siennois, a toujours paru aux historiens un étrange paradoxe, échappant aux lois habituelles des affaires humaines. »

Cité agricole, commerçante et financière, elle voulut avoir la suprématie en Toscane et s'assurer de libres débouchés vers Rome et vers la mer. Les Siennois étaient banquiers, de la papauté d'abord, mais de l'empereur aussi, et du roi de France quand l'occasion s'en présentait. Aux fameuses foires de notre

Champagne, ils se retrouvaient chaque année, nombreux et actifs. Le conflit était inévitable avec Florence, qui ne pouvait voir d'un bon œil ce développement économique. Non seulement Tune était guelfe, l'autre gibeline, mais chacune -sentait que, sans sa voisine, elle serait souveraine incontestée de la Toscane. D'autres raisons, d'ailleurs, que l'opposition politique et la rivalité des intérêts, rendaient le duel nécessaire ; c'était quelque chose de plus profond, de plus intime, quelque chose qui tenait à ce caractère même dont je parlais tout à l'heure : une incompatibilité absolue de tempéraments. Comme le note justement M. Louis Gillet, « l'étrange, la bizarre, la folle Sienne, ce peuple inexplicable dont quelqu'un a dit qu'il était un cinquième élément, plus subtil que l'air et le feu, était un voisinage insupportable à la positive Florence. Jamais elle ne put souffrir cette race

exceptionnelle. Marzocco gronde et gonfle sa crinière à la seule odeur de la Louve ».

L'épisode culminant de cette lutte fut la bataille de Montaperti, qui se livra près de Sienne, sur les collines qui dominent l'Arbia. C'est vers l'endroit où la route franchit la rivière qu'eut lieu la rencontre dont parle Dante, en des vers célèbres,

Lo strazio e'I grande scempio Che fece l'Arbia colorata in rosso.

La terrible bataille n'avait duré qu'un jour i septembre l'260). Heureux temps où les oinbats décisifs se déroulaient entre le lever et le coucher d'un soleil d'été I C'est de cette date que les Siennois frappèrent une nouvelle monnaie, sur laquelle ils ajoutèrent à l'ancienne légende de SENA- VETUS celle de GIVITAS VIRGINIS.

Mais la victoire ne met fin ni aux luttes

contre Florence, ni aux dissensions intestines. Vne succession de partis et de factions se disputent et s'arrachent le pouvoir : les Vingt-quatre, les Neuf, les Réformateurs, les Douze ; et chaque prise de possession, si courte quelle soit, dure assez pour amener des exécutions sanglantes et des bannissements. Un moment, Sienne se donne à Galeas Visconti, quelques années après à Pandolfe Petrucci. Quand le péril extérieur est trop menaçant, elle fait appel tantôt aux Espagnols, tantôt aux Français. Ceux-ci, commandés par Montluc, tiennent garnison dans la ville, lors du siège qui se termine par la capitulation finale entre les mains de Gosme I", grand-duc de Toscane. Sienne n'est plus la rivale, mais la vassale de Florence.

Cette décadence, dont elle ne se releva jamais, eut pour nous l'heureux résultat de garder sa physionomie à la ville qui n'a

i?uère changé d'aspect depuis la Renaissance; ainsi échappa-t-elle à ce vandalisme baptisé : progrès de la civilisation. C'est à peine si, depuis quelques années, un quartier neuf s'est construit du côté de la Lizza ; encore devonsnous féliciter l'intelligent architecte qui sut bâtir un moderne hùtel des Postes ne jurant point trop avec les bâtiments voisins. Un Siennois du xv" siècle n'aurait pas grande surprise à se promener à travers la Sienne d'aujourd'hui ; il reconnaîtrait ses palais, son municipe, ses églises, sa cathédrale, ses fontaines, ses rues dallées et leurs vieilles arcades ; il verrait fonctionner, aux mêmes emplacements, tanneries, buanderies, teintureries, dont les industries malodorantes empestaient déjà les mûmes quartiers, (le qui l'étonnerait le plus serait probablement l'étrange véhicule à trolley, qui circule sans rail dans la grande rue, je pourrais presque

dire l'unique rue qui, sous des noms divers, traverse Sienne du nord au sud.

Il est peu de villes d'Italie oii il soit plus délicieux de flâner. Dans un décor sans cesse changeant, au milieu d'une foule aimable et polie, qui sait ne pas s'apercevoir que vous êtes étranger, entre les merveilles do l'art et les beautés de la nature, les heures coulent heureuses et pleines. Et puis, comment résister au charme hospitalier d'une ville qui vous accueille par ces mots gravés au-dessus de l'étroite porte CamoUia : COR MAGIS TIBI SENA PANDIT? Lors de ma première visite, j'en avais fait une fautive et trop moderne traduction. « Sienne t'ouvrira le cœur plus grand », avais-je lu, comme si cette formule était l'annonce de l'exaltation qui allait s'emparer de moi à découvrir la ville. Mais non. Sienne n'eut jamais tant d'orgueil ; et c'est son cœur à elle qu'elle ouvre

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au voyageur plus largement que sa porte. Le centre de la ville est le Campo, baptisé aujourd'hui Vittorio Emanuele, mais resté, pour les Siennois,le Campo tout court. Inoubliable vision, aussi bien dans le matin rosé que dans le plein midi éblouissant, plus étrange peut-être encore au crépuscule, quand s'élèvent, au-dessus de l'ombre qui noie déjà la place, la masse fauve du palais et la svelte tige du Mangia. Vaste coquille concave inclinée vers la façade du municipe, cette place est unique au monde. Toujours elle excita les enthousiasmes, même celui de Montaigne si lent à s'éveiller. C'est, déclaret-il, « la plus belle que l'on voie en aucune autre ville ; on y dit tous les jours la messe à un autel en public, auquel de tout autour regardent les maisons et boutiques, en sorte que les artisans et tout ce peuple, sans abandonner leurs besognes ni partir de leur place,

la peuvent entendre; et quand se fait l'élévation, une trompette sonne pour avertir un chacun ». Cette messe se célébrait dans l'élé- ' gante chapelle qui, au pied du Mangia, rompt si habilement la monotonie de la façade; construite, après la peste de 1348, en accomplissement d'un vœu (d'oîi son nom de ('apella del Votoi, elle lut remaniée au milieu du XV' siècle.

Des nombreux chefs-d'œuvre qu'enferme le Palais public, les plus connus sont les trois grandes compositions de la salle dt la Paix, où Ambrogio Lorenzetli voulut représenter les Effets d'un bon et d'un mauvais gouvernement. J'avoue ne pas admirer beaucoup ces vastes décorations, d'ailleurs en assez mauvais état, ni dans leur ensemble, ni dans les détails ; je n'aime guère, entre autres, la célèbre et inexpressive figure de la Paix. A Sienne vraiment, on peut se montrer difli-

PÈLKIUNAGES slENNOlS fiT

cile... Pourquoi s'abîmer les yeux à découvrir les obscures allégories où se complut le peintre, quand on a, si près, les primitifs du musée et les beaux pages du Pinturicchio. à la Libreria .'

Cette Libreria, lun des purs chefs -d'u?uvre de la Renaissance, fut élevée pur ordre du cardinal François Piccolomini, plus tard pape sous le nom de Pie 111. en l'honneur de son ancêtre et prédécesseur Pie II, ce délicieux .Eneas Sylvius, dont l'originale ligure est si moderne par certains côtés. C'est vraiment un hymne à la gloire des Piccolomini. Partout, à la fagade. aux encadrements et aux vilraux des fenêtres, à la clef de voûte, sur les beaux pavés blancs et bleus, règne b'ur écusson aux. croissants de lune. Le groupe antique des Trois Grâces, trouvé à Home sous le pontificat de Pie 11, fut également donné à Sienne par son successeur.

Sur les murs, dix fresques du Pinturicchio racontent la vie d'.Eneas. Que d'heures déjà j'ai passées dans cette Libreria ! Tout le charme de la Renaissance italienne, tout ce que nous mettons dans ces deux mots s'exhale de ces peintures où chante la joie de vivre, au sortir des tristesses du moyen âge. Beaux cavaliers, dames en costumes somptueux, paysages gracieux, décors de fête, poèmes d'amour : quelle volupté pour les yeux et pour l'esprit! Il semble que l'on entende ces charmants jeunes gens, « vrais pages de plaisir » comme les appelle Barrés, redire les vers de Laurent de Médicis :

Quant' è bella giovinezza Che si fugge tuttavia !

Chi vuol esser lieto, sia :

Di cloman non ce certezza.

Parmi ces fresques, l'une pourtant, plus sévère, représente la ^cérémonie de la canoni-

salion de Catherine par Pie II. La sainte vêtue du costume noir et blanc, les mains . roisées sur la poitrine, est étendue aux pieds du pontife. Sur le devant de la scène, moines et religieuses mettent la même note noire et blanche des Dominicains. Pour célébrer la Siennoise à Sienne même, l'artiste -"(^st elToi'cé de répandre sur son œuvre une atmosphère recueillie. La seule présence de la sainte rappelle qu'à côté des joies de la vie, il y en a de plus durables qui ne sont pas de ce monde. II est sage de ne point nous laisser surprendre par Celle qui rôde toujours à l'horizon. Catherine ne cesse dans ses lettres de nous prévenir et de nous avertir. (( Dornie?ido, jnangiando , parlando^ et in ogni altra cosa, sempre corriamo verso la ?norte. » Elle aussi répète, avec les pages du Pinturicchio, mais sur un autre ton : « Di dotnàn tio7i ce certezza... »

Charme des .soirs de juin, à travers les rues et les jardins de Sienne ! Une infinie suavité flotte dans l'air chargé du parfum des tilleuls en tleurs. Je ne sais quelle allégresse à la fois grave et voluptueuse vous étreint. Sur toutes les terrasses, d'où l'on domine les petites vallées qui s'insinuent entre les avancées de la ville, la bonne et saine odeur de la campagne d'été arrive à chaque souffle. Une telle proximité de la vie urbaine et des cultures n'est pas le moindre agrément de cette cité qui ignore ainsi la laideur des banlieues. . Barrés a bien noté ce mélange d'architecture et de nature que Ion trouve si souvent en Toscane et en Ombrie, mais rarement autant qu'ici. « Une des plus fortes sensations de cette Sienne, dont les rues

PÈLERINAGES SIEXNOIS 71

étroites, toutes dallées et fraîches, semblent les couloirs d'un immense palais, ce sont soudain des jours, des sortes de fenêtres, ménagés aux plus beaux points et d'où le regard, franchissant les ravins bâtis que forme la ville, embrasse les longs aspects vallonnés de cette campagne surprenante.

Parfois encore, la rue s'élargit en terrasse, toujours bornée à pic par l'abîme et plantée de trois arbres, d'autant plus précieux parmi tant de pierres. Combinaison fort habile de l'art ou du hasard. » Peut-être exagère-t-il, quand il déclare que ces terrasses surpassent en beauté les jardins de Florence, de Pallanza ou de Bellagio ; mais comment imaginer plus nobles places que celles « ofi les femmes de Sienne, en tirant Teau du puits sous des arbres centenaires, embrassent un illustre horizon? »

Si vous aimez les impressions d'autrefois,

allez sur le Campo désert, quand la lune, derrière le municipe, projette sur la place la silhouette immense du Mangia. La façade du ' palais, noyée d'ombre, prend un aspect re- * doutable, et la petite chapelle, plus sombre encore, a je ne sais quelle allure de gibet. En face, les maisons allongent leur courbe blafarde que la lune bleuit par endroits. Quelques fenêtres éclairées rappellent que la vie continue. Quand un passant traverse la place, son pas retentit, étrange, sur les dalles. Puis, c'est un lourd silence qu'anime seul le bruit grêle de la Fonte Gaja. Sur ce Campo, dont parle déjà Dante, le passé surgit de toutes parts et vous angoisse. Certes, il y a des coins plus illustres et plus grandioses, dans cette Italie où se superposèrent tant de civilisations, sur ce sol où l'on ne peut marcher sans soulever de la poussière d'histoire; mais je sais peu de villes où le

rythme de la vie moderne se soit accordé au cadre ancien avec moins de changements.

Qu'un enterrement, suivi par des pénitents à cagoule baissée, longe la place et s'engouffre dans une ruelle : vous voilà, sans effort, en plein trecento...

Mais les soirs incomparables de Sienne, c'est dans les jardins de la Lizza et sur les remparts qu'il faut aller les savourer. C'est là qu'il faut écouter la grande symphonie d'un tramonto, quand les pourpres du soir tombant recouvrent la campagne et que la ville s'assoupit dans une buée d'or. Faites le tour de l'ancien fort Sainte-Barbe et admirez une fois de plus quels artistes étaient les Toscans de la Renaissance. Quelle majesté et quelle élégance ont ces remparts de brique fauve avec, à chaque angle, les armoiries des Médicis soutenues par d'énormes cariatides !

Et comme les Italiens de la fin du xviii* siècle

surent aménager cette forteresse, devenue inutile, pour créer un beau décor ! Les fossés ont été transformés en jardins, qui, en cette fin juin, resplendissent des lauriersroses et des grenadiers en fleurs. Entre les verdures, les murs rouges flamboient. Sur les remparts, d'où l'on domine de magnifiques horizons, des allées d'arbres tressent une couronne de somptueux ombrages. Nulle part, je n'ai mieux goûté la magie de la lumière que les yeux avides boivent avec délices.

De l'angle sud, on voit, derrière l'énorme vaisseau de San Domenico, toute la ville se profiler sur un fond mordoré. A côté de la tige du Mangia qui semble plus grêle encore, se dressent la tour rayée et la coupole du Dôme, avec l'arc unique et béant de l'église projetée. Les autres bastions s'élancent vers les champs, dont les calmes ondulations

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voiiL en s'estompant jusqu'aux collines qui ferment l'horizon, roses, violettes ou bleues suivant les heures du jour. Ce soir, elles sont d'un mauve si fluide qu'elles paraissent transparentes. Une longue écharpe dorée flotte sur elles. Des nuages légers se font et se défont à chaque instant.

Une vaste paix s'étend' sur la campagne. Des cloches lointaines, auxquelles d'autres répondent, sonnent l'angélus. Puis, toutes les cloches de Sienne, de leur voix proche et plus puissante, redisent le mystère de l'Incarnation. L'air est si limpide que je crois voir s'y propager les oudes sonores. Minute toujours émouvante où les moins religieux pressentent l'infini. Assis sous un chênevert, en face de la cité mystique, pourquoi, ce soir, ne puis-je détacher ma rêverie du pauvre hameau de Palestine, où se déroula l'humble événement qui allait pourtant bou-

leverser le monde, au point qu'une fraction de l'humanité compta dès lors les années a par tu Virginia...

Peu à peu, tandis que je songe, la nuit soyeuse |tombe. Dans la tiédeur de l'air, les parfums s'exaspèrent. Sur la terrasse qui regarde l'ouest, je cherche en vain à sentir la brise marine que les Siennois prétendent y respirer souvent; l'air est trop chargé des lourds effluves des tilleuls. Et voici que déjà commence la féerie des mouches de feu.

