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la lile ininterrompue des voitures marche. La poussière monte et tourbillonne sous les pieds des chevaux. En vain les arroseurs ont ouvert
la bouche d’eau et promènent, comme un serpent à roulettes, leur tuyau le long du trottoir; en vain, s’étant mis en arrêt, le doigt sur la lance, et, profitant du plus léger intervalle entre les voitures, vaporisent-ils une ean chargée
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d’arcs-en-ciel : une poudre jaune enveloppe ce paysage mobile de voitures et d’innombrables passants. C’est la grande fête de l’été. Les faubourgs, devenus subitement déserts, ont perdu leurs habitants. A peine, le long des murs, un passant isolé suit-il le côté de l’ombre; à peine une cuisinière, obligée par son devoir de stationner à domicile, s’échappe-t-elle sournoisement, jusque vers le plus prochain marchand de vins, qui, ancien agent du pari mutuel, doit être encore suffisamment informé et lui dire si c’est le français qui a gagné.
Devant les cafés déserts, sous la tente qui pose une pénombre sur le trottoir, on voit éclater la blancheur solitaire du tablier d’un garçon supputant combien lui fait perdre cet exode des clients. Et il attend le retour, espérant bien se rattraper en comptant les consommations au delà du tarif et en « se trompant » quand il rendra la monnaie.
Or, sur cette série de voies triomphales qui,
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partant de l’Opéra, mettent bout à bout le gai Boulevard, la sévère rue Royale, la Concorde marmoréenne, les Champs-Elysées en verdure, la place de l’Étoile pareille à un cirque de palais, l’avenue du Bois devenue trop étroite, le Bois que les foules emplissent de tumultes, tout un peuple marche vers Longchamps; tandis qu’en sens inverse, de Suresnes, de Saint-Cloud, de Versailles, un autre peuple ruisselle comme un fleuve débordé. Et subitement ce fleuve, ayant trouvé un lac assez vaste pour faire halte, devient une mer humaine, où roulent des tètes comme des vagues, où moutonnent des ombrelles et des chapeaux blancs, où tantôt bruit une houle sourde, et tantôt s’élève une rafale de cris, alors que les grands breaks, et les hauts mailcoachs ressemblent à des yachts à l'ancre, entourés par les voitures plus petites, analogues a des chaloupes. Les tribunes ont l’air d’une jetée s’avançant dans les flots, et la piste est pareille
à une île de verdure au milieu d’une mer noire.
Au-dessus de cet océan monte une senteur forte, mêlée de tous les relents, et dominée par l’odeur des harnais et des cuirs que les chevaux ont mouillés de leur sueur. Parfois, un souffle d’air heureux que les poumons aspirent avidement, épand le baume des foins coupés, et les arômes attiédis qui viennent de la forêt.
Soudain un calme terrible, précurseur de l’orage, se fait sur cet océan de chair humaine. On voit dans l’ile déserte courir subitement en cercle un effréné galop de chevaux montés par des cavaliers sauvagement bariolés. Et, alors, un tumulte grossissant s’élève de la mer humaine qui tressaille comme si des volcans souterrains l’agitaient, et bientôt, quand les cavaliers ont enfin atteint la jetée des tribunes, une clameur effrayante s’effare dans l'espace ; les vagues de tètes, de bras et de jambes roulent en tourbillons; et, pris d’une soudaine folie, tous ces flots, tous ces fleuves, après être venus un instant battre de leur assaut la tribune présidentielle,
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se mettent à remonter vers leur source dans un
inconcevable
tumulte.
Pendant ce temps, la torpeur de la brûlante aprèsmidi d’été s’étend sur la ville.
Les arbres des grandes avenues défaillent dans leur solitude, en exhalant de fortes senteurs sylvestres.
Toute la vie
tout le cœur bat vers l’ouest, ce côté gauche
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de ia carte parisienne. Puis, après le Grand Prix, tout à coup , dans une secousse , l’avalanche des hommes et des chevaux, et la vision des ombrelles rouges dans les voitures, et le piétinement des foules pédestres, rendent la vie à tous ces déserts, comme si le sang de Paris ayant reflué brusquement au cœur, regagnait les extrémités.
C’est maintenant une cataracte humaine qui bondit et roule effrénée. Spectacle miraculeux! Cascatelles lointaines des Pyrénées, torrents qui nous invitez à grands renforts d’annonces à vous aller voir, qu’êtes-vous auprès de ce Niagara de voitures? Pour accentuer la vitesse folle de tous ces beaux carrossiers pomponnés, pour sonner l’hallali bizarre de toutes ces roues de voitures transformées en soleils de feu d’artifice par la hâte du revenez-chez-vous, pour accompagner ces cavalcades, il faut une bruyante musique de cirque, et c’est pourquoi les fanfares des concerts éclatent sur les Champs-Elysées.
