‹ Paysages parisiensChapitre 1 sur 9 · II. IL · texte numérisé non relu

II. IL

TABLE DES ILLUSTRATIONS

TITRE (eau-forte). — Matin : Balayeuses au Pavillon de Flore.

Midi : Terrains vagues d’où l’on extrait la glaise, à Vaugirard.

Soir : La Seine au port de Pile Louviers. — Nuit : Sortie de l’Opéra.

Sur les toits de l’Opéra . Xl

Quai Conti : les bouquinistes . xv

MATIN-PRINTEMPS, titre (eau-forte). — Sur le quai du Louvre.

Le Louvre vu du Pont-Neuf . 1

Arrivée des maraîchers aux Halles .

Le Carreau des Halles, pointe Saint-Eustache .

A l’Estacade : les pêcheurs a la ligne au lever du soleil. Il

Les Prêtres vont dire la messe a Notre-Dame . L*

Giboulée sur le Pont-Neuf .

Place de la Bourse a dix heures .

A l’Arc de Triomphe : promenade matinale . ;)l

rr r*

La Potinière au Bois de Boulogne .

Devant Tortoni .

TABLE DES ILLUSTRATIONS

MIDI-ÉTÉ, titre (eau-forte). — Au parc Monceau.

Sommet de la Butte Montmartre . TI

Boulevard des Capucines : promenade des ouvrières .... 47

La Seine au Point-du-Jour . 51

Place de la Concorde : menace d’orage . 55

Longchamps : le grand prix . 59

Bue de la Lune : l'heure du goûter . 67

Aux Tuileries : les nourrices . 71

Bains froids pour hommes et pour chiens. A . A . 75

Terrasse des Tuileries : l’heure de la musique . 85

La flotte parisienne au bassin des Tuileries . 87

SOIB-AUTOMNE, litre (eau-forte). — Place de l’Étoile, coup de vent.

Aux Buttes-Chaumont . 89

En route pour le cimetière de Pantin . 91

Gare Saint-Lazare : départ des chasseurs . 95

Place Maubert : les marchands de tabac . 99

En bateau-omnibus au pont des Invalides . 105

Au Quai Henri IV : coucher du soleil . 105

A l’Écluse de la Monnaie : le crépuscule . . 111

Avenue de l’Opéra : l’heure du théâtre . 121

Feu d’artifice au terre-plein du Pont-Neuf . 125

Au coin de la rue Boyale . 129

NUIT-HIVER, titre (eau-forte). — La cour du Chateau-Rouge,

RUE GaLANDE.

Le Stryge de Notre-Dame sous la neige . 151

En face des Variétés : onze heures . 159

TABLE DES ILLUSTRATIONS

Faubourg Montmartre : le brouillard. .

Parvis Notre-Dame : le verglas . . . . Le Boulevard a deux heures du matin . .

Rue de Venise .

Feux de nuit au quai de la Râpée . . . Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. .

Quai aux Fleurs : la vie renaît . . . . Travaux de nuit .

lit!

151) i or»

|.| N [)E LA TABLE DES ILLUSTRATIONS

Les amoureux de Paris sont comme ceux de Céiimcne ; ils adoreraient les défauts mêmes de l'idole , — si Paris en pouvait avoir!

A Paris seulement les philosophes trouvent lu cité rêvée par Pi (don; — les politiques y rencontrent le mouvement perpétuel ; — les moralistes

g puisent incessamment pour leurs analyses des matériaux hétéroclites , perles ou pourritures ; — les mondains s'y amusent , les laborieux s'y livrent à de formidables tâches. Chacun va de son côté dans cette majestueuse réduction du Cosmos; tous ont pour les unir un lien commun , l'amour de Paris.

Parmi ces amoureux , quelques-uns , artistes volontaires ou inconscients , adorent surtout l'aspect extérieur de leur Grande Ville , à la façon des amants qui se contentent d'être les fidèles serviteurs de la Beauté , sans aller au delà de la splendeur des lignes ou de la joliesse des détails. Peu leur chaut que leur maîtresse possède une âme transcendante , un esprit supérieur , un cœur d'or ou des passions redou tables ; ce qu'ils adoren t , ce sont les variations de sa beauté au hasard des heures et des toilettes.

Ainsi certains passants hâtifs , banquiers peutêtre ou écrivains , employés ou notaires , marchands ou peintres , tout en arpentant les rues et boulevards d'un pas rapide d'hommes affairés , savent très bien voir sans avoir l'air de regarder; ils

Mil

admirent en purs Parisiens les aspects , — changeants, suivant les temps , les heures et les saisons,

— d'un spectacle incessant ou s'amalgament en un fondu exquis la Nature et V Artifice.

Tandis qu'à côté d'eux les touristes venus du lointain ou les ahuris clients de « M. Cook » que trimballent des chars à bancs , n aperçoivent rien,

— et ne peuvent rien apercevoir , puisqu'ils ont les yeux constamment fixés sur la description didactique du Bædeker ou du Murray , — nos dilettanti , passionnés pour Paris et devenus poètes comme tous les amoureux , guettent la gloire des parures , la splendeur des ajustements dont l'habille la capricieuse atmosphère , dans une blonde matinée de printemps , dans une mélanco lieuse après-midi d'automne , et aussi le detail de ses fanfreluches et de ses bagatelles , selon que le vent d'hiver poudre à frimas , comme une mar¬

quise, la Ville adorée , ou qu'une brise d'été agite doucement sa chevelure verte sur ses maisons

blanches comme des épaules.

Pour ce Parisien-là , il n'est pas de plus belle

campagne , de plus miraculeux paysage que Paris; il y trouve tout ce que la Nature lui pourrait offrir , plus une foule de choses que cette pauvre Nature ne lui offrirait pas! et , par une adaptation éminemment incompréhensible au delà des fortifications , il signe chacun des paysages parisiens du nom de quelque artiste favori. La place de la Concorde sons une pluie fine ? c'est un Nittis. Un régiment qui passe sur le boulevard? c'est un Détaillé. Une brume venant estomper et presque noyer les lignes , les couleurs et les figures? cest un Carrière. Un ciel d'été infusant du violet dans les ombres? c'est un Claude Monet. Le vieux Paris devient un Méryon ; une femme alerte , un Grévin; le Bois le matin, un Corot; le théâtre le soir, un Béraud. Et, les grandes masses, les perspectives d'ensemble , les décors grandioses sous le soleil de midi ou par les froides lunes d'hiver, seront pour lui des Bubé ou des Lacustre.

