MARS
Avant que Napoléon lançât cet audacieux appel, il s'établit, entre ses officiers et les troupes royales, de nombreux pourparlers sur lesquels les historiens avaient passé trop rapidement. Dans une récente étude, M. Arthur Ghuquet a approfondi la question et particulièrement insisté sur le rôle joué à ce moment par Edouard Rey, cousin germain de Stendhal. Il y eut, de part et d'autre, de longues hésitations sur la conduite à tenir.
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Au dire des poysyns de Slrndhol, les choses rcslcrcrit en lélal p(ndcnl un temps qu'ils évulucni à trois qu; ris d'heure environ. Ils a?sistèroi)l à Iculrs les périj clies et y prirent p;irf. Les gens de Lu Mure, qui avaient snivi Napoléon, cl aux(iueis s'étaient joints ceux des hameaux traversés cl de LalTrey, se répandirent entre les deux armées et essayèrent d'entraîner la défection des soldats de Grenoble. Ils leur distribuèrent la proclamation que l'empereur avait rédigée avant de quitter l'île d'Elbe : u Soldats, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. La victoire marchera au pas de charge. L'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. »
L'arrivée soudaine, à Laffrey, du capitaine
Bandon précipita les événements. Cet officier
de vingt ans, neveu et aide de camp du général
Marchand, qui devait plus tard être comblé
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d'honneurs par Napoléon III, pressa le chef (le bataillon de faire son devoir ; mais celuici. voyant l'émotion de ses hommes, hésitait. C'est alors que Napoléon pensa que le moment était venu de risquer le tout pour le tout. 11 s'approcha à une portée de pistolet, et, entr'ouvrant sa redingote, prononça les paroles gravées sur le mur de Latï'rey.
Suivant Houssaye, des cris de : « Vive l'empereur ! » poussés aussitôt par les soldats, mirent iin au drame. Napoléon donna l'accolade au chef de bataillon et dit : i< Soldats, en embrassant votre chef, je vous embrasse tous ! »
Ce récit supprime l'épisode le plus pathétique rapporté par Stendhal, d'après les paysans qui en furent témoins; et la précision des détails semble en établir l'authenticité, malgré les dénégations ultérieures de Handon. M. Arthur Ghuquet /estime que l'anec-
dote est fausse, parce que ce jeune officier ne pouvait pas logiquemept commander le feu; mais on sait combien s'accordent peu souvent la logique et l'histoire. D'après Stendhal, quand Napoléon eut offert sa poitrine aux fusils, « l'aide de camp fit les commandements de enjoué et de feu. Un des soldats se trouvait à demi -portée de Napoléon et l'avait mis en joue. En entendant le commandement de feu^ il retourna la tête et dit :
— Est-ce mon chef de bataillon qui me commande de faire feu?
— Feu! répéta l'aide de camp.
Le soldat répliqua :
— Je tirerai si mon chef de bataillon me dit de faire feu. »
Et comme celui-ci resta muet, le soldat releva son fusil. Le coup, qui devait sauver les Bourbons et aurait épargné Waterloo à la France, ne partit pas. Stendhal a bien rai-
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son de dire que ce fut le 'moment décisif. « Les soldats du bataillon de Grenoble, qui suivaient d'un œil avide tous les mouvements de l'empereur, enchantés d'être délivrés de la discipline, se mirent à crier : « V^ive l'empereur! » Les paysans répétèrent ce cri, et tout fut fini. Les larmes étaient dans tous les yeux. En un instant l'enthousiasme n'eut plus de bornes. Les soldats embrassaient les paysans et s'embrassaient entre eux. »
Prestige incomparable de Napoléon ! Il n'avait qu'à paraître pour fasciner, qu'à parler pour ensorceler les plus hésitants. Ses rêves presque insensés se réalisaient comme par le caprice d'un magicien. Ce retour de l'île d'Elbe qui, pour tout autre, eût été la plus folle, la plus lamentable équipée, devenait un voyage triomphal. Quand il s'entendit acclamer par les soldats chargés de l'arrêter, il dut avoir la claire vision que, cette
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fois encore, il avait forcé le destin et que, des hauteurs de la Matheysine, l'aigle impe'riale allait vraiment voler, de clocher en clocher, jusqu'aux tours de Notre-Dame.
Il se mit en marche, précédé par les soldats de Grenoble qui maintenant se seraient sacrifiés jusqu'au dernier pour le défendre. En traversant le village de Laffrey, tandis que de chaque maison partaient des vivais, il dut goûter l'une des plus grandes joies de sa vie. 11 sortait enfin de l'atlreux cauchemar qui avait duré dix mois. Il n'était plus le souverain minuscule et ridicule dont l'Europe se riait. Gomme l'écrit Chateaubriand, dans les Mémoires d'outre- tombe ^ songeant sans doute à lui-même autant qu'à Napoléon, " ce n'est pas tout de naître, pour un grand homme : il faut mourir ». L'île d'Elbe n'était pas une fin pour lui; il ne pouvait se contenter de la possession d'un simple carré de
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légumes, comme Dioclétien à Salone... El voilà qu'il redevenait l'empereur des Français ! 11 allait régner de nouveau sur cette terre de France, dont il voyait se dérouler, au bas de la rampe de Vizille. lune des plus nobles provinces. Comme Fair était délicieux à respirer! Comme le paysage, tout à l'heure si sévère, se faisait accueillant ! Le soleil déjà incliné à l'horizon semblait un astre éteint. Et pourtant celui d'Austerlitz ne lui avait point paru plus brillant.