Il y a quelques années, j'arrivais à Pérouse par un éclatant crépuscule d'août qui embrasait la campagne et la ville de retîets d'incendie. La poussière même était lumineuse ; les moucherons qui la traversaient luisaient comme de mobiles grains de phosphore. Et je m'imaginais que Ruskin avait dû faire, par un soir pareil, cette entrée à Sienne qui frappa si fort son imagination

qu'il se la rappelait aux ullinies heures de sa vie : « Comme elles brillent, s'écriaitil, comme elles brillent, les mouches de feu! On dirait des parcelles d'étoiles se mouvant dei rière des feuilles de pourpre. >> C'est que jamais encore je n'avais pu venir dans l'Italie centrale en ces mois de printemps finissant qui sont pareils à notre été; j'ignorais le spectacle des étincelles animées qui couvrent, par les nuits de mai et de juin, les campagnes de Rome, de Toscane et d'Ombrie.

Anatole France les avait vues jadis sur [la voie Appienne, autour du tombeau de Ca*cilia Metella, « où elles viennent danser depuis deux mille ans » ; il* les avait retrouvées le long de la route de Monte- Oliveto, près du puits de Sainte- Claire», où il s'entretenait, pour notre délectation, avec le R. P. Adone Doni. Nulle part, cette, vision nocturne n'est, paraît-il, aussi impressionnante que dans

la campagne siennoise. Par milliers et milliers, les lucioles volent au-dessus des blés mûrs et des prairies, dans les haies et les verdures. Ce sont bien les parcelles d'astres que voyait Ruskin; parfois, quand la nuit est très sombre, lorsqu'on marche au pied d'un coteau dont la cime se découpe sur le ciel, ou a l'illusian dune pluie de minuscules étoiles. Certains soirs plus chauds, elles sont si nombreuses que l'entrecroisement de leur vol lumineux fait comme un treillis de feu. Ces lueurs sont un appel amoureux. Etrange manifestation de la toute-puissance de Tamour qui seul, animal ou humain, terrestre ou divin, exalte les êtres et les rend capables de prodiges! Par les nuits de printemps, l'arc enflammé des mouches de feu, dans les jardins de Sienne, clame le même désir que le chant éperdu des rossignols; et tous deux, au fond, participent du pareil be-

soin de s'unir, de n'être pas seul dans Tinlini, qui fait jaillir les cris des amants. Se donner, voilà bien l'acte unique et sublime qui nous élève au-dessus de nous-mêmes. Le sacrifice de soi eu est la plus haute expression. Par ce soir de juin — où je me reproche de trop savourer la volupté des choses — je songe aux milliers d'êtres humains qui, prêts à bondir hors des tranchées, font d'avance le don d'eux-mêmes à leur pays. Et je comprends mieux la fille du foulon siennois, se jetant, pantelante, au pied du divin époux.

Comme saint François, né au milieu des luttes fratricides qui ensanglantaient Pérouse, sainte Catherine naquit, à Sienne, parmi les violences et les haines exaspérées. Tel le lis du Mangia qui semble jaillir de la masse

brune des toits de tuiles qui Tenserrent, cet autre lis, qui devait parfumer de ses vertus la ville de la Vierge, surgit du sol surchauffé par les passions. Ce sont <( les beaux contrastes » de Sienne, notés par Barrés. A côlé des palais, plus forteresses que demeures, voici la petite maison de Catberine; à côté des pieux primitifs du musée, voici la volupté du Sodoma que nous goûterons tout à l'heure. Ne cherchons donc point à expliquer l'apparition de la Siennoise à la façon de Taine ; et constatons simplement que la ville plus qu'aucune autre frivole, vaniteuse, égoïste, et guerrière, donna le jour à celle qui prêcha seulement l'amour et la paix.

De nombreux historiens ont savamment et minutieusement écrit la biographie de la sainte que je veux seulement évoquer dans le décor oii elle vécut. Il faut des mains moins profanes pour toucher à cette fleur de

l'Eglise triomphante. Gomment pourrais-je commenter ses visions, ses révélations, son enseignement, sa doctrine? Rien qu'à m'approcher d'elle, j'ai quelque gêne et quelque hésitation.

Avec François Bernardone, je fus, jadis, de suite familier. C'est qu'il était le moins mystique et le plus humain des saints. Et puis, toute sa vie se mêlait si intimement aux tendres paysages de Pérouse et d'Assise! Catherine a trop vécu en esprit' seulement. Elle devait être assez indifférente à la nature ; à part les fleurs qu'elle aimait, parce qu'elles serven t à parer les. autels, on ne trouve rien dans ses Lettres qui dise son émoi devant la beauté des campagnes siennoises. 11 semble pourtant qu'elle ait eu une forte impression à voir la mer qu'elle traversa pour se rendre dans rile de Gorgone et qu'elle longea, pendant plusieurs semaines, à l'aller et au retour du

voyage d'Avignon. Mais combien je me sentais plus près de saint François, parcourant les routes d'Ombrie, toujours émerveillé, chantant et s'enivrant de lumière, s'asseyant à la table des paysans, répandant sa tendresse sur les êtres et les choses ! Catherine ne se nourrissait que du pain de l'amertume et ne s'abreuvait que de pleurs. En dehors des âmes à sauver, il n'était pour elle aucune joie.

C'est dans le quartier de l'Oie, près de la Fonte Branda, qu'elle naquit, de Jacopo Benincasa, teinturier, et de Lapa Piagenti. le 25 mars 1347, jour de la fête de l'Annonciation. Ses parents avaient eu, avant elle, vingt enfants, dont une douzaine vécurent ; la petite Catherine vint au monde avec une sœur jumelle qui mourut peu après.

Benincasa était un homme religieux et doux ; Lapa, excellente mère de famille et

bonne ménagère, n'avait guère le temps que de s occuper de ses couches et de ses enfants. Catherine, fillette sage et pieuse, allait avec son père à 1 église San Domenico, dont les hauts murs de briques se dressent au-dessus de la Fonte Branda. Rien ne faisait prévoir sa destinée exceptionnelle, lorsqu'elle eut la vision qui bouleversa sa vie.

Quand on prend, sur la place du Dôme,'rescalier qui descend à l'humble église San Sebastiano, on arrive sur une minuscule place où aboutissent deux rues. A s,auche. c'est la via del Fosso di S. Ansano, l'une des plus délicieuses voies de Sienne, simple chemin au pied des hautes murailles de l'hôpital de la Scala ; par-dessus le mur qui le borde de l'autre côté, on a une charmante et fraîche vision sur une petite mer de verdures, moutonnement de figuiers et d'oliviers que traverse le mur des anciens remparts. A droite

84 PAYSAGES LITTÉRAIBES ^

de l'église, c'est la via Vallepiatta, aboutissant au costoiir, \AV2:e et mauvais escalier d'où l'on a brusquement, au tournant, une impressionnante vision de la Fonte Branda et de San Domenico. C'est à cet endroit précis que Catherine Benincasa, à six ans, vit Jésus assis sur un trône devant l'église, entre les princes des apôtres et saint Jean l'Évangéliste. Sous une fresque délabrée, où Ion devine pourtant la fillette en extase, une inscription rappelle le fait mémorable à dater duquel, suivant la parole même qu'elle écrivit plus tard, au début de son Dialogue, « elle ne fut plus une enfant ». Elle se considéra comme fiancée à Jésus et commença, en cachette, sa vie de pénitences et de prières, ne mangeant presque plus et se flagellant jusqu'au sang. Pendant plusieurs années, elle dut lutter contre les siens, contre sa mère surtout qui aurait voulu la marier. Pour

bien montrer sa volonté de se consacrer au Seigneur, elle coupa ses cheveux et mit un voile sur la tête. Puis elle réunit sa famille et lui dit sa décision irrévocable; elle parla avec tant d'éloquence et une telle flamme que les parents n'osèrent plus protester. C'est à peine si Lapa fit une dernière tentative, en emmenant sa fille aux bains de Vignone pour essayer de changer ses idées. Rien n'y fit. Et, après une maladie, Catherine obtint de la prieure des Mantellate, tiers-ordre des Dominicaines, l'autorisation, réservée pourtant aux veuves, de porter le manteau blanc et noir de l'ordre.

Dès lors commence cette vie de charité qui s'exerce d'abord sur ses compatriotes, leur donnant les soins les plus pénibles et les plus répugnants, leur prêchant la paix et le respect du prochain, les convertissant et les amenant à Dieu. Puis, peu à peu, elle

étend son champ d'action, accomplit des miracles, s'interpose entre les cités et les princes. Son zèle se déploie dans toute l'Italie qu'elle tente de réconcilier et d'unir fraternellement. Moins particulariste que Dante, moins détachée que Pétrarque, elle intervient auprès des souverains et des factions qui se partagent alors la péninsule. ^( Pace,pace,pace! «ne cesse-t-elle de leur crier. Souvent, elle réussit à imposer des trêves qui, malheureusement, ne lui survécurent pas. On sait qu'elle réussit à arracher Grégoire XI d'Avignon et à le ramener à Rome, obtenant, par la seule force de sa parole, ce que les papes avaient refusé aux plus grands Italiens : Rienzi, Pétrarque et Dan le même. Quand le schisme déchire de nouveau l'Eglise, elle a un moment de faiblesse et de désespoir; mais elle se ressaisit et déploie une activité plus grande encore, comme si cet échec lui donnait une force

PELERINAGES SIENiNOIS

nouvelle. Elle multiplie ses missives au roi de France, aux cardinaux, aux princes italiens, à tous ceux qui paraissent susceptibles de l'aider à faire triompher Urbain VI, qui finit par l'appeler auprès de lui. Elle se rend à Rome; mais, épuisée par le travail et les veilles, minée par ses pratiques ascétiques, elle tombe malade et meurt le 29 avril 1380, dans une maison de la via Santa Chiara, entourée de sa mère et de nombreux disciples, en invoquant le précieux sang de Jésus. Les cloches sonnaient; c'était un dimanche à l'heure de sexte, l'heure où mourut le Christ. Elle avait trente-trois ans. comme lui.

De la via Santa Chiara, on conduisit sa dépouilla terrestre à l'église voisine 'de la Minerve, oiî, en 1737, le cardinal Barberini fit transporter, dans un local derrière la sacristie, ce qui subsistait de la chambre mortuaire. Antoniazzo Romano orna les murs d'inutiles

et médiocres fresques. Aujourd'hui, sous l'autel majeur de l'église qu'encombrent de trop lourdes orfèvreries, une insignifiante statue couchée représente la sainte. Une petite cassette d'argent renferme ses restes mortels, à l'exception ^de la tête, qui est précieusement gardée par sa ville natale, dans la chapelle de San Domenico.

Telle fut l'humaine existence de Catherine Benincasa. Sans doute, comme dit Langton Douglas, il serait facile d'y trouver à critiquer. (( Elle fit un usage immodéré de cette discipline qui ne fait souvent que provoquer les émotions qu'elle cherche à réfréner, et aggrave, plutôt qu'elle n'y porte remède, les maux qu'elle est censée guérir. Elle ne se rendit pas compte que la santé du corps est indispensable à la santé de l'esprit; mais santé, tempérance, modération n'étaient pas le propre du moyen âge. » Et puis, est-ce à nous

de blâmer sainte Catherine? De mênu" (|ue nous admirons les héros qui donnent leur vie pour un idéal terrestre, admirons, sans vouloir les juger, ceux qui se sacrifient à l'idéal divin pour lequel ils vécurent.

Et Catherine ne vécut que pour se sacrifier. Sauf peut-être sainte Thérèse, je ne connais pas d'àme plus ravagée par la violence des passions. Ah ! elle ne disait point, comme saint Augustin : « Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos ». Si elle prêcha la paix entre les hommes, sa vie fut une lutte perpétuelle et se consuma dans des ardeurs jamais assouvies. « Allamée d'àmes », l'appelle avec raison Pierre Misciattelli, dans le beau livre qu'il a consacré aux mystiques siennois. Oui, affamée d'âmes et altérée du sang de Jésus quelle sentait souvent couler en elle. « Sangne ! Scmgiie ! » furent ses dernières paroles. Dans plusieurs lettres, elle

célèbre ce « don de pourpre » que le Christ lui fait. « Mon âme est saoule de sang », répète-t-elle sans cesse. Parfois, c'est presque du délire : « Annegatevi nel sangiie di Cristo croci/isso, e bagnateui nel sangue e ine.briatevi nel sangue e saziatevi del sangue e vestitevi del sangue. » Noyez-vous dans le sang, baignez-vous dans le sang, enivrez-vous, rassasiez-vous, vêtez- vous de sang... N'est-ce pas la « rouge démence » dont parle le héros des Vierges aux rochers, qui déclare aimer sainte Catherine pour son aspect purpurin? Jamais elle n'éprouva plus grande volupté que le jour de l'exécution du jeune cavalier de Pérouse, Nicolas Tuldo, condamné à être décapité. C'est le fameux épisode, si souvent rapporté d'après le récit même qu'en fit sainte Catherine, dans une lettre au frère Raymond. Quand elle allait voir Tuldo dans la prison et qu'il posait la tête sur sa poitrine, elle

goûtait «une jubilation à sentir l'odeur de son sang mêlée à Todeur de son propre sang » . Elle le rejoignit sur l'échafaud comme à un rendez-vous nuptial. « Ce sont nos fiançailles^ mon doux frère! » lui disait-elle; et lui ne pouvait murmurer que les deux noms enlacés:«Jésus et Catherine. » Elle reçut la tête dans ses mains et fut tout inondée d'un jet de sang tiède. « Alors il lui se^mbla que tout le sang de la victime se répandait en elle et remplissait ses veines d'un Ilot doux comme le lait encore chaud ; une odeur délicieuse fit battre ses narines; dans ses yeux noyés passaient des ombres d'anges. Etonnée et ravie, elle tomba mollement dans l'abîme des délices célestes. » Mais Anatole France n'arrive à donner qu'une faible impression de la scène, en comparaison du récit de Catherine, écrit dans un style haletant et presque frénétique, où Ton croit retrouver, comme dit M. Gau-

thiez, « les sursauts d'agonisant et les hoquets du décapité qu'elle a tenu contre elle.» Quand Tuldo eut rendu lame, elle éprouva une telle jouissance qu'elle ne pouvait supporter ridée qu'on ôtât le sang qui avait jailli sur elle. J'étais, dit-elle, « in tanto odore di sangue^ che io non polevo sostenere di levarmi il sangite, che mi era remit o addosso, dî lui » .

^ La plupart des' lettres de Catherine, même pour un profane, sont d'un extrême intérêt. Pierre Misciattelli, qui a réuni en un volume les plus belles pensées de la sainte, dit que tous peuvent admirer son œuvre, où Ton sent « la force et la beauté d'une conscience supérieure, la discipline d'une mâle volonlé, la splendeur d'un esprit qui s'élève, à travers les spéculations du divin et les expériences de l'humain, jusqu'à la plus haute philosophie. »I1 compare Catherine à Marc-Aurèle,

mais avec cette différence quelle ne plane pas, comme lui, indifférente, au-dessus de la vie; elle se mêle au drame et plonge au fin fond de la douleur humaine ; la passion brûle en elle comme une flamme toujours ardente.

