‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 29 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le blé et le paîo au moyen âge de 1200 à 1600.

Le salaire réel. — Triste compressibilité des besoins chez les pauvres. — Pouvoir de l'argent spécial aux diverses catégories populaires suivant leur degré de jouissance ou de misère. — Rôle plus ou moins important de la nourriture dans le budget, et du pain dans la nourriture. -- Ancienne théorie sur le rapport des denrées aux salaires. — Diversité actuelle des salaires selon les pays. — La question du pain tient une place dominante parmi les préoccupations de nos aïeux. — Ce n'est que d'hier qu'elle est résolue.

Dans l'Europe du moyen âge, la liberté même des transactions n'eût pas suffi à équilibrer les cours. — Hausses et baisses excessives qui se produisaient simultanément dans des localités peu éloignées. — Protectionnisme ayant en vue l'intérêt exclusif des consommateurs. — Frais de transport du blé. — Législation et entraves au commerce des grains. — Tendance des autorités municipales. — Vente des blés en vert. — Efîroi de l'accaparement. — Les greniers communaux organisés par les villes comme palliatif aux disettes. — Achats de blé par les caisses publiques.

Effets des hausses et des baisses extrêmes du blé sur le budget du journalier; il souffre beaucoup plus des unes, qu'il ne profite des autres. — Le froment et le ôlé sont confondus dans nos tableaux de prix; impossibilité de les distinguer. — Exagération des chroniqueurs pour les années de famine ou d'abondance.

— De quelques prix réels, dans les villes, qui ne sont pas sincères.

Prix de l'hectolitre de froment au xii* siècle. — Moyenne des prix au xiii'' siècle; de 3 fr. 80 à 6 fr. 40; leur diversité selon les provinces. — Hausse du blé au commencement du xiv* siècle à 8 fr. 65. — Chaque province a ses heures de détresse et de prospérité. — La période 1351-1375 est la plus chère du moyen âge; le blé vaut en France 9 fr. l'hectolitre. — Le prix diminue de moitié en 1375-1400. — Il augmente de nouveau en 1401-1425 à 7 fr. 20,valant 32 francs de notre monnaie. — C'est la période des plus fortes variations d'une localité à l'autre. — Avec le milieu du xv® siècle commence le bas prix du blé. — Il vaut 3 fr. 25 en 1451-1475 et 4 fr. de 1476 à 1525. — En 1464 l'hectolitre vaut de 1 fr. 75 au maximum à 56 centimes. — A partir de 1525, les prix s'élèvent sans aucun arrêt; la moyenne passe de 4 a 7 francs, puis à 12 francs en 1551-1575. — En même temps l'irrégularité des cours recommence; ils varient du simple au quadruple dans la même année. — C'est à Lille que le blé est le plus cher. — En 1572 l'échelle des prix commence à 1 fr. 35 à Caen, et finit à 33 francs à Tulle. — Les cours s'élèvent en 1576-1600. — Le xvi' siècle, qui avait vu à son début les prix les plus bas de la monarchie, vit à son déclin les prix les plus hauts. — En 1586 le froment vaut 16 francs au minimum et 98 francs au maximum. — Le prix moyen de 20 francs l'hectolitre en 1576-1600 représente 50 francs de notre monnaie.

Erreur ancienne sur l'équilibre du blé avec la population ou avec les salaires. — Rapport de l'argent avec le blé; époques où il a été plus cher que de nos jours. — Comparaison du prix du blé avec le taux du salaire des journaliers. — Évaluation en blé du gain annuel de l'ouvrier, de 1200 à 1600. — Le pain de rouvri«r d'autrefois se compose de toutes sortes de farines.

— Prix et rapport des autres grains entre eux : seigle, orge, avoine. — Pourquoi nous avons tenu peu de compte des prix du pain. — Ancienne base de la taxe du pain. — Le pain actuel des indigents était jadis celui des princes. — Les diverses qualités du pain : tourte, claretyChailly, brun, labour, etc.

Pas plus pour les paysans que pour les ouvriers, les recettes n'augmentent ni ne diminuent proportionnellement aux dépenses, et la célèbre « loi d'airain » n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques personnes.