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Sur le boulevard Haussmann, là où l’Opéra vu de dos ressemble à quelque collège ecclésiastique, et peut-être à un sinistre bureau de compagnie financière, un Anglais, s’épongeant le front, se dirige péniblement vers le bar select du voisinage pour baigner sa victoire ou noyer sa défaite en des verres de cocktail glacé.
Alors commence Y exode parisien que célèbrent les chroniqueurs mondains, mais qui, malgré ses apparences d’idylle maritime et de campagnarde églogue, est, pour le sincère ami de la grande Lutèce si brillante sous le soleil, un véritable et damnable exil.
Que veulent-ils, tous ces Parisiens, en fuyant leur chez-soi, leur cité qui, avec ses arbres, ses boulevards, ses squares, évoque sous lardent soleil l’idée d’une forêt résolue a désormais habiter la ville pour se distraire de l’ennui des champs? Pourquoi s’en vont-ils, si loin, afin,
dès la troisième journée de leur séjour, de revoir Coquelin Cadet, Granier, Daubray, et de rentendre Danbé et son orchestre? Quel besoin de traîner, parmi des hôtels garnis, dans des maisonnettes orgueilleusement appelées villas, le regret du home délicat ?
Bref! c’est ainsi; mais on pourrait, au sujet de la villégiature estivale, imaginer une églogue bizarre, une parabole exquise, parodiée — oh! sans irrévérence aucune — de celle des Évangiles. Voici.
Ce serait l’histoire de l’Enfant prodigue, désertant les plaisirs de la séduisante capitale, qui l’ont ravagé de cœur, de corps et d’esprit, et mettent, pour ainsi dire, son escarcelle vitale à sec, en l’anémiant et le névrosant; il s’évade de sa Ville épuisante, de sa Maîtresse- Ville, le pauvre Parisien prodigue, vers les champs et les bois, les océans et les lacs, comme on s’en retourne chez ses grands parents, lorsqu’on n’a plus le sou. Il va revoir la maman Nature, le
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bon vieux père Pan. Il s’écrie, avec moins de lyrisme que le poète, mais avec autant d’énergie :
« 0 notre père à tous, dieu Pan, je viens à toi!
« Fils prodigue, je viens me rasseoir sous ton toit,
« Ton palais de verdure étoffé d’oxygène!
« Chez les Parisiens j’ai supporté la gène,
« Ayant trop dépensé du cœur et des poumons.
« Rends-moi mon sang parmi tes pins et goémons.
« 0 nature! forets, clairières, étendues!
« Augustes profondeurs, vous m’êtes donc rendues!... « Et toi, vieil Océan, aïeul des bisaïeux,
« Apaise tes fureurs pour les pelits-neveux !
« Qu’un phosphore vivant anime ton écume,
« Que tout souci s’envole emporté par ta brume!
« 0 vieillard, sois pour moi plus doux qu’ Anacréon,
« Et, pour moi, fais chanter ta gueule de lion !
« Je veux prendre tes Ilots à pleins bras, et ma bouche « Veut encore essuyer ton gai baiser farouche;
« Dans mes cheveux épars, je veux, vieil Océan,
« Éperdument sentir ton souffle de géant — »
Et ils s’en vont; mais Paris n’a point peur; ne sait-il pas que ces fuyards, lassés bientôt du pot-au-feu de maman Nature et du veau gras
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du père Pan, lui reviendront avec joie, comme très certainement l’Enfant prodigue, après s’ètre refait dans la maison paternelle, a dû — ce qu’a oublié de dire l’Écriture, — repartir de nouveau à ses amours folles, à sa vie joyeuse?
En attendant, les citadins s’échappent vers les refuges peut-être agrestes, mais sûrement peuplés, qui s’appellent Trou ville ou Vichy, Dieppe ou Luchon, vers Cadet, Granier, Daubray, vers Danbé et son orchestre, et plus d’un quartier de Paris change soudainement de physionomie. Les fenêtres, ces yeux des maisons, gardent closes leurs paupières de persiennes. Cela produit sous la dure lumière des étés une bizarrerie de cité morte, ou tout au moins l’aspect du château de la Belle au bois dormant. Le vide et le silence ensevelissent ces belles rues bordées d’hôtels somptueux, dont les larges portes, devenues portails de prison, ne gardent que des solitudes, où les meubles se sont revêtus de housses grises, le gris étant signe de deuil
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pour les poufs, les sofas, les lustres et les glaces. Les quelques voitures qui troublent seules la quiétude des pompeuses avenues — qu’on peul appeler pompéiennes , tant leur désert semble majestueux, — les coupés qui sortent, comme à la dérobée, gardent aussi leurs yeux clos et leurs portières bardées d’une fermeture de bois. Les oiseaux effrontés piaillent des chœurs joyeux à peine interrompus, de temps à autre, par le roulement d’un fiacre égaré. Quel voyageur problématique s’aventure ici? Que vient chercher ce cocher maraudeur? Pourquoi ne va-t-il point vers la rue Montmartre, ou le faubourg Saint- Denis, que l’été n’a point dépeuplés? On ne peut savoir dans quel but ce fiacre trouble la paix estivale, dont jouissent les moineaux francs el les hirondelles, parmi tant de belles maisons désertes et silencieuses, dans la rue de Lisbonne, les avenues d’Antin ou de Messine, ou encore dans le quartier Marbeuf, parages subitement devenus inhabités par décret du Bon Ton.