Au dire des Italiens, la valeur littéraire des œuvres de sainte Catherine est considérable. Leur liberté, leur virilité, la hauteur de leurs vues les mettent tout à t'ait à part dans la littérature religieuse. Et, malgré Tinjuste dédain que la trop florentine académie de la Crusca manifesta jadis pour elles, ces œuvres, rédigées dans le pur dialecte siennois, ont une réelle beauté de forme. La bibliothèque municipale de Sienne, lune des plus riches d'Italie, ne possède qu'une lettre de Catherine à son confesseur. L'écriture, nette et régulière, indique qu'elle pouvait être fort maîtresse d'elle-même et qu'elle

n'était point uniquement la névrosée que certains ont diagnostiquée à cinq siècles de distance. En tout cas, ce que ses œuvres révèlent dune façon indiscutable, c'est la profonde connaissance du cœur humain et de la politique, qui lit l'admiration d'Auguste Comte. Ce qui accroît notre étonnement , c'est que Catherine ne savait pas lire à seize ans. Sans croire, comme frère Raymond, que Jésus lui apprit l'alphabet, ni, comme elle le dit, que la Providence lui donna brusquement « l'aptitude à écrire », il est certain que sa science était surtout intuitive et qu'elle en puisa les éléments dans ses constantes visions. Johannes Joergensen, au début — seul publié jusqu'ici — de cette étude sur sainte Catherine qu'attendent impatiemment ses admirateurs et ses amis, fait justement remarquer que le christianisme, dès ses origines, fut une religion

pleine de révélations. La littérature chrétienne la plus antique, les écrits des apôtres et les évangiles ne permettent aucun doute à ce sujet. « Celui qui garde mes commandements et les observe, celui-là m'aime et je r aimerai... et y^ me manifesterai à lui. » Voilà la source de la science de Catherine, presque illettrée et si instruite. Profondément mystique, elle est aux antipodes de saint François. Sur son austère visage ne passe jamais le doux sourire d'Assise, ("est la sainte douloureuse et grave du beau portrait d'Andréa Yanni, œuvre infiniment précieuse. Sans elle, en effet, nous n'aurions, pour imaginer la physionomie de Catherine, que l'inexpressire toile de iMocherino, au musée, ou les fresques de Fungaï et de Pacchia qui ornent sa demeure. Les statues de Neroccio et du Vecchietta ne nous renseigneraient pas davantage. Et notre erreur

serait plus grande encore de nous fier au Sodoma. Je ne parle pas du portrait qui est au musée, et je me demande même s'il n'y a pas une erreur d'attribution tant il est banal et sans caractère. Je pense aux admirables fresques de l'église San Domenico, à la célèbre El (lise, diU plus célèbre encore Évanouissemeiil ^ qui encadrent l'autel où la tête de la sainte est enfermée dans un tabernacle. Quelle est cette Catherine? C'est la vierge à la « beauté céleste », qui défaille de volupté physique, dans le Mystère du sang d'Anatole France. C'est aussi la plus troublante des amoureuses dont parle Barrés : « avec son corps ployé, dont les molles étoffes nous révèlent les défaillances, elle provoque et contente nos forces secrètes ; un parfait objet d'amour, voilà ce qu'a mis Sodoma dans San Domenico de Sienne. » C'est encore la femme, « les yeux noyés, pâmée de félicité »,

PELERINAGES SIENNOIS

décrite par Bourget, qui déclare également que jamais ne lurent aussi bien rendues les « douloureuses délices» du mysticisme, avec ses langueurs, ses extases et ses défaillances. Maisest-ce bien la vraie sainte Catherine ? Je me refuse à la reconnaître dans cette belle jeune femme, à la figure ronde et pleine, au corps souple dont les détails s'accusent par trop sous la tunique transparente. Ces mains grasses et potelées, aux gestes maniérés, ne sont point celles qui reçurent les stigmates. Certes, jamais un évanouissement ne fut rendu avec tant d'art, et l'on sent vraiment que si le corps n'était pas soutenu par les deux nonnes, il tomberait comme une loque ; mais est-ce là une de ces crises terribles, pendant lesquelles les membres de Catherine restaient si rigides qu'on les aurait cassés plutôt que de les faire plier? Qu'on regrette, si l'on veut, ces « pieuses extrava-

t)8 PAYSAGES LITTÉRAIRES

gances », suivant l'expression de Bossuet, ou même qu'on les explique médicalement, soit! Mais, du moins, qu'on ne les affadisse pas, et qu'on ne les transforme point en syncope d'une femme anémique. Catherine n'est pas une amoureuse ayant besoin de respirer des sels.

Oublions donc ces imagés trop profanes et allons voir, dans cette môme église San Domenico, le vrai portrait de la sainte. Il a d'abord l'inappréciable valeur d'avoir été peint d'après nature. Andréa Vanni était, en etTet, le contemporain et l'ami de Catherine. Mais, indépendamment du prix qui s'attache à la ressemblance, quelle œuvre poignante ! Quelle simplicité de facture, quelle sobriété, et, en même temps, quelle fraîcheur de coloris ! L'ensemble est d'une harmonie que ne peuvent rendre les mots. La robe noire de Catherine se détache sur le plus délicieux

fond bleu ; la femme qui lui baise dévotement la main a une robe d'un rouge tendre que fait valoir le gris léger de sou manteau. Dans cette salle pauvre et nue, tout emplie des souvenirs de la Siennoise, une émotion intense étreint les plus indifférents. Quel rayonnement émane de cette petite fresque au-dessus de l'humble autel ! Oui, voilà bien sainte Catherine, avec son visage long et pâle, émacié par les jeûnes, avec ces yeux dont le regard semble tourné en dedans. Elle a vingt ans, puisque le portrait est de 1367 ; mais ce visage humain n'a pas d'âge; il est divinisé par je ne sais quelle flamme intérieure ; il porte en lui ce mélange de réel et d'idéal qui caractérise les mystiques. Quand on a vu ce portrait, comment imagineraiton une autre Catherine ? Et combien semble vain l'art souverain d'un Sodoma, devant cette humble fresque qui, à plus de cinq

siècles de dislance, nous montre à la fois le visage réel de Catherine Benincasa, la fille du foulon de Sienne, et la figure idéale de sainte Catherine, la plus grande sainte du moyen às^e italien.

Les portes de Sienne s'élèvent si loin en avant de la ville, sur chacune de ses trois collines, qu'on peut se croire à la campagne avant d'y arriver; et, sitôt franchies, on se trouve au milieu des champs. On ne rencontre qu'attelages de bœufs blancs, aux cornes immenses pareilles à des lyres, rentrant les moissons sur des chars grinçants, comme au temps du vieil Evandre. En celte fin de juin, les blés mûrs crépitent au soleil ; alternant avec des rangées régulières d'arbres et de vignes, ils vêtent la campagne d'un

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manteau d'arlequin jaune et vert, qui serait vite monotone, si le moutonnement des collines ne venait à chaque instant modifier les grandes lignes du paysage. Les chemins, véritables « montagnes russes », allongent leurs rubans souples qui se plient à chaque ondulation comme une soie claire sur une chair fauve. Au bord de certains talus, aux places oià le sol n'est pas couvert par l'herbe ou les cultures, on retrouve la terre rougeâtre d'oii s'extrait la belle couleur brune des palettes.

Que de pèlerinages à faire autour de Sienne! Il n'est presque pas de bourgs, en Toscane, sans œuvres d'art et souvenirs d'histoire. A toutes leurs portes, on pourrait, comme dit Bourget, suspendre des vers de Dante, en guirlande de gloire ou de deuil. Mais il faut savoir choisir et. parmi tant de fleurs, ne cueillir que les plus rares. Ter-

minoQS donc ces heures trop courtes par une visite au couvent de Monte-Oliveto où, depuis si longtemps, je fais le rêve d'aller passer, quelques jours, dans l'une des claires cellules que la direction des Beaux-Arts de Sienne met libéralement à la disposition des peintres et des écrivains. Jamais encore je n'en trouvai le temps. Et ce n'est point vraiment l'année à se retirer au désert de Tolomei. Les communiqués n'y parviennent guère. Or, comment pourrait-on vivre, sans avoir, chaque matin, ouvert son journal, avec une angoisse que l'habitude n'arrive pas à atténuer ?

Le monastère de Monte-Oliveto fut fondé, au début du xiv^ siècle, par un Siennois de grande famille, Giovanni Tolomei qui, abandonnant le métier des armes et changeant son nom pour celui de Bernard, se rendit, avec deux de ses amis, dans le domaine

qu'il possédait au milieu du désert d'Accona, pour demeurer

... con due compagni al monte,

a soffrire sete e famé, ardore e gela,

a privaisi di sonno e di riposo,

comme le raconte Torquato Tasso, dans le poème inachevé qu'il voulait écrire en l'honneur d'// Monte Uliveto.

C'était bien un désert, en effet, que cette aride région d'Accona ; ses terrains ravagés et calcinés rappellent les halze de Volterra. Les moines durent travailler pendant des siècles pour créer autour de l'abbaye cet oasis de verdure qui semble plus luxuriant encore dans la désolation qui l'environne.

Lors de la sécularisation du couvent, les fresques de Signorelli et du Sodoma le firent classer comme monument national. Trois ou quatre religieux, furent autorisés à y rester, en soutanes blanches, avec l'intendant

qui administre le domaine. Mais la vie s'y éteignit peu à peu ; on ferma la boulangerie, la pharmacie, l'hôtellerie ; l'immense vivier fut vidé. Depuis deux ans de guerre, l'absence de main-d'œuvre laisse des champs en friche. A la ferme, oîi l'on regarde avec curiosité ce touriste inattendu, je ne puis trouver ni lait, ni vin, ni pain. « Hélas! monsieur, c'est la misère », me déclare une vieille femme. Heureusement, les cerisiers sont chargés de fruits, et l'on veut bien m'en vendre un panier.

Quel calme dans le couvent ! Je suis seul à troubler le silence des cloîtres, seul tout l'après-midi. Je n'ai pour compagnons que les personnages des fresques et l'ombre qui peu à peu grandit sur les pavés de la cour, marquant la fuite des heures. Rarement, je me suis senti si loin de tout. Les bâtiments sont nus et sévères, d'une architecture très

PKLERINAGES SIENNOIS 105

simple, sans ornements. Ils ont raustérité qui convient aux disciples de saint Benoît, dont la tombe unique et anonyme est fermée d'une pierre, avec cette inscription : MONACHORLM sEPL'LCRA. Mais quel esprit malin leur souffla donc l'idée d'appeler chez eux le Sodoma ?

Signorelli y était venu en 1497 et y avait peint huit fresques, où se retrouvent ses solides et probes qualités. Pourquoi n'achevat-il pas le travail commencé ? Sans doute, parce qu'on le réclamait à Orvieto, où il allait donner son chef- d'oeuvre . Peut-être aussi, parce qu'il se sentait mal à Taise pour représenter la vie de saint Benoit, qui ne lui permettait guère de faire valoir les qualités dont il était fier, sa connaissance de l'anatomie et du nu, sa science des formes, des mouvements et des raccourcis. Toujours estil qu'en 1505, Antonio Bazzi fut chargé d'exé-

cuter les vingt-six autres fresques qui devaient conipléter la décoration du cloître.

On est en général injuste pour le Sodoma, injuste dans la sévérité aussi bien que dans l'admiration. C'est un peu sa faute ; les tempéraments comme le sien se jugent mal à l'échelle moyenne. Il s'en aperçut même de son vivant. Le peintre illustre, créé, malgré sa réputation, chevalier du Christ par LéonX et comte palatin par Charles-Quint, finit misérablement à l'hôpital de Sienne, dans cette ville où sa folie et ses excentricités l'avaient fait, au début de sa carrière, accueillir en triomphateur.

Le Sodoma arriva à Monte-Oliveto avec la ménagerie d'animaux étranges qu'il affectionnait. Il étonna et scandalisa les braves moines, leur jouant mille tours, s'il faut en croire Vasari, donnant aux mécréants et aux malfaiteurs qu'il peignait, le visage de ceux

qui lui déplaisaient. Les pères l'avaient baptisé « il maltacc'io », le grand fou. Dans un très curieux document — qui nous prouve que limpot sur le revenu, avec déclaration obligatoire, existait déjà dans la république de Sienne — Sodoma donne la liste de ses biens. 11 le fait sous cette forme ironique et plaisante qui lui était habituelle. Nous voyons qu'il possédait, « outre trois vilaiues bêtes de femmes », de nombreux et bizarres animaux, parmi lesquels « un corbeau parlant chargé d'enseigner l'éloquence à un âne, théologien en cage». Tout cela, on l'avouera, ne Tavait guère préparé à peindre la vie de aint Benoit. Aussi ne faut-il chercher dans ces fresques que le charme pictural. Toute préoccupation intellectuelle ou psychologique en est absente, et je me demande comment on a pu faire du Sodoma un disciple du Vinci. Ainsi que la religion, la critique

d'art a ses hérésies. Antonio Bazzi est un rare et prestigieux ouvrier qui, ayant seulement recherché l'amour et la volupté, n'a su mettre dans son œuvre qu'amour et volupté. Mais, en ce domaine, il a peu d'égaux. Le seul regret que nous puissions exprimer, c'est qu'il n'ait eu pour traduire cette ardeur que l'occasion de tableaux religieux. Il est dommage qu'une seule chambre de la Farnésine lui ait été réservée.

Si profane qu'oti soit, on est un peu gêné devant ces Christ à la colonne^ de Sienne ou de Monte-Oliveto, sortes de bacchants blessés dont les beaux torses rappellent plutôt celui d'Apollon, « immagine di Gesù Irascolorata iiel corpo di Apollo vincitore », suivant l'heureuse formule du jeune critique italien Francesco Sapori. Maurice Barrés a raison : « le trouble qui déjà nous inquiétait dans le sourire lombard, ici gagne tout le

corps. » La fresque où le Sodoma s'est représenté, vêtu (l'un somptueux manteau de damas noir et or, est, d'ailleurs, terriblement éloquente. Nulle pensée dans ces grands yeux au regard langoureux. Et quelle sensualité sur ces grosses lèvres rouges ! Gomment cet être de plaisir aurait-il compris le grand silentiaire

Miséricordieux, sévère et taciturne,

que chanta Le Gardonnel?

Aussi n'est-il pas étonnant que les fresques deMonte-Oliveto, dont la valeur est fort inégale, et où les négligences de toutes sortes abondent, vaillent surtout par les détails, les décors et les paysages. L'une des meilleures est la première qu'il peignit, la Danse des courtisanes. Le sujet devait lui plaire. Le groupe des jeunes femmes aux belles draperies transparentes est une des pages les plus

io

exquises que je connaisse. Mais je regrette de retrouver presque le même groupe dans la Présentation au temple de Toraloire San Bernardino, à Sienne.

Si l'on s'en donne la peine, il n'est pas une de ces fresques oi^i Ton ne puisse beaucoup critiquer, même au point de vue du métier. Et toute l'œuvre du Sodoma prêle à de nombreux reproches. Pourtant, il n'en est guère d'aussi attachante et dont la séduction s'efface moins de la mémoire. C'est que le peintre avait la grâce, le don^ ce je ne sais quoi qui ne s'acquiert pas et que n'eurent jamais des maîtres plus grands que lui. Ce ne sont point les œuvres parfaites qui nous touchent le plus. Nul poème de Leçonte de Lisle ne m'émouvra comme telle strophe de Musset dont je sais l'imperfection.

En quittant ces fresques charmantes et agitées, plus profonds me semblent le calme

et le silence de la nature. Tout repose dans la ti'^deur de l'après-midi. Quelle paix sous les oliviers! Le cri monotone des cigales n'est troublé que par les deux notes d'un coucou lointain. Des nuages courent dans le ciel et s'accroclient aux cimes des cyprès. Un vent léger m'apporte l'odeur sucrée des grands genêts dorés. Pourquoi, déjà, faut-il partir ?

