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était fabriquée à la tache pour 70 centimes le mètre au xv^ siècle, 60 centimes au xvi% 50 centimes au xvii^ et en 1790 elle ne rapportait à l'ouvrier que 30 ou 40 centimes le mètre.
Il n'est pas jusqu'à la façon des chemises dont les prix n'accusent le même fléchissement. Nous laissons de côté les modèles qui, par leur richesse ou la qualité de leurs destinataires, sortent du pair : la façon d'une chemise de la reine, qui se paie 11 francs en 1387, celle d'une chemise de prince, en Dauphiné, qui vaut 4 francs en 1334. Mais celle des chemises de la bourgeoisie coûte en moyenne 1 fr. 80 au xv® siècle; elle ne coûtait plus que 90 centimes au xvii" siècle et 75 centimes au xviii*. Cependant, quoique ce prix de façon des chemises, comme celui de la toile, des souliers et de toutes choses eût baissé, la valeur de ces objets fabriqués avait augmenté; la matière première dont ils se composaient était devenue beaucoup plus chère que la main-d'œuvre n'était devenue bon marché. Il se consommait lentement une révolution désastreuse pour l'ouvrier, à qui l'on achetait son travail de plus en plus bas et à qui l'on vendait de plus en plus haut les marchandises dont il avait besoin. Il ne profitait pas, comme consommateur, de la perte qu'il subissait comme producteur.
Une révolution inverse se poursuit depuis cent ans : la matière première, en fait de tissus, est moins chère qu'autrefois, les frais de fabrication
ont diminué et parfois l'objet fabriqué est aussi coûteux, parce que l'ouvrier a pris pour lui toute la différence. Cette transformation se recommande aux méditations des personnes attristées et gémissantes de toutes opinions. L'opération ne s'est pas faite sans résistance ni sans douleur. La filature mécanique ne réussit que vers 4803 et n'employa la vapeur qu'en 1812. En 1838, l'Angleterre constatait que le perfectionnement des machines avait fait tomber la façon d'une livre de fil n° 100 de 12 fr. 50 à 80 centimes. Avant les machines, la concurrence des filés étrangers, à la suite de la guerre d'Amérique (1784), avait fait traverser k notre industrie nationale une crise très dure. Le filage du coton à la main, qui faisait vivre un grand nombre d'habitants des campagnes, fut frappé à mort. Il y eut en Normandie des paroisses où le tiers des ménages tomba subitement dans la misère.
Une crise analogue se produisit plus tard pour le tissage des étoffes; mais, ici, l'agglomération des manufactures était commencée depuis Louis XIV. Dans telle paroisse de Seine-et-Oise, comptant un millier d'âmes, on voyait 13 tisserands et 5 filassiers en 1670; en 1696 il n'y avait plus que 5 tisserands et aucun filassier; en 1775 il ne restait que 2 tisserands. Inutile de dire que, depuis longtemps, il n'en reste plus un seul. Cependant les tisserands n*ont pas à se plaindre : la façon du mètre de toile représentait, suivant la qualité, le sixième ou le
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neuvième de la valeur du tissu il y a cent ans; aujourd'hui cette valeur n'a presque pas varié, mais la façon entre pour un tiers ou un cinquième dans le prix de l'étoffe. Un propriétaire de laine peut aujourd'hui la faire transformer, par la filature la plus voisine, en drap commun, tissé, foulé, tondu, prêt en un mot à être employé, moyennant 4 fr. 90 le mètre. A la fin du xvi" siècle il lui en eût coûté 2 fr. 40 et les ouvriers pourtant gagnaient un tiers moins de salaire.
La façon d'un kilogramme de chandelles se payait 0 fr. 45 au moyen âge et 0 fr. 25 en moyenne aux deux derniers siècles. Le sciage du bois à brûler qui se payait au xv® siècle 2 francs par stère, un peu plus cher qu'aujourd'hui, coûtait 1 fr. 50 sous François 1" et seulement 0 fr. 75 sous Louis XV. La maçonnerie en moellons, qui, pour des murs communs de 50 à 60 centimètres de large, se fait maintenant à la tâche, dans nos campagnes, à raison de 2 fr. 50 le mètre carré, se payait à peu près le même prix au moyen âge. Sous Henri IV et Louis XIII elle valait 4 fr. 75, et au moment de la Révolution elle était descendue à
1 fr. 20. Pour les maisons de Paris, en 4708, on payait 4 fr. 45 le mètre les murs de refend, et
2 francs les gros murs. Murs communs, cela va sans dire, et sans aucun ornement artistique. La maçonnerie du Louvre et celle des Tuileries, dont Louis XIV payait le mètre superficiel, y compris la fourniture des pierres de taille, 56 francs k
l'entrepreneur, réservait sans doute aux maçons et aux sculpteurs un salaire qui ne peut se comparer h celui des bâtisses ordinaires.
Prises dans leur ensemble, les sommes payées pour les travaux à la tâche confirment ce que nous avait appris la statistique des salaires à la journée. L'ouvrier, qui avec deux cent cinquante jours de labeur avait eu, à la fin du xv® siècle, jusqu'à 1 230 francs; qui de Philippe-iluguste à Charles IX, s'était fait en moyenne 900 francs par an, et qui n'était jamais descendu si bas que sous Henri III, où il ne touchait plus que 750 francs, tombe sous Richelieu et Mazarin à 562 francs, et à moins encore à la fin du xvii® siècle. Après s'être relevée sous la Régence et le ministère Fleury, sa paie annuelle n'était, àlafm de l'ancien régime, que de 576 francs. Or il gagne aujourd'hui, avec trois cents jours de travail, i 020 francs, c'est-à-dire 77 p. 100 de plus qu'il y a cent ans. C'est là le bienfait positif du progrès.
Mais ce progrès comment est-il advenu? Avec des chiffres lentement amassés, traduits, groupés, pressés enfin comme des fruits dont il faut extraire le suc, nous avons essayé, dans ces chapitres de faire l'histoire — bien aride — des recettes paysannes et ouvrières, de voir les écus entrer dans la poche du travailleur. 11 faudrait aussi les en voir sortir, apprécier quels besoins ils permettaient de satisfaire, pour connaître les deux faces de ces humbles budgets. C'est ce que nous
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allons tenter. Dès à présent nous constatons qu'il n'existe aucune concordance entre la situation politique et la situation économique, entre la prospérité du pays, abstraitement considérée, et l'aisance de la classe laborieuse. La France de 1789 est ricbe, le paysan, l'ouvrier y sont pauvres; tandis que la France de 1475 est évidemment pauvre, alors que le prolétaire y était riche. Voilà un phénomène très intéressant à retenir.