LE BLÉ ET LE PAIN AU MOYEN AGE (l 200-1600) 130

Le taux des salaires et celui des denrées obéissent à des lois différentes; il y a eu des heures oii les recettes du journalier s'élevaient au quart de leur chiffre actuel, tandis que ses dépenses étaient six fois plus faibles qu'aujourd'hui. Il y a eu d'autres heures où les salaires étaient trois fois moindres qu'à présent, mais où le prix des vivres de première nécessité était inférieur de moitié seulement à ce qu'il est en 1899. Suivant que la hausse ou la baisse portaient sur tel ou tel objet, sur les blés par exemple, ou sur le loyer de la terre, elles afîectaient tantôt les ouvriers et tantôt les propriétaires. Ainsi, le coût de la vie était, à la fin du XVI® siècle, deux fois et demie moindre que de nos jours; parce qu'on se procurait à cette époque, avec une somme déterminée, deux fois et demie plus de marchandises qu'on n'en pourrait acheter aujourd'hui avec la même somme. Gela est vrai en moyenne et d'une façon générale; mais non pas pour toutes les classes de la société : pendant les vingtcinq années qui séparent la mort de Charles IX de la proclamation de l'édit de Nantes (1574-1598), les salaires furent trois fois plus bas que ne sont les nôtres, tandis que l'hectolitre de blé se vendit un prix identique à celui de maintenant.

« Par l'etTet de l'offre et de la demande de bras, disait une ancienne théorie, le salaire se réduit en général à ce qui est indispensable à l'ouvrier pour vivre et se perpétuer. Il ne peut être beaucoup au-dessus de ce niveau parce que l'aisance, en

augmentant la population, diminue les salaires; il ne peut non plus tomber au-dessous, car la gêne et la famine, diminuant le nombre des bras, font remonter le taux de leur rétribution. » Or il n'est pas vrai que l'aisance fasse nécessairement augmenter la population, ni que la gêne la fasse diminuer. Il est, de par le monde, des populations aisées dont le chiffre demeure presque stationnaire — la France est de ce nombre ; — il y a au contraire des populations prolifiques et grossissantes, quoique extrêmement dénuées. En certains pays, comme l'Espagne, les salaires demeurent très bas, quoique la population soit très faible; en certains autres, comme l'Irlande, la population demeure très dense, quoique les salaires soient très bas.

J'entends ici les salaires réels, c'est-à-dire comparés au prix de la vie. De ce que les ouvriers gagnent au Japon 4S à oO centimes par journée de douze heures, tandis qu'ils gagnent en Australie 9 à 14 francs par journée de huit heures, il ne s'ensuit pas pour cela que le travail soit vingt fois mieux payé en Australie qu'au Japon, attendu que la « puissance d'achat de l'argent » est moindre dans le premier pays que dans le second. Mais cette puissance n'est peut-être que trois ou quatre fois plus élevée au Japon qu'en Australie, tandis que les salaires y sont vingt fois inférieurs. D'où l'on peut conclure que la situation y est quatre ou cinq fois moins avantageuse, pour les prolétaires, qu'elle ne l'est en Australie. En Chine, où le

LE BLÉ ET LE PAIN AU MOYEN AGE (l 200-1600) 141

manœuvre, non nourri ni entretenu, reçoit environ 10 centimes par jour, tandis que, défrayé de tout, il ne touche que 10 à 15 centimes, la partie du salaire absorbée par les frais de son existence, pourtant si modeste, est — toutes proportions gardées — deux fois plus grande qu'en France, et le bénéfice net de son travail trois fois moins grand.

L'erreur de la théorie rappelée plus haut vient de ce qu'elle ne définit pas le sens du mot « vivre ». Et en effet, il est impossible de le définir; il y a mille manières de vivre. Même dans la catégorie populaire, formée par les familles qui dépensent en 1899 moins de 2 500 francs par an, se trouvent confondus des aristocrates du travail manuel et des serfs du bureau de bienfaisance. La compressibilité des besoins, chez le pauvre, est, hélas! incroyable. Si l'on descend un à un les échelons de la misère, on aperçoit, bien au-dessous de cette vie de privation relative à laquelle sont voués encore beaucoup de nos semblables, des abîmes de détresse au fond desquels l'homme parvient à (( vivre » et à se perpétuer. A chaque degré, la liste des articles consommés décroît, à mesure qu'augmente la jt?a7^^ prise, dans ces budgets amaigris, par les quelques dépenses qu'on n'y peut rayer sans mourir.

Il faut alors s'habituer à être à peine couvert, à se sustenter très mal et très peu. C'est le cas aujourd'hui en quelques nations; c'a été le cas de la France en des circonstances critiques du passé.