Murmures du vent dans les feuillages, de la mer sur ila grève, du ruisseau sur les cailloux ; frisselis des hauts peupliers, bruissements des grands chênes ; cris éperdus des rossignols parles belles nuits de^mai ; vibrations lointaines desjcloches auand s'allonge sur la plaine l'ombre^mauve des coteaux'; bourdonnements des soirées jd'été criblées d'étoiles ; imperceptibles rumeurs de la terre assoupie sous le lourd soleil d'août ; préludes

des matins en montagne, lorsque les bruits des vallées montent, légers et cristallins, dans l'air raréfié : tout en la nature est rythme ou sonorité, mélodie ou symphonie. Aux fins d'après-midi d'octobre, que de fois j'ai admiré des crépuscules rutilants, plus éclatants que la fanfare des puivres wagnériens ! Dans les allées régulières de jardins à la française, je me souviens d'avoir fredonné instinctivement l'andante ou l'allégro d'une sonate classique. Et souvent, à la lisière d'un bois rougeoyant à l'automne, je me si^is arrêté brusquement devant un paysage si romantique et si passionné que le cœur de Schumann semblait y saigner encore...

Ces frémissements de l'espace, ces chuchotements des eaux et des feuillages, ces milliers et ces milliers de voix de la nature, où Platon entendait déjà la sublime harmonie de l'univers, nombreux sont les poètes ou

les prosateurs qui tentèrent de les exprimer en leurs écrits. Mais je crois qu'aucun d'eux, avant George Saiid, n'avait essayé de traduire, de façon aussi précise, l'ensemble orchestral que réalisent parfois les jeux sonores dun paysajçe. 11 faut lire, pour s'en convaincre, le dernier chapitre du premier volume de la Daniella, cet étrange roman qui se déroule dans la campagne romaine, sur les coteaux de Frascati. L'intrigue a pour décor, près du couvent des Camaldules, les ruines de la villa Mondragone, qui abrite aujourd'hui une maison d'éducation pour les jésuites. Des terrasses, on domine un panorama magnifique. C'est ce paysage qui, au dire de l'écrivain, donne autant de jouissances à l'ouïe qu'à la vue. « Tous les bruits des collines et des vallées montent jusqu'à moi, et j'ai eu le loisir d'étudier cette musique produite par la rencontre fortuite des sons épars qui cons-

titue, en chaque pays, ce que l'on pourrait appeler la musique naturelle locale. Il y a des endroits comme cela qui chantent toujours et celui-ci est le plus mélodieux où je me sois jamais trouvé. »

Jean Valreg — le héros du roman — commence par noter le chant des girouettes, si régulièrement phrasé au début qu'il peut écrire au moins six mesures parfaitement musicales qui reviennent à chaque souffle du vent d'est. « Ce vent procède, sur la première girouetle, par une phrase de deux mesures plaintives à laquelle répond la seconde girouette par une phrase pareille de forme, mais d'une modulation plus triste ; la troisième continue le même motif, en le modifiant par un changement de ton très heureux. Pour peu que la boudée continue, les trois girouettes chantent une sorte de canon à trois voix qui est fort étrange et fort pé-

UiN PAYSAGE MUSICAL DE GEORGE SAND 119

nétraiit... Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui dominent, l'ensemble. Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des Camaldules ; mais il arrive, à chaque instant, que ces cloches leur t'ont une très belle harmonie. » A ces chants des girouettes et des cloches s'en mêlent d'autres : les refrains des paysans épars dans la campagne; la voix des arbres et des eaux, dont « les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés qui se dressent du côté de la villa Taverna, et dans une cascade » ; enfin les cris des nombreux oiseaux, des vautours et des aigles surtout, dont les « grandes voix aigres semblent chanter une messe des morts en se moquant de ce qu'elles disent ».

George Sand termine cet essai de paysage

musical par quelques considérations générales assez curieuses, où elle semble avoir vraiment pressenti révolution de la musique moderne. « En écoutant tout cela, dit Valreg, je poursuis et tourmente une idée qui m'a bien souvent frappé dans ces harmonies naturelles que produit le hasard. Le vent, l'eau courante, les portes qui grincent sur leurs gonds, les chiens qui hurlent et les enfants qui crient, toutes ces voix qui sont censées chanter faux, produisent quelquefois, par cela même qu'elles échappent aux règles tracées, des etîets d'une puissance et d'une signification véritablement extraordinaires. C'est peut-être bien à tort que les musiciens s'en offensent. Dans le faux, il y aurait à choisir, et, si nous n'avions le sens de l'ouïe oblitéré par la convention de la méthode, nous découvririons des beautés inconnues, des expressions souveraine-

ment vraies et nécessaires dans des dissonances réputées inadmissibles. » Puis, revenant encore aux girouettes, Valreg ajoute que c'est justement lorsqu'il ne trouve plus le moyen de noter leurs vibrations délirantes avec des signes convenus, « qu'elles rem-« plissent l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse de rinfini ».

Cette langue mystérieuse de l'infini, nos musiciens savent de mieux en mieux l'écouler et la transcrire. Merveille du génie humain : enfermer l'univers dans des lignes tracées sur du papier... Quelques notes, des accords, une gamme qui court, une phrase qui chante — et le paysage surgit !

Dans une fort belle pièce des \Rayons et des Ombres, intitulée : Que la musique date du seizième siècle , Victor Hugo a évoqué un

musicien se promenant à travers champs

pour recueillir avidement le murmure dos choses :

Il écoutait gémir dans les brumes du soir Une cloche enrouée au fond d'un vallon noir. Que de fois, épiant la rumeur des chaumières, j Le brin d'herbemoqueurquisiffle entredeuxpierres. Le cri plaintif du soc gémissant et traîné, Le nid qui jase au fond du cloître ruiné. L'abeille qui, gaîment, chante et parle à la rose. Parmi tous ces objets dont l'être se compose, Que de fois il rêva, scrutateur ténébreux, Cherchant à s'explirjuer ce qu'ils disaient entre eux...

L'erreur de Victor Hugo fut de prêter ces préoccupations à Palestrina, le vieux maître qui, sans doute, n'écouta guère les bruits de la nature, au moins pour les traduire musicalement. On ne trouve dans son œuvre aucun essai de semblable transcription. Il est peu probable qu'il ait jamais prêté l'oreille au chant des girouettes que, quatre siècles plus tard, George Sand devait écouter des

hauteurs de Frascati, sur la roule même de Palestrina, où naquit le grand musicien — coïncidence curieuse qu'il ma paru intéressant de noter.

Corri, tra rosei fiiochi del vespero, corn, Addua cerulo : Lidia su'l placido fiume naviga, e amore d'ambrosia irriga Vaure...

u Cours, parmi les feux rosés du soir, cours, Adda aux eaux d'azur : Lidia vogue sur le fleuve tranquille et l'amour parfume l'air d'ambroisie... «Ces, vers de Garducci, qui passent, comme un refrain, dans l'une des plus belles pièces des Odes barbares, me viennent

i28 PAYSAGES LITTÉRAIRES

à la mémoire, sur les bords de la rivière qui roule vers le Pô le trop plein du lac de Côme. Les eaux qui baignèrent les rives divines, comment ne garderaient-elles pas le reflet du ciel de Bellagio e les effluves des jardins enchantés?

Pourtant ce n'est point pour savourer la douceur de l'heure, en un aécor d'idylle, que je suis venu jusqu'à Lodi. En eff'euillant un éphéméride, à Milan, j'ai lu: 10 mai 1796, rictoire de Lodi. Sous ce même ciel printanier, qu'emplit aussi la rumeur des combats, j'ai voulu l'aire un pèlerinage [aux bords historiques de lAdda.

J'erre d'abord à travers les rues paisibles de Lodi ; le zèle éclairé d'un professeur du lycée me permet de voir rapidement et utilement tout ce qu'elle offre à la curiosité du touriste. Sauf la belle chapelle de Ylncoronata, la petite ville n'a rien de bien remar-

quable. Mais, plus qu'aux œuvres d'art, mon attention va aux souvenirs de Bonaparte. Voici le haut campanile de la Madeleine d'où il inspecta les positions autrichiennes sur l'autre rive du lleuve; voici le palais Pitoletti où il coucha, la grande place bordée d'arcades oii il harangua ses troupes; voici le clocher de San Giacoœo dont l'horloge donna le signal de l'attaque.

10 mai 1796 : il n'y a pas cinq semaines que Bonaparte arrivait à Nice pour y prendre le commandement de l'arme'e d'Italie. Cinq semaines, et déjà les victoires s'accumulent : Montenotte, Millesimo, Dego, Ceva, Mondovi. Déjà il peut lancer son immortelle proclamation : « Soldats! vous avez remporté en quinze jours six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante- cinq pièces de canon, plusieurs places fortes... Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières

sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain... Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire ! » Mieux qu'un chef blanchi, sous le harnois, comme il sait parler à ses hommes, ce général de vingt-sept ans ! Chaque mot porte, fait naître des héros. Quelle harangue passionnée durent entendre, le 10 mai 1796, les soldats rangés sur cette place dont l'aspect n'a guère changé depuis un siècle ! C'est que la situation était assez critique. Il fallait à tout prix briser la résistance des Impériaux que le vieux feldmaréchal Beaulieu avait massés de l'autre côté du fleuve, avec une puissante artillerie qui balayait le pont et avait déjà arrêté plusieurs élans des Français. Pour continuer la poursuite, pour que les premiers succès ne restassent pas stériles, nos soldats devaient passer l'Adda, coûte que coûte... Bonaparte sut

SOUVENIRS DE CARDUCCl 131

dire les mots irrésistibles ; le soir même, une victoire de plus s'inscrivait sur nos drapeaux. Par une rue qui descend vers le tleuve, j'arrive à l'emplacement de l'ancienne porte qui commandait le pont. Là, étaient massées les troupes françaises qui s'élancèrent en trombe, quand six heures sonnèrent au clocher voisin de San Giacomo. Une inscription relate la charge fameuse. « C'est ici que, le lu mai 1796, Bonaparte, portant le destin de deux siècles, lança son attaque foudroyante contre l'armée de Beaulieu et la mit en déroute. » Portant le destin de deux siècles^ c'est la traduction d'un vers de Carducci, dans cette même pièce oi^i il chante l'amour de Lidia, et où il dépeint le

... pallido Corso, recandosi di due secoli il fato ne resilc man giovane.

Oui, vraiment, le pâle Corse, ce jour-là, por-

13i:i PAYSAGES LITTÉRAIRES

tait le destin de deux siècles dans sa grêle et jeune main. Victor Hugo aussi a évoqué, dans des vers célèbres, la main

qui tenait l'étendard de Lodi, Cette main qui portait la foudre, ô Bonaparte !

Le pont qui vit passer la charge héroïque fut détruit, en 1859, par les Autrichiens battant une fois de plus en retraite. Une dizaine d'arches de maçonnerie et de fer enjambent maintenant l'Adda, rompant l'harmonie et détruisant le pittoresque de l'ancien décor que Ton peut voir encore sur les vieilles gravures du musée; les remparts et les tours qui défendaient les rives ont disparu. Seul le paysage n'a point changé; mais je ne puis le contempler longtemps : une sentinelle vient m' avertir qu'il est défendu de stationner sur le pont. Ce n'est plus l'heure de célébrer Lidia et la langueur du soir...

Et me voici maintenant, par un cliaud après-midi de juillet, dans la vieille Chartreuse de Bologne, transformée, depuis bientôt un siècle, en campo-santo. La madone de Saint-Luc domine la triste plaine du Reno; la ligne du long portique escalade la colline. Un train file du côté de l'Apennin qui s'estompe «dans la brume, s'élançant à l'assaut de la montagne comme s'il avait hâte de descendre là-bas, vers la Toscane, oi^i la vie est si douce. Des rondes de martinets et d'hirondelles tournent dans le ciel bleu.

Etrange lieu de repos où les morts ne dorment jamais sous le soleil, otj les tombes s'alignent comme dans les froides salles d'un musée. Les touristes s'y promènent, admirant les monuments ; le plus célèbre est ce-

lui de Murat dont l'exubérance fastueuse s'élève sur un sarcophage vide. La mort même, chez les Bolonais, doit s'adapter au décor.

Entre les murs de ce cimetière, j'ai mieux compris les magnifiques vers qu'il inspira à Carducci, dans la pièce intitulée : En sortant de la Chartreuse de Bologne. Sans doute le poète y avait-il donné rendez-vous à Délia, sœur de la mélancolique Lidia, qui voguait tout à l'heure avec lui sur les eaux calmes de l'Adda. Michelet aussi conduisait sa fiancée au Père-Lachaise pour mieux parler d'amour parmi les tombes. Toujours les visions de la mort doublèrent le plaisir des amants; la volupté s'accroît lorsqu'on songe qu'elle est périssable et que la seconde qui vient peut à jamais la ravir.

« Oh! combien cher le soleil à ceux qui sortent de la blanche et muette maison des morts ! » Hors de ce lugubre musée de sculp-

ture, le poète crie sajoie de revoir la plaine illuminée, les verdures, môme poussiéreuses, et d'entendre les cigales chanter dans l'azur l'hymne de messidor. .S'il a eu l'idée qu'il lui faudrait — un jour peut-être proche — reposer dans cette cave funèbre, parmi tous ces hommes en redingotes de pierre et ces femmes de marbre en robes à volants, je m'explique sa révolte et son besoin de s'étourdir. Des vers ardents se pressent sur ses lèvres, des vers où rugit le plus cynique paganisme. 11 reprend le thème éternel de la mort avivant le sens de la vie. « Écoutez, ô Délia, ce que disent les morts. » Il évoque tous ceux qui dorment au pied de ces collines, depuis les plus lointains aïeux qui troublèrent pour la première fois les silences sacrés de l'Apennin. Tous, et les Etrusques qui marchaient les yeux levés au ciel, et les grands Celtes roux qui se lavaient après le

carnage dans les eaux froides du Reno, les Romains orgueilleux et les Lombards chevelus qui campaient sur les cimes boisées, tous proclament la même souveraineté de l'amour." « Tandis que midi flamboie sur la colline, écoutez, ô Délia, ce que disent les morts. Us disent : — Heureux, ô vous, les promeneurs de la colline, qu'entourent les chauds rayons du soleil d'or ! Pour vous murmurent les fraîches eaux qui descendent le long des pentes fleuries; pour vous chantent les oiseaux dans la verdure et les feuillages dans le vent. Pour vous rient les fleurs toujours nouvelles et les étoiles, fleurs éternelles du ciel. Ecoutez la voix des morts. Cueillez les fleurs qui meurent et adorez les étoiles qui ne meurent point. Tandis que les couronnes pourrissent autour de nos crânes humides, mêlez les roses à vos cheveux blonds ou noirs. Ici, il fait froid et nous sommes

seuls... Oh ! aimez-vous au grand soleil. Que sur votre vie qui passe resplendisse l'éternité de Tamour! »

Le promeneur de la colline ne chante plus les fleurs qui meurent ni les étoiles qui ne meurent point. Depuis dix ans déjà, il dort son dernier sommeil dans la hlanche et muette maison des morts. Sa tombe occupe une chapelle à gauche de l'entrée. Aucun monument.- Sur les murs, une simple inscription et des palmes de bronze.

