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Cet homme, dont la longue face blanche n'était plus nourrie que par les soupes gélatineuses de Darcet, présentait une vivante image de la passion réduite à son terme le plus simple. Dans ses rides, il y avait trace de vieilles tortures. 11 devait jouer ses maigres appointements le jour même où il les recevait. Enfin comme une rosse sur qui les coups de fouet n'ont plus de prise, il ne tressaillait plus aux sourds gémissements, aux muettes imprécations, aux regards hébétés des joueurs quand ils sortaient ruinés. C'était le Jeu incarné.
Si le jeune homme avait contemplé ce triste cerbère, peut-être se serait-il dit :
— 11 n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce cœur-là !
Mais l'inconnu n'écouta pas ce conseil vivant, placé là sans doute par la Providence, comme elle a mis le dégoût à la porte de tous les mauvais lieux... Non. Il entra résolument dans la salle, où le son de For faisait entendre une prestigieuse musique... Ce jeune homme était probablement poussé là parla plus logique de toutes les éloquentes phrases de Jean-Jacques Rousseau, et dont voici, je crois, la triste pensée : Oui, je conçois qu'un homme aille au jeu, mais c'est lorsque, entre lui et la mort, il ne voit plus que son dernier écu...
Le soir, les maisons de jeu n'ont qu'une poésie vulgaire, mais dont l'effet est assuré comme celui d'un drame plein de sang. Les salles sont garnies de spec*
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tateurs et de joueurs, de vieillards indigents qui viennent s'y réchauffer, de faces agitées; d'orgies commencées dans le vin et près de finir dans la Seine. Le passion y abonde, le trop grand nombre d'acteurs vous empêche de contempler face à face le démon du jeu. La soirée est un véritable morceau d'ensemble où la troupe entière crie, où chaque instrument de l'orchestre module sa phrase.
Vous verriez là beaucoup de gens honorables qui viennent y chercher des distractions et les payent comme ils payeraient le plaisir du spectacle, de la gourmandise, ou comme ils iraient dans une mansarde acheter à bas prix des remords pour trois mois.
Mais comprenez- vous tout ce que doit avoir de délire et de vigueur dans l'âme un homme qui attend avec | impatience l'ouverture d'un tripot ?. . . Entre le joueur du
matin et le joueur du soir, il existe la différence qui distingue le mari nonchalant de l'amant rôdant sous les fenêtres de sa belle. Le matin seulement, arrive la passion palpitante et le besoin dans sa franche horreur. En ce moment, vous pourrez admirer un véritable joueur, un joueur qui n'a pas mangé, dormi, vécu, pensé, tant il était rudement flagellé par le fouet de sa martingale, tant il souffrait, travaillé par le prurit d'un coup de trente et quarante. Alors seulement, vous rencontrerez des yeux dont le calme effraye, des visages qui vous fascinent, des regards qui soulèvent les cartes et les dévorent.
Oui, les gens prêts à se brûler la cervelle, après être venu tenter le sort une dernière fois, marchandent leurs
souffrances avant le dîner. Passé huit heures il n'y a plus que des rages accidentelles dues à des hasards de cartes. La rouge ou la noire ont gagné dix fois de suite. Aussi les maisons de jeu ne sont-elles sublimes qu'à l'ouverture de leurs séances. Si l'Espagne a ses combats de taureaux, si Rome a eu ses gladiateurs, Paris s'enorgueillit de son Palais-Royal, dont les agaçantes roulettes donnent le plaisir de voir couler le sang à flots, sans que les pieds du parterre risquent d'y glisser. Essayez de jeter un regard furtif sur une arène, entrez ! . . . Quelle nudité !... Les murs, couverts d'un papier gras à hauteur d'homme, n'offre pas une seule image qui puisse rafraîchir l'âme, pas même un clou pour faciliter le suicide. Le parquet est usé, malpropre. Une table oblongue occupe le centre de la salle. La simplicité des chaises de paille pressées autour de ce tapis usé par l'or annonce une curieuse indifférence du luxe chez ces hommes qui viennent périr là pour la fortune et pour le luxe. Cette antithèse humaine se découvre partout où l'âme réagit puissamment sur elle-même. L'amoureux veut mettre sa maîtresse dans la soie, la revêtir d'un moelleux tissu d'Orient, et, la plupart du temps, il la possède sur un grabat. L'ambitieux rêve de demeurer au faîte du pouvoir, en s'aplatissant dans la boue d'une révérence. Le marchand végète au fond d'une boutique humide et malsaine, en s'élevant un vaste hôtel, d'où son fils, héritier précoce, sera chassé par une licitation fraternelle. Y a-t-il enfin, excepté la vue des cuisines et l'odeur des cabarets, chose plus déplaisante qu'une maison de plaisir ? Singulier problème ! toujours en
opposition avec lui-même, trompant ses espérances par ses maux présents, et ses maux par un avenir qui ne lui appartient pas. l'homme imprime à tous ses actes le caractère de l'inconséquence et de la faiblesse. Ici-bas, rien n'est complet que le malheur. . .
