‹ Paysans! Le million c'est l'ennemiChapitre 16 sur 23 · APOLOGUE -^ UE JOURNALIER · texte numérisé non relu

APOLOGUE -^ UE JOURNALIER

Jean, — tu es jeune, libre, plein de santé, robuste, fils' d'un honnête homme dont j'ai démoli le domaine, — je veux t'attacher à moi, te procurer le travail par mon exploitation et t'assurer ce travail d'une manière permanente.

Outre mes domestiques que je gage et nourris chez moi, dans les conditions ordinaires des exploitations agricoles, j'occupe des journaliers qui se nourrissent à leur compte, à l'extérieur

et que je paie d'après les prix du pays, 1 fr. 50, 2 fr.^ 2 fr. 50 c. selon les saisons, en moyenne 2 francs par jour. — Tu en' seras un.

Jean accepte, — Voyons sa condition.

Il touche 2 fr. , couche et mange à l'auberge fit dépense 1 fr. 50, — gain net : — 50 centimes, ou 3 francs pour les six jours de la semaine. — Le dimanche on chôme, mais on mange ; reste 1 fr. 50 c. — Le camarade, le tabac, quelques faiblesses prélèvent 50 centimes : pardonnonsle, c'est peu exigeant. Reste net 1 fr. par semaine, 52 fr. pour Tannée.

De laquelle somme il faut encore retrancher : — pour blanchissage et raccommodage 20 fr. pour un pantalon, une blouse, une chemise, quelques paires de sabots 12 francs; total 32 fr. à' retirer de 52 fr.

Arrêtons-là nos retranchements ; et complaisamment, accordons à ce grand bienfaiteur que son obligé ne sera pas une heure malade, qu'il ne chômera pas un jour, même aux quatre

bonnes fêtes réservées et que, Thiver, il ne neigera ni ne gèlera pour lui.

Définitivement, portons ces 20 fr. par an à l'actif de son fonds de réserve.

Voilà un garçon heureux de sa situation.

— II y reste cinq ans, de vingt à vingt-cinq et se trouve à la tête d'une garde-robe assez modeste, — mais d'une somme, écus, de 100 fr.

Vous voyez que mes suppositions ne sont pas méchantes : — Je rends votre jeune travailleur bien aise et lui consens un long bail.

A la fin duquel, — Ja nature aidant, le printemps parle, et, vers le courant du mois de mai, un soir que la rose fille à Jacques tourne le gros ' buisson fleuri, — mon garçon voit des étincelles et finit de piocher à tort et à travers. Il abat les bourgeons sans les voir.

La nuit, il rêve.

Il rêve que 1 fr. 50 chez l'aubergiste est abominable; — que l'accorte fille à Jacques, pourrait faire la soupe de très-bon matin,, placer

dans le bissac le fromage pour midi et, le soir, servir un morceau de salé vers le coucher du soldl. — après quoi... —

Après quoi, — 'restant chez soi, causant, un peu, — à deux, — on serait vraiment bien.

L'honnête Jean, . quoique sentimental, n'est point un sot, et son calcul a de la profondeur. . .0 dix millions, '- écoutefe-le :

— « J'ai mon coffre et mes hardeà. — La fille à Jacques a un buffet et de belles nippes,. — et si avenante ! — Père Jacques donnera bien un matelas ; dix, peut-être, douze aunes de toile. — avec mes cents francs, j'achète : une armoire, une table, trois chaises, le bois de lit et la paillasse, six assiettes et la marmite. — Est-ce plaisant!

€ Voyons nos ressources : — Moi quarante sous, elle vingt sous, total 3 francs par jour, moins deux journées de la femme, réservées pour les provisions, raccommodages et soins divers du ménage . — Au total 16 francs par semaine.

« ComptoQs nos dépenses •

fr. c.

2 kil. de pain ». 60

250 grammes de viande j » 30

Fromage, légumes, sel, beurre » 20

Boisson » 15

Bois, entretien, loyer, impôts, imprévu. , . » ^

Par jour 1 50

OU 10 fr. 50 c. pour les sept jours de la semaine; car le septième on doit se reposer, mais on ne peut jeûner.