Comme il doit tressaillir en ce moment! Mais, s'il pouvait surgir du cercueil, ce ne serait plus pour célébrer l'amour de Lidia. Il demanderait à ses compatriotes de répéter avec lui le terrible serment : « Par le sang des héros, par les poitrines écrasées des vieillards, par les plaies des mères et des enfants, guerre aux Allemands, guerre éternelle ! Que nul d'entre eux ne revoie jamais

la maison familiale ! Que la terre italienne soit pour tous un tombeau ! » Et comme un jour à Bologne, à la fin d'un discourt retentissant, il pourrait fièrement s'écrier, s'identifiant avec l'Italie : «Qui donc m'a dit cela? — La Patrie ! »

Que la montagne — j'entends la haute montagne — ait rarement inspiré les artistes et les écrivains, il est presque banal de le noter. Parmi les premiers, si je m'en tiens aux grands maîtres, je ne vois guère que Titien qui, né dans le Cadore, ait souvent dessiné la ligne pittoresque et dentelée des Dolomites, mais en la laii^sont toujours à l'arrière -plan de ses tableaux; c'est au XIX* siècle seulement que l'on trouve des

« peintres de montagnes » et il faut avouer que, sauf deux ou trois exceptions, leurs œuvres sont assez médiocres. De même en littérature, jusqu'à la fin du xviii" siècle, pas une belle page n'est due aux sommets, que l'on igQorait, du reste, à peu près totalement et considérait surtout comme de gênantes barrières entre les peuples. Les allées de Versailles préparaient mal à goûter les Alpes. C'est Jean-Jacques Rousseau qui change les idées ; je rappelle sa déclaration dans les Confessions : « On saitte que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. » Une s'agit encore, comme on le voit, que delà montagne moyenne, celle des

forêts, des cascades et des gorges boisées.

Senancour, le premier, ciianta les hauts >omniets, oià il va chercher l'exaltation de la solitude, l'oubli du monde, le silence et la paix. « Sur les monts déserts, où le ciel est immense, où l'air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente, là, la nalure entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l'homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible; il respire Fair sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l'univers : il vit dune vie réelle dans l'unité sublime... C'est dans les montagnes, sur les cimes paisibles, que la pensée, moins pressée, est plus véritablement active. Jamais le silence n'a été connu dans les vallées tumultueuses ; ce n'est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle

permanence que nulle langue n'exprimera, que rimagination n'atteindra pas. »

Lamartine utilisa souvent les Alpes comme décor ; mais il se montra particulièrement malhabile et inexact, quand il voulut, dans Jocelyn, décrire les cimes de Belledonne qu'il n'avait d'ailleurs contemplées que de la vallée du Grésivaudan. S'il avait vu les âpres rochers qui surplombent les lacs de ce massif, il n'aurait pas écrit :

Bientôt la giroflée et les câpriers verts De réseaux et de fleurs les auront recouverts, Et le cygne viendra, saint et charmant présage, En sortant de la vague y changer de plumage.

Je comprends le sourire de M. Gaston Bonnier qui ne trouva jamais, dans les Alpes, la giroflée ni le câprier, arbuste des bords méditerranéens, et pas davantage. « le lierre, qui ne croît que dans la plaine, et la vignevierge qui est une plante d'Asie ». Quant aux

cygnes, on a déjà beaucoup de mal à protéger du froid, pendant l'hiver, ceux du Jardinde-Ville, à Grenoble...

Si l'on peut trouver, chez Byron, quelques beaux vers sur les montagnes, on en chercherait vainement dans l'œuvre d'Hugo qui fut le chantre de l'Océan. Rien de moins alpestre que le poème des Feuilles d'automne intitulé : Dicté en présence du glacier du Rhône ; le merveilleux fleuve de glace n'inspira au poète que d'assez pauvres considérations philosophiques.

De nos jours, le développement du tourisme et de l'alpinisme nous a rendu plus familières les hautes cimes ; quelques écrivains ont essayé d'en rendre la farouche poésie. Ainsi, le second volume des Laudi est un hymne passionné à la montagne ; 'mais, ici encore, c'est^une exception dans l'œuvre de Gabriel d'Annunzio qui, depuis son adoles-

cence, ne cessa, au contraire, de chanter magnifiquement les mers latines, l'Adriatique et la Méditerranée.

Je sais bien que cette question de la montagne dans la littérature et Tart est liée à la question plus générale du sentiment de la nature. Jusqu'au siècle dernier, les gens qui n'aimaient pas les sommets ne goûtaient pas davantage les rivages marins; et l'on cite, comme une exception presque paradoxale, Saint-Amant qui, dès le xvn" siècle, fréquentait sur les plages et s'écriait :

Que c'est une chose agréable D'être sur le bord de la mer !

Avant Byron et Chateaubriand, on ne songeait pas à se promener le long de l'Océan et l'on eût tenu pour un peu fou celui qui serait allé prendre des bains salés. Comme l'a noté Remy de Gourmont, les gens ne se rendaient

guère à la mer que lorsqu'ils étaient enragés. On envoyait, paraît-il, les personnes mordues au Havre, où on les jetait dans la Manche ; Mme de Sévigné nous parle d'une de ses amies qui eut ce triste sort.

Cela dit, il faut toutefois reconnaître que les vastes horizons des mers ou des plaines, les larges vallées des beaux fleuves, les calmes ondulations des plateaux et des collines se prêtent davantage, avec les jeux mouvants de la lumière, aux caprices de l'inspiration. Par sa netteté, sa dureté, son immobilité, la haute montagne arrête le rêve ; elle séduit par contre les hommes d'énergie, les esprits scientifiques et précis. 'J'ai souvent fait cette constatation à propos du Dauphiné, que Michelet déclare « profondément terrien et guerrier n et qui, pouvant s'enorgueillir de tant d'hommes éminents dans la philosophie, la politique, les scien<îes, l'art de la

guerre ou Findustrie, ne donna le jour à aucun écrivain ou artiste de premier ordre. Des deux noms que Ton pourrait m'objecter, l'un, Berlioz, est de La Côte- Saint -André, petite ville sur le penchant d'une colline d'oii l'on domine une immense plaine; l'autre, Stendhal, se caractérise justement par labsence de poésie, la sécheresse, le goût du détail et des notations précises. 11 n'y a pas de grand poète dauphinois. Le pauvre Jean- Marc Bernard, qui mourut si glorieusement devant Souchez en, juillet 1915, avait justement écrit, quelques mois avant la guerre, un article sur le Dauphiné. « Beaucoup de gens, dit-il. y firent et y font des vers ; mais tous ces vers sont sans élan et sans poésie ». Parmi les poètes vivants, il en met trois à part : Louis Le Cardonnel, André Bivoire et Alfred Poizat ; mais il fait aussitôt rémarquer qu'aucun d'eux ne chanta le Dauphiné, au-

quel ils n'appartiennent guère, peut-on dire, qu'administrativement. Tous les trois, et luimême qu'il a la modestie d'oublier, naquirent, en effet, sur les bords du Rhône : Poizat et André Rivoire à Vienne , qui est presque un faubourg lyonnais, Le Cardonnel et Bernard à Valence, porte de la Provence et du Midi. Les Alpes n'eurent aucune influence sur eux. Mais si la plupart des écrivains ignorèrent ou négligèrent la montagne, on ne trouve guère parmi eux qu'un détracteur de celleci : Chateaubriand.

C'est en juin 1803, quand il se rend à Rome pour y occuper le poste de secrélaire d'ambassade, que Chateaubriand découvre les Alpes. Il passe à Chambéry, couche à Saint- Michel-de-Maurienne et arrive, vers les deux

loO PAYSAGES LITTÉRAIRES

heures de laprès-midi à Lanslebourg, d'où il commence à gravir la route du Mont-Cenis. Les Mémoires d outre -tombe ne disent presque rien : « Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange émotion me saisit; j'étais comme cette alouette qui traversait, en même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi les neiges, au lieu de descendre sur des moissons. » Ces lignes sont, d'ailleurs, reproduites d'après les lettres à Joubert, qui figurent dans le Voyage en Italie^ où l'on ne trouve guère plus de détails. Pourtant, on y sent poindre la déception : « Le Mont-Cenis du côté de la France n'a rien de bien remarquable. Le lac du plateau ne m'a paru qu'un petit étang. Je fus [désagréablement frappé au commencement de la descente vers la Novalaise ; je m'attendais, je ne sais pourquoi, à découvrir

les plaines de l'Italie : je ne vis qu'un go.iffre noir et profond, qu'un chaos de torrents et de piL^cipices. » Puis, il éprouve le besoin d'étonner son lecteur et de rappeler son fameux voyage en Amérique. «■ En général, les Alpes, (déjà ! il n'en connaît qu'un col...) quoique plus élevées que les montagnes de l'Amérique septentrionale, ne m'ont pas paru avoir ce caractère original, cette virginité de site (il aurait trouvé le Cenis plus beau s'il l'avait franchi le premier...) que l'on remarque dans les Apalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d'un Siminole sous un magnolia, ou d'un Ghipowois sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d'un Savoyard sous un noyer. » Evidemment... Et voilà tout ce qu'inspire à ce grand peintre de la nature, à celui qui, suivant l'heureuse formule de Faguet, « renouvela pour un siècle l'imagination française »,

le magnifique trajet de Lanslebourg à Suse, trajet qui devait paraître plus pittoresque encore, lorsqu'on l'accomplissait, comme lui, ramassé^ suivant l'expression en usage, dans une sorte de traîneau spécial, tenant du toboggan et de la chaise à porteurs. La route actuelle, que fit trop délaisser la voie ferrée, mais que remet en honneur l'automobile, n'était, en effet, pas complètement achevée lors du passage de Chateaubriand.

En 1805, après un court séjour à Vichy, Mme de Chateaubriand propose à son mari de voyager, afin de s'éloigner, dit-elle, « pendant quelque temps des tracasseries politiques ». C'est alors qu'ils vont en Auvergne, au Mont- Blanc et à la Grande-Chartreuse. Deux pages des Mémoires, sans aucun intérêt, racontent

cette dernière excursion. Pour les deux autres, Chateaubriand renvoie au volume des Voyages, mais il ajoute, et ceci est écrit en 1839 : « Mon opinion sur les paysages des montagnes fit dire que je cherchais à me singulariser ; il n'en était rien. On verra, quand je parlerai du Saint-Gothard, que cette opinion m'est restée. »

Voyons quelle est cette opinion.

Dans le Voijage à Clermont, il y a, somme toute, fort peu de choses sur les montagnes ; on y voit percer néanmoins son antipathie. « Je suis allé au Puy-de-Dôme par pure affaire de conscience.il m'est arrivé ce à quoi je m'étais attendu ; la vue du haut de cette montagne est beaucoup moins belle que celle dont on jouit de Clermont. La perspective à vol d'oiseau est plate et vague ; l'objet se rapetisse dans la même proportion que l'espace s'étend. » Mais ici encore, à propos

de cette excursion qui se fait en une matinée d'été, il trouve moyen de rappeler toutes ses ascensions. « Je sentis au sommet une difficulté de respirer que je nai éprouvée ni dans les AUeghanys, en Amérique, ni sur les plus hautes Alpes de laSavoie (il n'en connaît toujours qu'un col...); j'ai gravi le Puy-de-Dôme avec autant de peine que le Vésuve.»

Le Voyage au Mont-Blanc, avec le soustitre Paysages de montagnes, comporte seulement une douzaine de pages ; mais c'est là que Chateaubriand exprime ses idées. Il traite le sujet à la manière d'une dissertation scolaire. Après un exorde, où il parle des montagnes en général, avec ou sans nuages, et des arbres qui en font la décoration, il arrive aux deux points qu'il veut particulièrement étudier : son « sentiment particulier sur les montagnes » et le « sentiment qu'on éprouve dans les montagnes ».

Sur le premier point, il ne faut, dit-il, chercher dans les montagnes ni le grandiose ni le gracieux. Passe pour celui-ci, mais pour le grandiose, il semble difficile d'en avoir plus d'exemples que dans les Alpes, et, en particulier, qu'au Mont-Blanc. Chateaubriand ne l'y trouve point, parce que leurs lourdes masses ne sont pas en rapport avec nos organes et que l'absence de recul fait que nous ne sommes jamais au point de perspective. De plus, limitant l'horizon et ne laissant voir qu'un pan de ciel, elles empêchent les beaux effets lumineux qui enchantent notre œil. « La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n'a lieu que pour l'habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouny, c'est en vain qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit, comme du fond d'un entonnoir, au-dessus de sa tète, une petite portion d'an ciel bleu et

dur, sans couchant et sans aurore ; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi par-deasus une barrière glacée. » Certes^ tout cela est assez juste ; mais enfin, juger exclusivement les montagnes par la sensation qu'on éprouve à leur pied, dans le creux d'une vallée, est un peu excessif. Pour jouir des charmes d'une croisière en Méditerranée, il ne suffit pas de rester quelques heures à l'ancre dans le vieux port de Marseille. Combien d'amants passionnés de la montagne auraient horreur de Chamonix, si le bourg n'était le point de départ d'oii ils peuvent aller goûter les joies et les splendeurs des cimes !

Quant au sentiment qu'on éprouve dans les montagnes, Chateaubriand le trouve fort pénible. « Je ne puis être heureux là oii je vois partout les fatigues de l'homme et ses travaux inouïs qu'une terre ingrate refuse

de payer. » Ce n'est pas. très sérieux et la seconde critique ne vaut guère mieux. Les montagnes ne sont môme pas le séjour de la rêverie, parce que, déclare-t-il, «je doute qu'on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue, lorsque l'attention que vous êtes obligé de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. » On a envie de lui crier : — Mais asseyez-vous donc, monsieur le vicomte !

Tout cela, d'ailleurs, est pour essayer de renforcer sa thèse, avant d'arriver au point principal de la discussion, qui consiste à combattre l'avis de Rousseau. Car, s'il est par trop simpliste d'expliquer l'antipathie de Chateaubriand pour les Alpes par son aversion pour Jean -Jacques, il n'en reste pas moins certain que cette aversion, et surtout le désir de ne point paraître marcher à la suite du Genevois, a influencé son jugement. « Enfin,

dil-il, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes, on se sent transformé en un autre homme... Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! Qu'il serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s'élevant à quelques toises audessus de la plaine !... C'est une chose digne d'être observée que dans les pages les plus raisonnables d'un écrivain qui s'était établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l'esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendait combattre.