De ces observateurs de la vieille Lutèce et du nouveau Paris en voici deux : un artiste, dessinant les aspects qui le frappent, capable, par une

habileté singulière , de les graver aussi , et qui plus est de deux manières indifféremment , à Veauforte ou sur bois; — et un rêveur , notant ses impressions. Ils vont , chacun de son côté , sæwa* songer à mettre en communion ces tiotes écrites ou dessinées , qui risquent fort de sommeiller éternellement en quelque ténébreux tiroir....

Mais voici qu'un troisième Parisien survient ; cest un bibliophile , il va servir de trait d'union entre V écrivain et le peintre : il offre de créer le livre , en mettant les dessins de celui-ci dans le

texte de celui-là.

Et de cette triple association naît le présent volume : Paysages parisiens, Heures et Saisons.

Fin de février ou commencement de mars. Temps sinon froid, du moins aigre.

Cinq heures du matin. Le jour ne point pas encore ; mais déjà roulent des buées semblables à des voiles, indiquant que la nuit ramasse son manteau et ses jupes pour quitter Paris. Tout semble indécis, les vagues lumières comme les bruits à peine éveillés, dans le léger brouillard bleu ou violet qui emmitoufle les becs de gaz et assourdit le son des angélus.

De-ci de-là , sur la face sombre des maisons,

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de rares fenêtres s’allument; et, aussi, derrière les monotones murailles des casernes, s’entendent des clairons, des tambours, sonnant ou battant la diane. Le tambour roule, également matinal, dans les dortoirs des collèges, tandis que des cloches tintent longuement à la porte des ateliers, que retentissent des sifflets, des clameurs de sirènes, dans les usines éparses en la ville, au-dessus desquelles monte le nuage de la vapeur que roussit la neuve fumée dn charbon. Le hihan des boulangers a cessé, maintenant c’est le four qui achève de dorer le pain, après qu’à un galop immodéré, dans une rude mélopée de ferrailles, les brutales voitures de bouchers ont fui vers les boutiques faiblement éclairées, et dont les lourdes grilles s’entr’ouvrent.

Le n’est pas même l’aurore : à peine une indication de lueur. Mais déjà les allumeurs de

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réverbères, changeant de rôle pour devenir extincteurs des feux, s’avancent silencieux, tristes, leur long bâton noir à la main ; pendant que les balayeurs et balayeuses, hâtifs, font courir leurs instruments de nettoyage, en demicercle, sur les trottoirs. Des cantonniers poussent largement aux égouts les immondices de la veille, le tourbillon sali des vieux prospectus, les restes épars des papiers défraîchis traînant sur le pavé.

Sur les longues avenues, sur les boulevards rectilignes, la file des maisons semble engourdie dans un demi-sommeil. Après le départ des balayeurs, un moment d’accalmie, comme un dernier prolongement de nuit, se fait : il semble que le quartier riche, après un court réveil, se replonge dans ses draps et se rendorme. Seuls maintenant, les gardiens de la paix arpentent leur dot, espérant bientôt voir venir du poste leurs

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remplaçants. L’un d’eux déclare : « 11 fait froid ! » ; l’autre répond : « Non, il fait frisquet ». Au bout d’une trentaine de pas, il ajoute : « Ça sent déjà le printemps » . Le premier riposte : « C’est pourtant vrai, la feuille pousse ».

Sous les toits, dans les mansardes, crécellent les réveille-matin, tirant du sommeil les domestiques et aussi les ouvriers et les employés. Mais tout cela ne rompt point le silence. A peine, de loin en loin, la retombée d’une porte cochère livrant passage à quelque homme taciturne et rapide, qui allume en courant une matinale cigarette. A peine le roulement de quelque voiture tardive ramenant du cercle le dernier joueur.

Mais, alors même que les quartiers populeux s’éveillent torpides, que le marchand de vins et tabacs, nonchalant, lourd encore, tire ses volets, que de rares passants piqués par le froid, les coudes au corps, les mains aux poches, les épaules remontées, un mouchoir noué autour du cou et des oreilles, ou bien, gaillards déjà,

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s’ébrouant dans

la fraîcheur de l’air, avec une

allure d’hercule jactant de matineuses plaisanteries, viennent à la hâte, sur le comptoir de

zinc, arroser de cognac un croissant d’un son.

i ia vie,

la Vie bruyante,' lljf fiévreuse, commerça n te, gouailleuse, riche et pauvre, toute

la Vie parisienne se concentre aux abords des

Halles, dans le Ventre énorme de Paris.

C’est vers ce point que convergent par toutes

les portes lointaines de la grande ville les charrettes de maraîchers, bondées de choux énormes, d’herbes variées, de légumes; c’est là que vont

les longues files de voitures

arrimées de bon-

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cherie; aussi là que se dirigent les convois de fleurs, ou même les piétons lourdement chargés de délicates violettes. Les premiers lilas, frileux encore, viennent achever de s’épanouir, sous ces lumières aveuglantes, dans ce tumulte qui les réveille brusquement de leur sommeil campagnard. Les lilas sont étonnés de ne point ouïr le chant premier des oisillons, mais, au contraire, vers la pointe Saint-Eustache, des voix fatiguées de crieurs : « Les mille hottes à dix francs! à dix francs cinquante ! »

On voit, par grandes arrivées, les fleurs coupées et encore les fleurs en pots, et encore (ô cher printemps qui naît!) de frêles branches, des boutures de jasmin, de minces filaments de vigne vierge, emmaillotés, ficelés, boudinés, laissant pendre par en bas une chevelure de racines emmêlée de terre fraîche , singulière chevelure poudrée à noir. Des milliers de fleurs et d arbustes vont de la sorte au marché de la Madeleine , vers le temple élégant , pour

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resse repentie , une double corbeille gracieuse. Or, là-bas, non loin du

odorante , Palais de

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Justice , entre les casernes , sous le regard de Notre-Dame de Paris, d’autres fleurs, encore saignantes du coup de sécateur , ou vivantes en des vases , d’autres lilas , violettes , jasmins en primeurs et arbustes de vigne folle s’accumulent, car Notre-Dame la Yierge aime également ces poésies de la terre, ces innocentes poésies végétales, dont ses autels doivent être parés. Les fleurs, ce sont les véritables encensoirs féminins.

