‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 26 sur 52 · SALAIRES DES OUVRIERS DE MÉTIER · texte numérisé non relu

SALAIRES DES OUVRIERS DE MÉTIER

ces professions sont encombrées et que leur rémunération baisse.

On demande à la législation actuelle de chercher à restreindre le travail féminin. N'est-ce pas une tendance très fâcheuse et qui nuira beaucoup à ceux qu'elle prétend servir? Le contraire serait plutôt profitable aux ménages. L'accession des femmes à des métiers plus nombreux aurait pour conséquence le relèvement de leurs salaires dans les emplois qu'elles occupent déjà . Or toute augmentation du salaire des femmes favorise la morale publique, en encourageant le mariage; tandis que plus la disproportion sera grande entre le gain de l'ouvrière et celui de l'ouvrier, moins il sera avantageux à l'homme de se marier, puisque les charges de la communauté seront supportées presque entièrement par lui seul.

La situation présente n'est d'ailleurs pas nouvelle. Le peu de différence qui existe aujourd'hui entre la rétribution de l'ouvrière agricole (1 fr. 50) et celle de l'ouvrière de métier (1 fr. 68) — c'està-dire 42 p. 100 de plus, — pendant que l'ouvrier de métier (à 3 fr. 40) jouit de 36 p. 100 de plus que le manœuvre (à 2 fr. 50) ; cette différence minime correspond à celle qui existait autrefois entre les travailleuses des champs et les travailleuses à l'aiguille.

Au moyen âge, lorsque les journalières se faisaient jusqu'à 2 fr. 10 par jour, les couturières, les (lieuses ne gagnaient jamais plus de 2 fr. 30

cL, pour les femmes nourries, les chiffres semblent identiques à la ville ou à la campagne. Dans les temps modernes, où le maximum des travailleuses rurales fut de 1 fr. 30, les ouvrières de métiers ne gagnèrent pas davantage. Des salaires exceptionnels étaient accordés à une drapière de Sedan payée 1 fr. 50, à une brodeuse de Rouen payée 3 francs; mais la fileuse de lin la plus habile ne dépassait pas 1 franc et la fileuse ordinaire 62 centimes; les couturières recevaient depuis 72 centimes à Metz jusqu'à 1 fr. 26 à Versailles.

Il est deux professions qui, par leur nature, rentrent dans les travaux champêtres, et, par l'éducation qu'elles exigent, méritent cependant d'être classées parmi les métiers : le jardinier, le vigneron. Employé à la journée, le jardinier de 1899 est payé de 2 fr. 32 à 3 fr. 44; il y a dans cette catégorie un grand nombre d'individus qui diffèrent peu des hommes de peine. Employé à l'année, le jardinier est souvent un spécialiste capable, parfois un horticulteur distingué; dans le premier cas ses gages annuels vont de 4 000 à 2 000 francs sans nourriture; dans le second, ses appointements n'ont pas de limite fixe. De la confusion qui pourrait se faire entre un émule de Le Nôtre et un simple planteur de choux, entre ceux qui dessinent les parterres à la française et ceux qui arrosent les salades, uniformément désignés sous le nom de « jardiniers », résulterait une appréciation malaisée des salaires, si nous ne lais-

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sions (le côté les jardiniers de château, à 1000 et ] 200 francs de gages, sous Louis XIV, pour n'envisager que leurs modestes confrères, dont les plus favorisés reçoivent 600 francs et les moins bien traités jusqu'à 200 francs seulement.

Le corps des vignerons est plus homogène; leur besogne varie peu d'un point à un autre. Dans le cours des deux siècles précédents, il atteint son maximum sous Louis XIII, avec une journée de 3 fr. 12, et son minimum à la fin de l'ancien régime avec 2 fr. 02. Il avait été moins bien traité dans les cent dernières années que dans les cent années précédentes; sa paye ne s'éleva pas sous Louis XVI au-dessus de 2 fr. 50 aux environs de Paris, et l'on rencontrait dans le Lot des vignerons à l'année dont les gages ressortent à 54 centime» par jour. La culture de la vigne à façon avait aussi été moins chère; elle ne coûtait pas plus de^ 360 francs en 1789 ; on a vu, dans le chapitre précédent, qu'elle avait valu le double au xv^ siècle.

Cet avilissement des prix du travail, cette moindre récompense de TefTort humain, sous toutes ses formes, de 1500 à 1790, il serait intéressant, après l'avoir touchée du doigt par le taux des • salaires, d'en fournir une preuve nouvelle par la. valeur des façons ouvrières. Non que je prétende englober sous cette rubrique tous les ouvrages imaginables, depuis le creusement d'une fosse au' cimetière, qui coûte 12 centimes à Soissons, sous- Louis XV, et depuis le cirage d'une paire de sou—

licrs que l'on paie 4 centimes aux décrotteurs de Rouen, jusqu'à la taille des diamants, pour laquelle le fameux joaillier Lopez donnait à son ouvrier 37 000 francs par an — un traitement d'ambassadeur — sous le ministère de Richelieu. Même bornées à des tâches assez simples, assez uniformes pour être exactement comparables à travers les temps et les lieux, nos visées sont cependant difficiles à satisfaire, parce que les travaux de ce genre sont rares. Que dire par exemple de la façon des vêtements, depuis le xni^ siècle jusqu'au xvm^? pour le peuple comme pour les grands, les costumes d'autrefois ne diffèrent-ils pas trop de ceux de l'ère moderne? De petits bourgeois donnent, au xiv® siècle, de 3 à 6 francs pour la coupe et la couture d'un manteau ou d'une cotte; à peu près autant, au xv% pour le pourpoint, le justaucorps ou la « jaquette ». La façon des robes, pour les deux sexes, se paie aux mêmes époques de 5 à 11 francs, et jusqu'à 30 francs si elles sont un peu ornées. Celle d'un seigneur « à cinq garnimens » vaut 44 francs, celle de la comtesse d'Artois 130 francs, en 1328. A la même date la confection d'une « houppelande » ordinaire valait 36 francs; celle d'une houppelande riche, destinée au roi, 62 francs; et celle d'un costume pour la reine, comprenant « chape — manteau long — surcot ouvert, surcot clos, mantel à parer et cotte simple », montait à la somme de 570 francs. C'était le temps oii l'on disait « parée comme une reine ».

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