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Et pourtant, d’où viennent au Parc Monceau tant d’hôtes de tout âge? Les abords de ce jardin coquet sont gardés par des hôtels farouchement semblables à de riches bastions, à des remparts sculptés; mais, malgré ces murailles de solitude, toute une population se plaît sous les ombrages, près des statues blanches, près du temple antique, à respirer les effluves des fleurs, tandis que sur les gazons ras, d’un vert savoureux à l’œil, une lance d’arrosage éparpille des arcsen-ciel dans une poussière d’eau.
Les hôtes étonnants arrivent-ils du Marais ou de la place de la Bastille? Non, Paris n’est pas si dépeuplé que le feraient croire les volets fermés des palais endormis. 11 existe dans le faubourg Saint-Honoré, comme dans la rue du Rocher, un peu partout, des maisons à six étages; c’est de là que sortent ces mères qui brodent, ces bambines qui sautent à la corde, ces petites bonnes jouissant d’un des plus jolis parcs du monde et même de Paris.
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Au centre cle la ville,
vers ce vieux décor parisien qui se nomme la rue de la Lune, les bébés friands, et même leurs mères, dévorent la chaude brioche européennement célèbre, et de qui le fumet s’épand jusqu’à la porte Saint -Denis ; non loin du café connu où naguère se
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réunissaient les m'as -tu vu , les comédiens cle province en quête d’engagements : c’est, malgré l’été, le brouhaha du perpétuel encombrement.
D’ailleurs, si l’on examinait attentivement les persiennes de certains entresols clos, ou de quelques rez-de-chaussée, on pourrait y découvrir l’œil angoissé d’un prisonnier volontaire qui veut faire croire, pauvre snob , qu’il est aux eaux, tandis qu’il attend la nuit noire pour pouvoir respirer. Oh! non, malgré le cant, tout le monde ne quitte point Paris durant l’été !
Les grands amateurs des forêts pseudo-sauvages et des parcs anglais sont heureux à Paris pendant la chaude saison.
C’est le bois de Boulogne qui leur offre sa ravissante nature où la nature n’est pour rien, son paysage artificiel où les arbres admirablement imités sont peut-être repeints chaque nuit par des artistes engagés exprès, où les fauvettes
sont sans doute mécaniques et remontées tous les matins par le chef des choeurs de l’Opéra, tandis que les cygnes parfaitement articulés vont sous les ordres du machiniste du Châtelet. C’est un mélange exquis et inextricable de faux et de réel comme serait un paysage peint de main de maître. On pourrait le signer d’ailleurs, el ce serait justice, Haussmann direxit (de l’Académie des Beaux-Arts).
Et, juste à l’autre bout de Paris, aux Buttes- Chaumont, les familles et les enfants du peuple, les artisans jouissent aussi d’un paysage singulier. Dans un espace de quelques arpents, voici des montagnes, des plaines, des grottes, des cascades, des falaises, un pont suspendu, un temple de Vesta.... Et cela prend un air factice d’œuvre d’art très voulue, très poussée, Alphand pinxit (également de l’Académie des Beaux-Arts).
Et, plus loin encore, sous l’ombre sévère du donjon que hante l’ombre du duc d Enghien, c’est le bois de Yincennes, où le plumet rouge
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des artilleurs pose sa tache parmi les verdures. Le lundi, une étrange floraison de papiers gras indique que la récolte du saucisson et du jambonneau a été fructueuse la veille. Sur les lacs paisibles de légers bateaux emportent la robe blanche des dernières grisettes qu’on ne trouve plus qu’entre Saint-Mandé et Joinville-le-Pont.
Mais le peintre de marine a bien d’autres sujets d’études. Près d’une barrière en rotonde, une des plus étranges élucubrations qu’un architecte ait jamais conçues, voici le bassin de la Villette, où virent les bateaux venus peut-être jusque-là du lointain Océan.
Un peu plus loin, le canal Saint-Martin épanche ses eaux d’écluses en écluses. Et, afin que Paris justifie son surnom-cliché de « Babylone moderne », voici des « jardins suspendus » au-dessus du canal. On n’attend plus que Sémiramis.
Ah ! l’on prétend que Paris n’a plus de Pari-