Sous un porche, devant la caserne que l’aube commence à blanchir, la baïonnette du garde étincelle. L’allumeur vienl d’éteindre le dernier bec de gaz sur la place.

De petits images bleuâtres d’abord, puis violets, se teintent peu à peu de rose, là-bas, audessus de la colonne de Juillet, vers la Bastille. Dans les gares de Lyon et d’Orléans, des coups de sifflet aigus et répétés annoncent l’arrivée

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des trains; un grouillement de voitures, de piétons, des cohues de gens se précipitant sous des portes monumentales ; des sons de cloche assourdissant l’aurore ; des malles craintives, des caisses apeurées passant devant l’octroi armé d’une craie redoutable ; puis des appels de voix vers la pittoresque et sordide rangée des cochers maraudeurs, qu’une nuit passée sur leur siège n’embellit point, et que l’étranger regarde avec méfiance.

Tout un brouhaha, un tumulte de vie : des voyageurs, délicats peut-être, mais délraîchis, avec des gants noircis de poussière, des vêtements fripés par une nuit de wagon, le visage fatigué, courent de-ci de-là, en proie à cette terreur profonde qu’inspire la salle des bagages, la recherche du sapin. Enfin, dans les omnibus de famille omnicolores, dans les fiacres déteints, se tassent les arrivants. Et l’on roule. Aussitôt, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, un gaillard de mauvaise mine se met à suivre eu

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courant dans le vague espoir de quelque aubaine : les bagages à décharger, un pourboire. Tel, un loup derrière une troïka.

Or, tandis que les voitures des Postes instantanément remplies de leur butin confidentiel s’enfuient sur leurs roues rapides, soudain d’effrontés oiseaux piaillent en gazouillis majeur, et se querellent avec des chansons.

Le soleil s’est levé.

Venant on 11e sait d’où, sortis peut-être de l'eau, ou tout au moins des piles de ponts, ou bien tombés de la lune qui s’évade sous l’horizon, des kyrielles de pêcheurs à la ligne sont installés déjà sur le bord du lleuve. Légèrement, un bateau-mouche trace un sillon dans la rivière, un remorqueur siffle, demandant la porte de l’écluse. Eux, les pêcheurs, lèvent ou abaissent le bras méthodiquement, dès qu’un initial rayon du jour leur a permis de se livrer à leur sport. Dans

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l’embrasure d’une bouche d’égout, deux pots de Heurs sont posés. Oh ! amour du Parisien pour la verdure!

miers tramways, couverts d hommes en blouse, filer vers des labeurs, hes pêcheurs continuent à abaisser et à lever rythmiquement le bras, sans entendre autre chose que le bruissement du flot, sans rien voir, sinon le plongeon improbable du bouchon rouge. Philosophes peut-être, mais

non artistes, ces êtres que 11e fait point palpiter un des plus beaux paysages de Paris : l’enfilée étrangement monumentale des dessous de ponts, la succession de ces arches, qui semblent posées en télescope dans une perspective tpie le reflet des flots éclairés rend mouvante, vacillante, comme une voûte de rêve posée sur l’eau !

La brume légère a disparu, l’horizon est clair, mais de minces nuages voilent parfois le soleil. Matinée de printemps parisien : quelque chose d’humide et de doux, de frais et de fragile. Les monuments noirs ont l’air d’être subitement lavés par la lumière; les maisons ouvrent leurs yeux : les fenêtres frappées par les premiers rayons semblent avoir une prunelle. Des laitiers heurtent bruyamment aux portes; les boueux passent et cueillent les poubelles lourdes de détritus, que d’ailleurs d’innombrables chiens sont préalablement venus ravager. Une vague odeur d’anciens potages, de biftecks et d’os se mêle à P arôme

PRINTEMPS

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le hourvari «le la ville renaissante à la vie, on peut entendre, malgré tout, un chant de cloches. Vers les églises marchent lentement des

au

parfum des

neuves victuailles que viennent chercher les mén a gères.

Dans

des fleurs,

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dévotes aux visages muets, aux yeux mi-clos, el se hâtent des prêtres, leur bréviaire sous le bras.

Courant, isolés ou par groupes, des employés de magasin et de jeunes ouvrières descendent des faubourgs vers le centre, achetant à la hâte, celles-ci un bouquet de deux sous, ceux-là un petit journal. Les kiosques étalent les feuilles, que la marchande plie d’un coup de main rapide; des porteurs arrivent avec leur papier sentant encore l’imprimerie. Un acheteur matinal ouvre son Figaro , un jeune auteur dramatique récolle tous les journaux, pour y dévorer les comptes rendus de sa première de la veille.

Le long d’un aristocratique boulevard, où retentit la corne des tramways de banlieue, monte péniblement un attelage de six chevaux, durement fouettés par un charretier pressé, el

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traînant un chariot sur lequel oscillent lourdement deux énormes pierres de taille.

Au bord du trottoir, un jeune homme élégant, mais un peu dévasté par les veilles, lève les yeux vers une fenêtre d’où une main féminine, ayant soulevé le rideau, envoie un dernier adieu.

C’est le printemps. Les marronniers se hérissent de minuscules feuilles, recroquevillées encore, mais humides de sève.

C’est aussi l'heure brève où la Ville possède un fugitif charme de jeunesse élégante. Balayée, propre, reluisante, elle va bientôt perdre sous le pas des foules et des chevaux cette fraîcheur qu’elle retrouve chaque matin et qui se fane à chaque midi.

Un concierge, humant l'air, afin de prendre les nouvelles les plus récentes de la pluie el du beau temps, vient faire sa porte : méticuleusement il frotte la poignée de cuivre. Le

facteur passe, dépose les lettres et les journaux, rapidement ; quelques petits télégraphistes jouent avec les chiens, de sorte que, par un ironique destin, les dépêches n’arrivent qu’après les lettres. Des oiseaux viennent picorer on ne sait quoi sur la chaussée ; au passage du moindre vélocipède, dans un grand froufrou d’ailes, ils remontent sur leurs arbres, où déjà leurs nids prennent figure.