On faisait de l'âme une espèce de plante soumise aux variations de l'air, et qui, comme un instrument, suivait et marquait le repos ou l'agitation de l'atmosphère. Eh ! comment

Jean-Jacques lui-mêrne aurait-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hayts lieux? L'infortuné ne traîna-t-il [)as sui' les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ? » Ce sont là purs sophismes, comme le déclare iM. Paul Souday ; mais c'est ce que Chateaubriand l «nait à dire. Les exemples qu'il tire de l'Antiquité et de l'Ecriture sont même un tantinet ridicules. La preuve que les montagnes ne sont pas une source de joies, c'est qu'Orphée « nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace » ; c'est qu'OEdipe « cherche aussi les sommets déserts » ; c'est que la fille de Jephté, avant de mourir, « demande à son père la permission d'aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée » ; c'est que Jérémie s'élève sur les cimes pour gémir ; c'est enfm que « ce fut sur le mont des Oliviers que Jésus-Christ but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les

larmes des hommes». Après ces divagations, qui lui parurent sans doute sublimes, Chateaubriand s'empresse de terminer, en reconnaissant que les montagnes sont nécessaires au dernier plan d'un paysage, qu'elles sont la source des fleuves, le dernier asile de la liberté, une barrière contre les invasions et les guerres. « Tout ce que je demande, conclut-il, c'est qu'on ne me force pas d'admirer les longues arêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillements des vallées des Alpes. »

Tel est le récit de ce voyage, qui se borna, d'ailleurs, à une excursion à Chamonix et sur la Mer de glace. A la vérité, l'auteur de Reîié n'y prit aucun plaisir; la présence de Mme de Chateaubriand n'était point pour l'égayer. Une lettre envoyée de Lyon, quelques jours après, à Mme de Staël, confirme la sincérité de ses impressions : « J'ai été

charmé des bords du lac, mais point du tout de Chamouni. Les hautes montagnes m'étouffent. Jaime à ne pas sentir ma chétive existence si fort pressée entre ces lourdes masses. Les montagnes ne sont belles que comme horizons. Elles veulent une longue perspective ; autrement elles se rapetissent à l'œil qui manque d'espace pour les voir et pour les juger. Elles partagent le sort de toutes les grandeurs.. Il ne faut les voir que de loin : de près, elles s'évanouissent. J'ajoute que les monts de votre Suisse manquent de souvenirs. Qu'importe qu'un lieutenant de César ait battu d'obscurs barbares à l'entrée du Valais, dans un petit coin que l'on ne connaît, plus? Vive l'Apennin pour les grandes choses ou pour les riantes histoires qu'il rappelle ! D'un bout à l'autre, depuis Naples jusqu'à Bologne, c'est tout un monument, et puis la belle lumière, les belles vapeurs, les

belles formes, etc., etc. Voilà un fameux galimatias... » La lettre continue sur ce ton enjoué et charmant que le vicomte prenait quelquefois, quand il se laissait aller à sa nature, oubliant l'attitude et la pose. Elle ne prouve que mieux ses véritables sentiments à l'égard des montagnes. .

L'année suivante, Chateaubriand partait pour l'Orient; nous ne suivrons pas le nouveau croisé dans ce voyage oij, — nous le savons aujourd'hui, — il brûla presque Jérusalem, pour rejoindre plus vite, à Grenade, la pauvre Nathalie de Noailles, dont les « grâces dansantes » ensorcelaient son imagination. Ce qu'il éprouve sur les collines de Grèce ou de Syrie n'a rien à voir avec le sujet qui nous intéresse.

CHATEAUBRIAND ET LA MONTAGNE iGli

Pendant plus de vingt ans ensuite, Chateaubriand se consacre, d'abord à la publication des Martyrs et de Vltuiéraire^ puis à la vie politique et à ses ambassades. Il traverse à plusieurs reprises les Alpes, mais sans qu'il en soit question dans les Mémoires. Une fois pourtant, en 1822, se rendant au congrès de Vérone et passant le Simplon. il commence un poème, qui figure dans le recueil de ses vers sous le double titre : Les Alpes ou Vltalie. J'ai eu l'occasion, dans le premier volume de ces Pai/sages littéraires, d'en citer le début, fort médiocre comme, du reste, tous les vers de l'auteur.

En 1829, pendant un congé de son ambassade auprès du Vatican, il visite les Pyrénées ; Mme de Chateaubriand l'attend à Nice, d'où ils se rendront à Rome, par la route de la Corniche. On sait que les événements politiques firent échouer ce projet. Mais,

durant le séjour aux Pyrénées, Chateaubriand est heureux. « Ce moment, déclare-t-il, est le seul de ma vie où j'aie été complètement heureux. « 11 ne part point en guerre contre les montagnes et se plaît dans la vallée de Cauterets, qui est bien, me semble-t-il, aussi triste que celle de Chamonix. Il compose quelques strophes qui ne valent pas mieux que les autres. Et il laisse échapper cet aveu délicieux : « Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. » Mais voici. Sur les bords du gave, il avait rencontré la jeune occitanienne qui correspondait mystérieusement avec lui : patiiit Dea. Et un fragment du manuscrit, que Chateaubriand ne voulut point insérer dans les Mémoires, et que M. Victor Giraud a récemment publié, nous permet de penser que la troublante idylle, avec celle que le bon Chactas eût appelée la « vierge des dernières amours »,

ne fut pas étrangère à l'état d'esprit de René.

En août 1832, après sa détention xlans le cabinet de toilette de Mlle Gisquet, Chateaubriand se rend en Suisse et s'arrête à Lucerne. Il associe les montagnes à son destin. « Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vaus : jeune, je serais solitaire ; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien encore, la nature ; mais pour qui ? qui se soucierait de mes tableaux ?...Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me réchauffer. » Il se distrait comme il peut. Il va visiter la chapelle de Guillaume Tell ; et lui, qui a tant raillé les voyageurs qui écrivent leurs noms dans

les lieux célèbres pour y laisser la trace de leur passage, il inscrit le sien sur le livre des visiteurs que parcourut, quelques jours après, le père Dumas. Celui-ci saisit l'occasion pour faire la connaissance du glorieux vicomte, dont il apprend le séjour à Lucerne, et cela nous a valu un délicieux chapitre .Les poules de M. de Chateaubriand, tout à l'honneur de Dumas, qui tremble comme un collégien à l'idée de se trouver devant l'illustre écrivain. « Il y avait bien longtemps, dit-il, que je désirais voir M. de Chateaubriand. Mon admiration pour lui était une religion d'enfance; c'était l'homme dont le génie s'était le premier écarté du chemin battu, pour frayer à notre jeune littérature la route qu'elle a suivie depuis... Lorsque je mis le pied sur la première marche de l'escalier, le cœur faillit me manquer. Tout à fait inconnu, il me semblait que j'eusse été moins écrasé de

cette immense supériorité, car alors le point de comparaison eut manqué pour mesurer nos deux hauteurs... Arrivé sur le palier, je m'arrêtai, le cœur me battait avec violence; j'eusse moins hésité, je crois, à frapper à la porte d'un conclave. » Chateaubriand emmena Dumas sur le vieux pont couvert, où il avait l'habitude de venir chaque jour donner à manger aux poules d'eau du lac. (Quelques années plus tard, en 1839, Victor Hugo, voyageant en Suisse, jetait aussi de la mie de pain aux poules d'eau de Lucerne.) Dumas les regarda « se disputer le repas que leur préparait la main qui avait écrit le Génie du Christianisme yK 11 demanda à Chateaubriand si ses projets de retraite allaient jusqu'à vouloir devenir fermier. La réponse est intéressante à noter. « Pourquoi pas? Un homme dont la vie aurait été comme la mienne poussée par le caprice, la poésie, les révolutions

et l'exil sur les quatre parties du monde, serait bien heureux, ce me semble, non pas de posséder un chalet dans ces montagnes, je n'aime pas les Alpes, mais un herbage en Normandie ou une métairie en Bretagne. » Les sentiments de Chateaubriand n'avaient point changé ; et il allait trouver une occasion de les exposer à nouveau, en traitant une seconde fois la question d'ensemble. De Lucerne, il s'était rendu à Lugano oii il aurait voulu s'installer ; mais, le seul logement qui lui plut étant d'un loyer trop élevé, il revint à Lucerne. Il suivit donc deux fois la route splendide du Gothard, qui ne lui inspira pourtant qu'une description assez insignifiante. « Au surplus, ajoute-t-il, j'ai beau me battre les flancs pour arriver à l'exaltation alpine des écrivains de montagne, j'y perds ma peine. » Sans doute songe-t-il à Rousseau, à Senancour, à son ami GhênedoUé qui avait

CIIATEAUBRIAM) ET LA MONTAGNE 1(JÎ)

chanté la montagnf^ dans son Génie de t homme, trop oublié aujourd'hui :

Magnifiques horreurs qui récréez ma vue, Jura, glaciers fameux, Alpes, je vous salue ! Combien j'aime à revoir ces monts religieux Où l'âme s'agrandit en s'approchant des cieux !

Chateaubriand reprend chacun des points qu'il a déjà étudiés dans le Voi/age au Mont- Blanc. Au physique, l'air vierge et balsamique ne lui produit aucun effet ; il mange et dort aussi bien rue Saint-Dominique qu'au Saint-Gothard. Au moral, il ne constate également aucune amélioration. Et il reprend les mêmes sophismes. « Si pour devenir un homme robuste, un saint, un génie supérieur, il ne s'agissait que de planer sur les nuages, piiurquoi tant de malades, de mécréants et d'imbéciles ne se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon ? 11 faut certes qu'ils soient bien obstinés à leurs infirmités. » Il

n'accorde son admiration aux montagnes que la nuit, avec des effets de lune. Et il conclut : (( En voilà trop à propos des montagnes ; je les aime comme grandes solitudes; je les aime comme cadre, bordure et lointain d'un beau tableau ; je les aime comme rejnpart et asile de la liberté ; je les aime comme ajoutant quelque cbose de l'intini aux passions de l'àme : équitablement et raisonnablement, voilà tout le bien qu'on en peut dire. »

Il semble que notre auteur lasse pourtant un pas en avant : les montagnes ajoutent quelque c.liose de l'infini aux passions de l'àme. Mais, dans le paragraphe précédent, il a eu soin de donner une explication qui enlève toute portée à ce jugement. « Entendonsnous bien, dit-il : ce ne sont pas les montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors ; ce sont les montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont tracé

les lignes, colorié les ciels... » Et il développe son idée en une page délicieuse : « Faites moi aimer, et vous verrez qu'un pommier isolé, battu du vent, jeté de travers au milieu des froments de la Beauce ; une tleur de sagette dans un marais ; un petit cours d'eau dans un chemin ; une mousse, une fougère, une capillaire sur le flanc d'une roche ; un ciel humide, enfumé; une mésange dans le jardin dun presbytère ; une hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume dune grange ou le long d'un cloître ; une chau^1e-sou^is même remplaçant l'hirondelle autour d'un clocher champêtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans les dernières lueurs Au crépuscule ; toutes ces petites choses, rattachées à quelques souvenirs, s'enchanteront des mystères de mon bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En définitive, c'est la jeunesse de la vie, ce sont les personnes

qui font les beaux sites. » Et voilà bien le fond de la pensée de Chateaubriand, qui ne vit jamais que lui dans les pays qu'il traversa. S'il avait accompli son premier voyage au Mont-Blanc en compagnie d'une femmeaimée, s'il avait traversé les Alpes avec Pauline ou Mme Récamier, un jour de bonheur, nous aurions eu peut-être un admirable dithyrambe. C'est ce que lui disait, un peu crûment Sainte-Beuve : « Ce ne sont pas les Alpes, ô voyageur ! qui ont perdu leur virginité de site ; ce n'estpas l'Iung-Frau, làbas, dans sa fleur de neige, qui a perdu sa fraîcheur première; c'est votre âme, c'est déjà votre faculté de sentir qui ne l'a plus, »

Sainte-Beuve exagère. Malgré tout. Chateaubriand était et serait resté l'honame de la mer. On sent toujours mieux les paysages familiaux auxquels, suivant l'expression de Mistral, « notre ascendance s'est appareillée. »

Le fils de la rêveuse Bretagne ne pouvait ontendreaucunechanson de « douce souvenance » dans les âpres sites de la Savoie. Edouard Rod, Suisse de naissance et de cœur, à qui les Alpes étaient chères, a écrit à ce sujet une phrase fort judicieuse, que lui ont vivement reprochée les défenseurs trop zélés de la montagne : « Chateaubriand, capable de respirer parmi tous les paysages avec une sorte de souveraineté, demandait à la nature, non du répit pour des troubles qu'il ignorait, mais de l'espace pour les voyages de son imagination : et la mer lui. ouvrait son infini — tandis que les plus belles montagnes ne faisaient que fermer son horizon »

De plus, il faut ajouter que Chateaubriand a parlé des montagnes comme un homme qui ne les a vues que d'en bas ; son excursion au Montanvers, ses traversées de cols en chaise à porteurs ou en voiture fermée, ne

lui permirent pas d'en soupçonner les joies et les volupte's. L" exaltation que donnent les sommets accompagne seulement celui qui les gravit. Alors, tous les reproches de limitation, d'oppression, tombent à mesure qu'on s'élève. Pour connaître l'ivresse des cimes, il faut d'abord y arriver. « On passe trois jours^ dit Guyau, pour monter à un haut sommet des Alpes ; on trouve que ces trois jours de fatigue valent le court instant passé sur la cime blanche, dans la tranquillité du ciel. »

Remarquons, d'ailleurs, qu'il ne s'agit nullement de faire des acrobaties, d'escalader des aiguilles, de traverser des glaciers dangereux. Cette forme très moderne de l'amour des montagnes concerne seulement une minorité de sportifs, qui cherchent surtout dans l'alpinisme le plaisir de vaincre des difficultés. Un écrivain italien, M. Torrefranca, cité par M. Albert Dauzat, a bien noté l'évo-

lution des idées à ce point de vue. « Désormais rtiomme, remonlant de la plaine, amour du xvu' siècle, et des monts boisés, amour des romantiques, vers les glaciers et vers les aiguilles alpestres, lutte avec la nature, non plus ennemie, ni compagne, ni fée, ni mystère, mais antagoniste... il va la tenter là où elle est encore libre, vierge et rétive à la servitude. » Les adeptes de cette théorie voient dans la montagne la meilleure école d'énererie, de volonté et de sang-froid.

Une ascension même modeste, permettant d'atteindre un sommet d'où l'on domine un vaste horizon, suffit pour procurer des jouissances [dont les profanes ne 'peuvent avoir une idée. Elles sont faites de sensations diverses et complexes, sensations de calme et de paix, de vie saine et libre, et surtout de cette maîtrise de soi qu'exalte la solitude. Jel'ai déjà noté à propos de Stendhal, qui con-

176 PAYSAGES LITTÉBAIBES

nut la fascination des cimes, aussi attirantes parfois que la mer, et cette sorte d'enivrement grave — presque religieux — que donne la moindre ascension. Jamais, dit Michelet, « on ne sent mieux les libertés de l!^éme ». En pleine solitude, loin des hommes, respirant un air vif, chargé de résine, plus grisant que des gorgées d'élixir, on avance, ébloui, tout en élan d'amour, avec un besoin de chanter sa joie, comme François Bernardone sur les chemins d'Ombrie. On se répand dans la nature ; on participe à la vie universelle : c'est ce qu'a le premier et fort bien noté Senancour. « Livrés à tout ce qui s'agite et se succède autour de nous, affectés par l'oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s'avance, modifiés accidentellement dans cette sphère toujours mobile, nous sommes ce que nous font le calme, l'ombre, le bruit d'un insecte.

l'odeur émanée d'une herbe, tout cet univers qui végète ou se minéralisé sous nos pieds ; nous changeons selon ses formes instantanées, nous sommes mus de son mouvement, nous vivons de sa vie. »

En une curieuse analyse, un amant de la montagne, M. Paul Fiat a décrit cette libération de nous-même et de notre habituel servage, que les chimistes attribuent à la présence d'une plus grande proportion d'ozone dans l'air respiré. « Les idées se lient avec plus d'aisance et en même temps les images s'appellent et se suggèrent l'une l'autre : on est dans l'état d'abondance et de plénitude que les chrétiens appellent état de grâce... Tout ce qu'il peut y avoir de bon, de généreux, de supérieur en nous, soudain passe au premier plan de l'âme, sous l'action de cette griserie des hauteurs. Cela ne crée rien^ mais cela développe tout. »

0 volupté d'aller à l'aventure, sur les cimes, dans le matin vermeil ! Je n'en connais pas de plus exaltante. Toute la beauté des choses, toute la splendeur des horizons entrent par les yeux dans l'àme, deviennent jouissance. Les feuillages qui tremblent, le murmure du vent, les senteurs, les jeux de lumière, tout se transforme en joie physique et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude qu'il semble que le cœur aille parfois manquer... Quel dommage que Chateaubriand n'ait jamais goûte ces ivresses ! Et quand donc la montagne aura-t-elle son Chateaubriand ?