« 10 fr. 50 c, de 16 francs, reste 5 fr. 50 c. de bénéfice net par semaine — soit; pour les 52 semaines de Tannée ; — 2S6 ! —

€ Mais c'est la fortune, cà — le bonheur ! — « Advienne les contre-temps, je les défie. — J'aurai 86 francs, 186 fr., s'il le faut, pour leur fermer la bouche et les assouvir. — Je brave la plus âpre infortune. Ses excès ne peuvent me laisser moins de 100 francs par an, — dans 10 ans, 1,000 fr. dans 20 ans, 2,000 fr. I — à 45 ans, j'aurai deux hectares de terre, moitié

plantés en vigne, le reste me nourrira presque et je vendrai dix pièces de vin. —

• Courons chez père Jacques et... entamons le bonheur. »

A 25 ans Tespérance rend éloquent. — Père Jacques résiste peu. — La fille, résignée, s'était sentie vaincue au seul aspect de Tennemi. — Et le bonheur commença.

Oui, le bonheur. — Ah ! lune renommée, tes douces faveurs, ici, ne se mesurent pas aux mètres de dentelles. —

Fleurie, tout le printemps, — mûrissante, à Tété, — à l'automne, infortunée, trop pleine de promesses.

L'homme des champs, cultivant la plante, s'inspire d'elle et n'estime que les mérites de la nature : — la fécondité.

Dès novembre, la fille à Jacques, Joyeuse, apprend à Jean que, avant les atteintes du printemps suivant, elle grossira sa famille.

Jean rit^ embrasse sa femme et fait son compte.

Le bilan est de six mois. — Il devrait donner à l'actif 143 francs : prodige de simplicitéet d'ardeur juvénile, ce chiffre est dépassé.

• Femme, dit-il, repose-toi. C'est l'hiver, au reste; voilà du pain sur la planche et ce que tu viens de m'annoncer est un des contre-temps dont j'avais fait la part, — Amie, envoie-moi une demi-douzaine de ces coittre«*temps. i

Souhaits souriants, souhaits faciles» souhaits téméraires.

Fin février , l'heureuse mère enrichit la contrée d'un gros gaillard de cultivateur qui crie déjà comme un vigneron au dessert. — Elle le nourrit trois mois.

Au premier juin » Jean rentre avec une fleur nouvelle, embrasse fort le poupon, mieux la mère, et dit :

— « Il y a un an I

« Où en sommes-ftous ; comptons encore.

< Aa bout de six mois nous avions 150 fr. d'économisés, « . .

— Nous avons payé — la .sagefemme» lô baptême, la petite ' Jaj^tte, un berceau, 4ia peu de vin pouj* toi. . . . • •

Reste. .

---J'ai travaillé durant six mois, Mul £6tte.fois, et nous avons mangé, iiwx, -i-Cest 1 fr.^0 de nourriture par jour, îcomme autrefois. — Mon blanchissage en moins» à la vérité, mais le âl, le savon pour nous deux, tes quelques bardes — même compte, en somme, que quand j-étais garçon. Total donc de mes écomies pour six mois

Total général. . .

lO'eàt moins beau.

L'année suivante, Jean apporte encore la fleur

nouvelle, mais, un peu soucieux/ il ose à peine compter.

Sa femme a travaillé vers l'automne, quelques demi-journées seulement. L'enfant d'un an absorbe son temps. Les vœux s'accomplissent d'ailleurs : elle est enceinte de nouveau.

Il a fallu renouveler certaine partie du trousseau, en créer une autre avec lequel on n'avait pas compté, à bertaine heure de nécessité, grossir le budget de la nourriture. Deux fois le médecin a passé la petite porte avec des fioles pour l'enfant.

Tout compte fait, il reste. ..... 40 fr.

Deux ans après, Jean ne compte plus du tout, il n*a plus rien à compter.

Il a trois enfants. Les pauvres bardes det sa femme, — si avenantes, — sont en loques; elle-même est amaigrie. La viande a dû être proscrite du ménage. Les enfants même, quelquefois, ont &im.

Jean souvent rêve.

Un jour Jean , dans la vigne , au lieu de travailler, rêvait, La châtelaine, d'un peu loin, se détache de son mari , approche doucement , lui touche répaule et dit :

• — Jean , nous vous aimons. — Mon mari vous a considéré commerun des plus laborieux, vous l'avez satisfait de tous points et je regrette de ne plus occuper votre femme qui, je le sais, est devenue une excellente mère de famille. — Qu'avez-vous donc, mon ami? — Depuis six mois surtout le régisseur a signalé vos inexactitudes, vos absences , vos distractions au travail.— Monsieur n'a jamais voulu qu'on vous en parle. — Le voyez- vous, là-bas ? — C'est lui qui vous remarquait, debout, accoudé sur votre ou- .til, oublieux de^votre tâche. — Il vous regardait affligé, regrettant.— Et je suis venue. — Pensez à votre bonne jeunesse ; revenez au bien , mon amû Monsieur vous estime; travaillez :

votre vie est ici, assurée par le travail. — »