Des soldats, portant des clairons en bandoulière, ou des tambours sur le dos comme des

sacs, reviennent silencieusement, sous la conduite d’un caporal, des fortifications, vers lesquelles sévissent, chaque matin, les tintamarres de l’école des tambours; tandis que sur la route, un régiment, musique en tête, parti pour une promenade militaire, les croise bruyamment.

Le Ministère des Finances, gravement installé dans le nouveau Louvre, se dresse fier. De

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chacun de ces formidables étages monarchiques, destinés en apparence à loger des géants, on en a fait démocratiquement deux, pour abriter le budget, cette liste incivile de la nation. Du dehors on voit cette coupe des fenêtres. De trop rares statues se dressent dans les niches, dont plusieurs sont vides. Kléber, rude guerrier de pierre, regarde d’un air de mépris passer sous les guichets du Carrousel les étranges charges de cavalerie que font les omnibus à trois chevaux. Il préfère sans doute, vers dix heures du matin, ouïr le tambour de la garde montante qui vient relever, à la porte A, la garde descendante. Les officiers se saluent. Des groupes de badauds s’assemblent devant ce spectacle militaire qui plaît toujours aux Parisiens; même des bureaucrates, zélés mais oublieux, s’attardent à la porte, et laissent passer l’heure de la feuille de présence.

Aux fenêtres d'un hôtel voisin, de jolies ligures de misses s’encadrent, au-dessus d un calé que

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le va-et-vient des omnibus emplit et désemplit de minute en minute.

Là-bas, d’un ail* toujours caustique, le Palais- Royal contemple le Louvre. Autrefois, c’étaient les sous-dynasties qui guettaient de là les dynasties en titre ; maintenant c’est la Cour des Comptes, arithméticienne lente, qui guette le Ministère des Finances.

Une soudaine giboulée, ce fléau du printemps, fait tout à coup le vide sur la place ; les cochers de fiacre de la station se couvrent de leur manteau, à moins que, pleins de sans-gêne, ils ne s’installent dans l’intérieur de leurs voitures, afin d’y lire à tête reposée le premier-Paris de leur journal préféré : l'Intransigeant. Chassé par le vent d’ouest, le grain marche à grands pas, envahissant le Louvre, les quais, les ponts.

Le ciel se verse tout entier en bourrasque; les fontaines de la place du Théâtre-Français

PRINTEMPS. IP

finissent par prendre des airs de lacs d’Ecosse.

A la porte de la Comédie, un écrivain, dont

on sait les intentions à voir un rouleau, Æ teque

sort un peu de

de son pardessus printanier, demeure anxieux durant quelques secondes, puis reprend une promenade méditative. On ne saura jamais, tant il est long a

MATIN

se décider, s’il va déposer son manuscrit chez le concierge, ou si, moins téméraire, il prendra plus simplement l’omnibus jaune, la voiture Batignolles-Clichy qui le mènera à l’Odéon.

Dans le jardin du Palais-Royal, une odeur mouillée monte des parterres. Ce rectangle exhale la tristesse des lieux abandonnés, l’évocation des choses antiques, malgré l’apparence moderne d’un vitrage installé dans la cour où se fabrique la lumière électrique. Ici, des silhouettes de primeurs se dessinent derrière les glaces des restaurateurs; là, d’énormes diamants, des rubis, des émeraudes, s’étalent, miroitent chez les joailliers, comme des soleils mis en prison et attendant, ainsi que dans les contes de fées, le chevalier bardé de piastres qui viendra les délivrer.

Oh ! le charme des matinées pluvieuses, sous ces galeries à peine hantées par de rares ombres d’hommes pressés, ou arpentées par ceux qui, n’ayant pas de parapluies, attendent philoso-

PRINTEMPS

phiquement une éclaircie. Il en est d’autres, peu familiarisés avec ces dédales, qui demandent anxieusement où est le théâtre du Palais-Royal!...

Le soleil réussit à dissiper les nuages. Un sourire du ciel rend à ces parages leur grâce sereine, un peu vieillotte, leur allure de Versailles minuscule, leur provinciale élégance : ne dirait-on pas, eu effet, un musée où, si le souvenir de Camille Desmoulins, des belles thermidoriennes, des affolés joueurs du 115, ne se sent plus, on retrouve au moins quelque reflet, de 1815 ou de la Restauration, parmi ces cafés demeurés vieux comme une montre de famille, avec, sur leurs devantures, un type de lettres disparu de toutes les typographies V On se reporterait volontiers au camp des T art are s ; soudain ou imaginerait quelque tableau de Roilly : ce serait un chevalier de Saint-Louis, haut cravaté, interpellant le banquier libéral à gilet blanc, et quelque officier ou « brigand » de I armee de la

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Loire, rejetant dédaigneusement la Quotidienne que lui tendrait un fils d’émigré, quitte à en découdre dans les vingt-quatre heures. On évoque les Galeries de bois et leurs souvenirs légers. On pense aux estampes de Debucourt, aux volumes de Restif de la Bretonne. Puis on voit, dernière incarnation, le gros Dentu s’endormir écrasé sous le poids énorme des innombrables volumes édités par lui.

Mais ce n’est plus cela; la vie s’est retirée de ce joli royaume de Golconde, de ce petit empire de Gargantua.... Aussi, dès que l’averse a fait place au soleil, les quelques ombres rares de passants rapides fuient l’abri improvisé que leur offraient les galeries couvertes. Derechef, le désert se fait autour des comestibles et des primeurs, autour des rayons et des feux que lancent vainement, pour des yeux absents, les perles et les saphirs, les rubis et les topazes, en attendant qu’une autre giboulée ramène une passagère foule dans ce Palais de la Solitude.

PRINTEMPS

Seule, lutte victorieusement d’abandon et de délaissement avec le Palais-Royal, cette Place Royale à la couleur de couperose, désert morne et insoupçonné à deux pas du mouvement intense de Paris; vieux décor du dix-septième siècle oublié là, débaptisé, en lequel il s’est passé lanl de choses, duels, fêtes, escalades amoureuses, et dans lequel il ne se passe plus rien.