De passage à Pise, je suis allé flâner clans le délicieux campo-santo, si peu funèbre, où, comme dit Anatole France, « les morts reposent sous des roses, dans une terre apportée de Jérusalem. «J'ai revu les fresques célèbres, et notamment ce Triomphe de la Mort qui, jadis, me fit une si forte impression. Je me suis longtemps arrêté devant les beaux cavaliers qui partent pour la chas,se et qui, croyant s'enivrer des frais parfums des bois,

rencontrant trois cadavres, respirent d'abord la pourriture des chairs décomposées. En un coin de la fresque, ne songeant point à la vieille virago aux ailes de chauve-souris qui pourtant les guette, des amants insoucieux, à l'ombre claire d'un bosquet, se divertissent et savourent la volupté de vivre... Au printemps de 1348, sept jeunes femmes et trois jeunes hommes, pareillement insoucieux, après s'être concertés à Santa Maria Novella, se retirèrent à la campagne pour jouir tranquillement de la vie, tandis que la peste frappait à toutes les portes de Florence... En songeant à ce début du Déca?néro?i, je me suis rappelé que j'étais tout près de la patrie de Boccace : n'était-ce pas l'occasion de rendre visite au conteur?

Quand on remonte, pendant une vingtaine de kilomètres, la fertile et verdoyante vallée de l'Eisa, qui se jette dans l'Arno entre Pise

et Florence, on arrive au pied d'une i)ourgade dont les murs et les maisons de briques rouges couronnent une colline surplombant la rive droite de la rivière : c'est Gertaldo, oîi naquit le père de Boccace, où mourut Boccace. La ville moderne, qui s'est construite peu à peu dans la plaine, le long de la grand'roule et de la voie ferrée, est la plus banale qui soit. La vieille cité elle-même, dont l'aspect est fort original, n'offre aux visiteurs aucune œuvre d'art digne d'attirer leur curiosité. Sur le chemin de Florence à Sienne, à une dizaine de kilomètres de San- Gimignano, Gertaldo est une pauvresse dont s'inquiètent seulement quelques amateurs de paysages littéraires.

Dans une de ses oeuvres latines, sorte de dictionnaire géographique, oii il a compilé ses connaissances, Boccace décrit longuement la fontaine de Vaucluse qu'il vit au

cours de ses deux voyages en Avignon. Plus que le site el le curieux phénomène naturel, il exalte ce lieu parce qu'il fut l'asile de Pétrarque; c'est en souvenir du poète, dit- il, que les générations futures ne se lasseront pas de le vénérer. Boccace, en prévoyant ce pèlerinage, se doutait-il que, six siècles plus tard, des touristes graviraient les lacets de la roule poudreuse pour aller visiter sa maison ? C'est peu probable. L'un des traits les plus séduisants de notre conteur est, en effet, son extrême modestie et le sentiment qu'il avait de son infériorité, non seulement devant Dante, mort glorieux, mais devant son contemporain Pétrarque. D'être lami de celui-ci, de lui écrire, de recevoir surtout ses lettres, furenf son suprême orgueil; c'est là qu'il voyait la seule chance de survivre un peu dans la mémoire des hommes. Il se jugeait si loin de lui qu'il n'osa point, pendant fort

longtemps, lui envoyer son Décaméron. Roccace est l'un des plus touchants exemples de fidélité littéraire qui soient parmi les écrivains. Il fit de longs et nombreux voyages pour rejoindre Pétrarque. L'une de leurs premières rencontres e.ut lieu à Padoue, et Boccace en parla toujours avec attendrissement; souvent, il la rappela à Pétrarque. « Lorsque le soir tombait, lui écrit-il, nous cessions notre travail pour descendre dans ton jardin, où le printemps faisait épanouir feuilles et fleurs; un de tes amis nous rejoignait alors, et, paisiblement assis, nous achevions la journée en conversations qui se prolongeaient jusqu'à la nuit. » Que de fois, errant par les rues solitaires et silencieuses de !Padoue, longeant des murs derrière lesquels dormaient de vieux jardins, j'ai pensé |à ces calmes soirées qui réunissaient l'amant de Vaucluse et Jeannot de

Paris, le prince des poètes et le maître prosateur de l'Italie du xiv^ siècle ! On fut injuste envers ce dernier, que de déplorables mœurs de librairie firent trop longtemps prendre pour un simple conteur libertin. A l'étudier d'un peu près, on éprouve la véritable joie que ressentit M. Henry Cochin, à rencontrer « un érudit, un poète et un assez digne citoyen, là où le gros du public ne cherche et ne trouve qu'un auteur trop libre. «Par sa mère qui fut, comme on le sait, Parisienne, par sa fantaisie, son clair bon sens, son indépendance de caractère, il se rattache à la lignée de nos écrivains gaulois et je comprends la tendresse qu'avait pour lui Musset. Toute sa vie, il eut le désir et le culte des belles -lettres. Sa constante recherche d'un idéal plus noble, autant que son regret de ne pouvoir s'élever aussi haut que Pétrarque, lui donnèrent le droit d'écrire, pour

LA MAISON DE BOCCACi: 187

son épitaphe : Patria Certaldum; studium fuit aima poesis.

Malgré sa naissance sur les bords de la Seine, il pouvait se considér-er comme enfant de Gertaldo. Si, au début, sa vie agitée le promène à travers l'Italie et l'éloigné du pays natal, la maison familiale, à mesure qu'il vieillit, l'attire et le retient davantage. Vers la cinquantaine, il refuse l'hospitalité que lui offre Niccolo Orso, disant qu'il préfère au luxe d'un palais « le petit champ de Gertaldo qu'il tient de son père et qui suffit à le nourrir ». A un autre de ses amis, il écrit : « Je suis venu m'établira Gertaldo, et je me suis mis, plus aisément que je ne l'aurais cru, à reprendre goût à la vie, heureux d'endosser de rudes vêtements et de me nourrir avec des aliments rustiques. . . Au lieu des intrigues fébriles et incessantes (je nos concitoyens, je n'ai sous les yeux que des champs,

des oiseaux, des arbres verdoyants et fleuris, spectacle sans cesse étalé devant moi par la simple nature, tandis qu'à la ville tout est artificiel. »

La situation de Certaldo, au sommet d'une colline, est des plus pittoresques. Un chemin rocailleux, en plein soleil, monte rudement vers la ville. Les oliviers poudreux retentissent des stridentes crécelles des cigales; jamais je n'ai mieux compris le :

Sole sub ardcnti résonant arbvsta cicadis.

C'est un cri multiple, monotone, ininterrompu, qui vous emplit les oreilles. En cette fin juin, les genêts et les tilleuls en fleurs versent des ondes lourdes de parfums. J'arrive un peu étourdi au pied des remparts de

briques rouges. La porte franchie, jai une vision de moyen âge et même d'anliquité : c'est la vie rustique traditionnelle, comme au temps de Boccace, comme au temps de Virgile. Toutes les rues sont couvertes de foin que les habitants font sécher; en le foulant, les pas ouatés soulèvent d'odorants effluves. Assises par groupes sur les portes, souvent au milieu même du chemin, femmes et jeunes filles tressent les pailles qui enfermeront la panse des gros y^a.sc/«; d'autres font des liens, avec des tiges de genêts encore fleuris, pour attacher les gerbes de blé. Quelle débauche de couleurs ! Or des genêts, vert des foins, murailles jaunes, roses ou rouges, corsages aux tons vifs, jupes éclatantes qui flottent sur les jambes nues : rarement je vis pareille symphonie.

Au fond d'une longue rue, qui suit à peu près la crête de la colline et va d'un bout à

i90 PAYSAGES LITTÉRAIRES

l'autre du village, se dresse un étrange municipe, dont les créneaux se découpent sur un ciel intensément bleu, et dont la façade est bizarrement décorée avec des faïences colorées. De chaque côté de l'artère principale, s'ouvrent dô courtes voies qui se terminent presque toutes par une porte ou un arc encadrant les lumineux paysages de la campagne proche. Vers le milieu de cette rue, s'élève la maison de Boccace. Malgré la tour qui la flanque, c'est une assez pauvre demeure, aux fenêtres étroites et sans nul ornement, plus modeste encore que celle d'Arquà oij mourut Pétrarque. A l'intérieur, quelques vieux meubles, les restes de la dalle qui recouvrait le tombeau du conteur dans l'église voisine, une mauvaise fresque, d'insignifiants souvenirs consacrés à sa mémoire : et c'est tout. L'âme de l'écrivain en est absente. Je dois faire effort pour ima-

giner que c'est là qu'il vécut ses dernières années, travaillant à des œuvres de pure érudition, mettant au net une traduction d'Homère qu'il Tut le premier Italien à déchiffrer dans le texte. Le charmant conteur du Décaméroii soufirait terriblement alors de la gale, et peut-êlre aussi du diabète. Il ne sortait plus que pour aller faire des lectures et un commentaire de Dante, dans des séances publiques que la Seigneurie de Florence venait d'instituer pour lui. Que nous voici loin du conteur grivois de la légende 1 L'admiration de Boccace pour Dante datait, d'ailleurs, de sa jeunesse, ^et l'une de ses plus vives indignations fut d'apprendre, un jour, que Pétrarque — cela nous semble extraordinaire — ne connaissait pas la Divine Comédie ; malgré sa déférence pour son ami, il ne put s'empêcher de lui reprocher durement son indifférence à l'égard

d'un tel maître, et il lui envoya un exemplaire du poème immortel pour qu'il ne pût l'ignorer plus longtemps. Vraiment Boccace fut une belle âme, enthousiaste et ignorant la jalousie. Combien je trouve émouvante cette fin de carrière, consacrée à faire connaître Dante, et à célébrer Pétrarque qui, retiré également à la campagne, dans la paix des collines Euganéennes , usait ses dernières forces à d'ingrats labeurs d'érudition, Pétrarque mourut le premier, n'oubliant pas son ami, à qui il léguait 50 florins d'or (environ 2.000 francs), afin qu'il pût s'acheter un vêtement chaud pour les soirées d'hiver, touchante pensée, comme dit M. Hauvette, « qui dissimulait délicatement une aumône, car la houppelande fourrée la plus confortable ne pouvait coûter une somme aussi élevée: c'était un peu de bien-être qui entrait ainsi dans la pauvre maison de Certaldo ».

Boccace ne survécut que seize mois à Pétrarque. On l'enterra, suivant son désir, dans l'église Saint-Michel et Saint-Jacques. Sur la tombe, un buste sculpté par Rustici, en 1503, représente un Boccace encapuchonné, avec un visage assez vulgaire, un gros nez, des yeux malicieux et des lèvres épaisses. On peut douter de la ressemblance, aucun document iconographique ne nous étant parvenu. Au-dessous du buste et d'une inscription commémorative, on a gravé en lettres gothiques l'épitaphe qu'avait lui-même rédigée le conteur : « Sous cette dalle gisent les cendres et les os de Jean. Son âme est en face de Dieu, ornée des seuls mérites de sa laborieuse vie mortelle . Son père fut Boccaccino, sa patrie Certaldo, son étude la divine poésie. » Suivent quatorze vers de Coluccio Salutati, qui crut devoir compléter l'éloge du

défunt. Les cendres et les os du conteur ne

sont plus dans la tombe. En vertu de je ne sais quelle loi toscane, la sépulture fut ouverte au xvui' siècle, et l'on ignore ce que sont devenus les restes qu'elle contenait. En 1913, à l'occasion des fêtes qui eurent lieu, à Certaldo, pour le sixième centenaire de la naissance de Boccace, le prieur de l'église prétendit les avoir retrouvés ; on plaça sous scellés une cassette contenant des ossements et un fragment de crâne. Mais qu'importe? Ce n'est pas là qu'il faut évoquer Boccace ; c'est dans les rues de la petite ville où il promena ses derniers pas, c'est dans les champs voisins oii l'on montre l'emplacement de sa vigne, c'est devant les horizons de Certaldo, au milieu de cette campagne accueillante oij les paysans continuent à vivre, dans une aimable aisance, des produits de la terre. Comme tout cela est éternel! Autour de moi, en ce coin de la terre d'Enée, le poème

virgilien chante, si vieux et pourtant si jeune. Il y a deux mille ans, dans les rues de Gertaldo, du même geste harmonieux, femmes et jeunes filles tressaient les 'genêts dor.

VIÏ

STENDHAL A LAFFREY

STENDHAL A LAFFREY

Au mois de juillet 1838, Chateaubriand se rendit à Cannes et au golfe Juan. « J'ai quitté Marseille, écrit-il à Mme Récamier, pour venir voir le lieu oii Bonaparte, en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le so-

* Cette étude figure en partie dans le Napoléon à Laffreij de mes Paysages de guerre; il m'a semblé que, complétée au point de vue littéraire et allégée de détails historiques, elle ne serait pas déplacée en ce volume.

leil se couche ; c'est l'Italie tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à jdeux lieues d'ici, 'au golfe Juan; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du ciel : l'homme a passé pour toujours. » Trois pages des Mémoires d'oiUrctornbe sont consacrées à ce pèlerinage ; comme bien on pense, on n'y trouve aucun souci de documentation, aucun essai de reconstitution historique ; mais cette [visite |inspire à Chateaubriand un beau paysage, auquel ilj^[ne manque point d'associer son nom.^« Parvenu à la grève, je vis une mer calme que["ne ridait pas le plus petit souffle; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur le sablon sans bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout resplendissant de constellations, couronnait ma tête. 'Le croissant de ja lune

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s'abaissa bientôt et se cacha derrière une montagne. Il n'y avait dans le golfe qu'une seule barque à l'ancre, et deux bateaux : à gauche on apercevait le phare d'Antibes, à droite les îles de Lérins ; devant moi, la haute mer s'ouvrait au midi vers cette Rome où Bonaparte m'avait d'abord envoyé. » Puis, rapprochant le souvenir de saint Honorât se réfugiant aux îles de Lérins et celui de Napoléon débarquant à Cannes, il termine solennellement : «Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un monde prêt à s'éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l'etïacer, sur la trace de l'avant -dernier pas de Napoléon. »

L'année suivante, au mois d'octobre, Victor Hugo fit à son tour le pèlerinage du golfe

Juan. « Je me suis arrêté, et j'ai contemplé cette mer qui vient mourir doucement au fond de la baie, sur un lit de sable, au pied des oliviers et des mûriers et qui a apporté là Napoléon. Quelques vieilles masures qui ont vu ce grand spectacle y sont encore et semblent regarder au loin en mer si elles ne verront rien venir... L'empereur débarqua près de la maison de la douane, haute bâtisse carrée et blanche qui ressemble à une tour recrépie. Il déboucha, à deux cents pas de là, sur la route de Cannes, par un petit chemin mal pavé et couvert d'arbres. Là, il s'assit sous un des oliviers centenaires qui ombragent la route. Je me suis promené longtemps dans ce lieu illustre. Vis-à-vis du petit chemin, au bord de la route de Cannes, sur un étroit plateau autour duquel la terre a croulé, il y a deux mûriers. C'est entre ces deux mûriers que l'empereur se plaça pour passer en

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revue ce bataillon qui sera dans l'histoire aussi grand que la grande armée... Pendant deux heures, j'ai marché sur le sable où cet homme a marché il y a vingt-quatre ans, je me suis mouillé les pieds dans ce flot oii est tombée sa rêverie pleine d'anxiété. «

Victor Hugo est déjà plus moderne. Il regarde et voit, là 011 René ne sait guère que rêver. Mais tous deux ont la même préoccupation de mêler leur personnalité au grand événement et au paysage qui l'encadra. Toile n'est pas la méthode de Stendhal qui, quelques mois avant eux, fit le voyage de Laffrey pour examiner les lieux oii se déroula le célèbre épisode des Cent-Jours. Son désir de précision est à l'opposé de la manière de Chateaubriand ; il agit comme un moderne reporter. Je sais bien, avec Stryiensky, que ce fut son ami Grozet qui écrivit les pages curieuses des Mémoires d'un touriste. Mais, vrai-

ment, Stendhal n'aurait point agi autrement, et il est probable qu'il avait chargé son ami d'accomplir le pèlerinage, en lui indiquant les points qu'il désirait éclaircir. Il dut même se persuader assez vite qu'il avait fait la course. Le 26 juin 1840, il écrit : « Dans le temps, je montai jusqu'au lac de Laffrey, j'interrogeai plusieurs habitants du village voisin, et j'écrivis leurs réponses dans le pré au milieu duquel je voudrais voir élever une grande pierre verticale de huit ou dix pieds.»