Au moment où le jeune homme entra dans le salon, quelques joueurs s'y trouvaient déjà.
Trois vieillards à tètes chauves étaient nonchalamment assis autour du tapis vert. Leurs visages de plâtre, impassibles comme ceux des diplomates, révélaient des âmes blasées, des cœurs qui depuis longtemps avaient désappris de palpiter, même en risquant les biens paraphernaux d'une femme.
Un jeune Italien aux cheveux noirs, au teint olivâtre, était accoudé tranquillement au bout de la table, et paraissait écouter ces pressentiments secrets qui crient fatalement à un joueur : « Oui . — Non ! » Cette tête méridionale respirait l'or et le feu.
Sept ou huit spectateurs, debout, rangés de manière à former une galerie, attendaient les scènes que leur pré- |, paraient les coups du sort, les figures des acteurs, le
mouvement de l'argent et celui des râteaux. Ces désœuvrés étaient là, silencieux, immobiles, attentifs comme l'est le peuple à la Grève, quand le bourreau tranche une tête.
Un grand homme sec, en habit râpé, tenait un registre d'une main et de l'autre une épingle pour marquer les passe de la rouge ou de la noire. C'était un de ces Tantales modernes qui vivent en marge de toutes les jouis- v sances de leur siècle, un de ces avares sans trésor qui
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jouent une mise imaginaire ; espèce de f qui se consolait de ses misères en caressar qui agissait enfin avec le vice et le dan jeunes prêtres avec l'eucharistie, lorsqu messes blanches.
En face de la banque, un ou deux de < lateurs, experts des chances du jeu, e d'anciens forçats qui ne s'effrayent pli étaient venus là pour hasarder trois cou[ immédiatement le gain probable dont ils
Deux vieux garçons de. salle se prome lamment les bras croisés, et de temps er daient le jardin par les fenêtres, commi aux passants leurs plates figures, en gui
Le tailleur et le banquier venaient d* pontes ce regard blême qui les tue, et voix grêle :
— Faites le jeu !
Le jeune homme ouvrit la porte.
Le silence devint en quelque sorte p les tètes se tournèrent vers le nouveau ver
Chose inouïe ! les vieillards émoussés pétrifiés, les spectateurs, et jusqu'au fa tous, en voyant l'inconnu, éprouvèrent sentiment épouvantable.
Ne faut-il pas être bien malheureux \ la pitié, bien faible pour exciter une sym bien sinistre aspect pour faire frissonner cette salle où les douleurs doivent être
misère est gaie et le désespoir décent? Eh bien, il y avait de tout cela dans la sensation neuve qui remua ces cœurs glacés quand le jeune homme entra, mais les bourreaux n'ont-ils pas quelquefois pleuré sur les vierges dont les blondes tètes devaient être coupées à un signal de la Révolution ?. . .
Au premier coup d'œil, les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère...
Ses jeunes traits étaient empreints d'une grâce nébuleuse , son regard attestait des efforts trahis , mille espérances trompées ! La morne impassibilité du suicide donnait à ce front une pâleur mate et maladive, un sourire amer dessinait de légers plis dans les coins de la bouche, et la physionomie exprimait une* résignation qui faisait mal à voir.
Quelque secret génie scintillait au fond de ces yeux, voilés peut-être par les fatigues du plaisir. Etait-ce la débauche qui marquait de son sale cachet cette noble
* figure, jadis pure et brillante, maintenant dégradée ?
.Les médecins auraient sans doute attribué à des lésions au cœur ou à la poitrine le cercle jaune qui encadrait les paupières et la rougeur qui marquait les joues, tandis que les poètes eussent voulu reconnaître à ces signes les ravages de la science, les traces de nuits passées à la lueur d'une lampe studieuse. Mais une passion plus mortelle que la maladie, une maladie plus impitoyable que l'étude et le génie, altéraient cette jeune tête, contractaient ces muscles vivaces, tordaient ce cœur qu'avaient seulement efïleuré les orgies, l'étude et la maladie.