On n’a pas encore sonné l’ouverture de la Bourse. Le Palais de la Spéculation sommeille, et la place où il s’élève est presque vide. Mais elle s’emplira rapidement de fiacres fanés, de coupés luisants. Quelques instants avant midi, des hommes pressés escaladent les degrés en quelques enjambées, et se perdent sous le péristyle. Le monument pseudo-antique commence à bruisser, comme une forêt avant un ouragan.

Sa lourde colonnade se peuple d’êtres disparates : des gens cossus et d’autres mièvres, des triom-

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phants et des affalés, de jeunes courtiers et de vieux commis. Voici déjà le bicorne du garçon de banque qui entre dans le Palais; voici la femme d’affaires, qui reste dans les bas côtés, sous les arbres du jardin, à la bourse « des pieds humides ».

De lourds omnibus louvoyant sur la place, amènent des charretées de spéculateurs de tout acabit, comme, à la halle, les carrioles apportent des fleurs, des choux et des navets.

Ce paysage parisien, aux heures vivantes de la Bourse, arrive à être tellement planté d’êtres de toutes espèces, de toutes essences, d’hommes rabougris à la façon des ceps de vigne ou plus somptueux que des chênes, d’individus bourgeonnants comme des marronniers ou pâles comme des lis, que les arbres des jardins semblent de pure superfétation. D’autant plus que les arbres humains poussant ainsi sous le péristyle néo-romain (oh, plutôt grec! dirait une mauvaise langue), sont de singuliers végétaux

PRINTEMPS

qui

parlent, qui qui clament, des rameaux pareilles à agités par tempêtes tournent, et tristes

chantent el I ,eurs bras comme et leurs mains des feuilles, des folles, vains jouets sous le vent

des chiffres et l’ouragan des télégrammes. « Exe-

MATIN

enter en Bourse » n’est pas une autre opération <pie celle d’un bûcheron jetant par terre à coups de hache un arbre frappé de la foudre et qui n’est plus bon qu’à faire des bûches : d’où, pour les hommes de finance perdus corps et biens dans les tourmentes de la spéculation, l’usuelle locution : être brûlé sur le pavé de Paris.

La Bibliothèque Nationale, au contraire, avec son froid square Louvois, sa haute porte, sa cour vaste, doucement silencieuse, évoque l’idée d’une serre très abritée.

Le matin, au printemps, sont apportés là, avec maintes précautions probablement, et dans des voitures ouatées, les savants cassés ou les fragiles éphèbes, dont l’allure générale implique quelque chose de frileux. Ils semblent fort peu destinés à rester à l’air, ni à subir les bourrasques. Ils évitent, chétifs roseaux pensants, à peine doués de mouvement, les rues trop fréquentées où passe le vent âpre de la lutte pour la vie. Ils frôlent les murs avec l’inquiétude des

PRINTEMPS

sensitives. Ce sont des plantes de serres chaudes, que l’on claustre de neuf heures à cinq heures sous la coupole de la Bibliothèque, dans le souffle chaud des vieux livres entassés, parmi les anciens tomes semblables à des stratifications de charbon fossile. Une lumière égale leur esl distribuée, une très douce lumière pareille à celle qui sort des poèmes d’antan, avec l’haleine tiède, languissante, des belles choses disparues, soudain ressuscitées.

Ces lecteurs, dans la serre de la Bibliothèque, deviennent ainsi printaniers, jeunes, délicieusement exotiques au milieu de notre civilisation combative et de notre sauvage lutte américaine. C’est certainement un couvent laïque, quelque Thébaïde de bons Antoines qui, fuyant les discordes, se réfugient dans le Passé comme en un cloître. Aussi ne s’étonnerait-on point d’entendre une cloche sonner matines, el de voir a la porte, au lieu du gardien déguisé en garde forestier, un frère lai chargé de tirer les verrous.

MATIN

Les gens bruyants qui suivent la rue Vivienne semblent parler plus bas et marcher moins vite dès qu’ils arrivent devant la Bibliothèque, lieu sacré, vénérable, intimidant, quoique à vrai dire, dans le voisinage, certaines pseudo-japonaises, s’abritant sous le nom de l’illustre Colbert, vendent des fleurs à pleins bateaux, mais d’une façon discrète, sous le contrôle tolérant de l’autorité.

Deux amazones, l’une svelte et longue, l’autre un peu râblée et bien assise en selle, sont escortées, dans l’avenue des Champs-Elysées , par un cavalier, dont la moustache blonde, délicatement hérissée, a l’air de mousser sur la lèvre.

Sous le ciel léger, les arbres aux feuilles naissantes, grêles, se dessinent en linéaments d’arabesques. Ah ! les printemps parisiens ! les printemps dans cette féerique Avenue, dans cet espace incomparablement grandiose, suprêmement élégant , qui se développe du Louvre cré-

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nelé de statues, de la place du Carrousel, jusqu’à l’Arc de Triomphe se découpant sur le ciel comme

la véritable couronne murale de Paris, jusqu’au Bois adorablement estompé dans l’opale des brumes du matin. Le printemps et l’automne sont les vraies saisons de ce paysage, lorsque la verdure à peine née ou déjà mourante laisse apercevoir les lignes superbes, gigantesques.

Quel panorama !

Les deux pavillons survivants des Tuileries encadrant un jardin et des pelouses et se tendant comme des bras vers le parc à la française, dont les vieux et chaque jour plus rares marronniers conservent la spécialité de donner (quelquefois très en retard!) le signal du renouveau.

Et la place de la Concorde, sous le soleil qui s’épaud largement, donnant aux monuments lointains leur véritable et grandiose allure! Le mince obélisque lui-même, énigmatique pyramide finement allongée, que cisèlent les hiéroglyphes, prend un aspect saisissant. Les fontaines s’iri-

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sent. L’ancien Garde-Meuble, la Marine aujourd’hui, et les hôtels qui lui font pendant, apparaissent comme des grand ’gardes précédant la Madeleine debout sur ses marches royales. Les statues des Villes, noblement campées sur leur piédestal de pierre aux angles de la place, demeurent sourdes aux tumultes du Palais-Bourbon s’étalant au bout du pont sur ses marches démocratiques, face à face avec la Madeleine, dont il fut quelquefois l’allié, et plus souvent l’adversaire : pour la joie du philosophe parisien, les deux édifices ont l’air de s’observer d’une façon canine et féroce, comme s’ils étaient en faïence.