L'étape décisive du voyage de l'île d'Elbe à Paris, qui m'a toujours paru merveilleux comme un conte de fées, évoque en moi l'heureux temps où j'allais passer, à Grenoble, mon baccalauréat. En déjeunant à l'hôtel des Trois-Dauphins, je lus, sur les murs de la

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salle à manger, l'inscription qui commémore le séjour de l'empereur. Pour la première fois, moi qui n'avais pas quitté ma petite ville des bords du Rhône, je me trouvais devant un souvenir historique... Certes , au lycée de Tournon, faisant sonner mon jeune pas dans les allées du parc séculaire qu'emplit aux jours d'été le cri des cigales, j'aimais à médire que j'appartenais à l'illustre collège fondé par le cardinal de Tournon, sous François I'*'. Mon imagination ne demandait qu'à s'exalter ; et quand j'apercevais, de l'autre côté du fleuve, le coteau de l'Hermitage tout doré dans la lumière du soir, je songeais que le vin fameux dont parle Boileau était déjà, d'après Hugo, celui

... quaimait le grand Pompée Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

Pourtant, au fond de moi, la voix de ce bon

sens qui abandonne rarement les gens de la vallée du Rhône, raillait mon enthousiasme «t me rappelait que le célèbre vignoble avait été planté par des moines qui se fixèrent dans le pays au commencement du xiii^ siècle. Pompée n'aimait Thermitage que pour rimer avec épée. Tandis qu'à Grenoble, j'étais dans l'hôtel même où logea Napoléon; on me montra la chambre que garnissait encore le mobilier de l'époque; je déjeunais dans la salle oîi il prit ses repas, en des circonstances mémorables, il y avait quatre-vingts ans, le soir même de la rencontre de Laffrey : cela, c'était de l'histoire.

La route de Laffrey s'élève au-dessus de Vizille, par une pente fort raide, sur le flanc du mont Connexe, et atteint rapidement le

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seuil de la Matheysine. Ce plateau, situé à près de mille mètres d'altitude, fermé à Thorizon par l'énorme pyramide de TObiou, encaissé entre une double muraille de sommets boisés, balayé par les vents qui déferlent des couloirs de la Romanche et du Drac, est un des plus rudes du Daupliiné. Des replis du sol y forment quatre lacs, d'un beau bleu foncé, qui, sauf pendant quelques ^semaines dété, sont peu accueillants. Les longues chevelures des arbres et des roseaux fouettent l'onde que plissent et soulèvent les incessantes rafales. Gomme autour de l'ile oii se battait Roland,

Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.

Du bord septentrional du plateau, la vue est magnifique sur les massifs de la Chartreuse et de Beiledonne. Le village de Laffrey, à côté du plus grand des lacs, n'offre aucun intérêt.

Modeste villégiature estivale, rendez-vous de patinage l'hiver, son nom serait presque inconnu s'il n'avait été, il y a cent ans, témoin d'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire de Napoléon. C'est, en effet, après les dernières maisons du hameau, dans la direction de La Mure, qu'eut lieu la rencontre des troupes royales et de l'armée de l'Ile d'Elbe, rencontre dont un autre dénouement aurait pu si profondément modifier notre histoire.

Certes, il est toujours un peu enfantin de dire : « Si tel événement s'était ou ne s'était pas produit, les choses eussent tourné différemment. » On sait que, plus court, le nez de Cléopâtre changeait la face du monde. 11 n'est guère de souverains, dont la mort anticipée supposée ne permette d'imaginer les plus étranges conséquences. A Laffrey, cependant, une hypothèse vient tout naturellement à l'esprit. C'est là que des soldats s'étaient ren-

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dus pour arrêter Napoléon, les fusils chargés : comment ne point penser qu'un coup aurait pu, aurait dû partir? Je ne crois pas que l'histoire compte beaucoup de minutes, où le destin ait été plus tragiquement en suspens.

On se rappelle la situation. Napoléon, ayant quitté l'île d'Elbe le soir du dimanche 26 février 1815, débarque le 1" mars dans le golfe Juan, avec un millier d'hommes environ. Se défiant des départements royalistes de la Provence, il se décide à passer par les Alpes, malgré toutes les difficultés que présentait cette traversée hivernale. Les montagnards ^dauphinois, attachés aux principes de la Révolution qu'ils considéraient un peu comme leur œuvre, étaient fort hostiles au nouveau régime; Napoléon savait, d'ailleurs,

qu'il comptait parmi eux quelques chauds partisans. Le chirurgien Emery, qui l'avait accompagné en exil, était de Grenoble ; et l'un de ses compatriotes, le gantier Dumoulin, secrètement venu à Porto-Ferrajo, avait indiqué à l'empereur les dévouements qui n'attendaient que son retour pour se manifester.

De Cannes, Napoléon se dirige sur Grasse, où les habitants lui font un accueil empressé, apportant aux soldats du vin et des brassées de ces fleurs qui, au début du printemps provençal, tapissent champs et coteaux. La petite troupe s'engage ensuite dans les mauvais chemins qui reliaient alors le littoral aux Alpes. Jusqu'à Digne, l'étape est pénible par des sentiers couverts de neige. Napoléon passe à Sisteron le 5, et, le soir du même jour, entre dans Gap illuminée. Le préfet a vainement tenté d'organiser une

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résistance et sest retiré à Embrun. Le voyage commence à tenir du miracle. C'est le début de la marche triomphale qu'a dépeinte Chateaubriand, avec la magnificence de ce langage qui semble fait pour raconter l'épopée de Napoléon : « Il s'avance sans obstacle parmi ces habitants qui, quelques mois auparavant, avaient voulu l'égorger. Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient pas ; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pourse dérober aux regards des chasseurs éblouis. »

Le 0 mars, la colonne impériale bivouaque à Corps, et, le lendemain, Napoléon marche sur Grenoble. Mais ici, les difficultés commencent. La nouvelle du retour de l'empe-

reur s'est répandue dans toute la France. La cour a été avertie par un message que le maréchal Masséna a envoyé de Marseille. L'émotion ne fut d'abord pas très grande, car on comptait que les troupes royales auraient facilement raison de l'aventurier. Le 7 mars, — le jour même où Napoléon arrivait à Laffrey, — Louis XVIII déclarait aux ambassadeurs : « Messieurs, je vous prie de mander à vos cours que vous m'avez vu n'étant nullement inquiet. Je suis persuadé que ceci n'altérera pas plus la tranquillité de l'Europe que celle de mon âme. » Par prudence pourtant, on charge le comte d'Artois d'organiser la résistance à Lyon ; mais on ne doute pas que les garnisons de Gap et de Grenoble, qui ont dû être prévenues, auront déjà pris les mesures nécessaires. Le préfet de l'Isère, — qui n'est autre que le célèbre mathématicien Fourier, — et le général Mar-

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chand, commandant les troupes de Grenoble, ont appris, en effet, l'approche de Napoléon. Bien qu'un peu gênés par les bienfaits dont celui-ci les a jadis tous deux comblés, ils se décident à faire leur devoir de fonctionnaires royaux. Marchand envoie les troupes dont il se croit le plus sûr, sous le commandement d'un chef de bataillon. Elles gagnent La Mure, pour faire sauter le pont de Ponthaut et barrer la route à l'armée impériale. Mais, devant les objections des habitants, le manque d'enthousiasme des soldats et l'annonce que l'avant-garde ennemie approche, elles se replient vers Laffrey, à l'endroit oii le défilé est le plus facile à défendre.

Quand Napoléon entre à La Mure, l'enthousiasme déborde. Un piquet de soldats doit maintenir à distance les paysans. L'empereur s'entretient avec le maire et les notables

qu'il n'a nulle peine à conquérir entièrement. 11 s'enquiert des besoins de la commune et du canton, de leurs désirs personnels. Déjà il parle, il agit en souverain. Pourtant, une inquiétude se trahit sur son visage. Le temps presse et il s'attarde. Quand il se décide à repartir, il fait mener son cheval à la main et monte en voiture. Sans doute veut-il se recueillir et se reposer : il sent qu'il va lui falloir toute son énergie. Après tant d'heures de captivité et de rage impuissante, il commence enfin à entrevoir la délivrance. Jusqu'ici tout a réussi, mieux que ses plus optimistes pronostics ne lui permettaient de l'espérer; mais les obstacles vraiment sérieux vont seulement se dresser. Si, ce soir, il était de nouveau prisonnier, ce serait l'écroulement fatal, irrémédiable, définitif... Avec quelle anxieuse avidité il regarde le paysage sévère et triste qui l'environne ! Un

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soleil pâle luit dans le ciel froid. Les cimes, les petits lacs de Pierre-Châtel et de Pétichet ont lin air hostile... Vivement, il se ressaisit. Ces montagnes, ce sont les Alpes d'oii, jeune général en chef, il vola vers la victoire comme l'aigle vers la lumière ; elles ne peuvent pas lui porter malheur aujourd'hui et ensevelir à jamais sa fortune. Les ovations des paysans qui le suivent depuis La Mure lui rendent confiance. Cette fois encore, il triomphera...

Sa rêverie est interrompue par le retour des lanciers d'avant-garde, qui viennent signaler que le bataillon de Grenoble est massé devant le village de Lafïrey, appuyant sa droite à la montagne, sa gauche au ruisseau qui sort du lac : il est impossible de passer sans livrer bataille. Napoléon quitte sa voiture, monte à cheval et se dirige vers l'adversaire. Arrivé à une portée de fusil environ

il fait entrer sa petite troupe dans la prairie et met pied à terre. Il examine à la lorgnette les soldats qui ont mission de le ramener mort ou vivant. Plusieurs témoins de la scène rapportent qu'il était très agité et fort indécis. Minutes angoissantes, s'il en fut jamais !

Après avoir dépouillé d'abondants documents au ministère de la Guerre, Henry Houssaye a écrit un récit détaillé de la rencontre de Laff'rey. 11 a également utilisé la plupart des nombreuses brochures locales qui racontent la journée du mardi 7 mars 1815. J'ai tenu à en parcourir quelques-unes, entre autres celle de Berriat- Saint- Prix. L'auteur, qui fut ensuite doyen de la faculté de droit de Paris et membre de l'Institut,

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était alors jeune professeur à Grenoble ; il eut l'honneur d'obtenir, à l'hôtel des Trois- Dauphins, une longue audience de Napoléon qui IVblouit — le mot n'est pas trop fort — par sa connaissance de la procédure civile. « L'appréciation de cette matière ingrate et obscure, dit l'éditeur de la brochure, au cours d'une entreprise aussi aventureuse et avec une si grande liberté desprit, l'avait pénétré d'admiration. Au bout de trente ans, il en parlait encore avec enthousiasme. » Berriat- Saint-Prix rédigea aussitôt une histoire du passage de Napoléon à Lafîrey et à Grenoble ; mais, mise de côté au moment de Waterloo, elle ne fut publiée qu'après sa mort, en 1861. L'exorde pompeux est tel qu'on l'attend d'un professeur de droit au début du siècle dernier : « Il est des journées que les historiens se sont attachés à raconter dans leurs moindres circonstances, à cause de

leur influence sur les destinées des peuples. Telles sont les journées qui firent passer l'empire romain des mains de Pompée en celles de César, des mains d'Antoine en celles d'Auguste. Cet exemple nous a paru mériter d'être suivi pour le 7 mars 1815 : si, par les événements dont elle tut remplie, cette journée ne peut être comparée à la bataille de Pharsale ou à celle d'Actium, elle n'en eut pas moins, pendant quelque temps, le même résultat pour l'empire français. »

Je m'étais jadis étonné qu'Henry Houssaye ne mentionnât point la relation, moins solennelle, mais combien vivante, que Stendhal a donnée de cette rei^contre de LafTrey. J'ai appris depuis, par Francis Charmes qui lui fit la môme observation, qu'il ne la connaissail pas. 11 n'avait pas eu l'idée d'aller chercher, dans les Mémoires d\in touriste, des p'ages qui, en eflet, sembleraient mieux

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à leur place dans la Vie <Ie Napoléon.

Par r entremise d'un ami, Stendhal (ou Colomb) a convoqué des gens du pays sur le terrain même où, vingt ans plus tôt, ils avaient été témoins de la rencontre. U n'a rien oublié pour délier leur langue et les mettre en opposition, quand il a besoin d'éclaircir quelque détail. « J'avais fait apporter trois ou quatre bouteilles de vin, et nous nous sommes assis plusieurs fois ; j'avais soin d'être altéré quand je voyais quelque point douteux. » Lorsqu'il arrive à l'endroit où se décida, suivanl sa propre expression, le sort de l'entreprise la plus romanesque et la plus belle des temps modernes, il est vivement troublé. (( J avouerai mon enfantillage, mon cœur battait avec violence, j'étais fort ému ; mais les trois j)aysans n'ont pu deviner mon émotion. » Ces derniers marcjuent, avec des rameaux do saule [ichés en lerre, la position

des troupes venues de Grenoble. Et, comme il indique de même la place où Napoléon se tenait, l'un des paysans lui reproche de représenter aussi mesquinement l'empereur. « Ses yeux brillaient ; et il est allé couper sur un vieux saule une grande branche de plus de douze pieds de hauteur qu'il a plantée au lieu précis où Napoléoiî s'arrêta. Un jour, il V aura dans cet endroit une statue pédestre de quinze ou vingt pieds de proportion, précisément avec riiabillement que Napoléon portait ce jour-là. »

Je ne sais si le monument souhaité par Stendhal se dressera jamais dans la prairie de Laffrey; pour le moment, il n'y a qu'un petit tertre gazonné sur lequel sont entassés quelques rochers. Et, en 1843, peu de temps après que les cendres de Napoléon eurent été rapportées de Sainte- Hélène, sur une plaque de marbre noir encastrée dans le

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mur du cimetière, à deux cents mètres environ de la place oîi elles furent prononcées, on a gravé les paroles fameuses :

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