Comme lorsqu'un célèbre criminel arrive au ba gne les condamnés l'accueillent avec respect, ainsi tous ce démons humains, experts en tortures, saluèrent un douleur inouïe, une blessure profonde que sondait leu regard, et reconnurent un de leurs princes à la majest» de sa muette ironie, à l'élégante misère de ses vête ments.
Le jeune homme avait bien un frac de bon goût, mai la jonction de son gilet et de sa cravate était troj savamment maintenue pour qu'on le supposât jpossesseu dune chemise. Ses mains, jolies comme des mains d femme, étaient d'une douteuse propreté. Depuis deu: jours, il ne portait plus~~~3érgants : ce diagnostic disai tout!...
Si le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes fris sonnèrent, c'est que les enchantements de Finnocenc> florissaient par vestiges dans ces formes grêles et fines dans ces cheveux blonds et rares, naturellement bouclés Cette figure avait encore vingt-cinq ans, et le vic< paraissait y être un accident. La verte vie de la jeunessi y luttait encore avec les ravages d'une impuissante lu Incité. Les ténèbres et la lumière, le néant et l'existenci s'y combattaient en produisant tout à la fois de la grâc( et de l'horreur. Le jeune homme se présentait là commi un ange sans rayons, égaré dans sa route ; aussi tou ces professeurs émérites de vice et d'infamie, semblable; à une vieille femme édentée prise de pitié à l'aspec dune ravissante fille qui s'offre à la corruption, avaien lair de lui crier : « Sortez ! »
Il marcha droit à la table. Et s'y tenant debout, il jeti
UN
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ement le tailleur, la poitrine de l'Itabillets plies que lui >mme, il ne comprit au s'allongea pour voire fit rendre un me une flèche, alla i. caisse. L'inconnu
LA PEAU DE CHAGRIN il
ferma les yeux doucement, ses lèvres blanchirent ; mais il releva bientôt ses paupières, sa bouche reprit une rougeur de corail, il affecta l'air d'un Anglais pour qui la vie n'a plus de mystères, et disparut sans mendier une consolation par un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie. Combien d'événements se pressent dans l'espace d'une seconde, et que de choses dans un coup de dé !
— Voilà sans doute sa dernière cartouche, dit en souriant le croupier, après un moment de silence pendant lequel il tint cette pièce d'or entre le pouce et l'index pour la montrer aux assistants.
— C'est un cerveau brûlé qui va se jeter à l'eau, répondit un habitué en regardant autour de lui les joueurs, qui se connaissaient tous.
— Bah ! s'écria le garçon de chambre en prenant une prise de tabac.
— Si nous avions imité monsieur?... dit un des vieillards à ses collègues en désignant l'Italien ; hein ?...
Tout le monde regarda l'heureuxjoueur, dont les mains tremblaient en comptant ses billets de banque.
— J'ai entendu, dit-il, une voix qui me criait dans l'oreille : « Le jeu aura raison contre le désespoir de ce jeune homme ! »
— Ce n'est pas un joueur.... reprit le banquier. Autrement, il aurait fait trois coups de son argent pour se donner plus de chances.
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II existe beaucoup de jeunes talents confinés dans une mansarde qui s'étiolent et périssent faute d'un ami, faute d'une femme consolatrice, au sein d'un million d'êtres, en présence d'une foule lassée d'or et qui s'ennuie!... A cette pensée, le suicide prend des proportions gigantesques.
Entre une mort volontaire et la féconde espérance dont la voix appelait un jeune homme à Paris, Dieu seul sait combien se heurtent de conceptions, de poésies abandonnées, de désespoirs et de cris étouffés, de tentatives inutiles et de chefs-d'œuvre avortés. Chaque suicide est un poème sublime de mélancolie. Où trouverezvous, dans l'océan des littératures, un livre surnageant qui puisse lutter de génie avec cet entrefilet :
Hier, à quatre heures, une jeune femme s'est jetée dans la Seine du haut du pont des Arts.
[Cette phrase, grosse de tant de maux est, la plupart du temps, insérée entre l'annonce d'un nouveau spectacle et le récit d'une somptueuse fête donnée pour soulager les indigents... Nous sommes pleins de pitié pour les maux physiques.]
Devant ce laconisme parisien, les drames, les romans, tout pâlit, même ce vieux frontispice : les Lamentations du glorieux roi de Kaëmavan, mis en prison par ses enfants; dernier fragment d'un livre perdu, dont la seule lecture faisait pleurer ce Sterne qui lui-même délaissait sa femme et ses enfants...
L'inconnu fut assailli par mille pensées semblables,
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baraque surmontée d'un écriteau où ces paroles sont tracées en lettres hautes d'un pied :