Les Chevaux de Marly, puis la longue enfilade des Champs-Elysées, avec le Palais de l’Industrie massif, le Cirque qui a l’air léger, non point à la façon d’une écuyère dans un cerceau, ce qui serait logique, mais plutôt ainsi qu’un gâteau à la crème. Et l’attitude encore ensommeillée de ces marmottes de cafés-concerts, qui n’osent sortir de leur torpeur qu’aux pleins jours d’été. Aux allées

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d’arbres succèdent des plantations de maisons somptueuses, que trouent de-ci de-là des magasins de carrossiers, symbole de ce chemin équestre, de

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cette voie olympienne qui mène à l’Arc de Triomphe. Sur une lace du monument, par une ironie bizarre, semblant viser les nobles cavaliers qui passent, la main puissante de Rude a immortalisé la Marseillaise , ce chant du peuple. De même, auprès de l'édifice épique.

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sur la place de l’Étoile aux aristocratiques constructions, ce ne sont que populaires tramways à vapeur, omnibus à trois chevaux, escaladés d’assaut par la foule. En Paris, tout est contraste et antithèse.

Mais, se retournant sur sa selle, et désignant de sa cravache l’horizon jusqu’aux Tuileries, le jeune cavalier à moustache s’écrie : « Est-ce assez beau , cela ! »

Seulement les amazones, peu enclines à la poésie sans doute, se hâtent de quitter cette place de parcours banal pour gagner l’Avenue du Bois, l’ex-avenue de l’Impératrice, et se trouver enfin chez elles, dans le décor absolument parfait, sans tare, qui convient à l’élégance parisienne.

Comme, aux approches de la mer, on sent les effluves salés, de meme ici on a, par avance, la perception des senteurs du Bois dans la printanière atmosphère. C’est une sensation hybride, où les parfums les plus troublants de la toilette

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se mêlent à rôdeur mouillée des branches verdissantes, au relent des mousses et des

Tandis que, pour se faire maigrir, de « belles madames » (dernière expression consacrée) laavent les giboulées et font une promenade a pied

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de l’Arc à la porte du Bois, suivies de grands chiens danois ou de caniches noirs dont la patte de devant est cerclée d’un bracelet d’argent; tandis que des messieurs, en tenue du matin, en jolis costumes venus de Londres, lorgnent ou flirtent le long des massifs, le cavalier et les amazones, envoyant des saluts de tête, ou distribuant des coups de chapeau, gagnent à un trot régulier, anglais naturellement, la fameuse allée des Poteaux.

On ne s’assoit point encore, en ces parages; on marche, ou l’on chevauche. Le Club des Pannés ne s’est pas encore constitué, ni le Club de la Potiuière. Les giboulées de mars, qui durent parfois jusqu’en avril ou en mai, ne permettent pas ces réunions, ces assises plein-air , imitations, pour gens chics, du forum antique, où l’on éprouve la plus grande des joies humaines, qui consiste, au dire des mauvaises et fines langues, à déchirer son prochain, non point à belles dents comme le feraient des dogues

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populaires, mais avec de mignonnes lèvres sur lesquelles le fiel devient un sourire.

Par la Ville, des fillettes à peine écloses promènent les longs voiles blancs des premières communiantes. La neuve dorure de leurs paroissiens luit eu leurs mains gantées. Leurs figures paraissent sombres dans le clair encadrement de leurs toilettes. Ce sont de petites négresses blanches qui passent le long des rues, et s’eu vont, escortées de parents pieux, vers les temples larges, aux escaliers monumentaux, d’où elles descendent ensuite gravement, toutes roses d’émotion, avec un air de grandes personnes.

Dans une avenue transversale, longue, fière, mélancolique, un corbillard paré de blanc descend de l’église Saint-Honoré d’Eylau, et s’en va vers l’Ailleurs. Des rideaux furtifs se soulèvent

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derrière les fenêtres des petits hôtels ; des yeux d’enfantelets regardent passer l’enterrement.

Mais on a vite enlevé, à l’église, les tentures funèbres, car on va célébrer un mariage. Le tapis s’allonge jusqu’au bord extrême du trottoir ; des fleurs nouvelles, de printanières verdures, s’étagent sous le porche . L’église , presque campagnarde, risque un air plus distingué, plus noble, rivalisant un moment avec Saint-Philippedu-Boule ou Saint-Thomas-d’ Aquin, paroisses des grands mariages.

La place, très moderne avec ses correctes avenues , sa fontaine médiale , un café , une boutique de vins et tabacs, un bureau des Postes et Télégraphes , et l’incessant va-et-vient des voitures Passy-Bourse, prend quelque chose de patriarcal , de campagnard , de châtelain , à posséder ce temple simple où tant d’élégances viennent naître, s’unir, mourir.

Une giboulée, tombée en larmes rapides, comme pour saluer le convoi qui part, se termine

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en éclaircie, et du même coup balaie le ciel, afin que le soleil fragile du printemps puisse sourire aux deux jeunes époux, au moment où, debout sur le seuil, en sortant de la cérémonie, au milieu des parents et des amis, dans une envolée de souhaits, ils attendront que leur coupé s’arrête sur le bord du trottoir.

Une baie de bonnes gens est plantée sur leur passage. Là, le patronet tout blanc de la pâtis¬

serie célèbre qui fait le coin de l’Avenue, et aussi

le petit télégraphiste bleu foncé qui a lâché le bureau voisin, se trouvent naturellement cote à cote, étant l’un et l’autre, par définition et sur un décret spécial de la Providence, délégués à représenter la badauderie parisienne : aussi les voit-on assister régulièrement , en inspecteurs volontaires, très zélés, à toutes les cérémonies publiques, à maints écrasements, à de nombreuses baignades de chiens, aussi bien qu aux

mariages et aux enterrements; aucune saison n’interrompt ce service des plénipotentiaires de

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la Curiosité et de l’Indiscrétion : ni l’été, ni l’automne, ni l’hiver; et le printemps n’est point privé de leur présence. Le matin comme le soir, à six heures comme à midi, ils sont là. Valeureux patronets! Exacts télégraphistes! Heureux printemps parisien, qui voit l’éclosion de ces dilettanti, doux badauds artistes, mais bien mauvais pâtissiers et funestes porteurs de dépêches.