De là à l'aisance contemporaine, ou même à une aisance plus grande que l'on peut entrevoir dans Tavenir, on a traversé, on traversera sans doute des nuances successives de bien-être, où de nouveaux besoins sont nés et naîtront peu à peu avec la faculté de les satisfaire.

En comparant les recettes aux dépenses de l'ouvrier, rural ou urbain, nous voyons dans quelle mesure il a pu faire face, pendant les six derniers siècles, à chacun de ces besoins. De tous, le plus pressant est la nourriture et, dans la nourriture, c'est le pain qui vient en première ligne. Le pain, qui représente en moyenne 40 p. 100 des frais de la table ouvrière, descend jusqu'à 15 p. 400 chez les privilégiés de la classe laborieuse et s'élève, dans les familles nombreuses et misérables — qui ne mangent guère autre chose, — jusqu'à 90 p. 100 du total de Talimentation. Aussi la question du pain tient-elle une place dominante parmi les préoccupations de nos aïeux. Ce n'est que d'hier qu'elle est résolue.

JN'eùt-il pour lui, notre xix*" siècle, que d'avoir changé le pain noir en pain blanc et d'avoir assuré à tous les travailleurs Tusage régulier de ce pain, nouveau pour eux, il ne ferait pas, ce semble, mauvaise figure devant l'histoire. Le progrès agricole a augmenté la production du blé; il en a, par suite, abaissé le prix. Ce prix, la liberté et le bon marché des transports ont permis au commerce de le ^lyeler. Si l'on n'avait pas vétabli, aux frontières

LE BLÉ ET LE PAL\ AU MOYEN AGE (l 200-1600) 143

françaises, un droit d'entrée sur les céréales, destiné à accroître artificiellement leur valeur, le froment aurait valu depuis dix ans 15 francs à peine et eût donc été moins cher qu'en 1789.

Toutes taxes douanières à part, le maximum d'écart qui peut exister désormais dans les cours du blé sur la surface du globe ne dépasse guère le prix d'un fret maritime très réduit et d'un trajet très court par voie ferrée d'un point du monde à l'autre. D'une année à l'autre, aussi, la différence est à présent peu sensible, parce qu'il est rare que la récolte soit uniformément bonne ou mauvaise sur la totalité de l'univers; les excédents d'une contrée suffisent à combler les déficits de l'autre.

Dans le domaine beaucoup plus restreint de l'Europe du moyen âge, les transactions commerciales, en les supposant tout à fait libres, n'auraient pu obtenir de pareils résultats. Les nations étaient trop rapprochées pour que leurs récoltes ne fussent pas influencées souvent par les mêmes excès de froid, de pluie ou de sécheresse. Les chroniques anciennes, où nos pères consignaient leurs observations sur les divers fléaux qui désolaient l'agriculture, nous renseignent à ce sujet. Il n'est pas rare de les voir signaler en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en même temps qu'en France, une cherté de grains ou une famine, suivie d'une mortalité exceptionnelle, dont ces divers pays eurent à souffrir. Cette concordance se produit en 1125, en 1137, en 1146, en 1195, en 1214, et ainsi de suite

dans le cours des siècles. A plus forte raison des phénomènes météorologiques analogues devaientils affecter fréquemment les divers fiefs qui constituent à présent notre territoire français.

Toutefois, à côté de ces désastres communs à la « chrétienté » ou au royaume de France, que nous révèle la hausse universelle des prix du blé, il y avait des disettes locales, des avaries partielles auxquelles les provinces limitrophes auraient pu remédier en se prêtant un mutuel secours. Mais le grain circulait difficilement. Avec l'absence de voies de communication et de moyens de transport, il n'aurait guère pu voyager quand bien même on l'y eût encouragé, et en général on l'en empêchait. Il arrivait donc, avec une et surtout avec deux bonnes récoltes de suite dans une province, que le blé tombait à rien, et qu'avec une ou deux mauvaises récoltes consécutives il atteignait des prix extravagants.

Ce double inconvénient se faisait sentir dans la même région, à peu d'années d'intervalle, ou la même année, entre deux régions médiocrement éloignées, parce que l'opinion publique d'autrefois pratiquait le protectionnisme au rebours de celle d'aujourd'hui. Préoccupée de l'intérêt du consommateur qu'elle craignait toujours d'affamer, elle se montrait insensible à l'avilissement des prix, qui ne préjudiciait qu'au cultivateur, et très inquiète (iU contraire de leur élévation. Un seigneur du littoral obtient-il de construire une forteresse, c'est

Page 1