Jean dit :

« — Madame, pardon — vous êtes la bonté même et vos reproches sont mérités. — J'ai lutté d'abord ; à force de courage j'essayais de chasser la peine : mais, en effet, je sens mon cœur manquer, mes bras faiblir, — je me décourage. > —

Une larme voila le regard et coupa la voix de ce travailleur abattu qui n*avait jamais su pleurer.

« —Mais qu'avez-vous f mon ami, parlez.— Votre femme est-elle malade t — Est-ce que vos enfants auraient besoin f — Mais que ne parlez- vous ? — Un mot de vous »

Jean fit un signe attristé, baissa le front et dit:

€ — Ma femme n'est pas malade, Madame mais je travaille seol aujourd'hui pour cinq . •^ Je n'ai pu suffire, j'ai défailli. Vous h» remontez, merci, je vais essayer encore. *

< — Jean, dit-elle, vous ares manqué de

confiance à l'avenir ne vous adressez qu'& moi ; je le veux. — Vous entendez, et travaillez en paix, — Vous êtes un brave garçon. »

Avant le soir la châtelaine commença sa tournée de charité par la maison de Jean.

Par les mains de la camériste, elle déposa un gros paquet de linge ; elle fit parler la pauvre mère, s'enquit de ses besoins, la gronda doucement, la conseilla pour l'avenir , pleura aVec elle, -— et lui mit deux napoléons dans la main.

Elle sortit, comblée de bénédictions» glorieuse» assurée d'avoir rempli un beau devoir.

A son retour, Jean fut reçtl comme un noyé rappelé à la vie ; et, en lui montrant le linge et les pièces d'or, sa femme l'inonda de larmes reconnaissantes et enthousiastes.

Moins bruyamment expansif que sa femme ne l'avait supposé, Jean lui dit :

— * Femmes, vous êtes le cœur, hous sommes la tête; — Tout enfant> moi aussi j'ai vu mon

père dans le besoin : l'aumône était prochaine et ma mère Ty poussait. Mon père raidit ses bras, tourna le dos à Taumône et, résolument» s'avança vers le travail. — Il nous éleva, mourut honoré, et je le vénère.

• J'ai cet héritage à transmettre à nos pauvres enfants. — Femme, ne m'avilis pas. — Je veux que, eux aussi, mes enfants, en moi, vénèrent la mémoire de mon père. «

Les larmes gagnèrent cet honnête homme. — Il s'affaissa sur une chaise, auprès de son aîné qui, vaguement et comme d'instinct, sentant flotter là l'honneur de la famille, lui aussi, pleurait. — La femme entoura de ses bras son mari, prit sa main qui nourrissait tout ce monde et, la baisant, glissa à genoux, devant ce père de famille terrassé.

Lui, plus doucement, reprit :

— • Vous vous contentez de sentir, nous devons calculer. — Quand vous demeurez au centre de la tendresse il nous faut, nous, atteindre la dignité.

« Tu es bien mon amie, entends-moi : — Demain tu reporteras ces deux louis à Madame. — Avec tous les ménagements qu'elle mérite, dis lui : — Jean est pénétré de reconnaissance, mais son père a nourri ses enfants par son seul travail, il est fort, il a trente ans, — et il a juré de faire comme son père.

c Comprends-moi, femme, le métier que nous menons n'a pas d'issue.

t Dans cinq ou six ans, quand nos enfants pourront travailler, nous serons obligés de les envoyer chez le maître, garder les bêtes, gagner leur vie, à l'âge où, pour eux, j'avais espéré l'école. — Ils recommenceront notre vie d'abrutis.

• Nous sommes serfs, à la merci d'un homme, et ce servage est, forcément, la misère. — Nos maîtres sont excellents, mais, quoi qu'ils fassent, l'inégalité de nos conditions, de notre instruction, de nos fortunes les force à vivre dans une sphère élevée de cent coudées au-dessus de la nôtre. Leurs mœurs, leurs espérances, leurs in-

térêts sont opposés aux nôtres. —Malgré qu'ils en aient, iioùs hé les aurons jamais pour amis. — Ils sont nos maîtres. >

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