Midi approche. Il n’est pas besoin que quelques horloges, avançant de plusieurs minutes sur les pneumatiques, aient déjà prématurément frappé leurs douze coups, il suffit que l’estomac parle en maître pour qu’on devine l’heure ; chacun s’efforce d’obéir à cette voix impérieuse qui crie à tous : Midi ! midi ! midi !

Et l’on voit se hâter vers des horizons culinaires plus ou moins riches, les êtres les plus tardigrades et les plus alourdis, redevenus soudainement ingambes.

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Car le déjeuner appelle les grands et les petits autour des côtelettes et des biftecks. Les cochers vont bruyamment s’attabler chez le mannezingue, tandis que la porte de l’Anglais s’ouvre silencieusement devant des mondains à allures de diplomates, et que la cohue des employés et des provinciaux se rue sur les Duval et sur les « prix-fixe ».

11 est Midi.

Midi sonne au plein soleil.

Quel délicat assembleur de rimes saura dire, connue il convient, la poésie trop méconnue, mais si réelle, du Paris d’été? Quel tabricant de dithyrambes exaltera la chaude lumière dont s’inondent les larges places et les avenues, tandis qu’une ombre trouée de rayons tombe des platanes ou marronniers que M. Alphand, pareil à

un dieu sylvestre, sema partout, et que, au

meilleur profit des Parisiens, il a vus naître, grandir et s’empanacher de feuilles lourdes, de thyrses légers?

Qui donc décrira la beauté des lignes de monuments se détachant en vigueur sur un clanazur? Au lieu d’être noyées dans les buées, qui les rendent vagues durant les époques brumeuses, elles se dessinent par de solides et puissantes arêtes, tandis que les fines moulures, les détails ornementaux, prennent un singulier relief. Par certaines après-midi, on découvre entin farchitecture parisienne, on se délecte à voir se découper sur le ciel Notre-Dame ou l’Arc de Triomphe, le Génie de la Bastille ou le Dôme du Panthéon, voire le Viaduc du Point-du- Jour; on peut saluer le Sacré-Cœur là-haut sur Montmartre, el les ailes, devenues délicates, du Moulin de la Galette. Il n’est pas jusqu’aux échafaudages des maçons qui ne sachent prendre, en la lumière épanouie, une allure, une façon de vivre par soi, de se transformer en ornements,

en arabesques sur le bleu pâle ou foncé des étés merveilleux, ("/est alors qu’on admire le nouveau Paris, cette floraison d’édifices nés depuis trente ans, qui n’ont pas toujours isolément une valeur saisissante, mais qui, ajoutés les uns aux autres en lignes indéfinies, forment un grandiose ensemble à perte d’horizon, dans la perspective. C’est de l’architecture nouvelle, non plus en ordre dispersé, mais par masses.

La fabuleuse Tour Kilfel, enfin dégagée de ses nuées pareilles à une ennnitouflure de lourds vêtements, s’érige, en un treillis inextricable (pie fait frissonner l’atmosphère : c’est peut-être, il semble, rendue tangible, l’imaginaire mâture du symbolique vaisseau de la Ville. On croirail voir, subitement illuminés par les éclats d’un soleil aventureux, les vergues et les haubans du

navire Paris, cinglant vers la gloire étincelante des astres, ayant pour voiles les nuages. Honneur à la Lumière !

Les pâles statues de

si frileuses,

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hélas! racornies presque, et déshonorées par les mousses noires de l’hiver, semblent se redresser. Les Dianes de Falguière, les Hébés, et les Apollons, — que la bise ratatinait, les transformant en pauvres diables dévêtus, implorant chez d’improbables tailleurs pour dieux quelque vêtement chaud, un ulster peut-être, ou la moitié du manteau de saint Martin, — les héros de l’Olympe, sons le ciel désormais exempt de nuages, dans l’atmosphère chaude, récupèrent leur audace grecque. Les pures formes se reconstituent ; dans les poitrines de marbre, énergiquemenl soulevées, on sent passer le souffle de vie si longtemps attendu. Pauvres dieux marmoréens, exilés nus dans les squares, le long des promenades gelées ! Entin, ils renaissent : le triomphal sourire réapparaît sur leurs lèvres. Tout ce peuple de statues ressuscite; les bonshommes en redingote, eux-mêmes, portent beau sous le ciel; Berlioz a moins froid dans le square Vintimille, le geste de Gambetta au

Carrousel parait plus énergique, le Diderot <le Saint- Germain -des- Prés n’a plus l'air de quémander le secours d’un paletot fourré, contre la dise, à l’église voisine, son ennemie. Ces grands hommes perchés sur les frontons du Couvre, débarrassés de leurs perruques de brouillards, de leurs shampooings de giboulées, reprennent leur véritable majesté. Que dis-je ? les sirènes de la place de la Concorde, les chimères de la fontaine Saint-Michel, même les vagues lions de I Institut se remettent à croire à leur immortelle jeunesse de bronze.

Sortant du café rechampi d’or, style Louis XVI, ou il a, malgré une carte chargée des noms étranges d’une multitude de mets exotiques, mangé simplement deux œufs sur le pial et une côtelette aux pommes, à des prix fous, un Parisien s’arrête près d’un kiosque à journaux, et, tout en humant un cigare étranger, regarde passer

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les petites ouvrières. Elles vont par groupes, sombrement vêtues, sans chapeau, montrant au soleil leurs cheveux, blonds, bruns, châtains, tordus eu casque sur le sommet de la tête, où luit le peigne de celluloïd. Sous les regards des allants el venants, les petites ouvrières son! plutôt gouailleuses. Elles rient et se moquent, joyeuses d’arpenter le Boulevard par un grand B, elles qui habitent quelque lointain Belleville, les Ternes ou la Villette. Après leur déjeuner hâtif, elles viennent ainsi, durant de trop courts instants, faire partie du décor mouvant, aux Italiens ou vers les Capucines. Elles s’arrêtent devant la boutique du bijoutier, afin d’étudier la symphonie des ors et des orients, ou encore la chanson rouge des coraux. Leurs jolis yeux éveillés de faubouriennes gaies s’élargissent en d’admiratives pâmoisons : «Oh! ma chère! le

beau bracelet! »

Le long des hautes maisons coule la lumière crue. La grande banque solennelle s’azure des

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taches mouvantes que font de bleus garçons <U

recette .

Un peu plus loin, un svelte clocheton, espèce de

beffroi-

joujou, laisse voir l’heure qui tourne en cercle sur son cadran, connue un écureuil infatigable. Or, peu à peu, tandis que les petites ouvrières

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retournent, rapides, vers la rue de la Paix, dominée par Napoléon dieu de la Guerre, ou vers la rue du Quatre-Septembre, ou encore rue du Helder ou rue Taitbout, les vastes terrasses des cafés s’emplissent d’oisifs et de buveurs. C’est l’heure de la demi-tasse, de la fine champagne et de la chartreuse verte.

Cependant, au balcon d’un club, quelques gentlemen, ayant étudié la cote des favoris du Grand Prix, viennent, tout en regardant de haut la foule, boire un coup de soleil.

Aux abords des scintillants palais du Champ de Mars une foule ruisselle. Sur le théâtre de la grande kermesse de 1889, entre les trois dômes, vis-à-vis desquels la Tour Eiffel ressemble à quelque quille gigantesque en proie aux billes d’un billard fantastique, ce sont des peintres, l’œil animé, la barbe en pointe, qui circulent , animant ce paysage factice avec leurs

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chapeaux à bords plats, leurs cravates molles et les gestes rapides de leurs mains nerveuses d’où semblent émaner des contours vagues et de rapides croquis.

Pendant ce temps, les derniers survivants de 1889, les Russes, les Anglais, les Yankees, les Espagnols — qui sont restés probablement au Champ de Mars depuis l’époque bénie où l’on put entendre la flûte de Pan retrouvée par les Lautars, et voir les petits ânes de la rue du Caire et la danse du ventre, — ces revenants de l’Exposition se sentent invinciblement attirés par la Tour, comme les oiseaux ivres vont vers les phares allumés au-dessus des flots. On entend un grincement plaintif : ce sont les ascenseurs qui, pareils à d’énormes escargots, montent lentement, le long des fibrilles métalliques.

Et. jolie dans sa sveltesse tiligranique, dans son allure de feuillage de fer dressé jusqu’au zénith, la Tour laisse passer de larges rayons à travers ses branches. On dit que des artistes

MIDI

ennemis la comparent à un tuyau de cheminée. Tuyau de lumière, alors, et cheminée du Soleil!

Le Yiaduc se hausse majestueusement sur l’horizon, le viaduc du Point-du-Jour qui coupe le ciel bleu par une promenade mirifique et solennelle d’arches superposées. Sur la crête de ce rempart , ouvragé comme une ferme de théâtre, courent les trains au panache ondoyant.

En bas, sur la Seine large, et presque trop étroite pour la multitude des agiles bateauxmouches et des remorqueurs traînant une longue lile de mornes chalands, voici un pêcheur debout sur son bachot, qui lance son filet entre deux remous. Le bachot oscille, tangue et roule, le flot le heurte de vagues contraires, selon que les hélices des vapeurs fouillent à sa droite ou à sa gauche, quelquefois simultanément des deux côtés, la surface mobile du lleuve. Le batelier laisse tantôt ses rames presque

immobiles, an moment où le pécheur debout, portant sur son bras le lourd épervier, va l’étendre sur l’eau comme une main , comme une griffe plongeante ; et tantôt à petits coups pressés, mais faibles el non

ETE

MIDI

brusques, il ramène la barque de façon à tirer le filet en suivant doucement le courant. Le pêcheur courbe sa silhouette et peu à peu retire de l’eau suspecte de la Seine un butin généralement illusoire. Du haut de l’ile des Cygnes, l'idole de la Liberté sculptée par Bartlioldi contemple le paysage, tandis que les gros remorqueurs sifflent pour prier l’obstiné pécheur de ne se point faire submerger par eux. Le batelier sourit, et d’un tour de rame évite la proue, lorsque son compagnon agile étale dans la barque les blancs poissons mêlés à de noires épaves, qui ne sont autre chose que les boues de Paris, invraisemblable nourriture de ces poissons assez osés pour frétiller aux environs du Point-du-Jour.

Sur la rive, près de l’ancien chalet Gavarni, qui n’existe plus qu’à l’état de ruine, des êtres dans des cahutes de bois se démènent, les uns chantant, les autres dansant. Le maître Gavarni, qui cherchait dans Paris non le paysage, mais

la scène, eût trouvé, là, bien des acteurs de sa Comédie, dans ce bizarre méli-mélo, un peu canaille, parfois idyllique, dont son crayon aurait tiré la subtile essence parisiaque.

Un arôme de sueurs et des fumées de pommes frites s’éparpillent dans l’air chaud. Des orgues de Barbarie font tourner sur un rythme entraînant d’impassibles chevaux de bois, qu’enfourchent des militaires accompagnés d’amazones à cheveux roux noués d’une simple faveur souvent fanée. Sur le bord d’un café chantant peint en vert, sans doute par souci des couleurs complémentaires, et à cause du voisinage des rouges sang-de-bœuf ou brique dont se teignent les concurrents, apparaît une jeune femme en rose, dont la figure anémique laisse trop voir une bouche exagérément arrondie, d’où sortent des clameurs aigres, aiguës, agaçantes. Des gabelous en vert foncé, des employés des bateaux -omnibus en noir et or, émaillent la chaussée, tandis que deux hussards tout bleus

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font une tache gaie sous la treille ombreuse. Une rue montante, une rue de falaise, grimpe derrière ce paysage et mène vers Auteuil, la ville grave, où jadis, paraît-il, on récoltait du vin, mais où, désormais, aux abords de la gare, piquée en sentinelle, non loin du champ de courses, on ne cueillait naguère que les paris mutuels. Or voici que, par ordre de police, la floraison du pari mutuel a été brusquement arrêtée, et le chœur des bookmakers et des bonneteurs répète tristement :

Nous n’irons plus au bois,

Les paris sont coupés.

Le mois de juin est arrivé : Longchamps attire la foule des cavaliers et des sportswomen.

De la Concorde à l’Arc de Triomphe et au Bois, c’est le tumulte du Grand Prix. Le temps, qui le matin paraissait orageux et gros de menaces, s’est mis au splendide tixe sous un soleil ardent.

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